»Aujourd’hui j’en suis arrivé à croire qu’il existe, épandue dans

l’espace et toujours présente, une Force du Mal qui dort peut-être, qui

est neutre, comme l’électricité reste neutre à moins d’un état spécial

des corps, puis qui tout à coup s’allume à un choc jaillissant de notre

cerveau perverti, emprunte à la matière ambiante une matérialité, se

précipite, trouve sa route, son moyen, nuit, détruit, et nous laisse

pantelants devant un résultat que nous avons souhaité, mais pour lequel

nous jurerions, et tous les jurys et les juges du monde jureraient que

nous n’avons rien fait. J’ai parfois, comme vous, assisté à la chute

d’un homme public à mine sombre et froide, ou hautement cynique, et dont

les amis avouent qu’il a le mauvais œil. Il s’écroule sous le déshonneur

ou les moqueries, puis reste à plat, immobile comme une pierre. Un peu

de temps s’écoule, et l’un de ses ennemis tombe, un autre est déshonoré,

un autre se suicide, un autre est tué par un inconnu qui ne se comprend

pas lui-même, et c’est une suite de catastrophes dont nul n’aperçoit le

lien mystérieux; mais moi, je frissonne en songeant que le mal s’est

éveillé et a rebondi sur les objets de l’amère et toujours brûlante

rancune de cet homme. Eh bien, si cette force existe, pourquoi n’y

aurait-il pas des expériences qui le prouveraient? Je ne crois pas plus

que vous à l’anthropomorphisme idiot de conjurations pareilles à celle

que nous venons de voir, mais quelque chose peut en sortir, comme après

des siècles, la chimie est née de l’alchimie. Parfois pourtant je doute,

puis ma hantise me reprend, et ce sera ainsi jusqu’à ma mort.

--Monsieur, lui dis-je, vous m’avez trop vivement intéressé pour que je

veuille vous contredire, mais vous savez qu’on est arrivé à tout

calculer, même les probabilités de ce qui paraît improbable. Il y avait

peut-être une chance contre cinquante mille pour que votre pensée

coïncidât avec l’événement: vous êtes tombé sur cette chance.

--Et la proportion des probabilités de... mon hypothèse, l’avez-vous

calculée?

--Ce n’est pas la même chose. On n’additionne pas des oranges avec des

pavés, ni des contingences naturelles avec des inventions métaphysiques.

La sagesse des nations, l’arithmétique et le troupeau bêlant des

professeurs de philosophie sont par hasard d’accord sur ce point. Mais,

mon cher monsieur, puisque vous tenez absolument à des rêves qui ne sont

pas de cette terre, ne pourriez-vous en découvrir de moins capables de

troubler votre repos? Si vous n’êtes méchant qu’en pensée, vous n’êtes

pas, après tout, plus méchant que la meilleure partie des hommes, votre

ennemi n’était qu’un égoïste vulgaire, et, sans doute, il avait bien

aussi sur la conscience quelques péchés cachés qui appelaient la

vengeance du ciel: et c’est pourquoi, de vous soustraire à une tentation

toujours renaissante est peut-être entré dans le propos de la personne

inconnue qui a fait le monde par des procédés inconnus.

--Je ne vous comprends pas, murmura mon compagnon.

--Vous cherchez à expliquer votre cas par la possibilité d’action d’une

puissance du mal. Des âmes plus naïves que la vôtre, ou d’épiderme

moral autrement tissé, diraient qu’elles y voient la marque... mon Dieu,

de la main de Dieu: on lui attribue beaucoup de choses.

Mon interlocuteur me regarda fixement, les yeux lui sortirent de la

tête, et il s’enfuit en riant d’une façon frénétique.

* * * * *

Alors je rentrai chez moi, très triste, la conscience chargée, avec le

sentiment hargneux d’avoir été ce soir-là l’instrument de celui qui

séduisit Faust, trompa l’étudiant, et, dans le cours de l’éternité, dira

toujours: Non.

L’ACCIDENT

Le docteur Roger conduisait lui-même son automobile sur la route

d’Andilly. Et il allait bien doucement: un petit trente à l’heure, un

train de père de famille, qui est aussi médecin de campagne.

