ne vint pas. J’éprouvais d’insupportables battements de cœur. La cause
de cette angoisse se précisa d’abord dans mon esprit, dans mon esprit
seulement: «il y a quelque chose d’insolite ici, tout près de moi». Puis
ce sentiment prit la forme d’une conviction: «Ce n’est pas quelque
chose, _c’est quelqu’un_. Et si je me retourne, je le verrai!» Enfin:
«je le verrai, mais il vaut mieux en finir!»
Je me retournai donc et je vis: une silhouette longue et maigre, à demi
assise sur la table-bureau, un pied portant sur le tapis, l’autre
suspendu en l’air. On se demandera comment je la pouvais distinguer dans
l’obscurité profonde: c’est qu’elle était elle-même la source d’une très
pâle lueur violette, qui en montrait les principaux linéaments: deux
yeux creux sous des sourcils noirs, une bouche aux lèvres minces et où
manquait l’une des incisives supérieures, l’ensemble de la figure d’un
ovale allongé. Le torse était couvert d’un veston d’intérieur en étoffe
souple; les boutons d’os y faisaient de petites taches sombres.
J’ai lu, depuis ce temps-là, beaucoup de récits d’apparitions: la
plupart attribuent aux fantômes une physionomie particulièrement
inquiète et désolée. Les traits de l’image faiblement lumineuse que
j’avais devant moi me semblèrent, au contraire, avoir quelque chose de
froid et d’impersonnel comme une photographie. Je n’éprouvai pas non
plus cette impossibilité de me servir de mes membres, décrite par
certains observateurs qui pourtant sans doute étaient sincères. Et
j’avais moins peur qu’au moment où je n’avais pas encore regardé. Les
battements de mon cœur se calmaient. Je pensai:
«Il faut que je me lève et que je marche droit vers cette chose. Si elle
se dissipe quand j’irai vers elle, ce n’est qu’une hallucination de la
vue, du genre le plus ordinaire, venant de la fatigue causée par mon
voyage. Je le sais, parce que tous les ouvrages sur les maladies
nerveuses le disent. Si elle ne se dissipe pas... alors, c’est plus
grave: c’est que je deviens fou.»
Je me levai, je fis un pas, et le fantôme disparut! Je me souviendrai
toujours de cette minute victorieuse.
«Voilà ce que c’est, pensai-je, que de savoir et d’être prêt. C’était
une hallucination. Rien qu’une hallucination. Eh bien, je ne suis pas
fâché d’avoir passé par là.»
Je me recouchai, la tête contre le mur. Au bout de quelques minutes, une
voix intérieure me dit: «Tu sais, la chose est revenue!» et elle était
revenue, en effet. Je tournai le bouton de l’ampoule électrique et
tâchai de lire. Mais, malgré mes efforts pour m’absorber dans ma
lecture, j’eus l’impression si vive que le fantôme n’était invisible que
parce qu’il était pour ainsi dire noyé dans la lumière, et cette
conviction avait quelque chose de si horrible et harassant, que
j’éteignis de nouveau: il était bien là, dans la même pose, avec son
air de portrait. Je remarquai alors qu’il m’apparaissait à de certains
instants avec plus de netteté, tandis qu’à d’autres sa silhouette
s’affaiblissait. Vers deux heures et demie du matin, elle s’évanouit
complètement et je pus m’endormir.
J’avais passé la nuit précédente en chemin de fer et en paquebot et ne
me réveillai que très tard le lendemain. J’allai à des rendez-vous
d’affaires, je partageai le repas de vieux amis, heureux de me revoir.
Ils m’emmenèrent encore au théâtre. Je tendais toutes le forces de ma
volonté, non pas pour oublier les événements de la nuit, mais pour fixer
mon attention sur les objets qui se présentaient à moi: j’y réussis avec
une facilité qui m’étonna. A la fin même, plein de confiance, j’essayai
de me rappeler la vision que j’avais eue. Je n’y parvins qu’avec peine,
exactement comme si j’avais essayé de me souvenir d’un rêve. Mais vers
onze heures du soir, comme j’écoutais le troisième acte de la _Gaiety
Girl_, je ressentis la même angoisse et les mêmes palpitations, j’eus la
même conviction que la veille: «Il y a quelqu’un dans ma chambre!» Et en
même temps, j’étais dévoré par la curiosité affreuse de savoir si
l’ombre y était vraiment, si je la reverrais. Je prétextai une grande
fatigue, sautai dans un _hansom_, rentrai au Midland Hôtel. Il était
moins tard que la veille et l’ascenseur fonctionnait encore. Tandis
qu’il glissait sur sa tige d’acier, je sentais ma certitude grandir: «Il
y est!» Et l’ombre, l’hallucination, l’apparition, qu’on lui donne le
nom qu’on voudra, était là, en effet. Je ne m’étais pas trompé. Cette
fois, le fantôme était assis dans un fauteuil et en costume de nuit. Il
s’évanouit quand je marchai vers lui, se reforma aussitôt que je fus au
lit, et disparut, comme la veille, au bout de quelques heures.