Avant d’arriver au carrefour de la Croix-Verte, où est le «bouchon» de

M. Capdebosc, aubergiste et braconnier (bosquets et salons de société;

on peut apporter son manger), on traverse un petit bois. Le docteur

Roger ralentit encore, par pur plaisir, à cause de l’odeur des feuilles

mourantes et des branches juteuses que vient de trancher le fer des

bûcherons. Car elle est toute chargée d’indéfinissables délices, amère

et voluptueuse, et il n’en est pas au monde qui éveille plus de

souvenirs: les promenades qu’on a faites dans les cimetières, quand on

était tout enfant, la main dans celle d’une femme en deuil, qui vous

appelait «mon petit»; le volet qu’on a poussé, un matin, à la campagne,

en écrasant des roses que les premières gelées blanches faisaient

pleurer, tandis que dans un grand lit, derrière, quelqu’un de très aimé

ouvrait les yeux vaguement, et les clignait au soleil pâle; enfin tout

ce qu’il y a de douloureux et de passionné dans ce que nous avons connu

de beau, épouvanté de vieillir... Or, les odeurs sont précieuses surtout

par les souvenirs qu’elles évoquent, et quand il y a longtemps,

longtemps déjà, que notre pauvre corps humain s’en est imprégné pour la

première fois.

Le docteur essayait de marcher juste assez vite pour que cet air plein

d’effluves lui fouettât encore la face, juste assez lentement pour en

jouir quelques instants de plus. Il se sentait exalté, léger, puissant.

Ce sont des minutes où il est impossible de penser à rien de

particulier. Si l’on voulait préciser, on dirait seulement: «Comme je

vis, comme je vis! Est-ce qu’il y a d’autres vies au monde que la

mienne?» L’univers n’a plus d’existence bien réelle: il apparaît comme

une espèce de joie qu’on crée.

Voilà pourquoi, je suppose, l’univers jugea utile de protester. Il

n’aime pas qu’on le mette en dépendance. Et il fit sortir du bois, à

trois pas de la grosse voiture soufflante, une vieille femme avec un

fagot. Vivement, le docteur Roger pressa sur la poire de sa trompe. De

longs siècles d’humanité ont mis dans nos cœurs un sentiment très

étrange, qui s’éveille quand on est sur le point d’être la cause

involontaire d’un accident. C’est comme si on se dédoublait. On se voit

soi-même à la place de l’être qu’on va tuer, on a le frisson de la

mort, ce hérissement affreux qui fait, de chaque cellule de notre peau

où croît un poil, le sommet d’une espèce de petit cratère souffrant. La

femme ne lâcha pas son fagot, parce qu’elle se crispait. Elle courut

follement sur la droite de l’auto. Le docteur pivota sur la gauche, d’un

coup brusque: la femme courut sur la gauche. Elle était comme aimantée

sur les terribles roues. Le docteur serra ses freins, évita d’un cheveu

ce corps terrifié qui tomba contre le grès du trottoir, et resta là,

étendu. Il en sortait un grand cri, qui n’arrêtait pas.

Le docteur demeura une minute sans pouvoir bouger. Il se disait: «Tout à

l’heure je me sentais léger, léger. J’aurais sauté par-dessus ma voiture

en marche. Et maintenant qu’il faut absolument que je descende, je ne

peux pas! Je sais ce que c’est: un trouble de la circulation, le sang

qui reflue au cœur. Ça va passer, il faut que j’agisse.» Mais il

n’agissait pas. Il avait le cerveau vide, les artères séchées.

Enfin il se laissa tomber de son siège à terre. Il s’efforçait de penser

que c’était une malade qu’il voyait là, une malade comme toutes les

autres, et qu’on l’avait appelé. Il se pencha.

--Ecchymose superficielle au-dessous du mollet... fracture simple

au-dessus de la cheville. Ouf!

Il souffla longuement. M. Capdebosc, aubergiste et braconnier, était

sorti de chez lui. Il regarda la femme, et d’une voix tranquille:

--Tiens, fit-il, c’est Emmeline.

--Qui, Emmeline? demanda le docteur.

--Ma servante. Pas une millionnaire, bien sûr.

On porta la femme chez Capdebosc. Le docteur Roger lui fit le premier

pansement, sans mettre le pied dans un appareil, à cause de la blessure.

La femme ne criait plus. Avant de partir, le docteur lui mit dans la

main quelques billets bleus, en présence de Capdebosc, parce qu’il faut

toujours prendre ses précautions.