J’étais bien décidé à changer d’hôtel et je descendis le matin dans la
salle à manger avec l’intention de demander ma note. Mais, comme je
finissais une tasse de thé, je dirigeai instinctivement mes yeux vers
une personne qui poussait à ce moment une chaise vers une table voisine
de la mienne. Je faillis crier. L’ombre, l’ombre qui m’avait hanté deux
nuits durant, était devant moi, mais sous la forme évidente d’un vivant!
Je reconnus son costume, sa haute taille, ses yeux creux, ses sourcils
noirs, ses lèvres minces, le petit trou sombre que laissait à sa
mâchoire supérieure une incisive manquante. J’en fus d’abord rassuré
jusqu’à la joie.
«C’est la première fois, songeai-je, qu’on aura vu un fantôme déjeuner!»
Le fantôme, en effet, se fit servir deux œufs à la coque et du café au
lait. Je demandai son nom: Karl Ebstein, de Vienne, le célèbre marchand
de tableaux et d’objets d’art. Il occupait une chambre au même étage
que la mienne. Je ne vis plus que la bizarrerie de l’aventure et je
n’eus pas trop de peine à ridiculiser mes terreurs: «Seules les ombres
des morts, me disais-je, ont le droit d’embêter les vivants; et ce
marchand de bric-à-brac n’a pas son acte de décès. Si je le priais de se
mettre en règle?»
Tout à coup, une autre idée, formidable, écrasante, tomba sur mon
esprit, qui plia comme un homme croule sous le bond inattendu d’un
tigre: «Ne ris pas! Cet homme t’est apparu parce qu’il va mourir!»
Toute la journée, je fus poursuivi par l’idée qu’il allait mourir et
que, puisque je le savais, c’était mon devoir de le mettre en garde
contre son destin. Mais il m’eût pris pour un fou. Les heures
s’écoulèrent avec une lenteur désespérante. Maintenant je désirais
presque revoir ce «double» étrange qui, deux fois déjà, était venu me
faire visite. Il vint. Et même, jamais, semble-t-il, je n’avais si
nettement distingué ses traits. La lueur violette qui l’éclairait me
parut plus forte. Il était assis à ma propre table, mais sur cette table
qui était mienne, un objet, aussi fantomatique que lui et dont je savais
très bien qu’il n’avait aucune réalité palpable, brillait pourtant d’un
éclat extraordinaire: une petite boîte oblongue, en or pâle et ciselé,
probablement une bonbonnière ancienne. Toute une scène était peinte sur
le couvercle: plus de cinquante personnages minuscules écoutaient le
boniment d’un vendeur d’orviétan perché sur un chariot. Les couleurs
étaient si vives et chatoyantes, que je me mis à penser, avec une
liberté d’esprit singulière, au talent de l’artiste qui, dans un travail
de miniature avait employé les procédés de division de tons de nos
impressionnistes. Et, je comprenais bien, cependant, que j’étais
toujours le jouet d’une hallucination, puisque, si j’avais vu la
bonbonnière réellement, j’eusse été obligé d’en rapprocher mes yeux, et
probablement de me servir d’une loupe, pour reconnaître ces détails que
je voyais ici impossiblement, à distance.
... Subitement il se passa une chose qui me dressa tout droit sur mon
lit, avec une sensation d’épouvante plus âcre, plus directe mille fois
que toutes celles qui m’avaient bouleversé depuis trois jours. J’ai dit
que les traits de l’ombre avaient eu jusque-là l’immobilité d’un
portrait. Je les vis subitement ravagés par une expression de souffrance
et de peur indicibles. La bouche s’ouvrit, les bras, les jambes
battirent l’air, il tomba.
«C’est fait, me dis-je, je le savais bien. Il meurt. Il meurt en ce
moment... On le tue.»