--Je les enverrai à mon fils, dit-elle, pour la petite.

Ce fils était une espèce d’ivrogne, garçon marchand de vin à Paris.

Voilà ce que fit savoir Capdebosc.

La fracture se souda sans complications. Emmeline trouvait doux de

rester dans son lit, bien qu’elle ne touchât plus ses gages, n’étant

bonne à rien. Mais comme le docteur, deux fois par semaine, lui laissait

une grosse pièce blanche, elle était contente de son sort. Cependant,

après quelque temps, la peau devint toute noire autour de l’ecchymose.

C’était un sphacèle, une espèce de gangrène locale. Le docteur alors

vint tous les jours, et triompha du mal. Mais la plaie s’était creusée;

elle apparaissait comme un grand trou rose, sans bourgeonnements.

--Il faudrait essayer de la greffe humaine, dit le docteur.

Capdebosc se renseigna.

--On enlève un fragment de peau à une personne bien portante, expliqua

le docteur Roger, et on le dépose sur la chair vive. Il arrive que cette

peau prenne racine, et la cicatrisation s’étend. Si vous voulez...

--Ah! non, dit Capdebosc, merci bien.

--Et puis, réfléchit le docteur, vous êtes alcoolique.

Il regardait Emmeline. C’était plus qu’une malade, c’était _sa_ victime.

Alors il enleva sa redingote, retroussa ses manches, plia le bras gauche

pour faire saillir son biceps; et avec une pince terminée par une espèce

de petite cuiller aux bords tranchants, s’arracha un morceau de peau

bien vivante. Le sang jaillit. Il grinça des dents.

--Voilà, dit-il tout de même, d’un air simple.

La greffe prit. Le docteur Roger contemplait avec un grand orgueil

l’élargissement de cette chair neuve, qui était la sienne. Emmeline

suivait des yeux chacun de ses gestes avec attendrissement. C’était une

pauvre vieille femme, soumise et bonne. Elle ne lui en voulait plus de

l’accident, et les soins qu’elle avait reçus l’avaient pénétrée de

reconnaissance. Au bout de quelques semaines, elle marcha et reprit son

service. Le docteur Roger ne revint plus.

Un jour qu’elle allait porter des relavures à la porcherie, elle

entendit derrière elle une voix qui disait:

--Hé! m’man.

Emmeline se retourna, ferme sur ses deux pieds, avec la conscience et la

fierté d’être encore bien alerte et ingambe. Posant son chaudron à terre

elle dit:

--Mon fieu!

Et courut l’embrasser. Il avait la mauvaise graisse, les joues blêmes,

le nez pincé des hommes qui boivent. Il dit:

--Pauvre m’man! j’suis venu de Paris exprès. J’voulais pas qu’on t’fasse

l’opération sans que j’sois là.

--Quelle opération? demanda Emmeline.

Elle ne comprenait pas encore, mais elle avait déjà peur.

--Ton pied, fit-il. Mais j’ai vu un médecin, à Paris, un homme qui fait

ces choses-là, pour les procès. C’est rien, va. On vous endort. On te

l’coupera sans que tu t’en aperçoives.

Emmeline cria:

--Me couper l’pied! Mais je vas, je viens, je cours! Me couper l’pied!

Mais quand j’les croise dans mon lit, je n’sais plus lequel c’est, qui

s’est cassé. Ah! ben, ah ben!

Elle ajouta:

--Le docteur Roger l’a trop bien raccommodé. Vas-y lui demander, s’il

faut l’couper.

--M’man, dit le fils, ne m’parle pas de ct’homme-là. Une espèce

d’assassin, voilà c’qu’il est! Ça écrase les pauv’ gens avec des

voitures de millionnaire, et puis ça vous jette un billet bleu, plus

quarante sous de monnaie. Et on lui dit: «Merci, monsieur.» Ah! la

canaille! Non, faut qu’il lâche une somme et qu’il paye une pension à

vie, voilà c’qu’il faut.

--Une pension? dit Emmeline saisie.

--Si on te coupe le pied, faut bien qu’il t’paye une pension, c’est la

loi.

--Dame, fit Capdebosc, qui était présent, c’est pourtant vrai.

--De combien qu’elle serait, la pension? demanda Emmeline.