J’ouvris ma porte. Je courus en chemise dans le couloir. Rien. Toutes
les autres portes fermées. Des rangées de bottines sur les seuils. Un
silence lourd. La lueur calme des ampoules électriques, de distance en
distance. Un rayon de lune à la fenêtre ogivale qui s’ouvrait sur ce
couloir. Et toujours rien, rien! Pas un cri. Mais je savais bien qu’on
aurait eu beau crier, dans cet hôtel confortable, avec ce système de
portières pesantes, de petites antichambres et de doubles cloisons, nul
ne pouvait entendre. Je ne pouvais pas aller réveiller le valet de garde
pour lui dire: «Il se passe quelque chose chez M. Ebstein!» Il m’aurait
demandé ce que j’en savais, il m’aurait pris pour un fou. Un fou,
toujours.
D’ailleurs, à partir de ce moment, l’hallucination quitta ma chambre.
Mais j’avais le soupçon poignant d’avoir compris pourquoi! Je ne sortis
pas de l’hôtel le lendemain matin: j’étais sûr, avec le désir brûlant de
me tromper, cependant, qu’on allait découvrir le drame qui s’était passé
durant la nuit chez cet Ebstein. Je ne me trompais pas. Vers midi, après
avoir vainement frappé, une femme de chambre pénétra dans sa chambre. La
serrure avait été adroitement crochetée et Karl Ebstein était étendu sur
le tapis, le crâne broyé. Qui était l’auteur du meurtre? On ne le sut
jamais. Pourquoi l’avait-on assassiné? On en fut réduit aux doutes, car
il demeura impossible de savoir si, parmi les objets précieux qu’il
gardait dans ses bagages, quelques-uns avaient été dérobés. On parla de
ce crime quelques jours. Et puis tout le monde oublia.
* * * * *
Tout le monde oublia excepté moi. Et voilà ce qu’il faut que je dise
maintenant! Il y a quelques jours un ami m’emmena chez... mais pourquoi
nommer ce collectionneur, et quelle force aurait mon témoignage, basé
sur de si étranges visions! Seulement, je le jure, au milieu de bronzes
de Caffieri, de délicats portraits de Boilly, de quelques petits
chefs-d’œuvre d’Isabey, j’aperçus une bonbonnière, et je la reconnus! Je
reconnus son or pâle, verdi sur les ciselures, et le vendeur d’orviétan,
et les personnages si éclatants et fins dans leur petitesse
miraculeuse.
--Ah! oui, dit mon ami, c’est la bonbonnière peinte par Van
Blarenberghe, le joyau de la collection de M...
--Ah! fis-je, presque malgré moi, je la reconnais. Je l’ai vue à
Londres.
Le collectionneur blêmit affreusement. Je suis sûr que je l’ai vu
blêmir, je suis sûr que c’est lui qui a tué cet Ebstein, il y a quatorze
ans. Mais l’accuser solennellement, devant un tribunal! Allons donc!
Vous ne le feriez pas, je ne le ferai pas.
Et pourtant... Si nos deux cerveaux, à cet homme et à moi, avaient été
pareils, il y a quatorze ans, à ces cohéreurs des télégraphes sans fil,
qui vibrent identiquement au passage des mêmes ondes? J’ai été hanté,
durant les épouvantables nuits que je passai à Londres, non point par
l’âme, ou le double, ou le fantôme comme il vous plaira de dire, de la
victime qui, à ce moment était parfaitement vivante et ne songeait à
rien. Non, mais j’ai été possédé, j’en suis sûr, par la volonté rapace,
exaspérée, criminellement grandissante de l’assassin. A mesure qu’il
s’abandonnait au désir furieux de se procurer le trésor qu’il souhaitait
avec une ardeur maniaque, à mesure qu’il s’affermissait dans le dessein
de se le procurer par un meurtre, j’ai vu comme lui la figure de celui
qu’il voulait tuer, la forme et la couleur de l’objet qu’il voulait
ravir, enfin j’ai aperçu aussi fort et réel que la réalité, le spectacle
horrible qu’il a gardé lui-même dans sa mémoire: les traits de
l’agonisant, ces traits convulsés par l’épouvante et la douleur! C’est
certain, je vous dis, c’est certain. Je n’ai été que le cohéreur d’un
télégraphe sans fil dont l’autre cohéreur était dans le cerveau de
l’assassin: mais allez donc expliquer ça aux juges!
REPOS HEBDOMADAIRE
... M. Barbier-Dacquin, qui travaillait, entendit la voix de sa femme.
Elle criait: «Marie!» sur deux notes extrêmement hautes.
Avez-vous quelquefois entendu appeler «Marie» par une dame qui a une
bonne voix, bien pointue? M. Barbier-Dacquin eut un petit sursaut. Il
n’avait jamais pu s’habituer à la voix de sa femme, à cause d’un
souvenir d’enfance, qui lui était pénible: le sifflet des locomotives
qui passaient, la nuit, à cent mètres de sa petite chambre, près de
Tulle. Il soupira.
--Marie, continua madame Barbier-Dacquin, la blanchisseuse de fin n’est
pas encore arrivée?
Il résulta de la conversation qui suivit, et dont il eut le regret de ne
pas perdre un mot, à cause de l’exiguïté de l’appartement, que la
blanchisseuse de fin n’était pas arrivée, que c’était lundi, que c’était
le jour par conséquent où cette petite bête de Céline devait rapporter
le linge de madame et de ces demoiselles, qu’elle ne le rapportait pas,
qu’elle s’était sûrement amusée en route, et que c’était odieux, odieux,
odieux!
M. Barbier-Dacquin eut un petit sourire de satisfaction humanitaire, et
aussi de rancune satisfaite:
--La petite Céline ne viendra pas, songea-t-il. Elles ne l’auront pas,
leur linge. Hier, c’était dimanche, et les blanchisseries ne travaillent
plus le dimanche: nous n’avons pas voté la loi pour rien, la loi sur le
repos hebdomadaire!
M. Barbier-Dacquin, c’est un député, et aussi le meilleur des hommes. Il
n’y a pas là de quoi s’étonner. Ils sont plusieurs centaines, dans ce
grand palais du bord de l’eau, et de toutes les sortes: des grands et
des petits, des gras et des maigres, des riches et des pauvres, des
méchants et des bienveillants, des ambitieux et des modestes, des
paresseux et des agités, d’autres qui ont l’esprit faux, quelques-uns
qui ont de l’esprit, beaucoup plus que vous ne pensez qui ont de
l’honneur, de ce bon honneur un peu étroit, mais si beau, qu’on a encore
en province où tout le monde vous connaît, où on est solidaire de toute
sa famille, et de ses vieux amis, autant que de son comité électoral. M.
Barbier-Dacquin croit très sincèrement à son programme, à la démocratie,
au progrès. Il est modeste, un peu court d’esprit, un peu long
d’éloquence, et rigoureusement honnête. Ce n’est pas un homme riche; et
pourtant il ne souhaite pas s’enrichir, bien que ses rentes soient
minces et que sur les quinze mille francs de son traitement il lui
faille économiser, afin de payer sa campagne électorale, dans quatre
ans. Comptez aussi qu’il a des frais, que les sociétés de gymnastique et
les fanfares de sa circonscription exigent son obole. Madame
Barbier-Dacquin et ses filles disent qu’elles sont raisonnables, et il
le croit; mais pour aller aux soirées officielles, et dans les théâtres
subventionnés, qui se font un devoir d’accueillir gratuitement
quelquefois les familles parlementaires, il faut bien quelque toilette.
Elles n’ont pas grandes réserves dans leurs armoires: on achète ce qui
se montre, plus que ce qu’on cache. Alors la blanchisseuse de fin passe
souvent.
Elle passe sous la forme de Céline, apprentie, qui a quinze ans.
J’espère que vous l’avez rencontrée. Elle est jolie. Nul ne sait
comment, car elle n’a pas le nez bien fin, ni la bouche bien petite,
mais ce nez est d’une gaieté jeune, et la bouche s’ouvre comme pour
sourire au nez. Elle a aussi beaucoup, beaucoup de cheveux, couleur de
soleil couchant, nettement tordus sur sa nuque, casqués sur ses deux
oreilles, qui sont faites comme de petits coquillages; et ses sourcils
presque droits, audacieusement, sur ses deux yeux gris passent comme un
beau pont sur une eau claire. M. Barbier-Dacquin aime quand elle vient.
Il aime quand elle vient: n’allez pas chercher autre chose. C’est un
assez vieux bonhomme, très pur de mœurs et d’une vertu presque timide.
S’il désirait--comment dirais-je?--s’il désirait autre chose que le
plaisir qu’il a de la regarder, pour demander cette autre chose il ne
saurait comment s’y prendre. Et comme il faut que toujours il
systématise un peu, dans sa pensée très innocente Céline représente le
peuple, et ainsi lui en donne l’amour. Lorsqu’il discuta en commission
la loi sur le repos hebdomadaire, cette grande loi à laquelle il
s’attend que son nom reste attaché, c’est à Céline qu’il a pensé, c’est
elle qu’il a gardée en vue. Et quand il s’est dit, dans son langage, qui
est assez lourd: «La démocratie travailleuse goûtera un peu plus de
bonheur», cela signifiait: «Cette petite Céline, que je vois deux ou
trois fois par semaine, elle aura tout son dimanche!» Il comptait
peut-être lui demander, un jour de courage, avec qui elle le passerait.
Mais pardonnez-lui; les hommes sont des hommes, et s’ils ne le sont que
gentiment, c’est tout ce qu’on peut exiger de leur faiblesse.
Il l’interrogeait sur son métier. Céline répondait presque du bout des
lèvres, étonnée que des affaires que tout le monde connaît pussent
intéresser un monsieur comme il faut; un peu méfiante, et même presque
sûre qu’il voulait se moquer d’elle. Il fallait lui arracher les
paroles.
--... Y a la mécanique, oui: un poêle de fonte pour chauffer les fers,
qu’on met sur des plaques. Et c’est moi qui le bourre avec du coke.
Alors on repasse, les linges fument; ça fait de la chaleur humide, comme
si ça serait une baignoire. Les plaques de fer, bien sûr, elles
rougissent. Il fait chaud en juillet, ah! oui... Il y a aussi un autre
feu, pour les petites lessives qu’on fait chez soi... La boutique, si
c’est grand? Non ça n’est pas grand. C’était une crèmerie avant. Mais on
laisse ouvert sur la rue de Bagneux. Les passants regardent, on regarde
les passants.
--Mais le dimanche? interrogeait M. Barbier-Dacquin, le dimanche?
--Le dimanche? On travaille comme les autres jours. Plus. Même la nuit.
Y a beaucoup de pratiques qui veulent leur linge pour le lundi.
M. Barbier-Dacquin était attendri. Il racontait aussi ces choses à ses
collègues, afin de montrer qu’il connaissait les maux du peuple.
Voilà pourquoi il souriait, avec une joie de brave homme et de
législateur content de son œuvre, en songeant que sa femme attendrait
vainement son linge, ce lundi, puisque la loi était votée, et qu’on
n’avait pas travaillé la veille. Il se consolait même de ne pas voir la
petite Céline: elle viendrait le lendemain... Dans le vestibule la
sonnette retentit. C’était Céline. Il entendit qu’elle posait son lourd
panier sur le parquet. Il entendit encore qu’on la traitait sans
politesse. Elle était en retard. Est-ce qu’elle croyait qu’on n’avait
rien à faire qu’à l’attendre?
La voix de madame Barbier-Dacquin vibrait plus encore que d’ordinaire,
la supériorité s’y mêlant au blâme, et il semblait que celle de Céline
fût au contraire plus faible que d’habitude: une pauvre petite voix,
bredouillante et comme épuisée. On emmena la petite dans la salle à
manger, pour compter le linge.
--Trois pantalons, disait la voix claire de madame Barbier-Dacquin.
--Trois pantalons, répétait Céline, en écho très faible.
--Deux chemises jour, une nuit.
--Deux chemises jour, une nuit.
--Deux cache-corsets, une modestie.
--Deux cache-corsets, une modestie.
--Une brassière... c’est pour Amélie. Elle ne veut plus porter de
corsets, ça ne se porte plus... Eh bien? J’ai dit une brassière;
qu’est-ce qui vous prend?
--Rien, madame... une brassière.
La voix de Céline devenait horriblement hésitante et malheureuse.
--On dirait que ça vous fait mal au cœur... Trois blousons.
--Trois blousons.
--Une jupe piqué blanc Empire... Jésus-Marie, qu’est-ce que vous avez?
Elle se trouve mal! Marie! Marie! du vinaigre. Amélie, délace-la!
Mais ce fut le bon M. Barbier-Dacquin qui accourut le premier.
On avait étendu Céline sur le plancher. D’abord elle en profita pour
s’évanouir tout à fait. Et elle eut un grand sourire; il y a, quand on
s’évanouit tout à fait, un moment délicieux, l’impression d’une infinie
volupté. C’est une chose qui me console, quand je pense à mourir: on
traverse peut-être un moment comme ça quand on meurt. Puis elle revint à
elle, et eut mal au cœur. Cela parut de mauvais goût à madame
Barbier-Dacquin, tandis que son mari avait peur, peur de toute sa bonne
âme, pour la vie de la petite Céline. Mais enfin elle n’eut pas _trop_
mal au cœur. Dressée sur son séant, elle ouvrit deux yeux très vagues.
Ses cheveux légers collaient à ses tempes. Puis elle demanda pardon.
Pardon de quoi? Mais on demande toujours pardon, dans ces cas-là;
personne n’a jamais su pourquoi. Et on lui fit respirer du vinaigre.
Alors elle recommença:
--Je vous demande pardon... c’est rapport à la loi.
--Rapport à la loi! dit M. Barbier-Dacquin, froissé. Qu’est-ce qu’elle
vient faire là-dedans, la loi?
--Oui, dit-elle. Depuis qu’il y a la loi, qu’il ne faut pas travailler
le dimanche, on travaille tout de même. Seulement, on travaille tout
fermé.
--Tout fermé? dit le député, sans comprendre.
--Oui. On ne laisse plus ouvert sur la rue, quoi, à cause des
inspecteurs. On ferme tout, tout! Et avec les repassages, le poêle, la
mécanique, la lessive, c’est l’enfer... Ah! je ne peux plus, je ne peux
plus! J’ai tombé malade...
* * * * *
Le député pâlit un peu. Ce fut dans son crâne comme si les monuments
idéaux qu’il y avait construits s’effondraient d’un seul coup: il venait
de comprendre combien il est difficile de faire du bien au peuple.
LE RAT
Il y a des gens qui disent que les alcooliques n’ont jamais faim. C’est
vrai quand ils sont vieux. Mais quand on est jeune, qu’on n’a pas encore
ses vingt ans, comme Patsy O’Neill, qui, à cette heure, traînait ses
jambes au delà de Whitechapel, dans Commercial Road, ce n’est pas la
même chose. A cet âge, ne manger durant des semaines que des tartines au
beurre rance, accompagnées de mauvais thé, tout noir à force d’avoir
décanté son tannin; y ajouter, quand on peut, une saucisse faite de mie
de pain, mouillée de sang d’âne ou de cheval, ça remplit suffisamment
l’estomac: on se croit nourri, on à l’habitude. Et alors, si des fois la
veine vous tombe d’être embauché aux docks pour charger du charbon sur
un navire, et qu’on touche des cinq ou six shillings par jour, on ne
change pas son régime. Seulement on y ajoute de la bière et du whisky.
Ça donne la force qu’il faut, on tient le coup, et, par-dessus le
marché, on est gai, on rigole, tant que ça dure! A ce métier-là, on n’a
pas encore toute sa barbe qu’on a déjà l’air d’un petit vieux, ou plutôt
d’un Chinois, si vous voulez, avec les yeux drôlement rapetissés, tirés
vers les tempes, et les os des joues qui vous sortent de la peau. On
devient susceptible, on a des nerfs comme des cordes à violon;
cependant, les muscles poussent sur les bras et dans le dos. Bonne
machine humaine! On la fait travailler en y mettant n’importe quoi!
Mais quand le travail vient à manquer, qu’on n’a même plus le shilling
nécessaire pour dormir en chambrée, boire le thé à un demi-penny la
tasse, manger les tartines au beurre rance ou la saucisse à la mie de
pain trempée de sang d’âne ou de cheval, et qu’on trouve encore tout de
même, en roulant les docks, un _pal_ (je veux dire en français, un
copain, un poteau), qui vous paye un verre par-ci par-là,--avez-vous
remarqué qu’on vous offre parfois à boire, jamais à manger? S’offrir à
manger, ça n’est pas poli entre pauvres bougres,--alors on sent sa faim
mécaniquement parce que l’estomac est vide, et on devient furieux. Il y
avait trente-six heures que Patsy, qui avait passé la nuit sur un banc,
les pieds entortillés dans de vieux journaux pour avoir moins froid,
n’avait rien mangé, et il avait bu quelques verres. Il avait envie de
mordre et de griffer, il se sentait comme un chat dans un tonneau,
enragé, quoi!