--Six cents francs, et on aurait deux mille francs tout de suite.

Mais elle se mit à pleurer.

--Je n’veux point, dit-elle, qu’on fasse des nuisances à monsieur Roger.

Son fils s’installa dans l’auberge. Il payait avec l’argent du docteur

et ne parlait plus de rien. Mais il avait mis Capdebosc dans ses

intérêts, et maintenant Emmeline était toujours rudoyée.

--Vous avez beau dire, répétait l’aubergiste, vous ne marchez plus comme

avant; votre mal vous reprendra. Est-ce que ça peut être sain, pour une

femme, d’avoir de la peau d’un homme sur le corps? Attendez deux ou

trois ans. Et vous ne croyez pas que j’vas garder une infirme; c’est pas

ici un hôpital.

Alors elle sanglotait, très malheureuse.

Un jour, son fils reçut une lettre de Paris. Il l’ouvrit d’un air déjà

tragique.

--Bon Dieu de bon Dieu! fit-il.

Et il lut:

«Mon Émile, c’est pour te dire que la petiote est bien malade. C’est une

entérite. Elle vomit tout ce qu’elle mange, et elle a perdu cinq livres

en une semaine. Le médecin dit qu’il ne faut lui donner que des jaunes

d’œufs, du lait stérilisé coupé avec du Vichy, et de l’émulsion Scott.

Je ne sais pas comment arriver: quatre jaunes d’œufs frais à trois

sous, ça fait douze sous; un demi-litre de Vichy et le lait stérilisé,

c’est plus d’un franc; et l’émulsion Scott, c’est quatre francs la

petite bouteille. Le médecin dit que l’entérite c’est très long, et

qu’il faut continuer le traitement des mois et des mois. J’ai engagé la

pendule...»

* * * * *

Emmeline releva la tête.

--Est-ce que c’est bien sûr, au moins, dit-elle, qu’on m’endormira?...

LE BON PÈRE

La femme du Jean Perdu étendit sur un drap le linge qu’elle allait

porter à la rivière, mit un morceau de savon de Marseille par dessus,

après avoir compté les pièces, et lia le drap par ses coins, solidement.

Puis, d’un tour de reins, elle enleva le paquet. Le Jean Perdu fumait sa

pipe devant la maison, assis sur un banc. Petit Pierrot, sur la route,

essayait de courir après les poules du voisin. Il n’avait que vingt-six

mois, et tremblait encore sur ses jambes, espèce de château branlant. Un

caillou heurta son pied nu, rouge de froid, et il tomba. Alors, on vit

son derrière, parce qu’il n’avait ni langes ni culotte, malgré la

saison, mais seulement un mauvais sarrau de flanelle à carreaux rouges

et noirs. Mais il ne cria que très peu, connaissant déjà son père. Sa

mère le releva et dit au Perdu:

--Tu le garderas, ce p’tiot?

L’homme ôta sa pipe de sa bouche, et répondit d’un air sournois:

--Même que j’vas l’emmener à la promenade.

Sa femme le regarda d’un air craintif, remonta le ballot sur son épaule,

prit le battoir sur le rebord de la fenêtre et partit. Petit Pierrot

devint vaguement inquiet. Il alla s’asseoir sur le seuil de la porte, et

commença de sucer son pouce, en regardant son père, qui le regardait.

Le Jean Perdu fouilla dans sa poche. Il en retira deux ou trois pièces

blanches, des sous et sembla faire un calcul: il avait de quoi prendre

le train-tramway jusqu’à Givet.

Quand le lourd convoi s’arrêta sur la grand’route, à la halte marquée,

prenant Petit Pierrot dans ses bras, il monta dans un compartiment de

troisième classe. Petit Pierrot avait eu assez peur d’abord, à cause de

l’énormité de la machine qui remorquait le train. Il n’avait jamais vu

de si près cette bête monstrueuse, avec un gros ventre tout rond, des

roues à la place de pattes, un cou ridiculement long, qui vomissait des

fumées, et pas de tête. Mais quand on fut en pleine marche, il commença

de s’égayer, le nez contre la vitre. Parfois, c’étaient les champs

labourés, les maisons, les arbres sans feuilles qui fuyaient à l’envers:

elles couraient, ces choses qu’il avait toujours vues immobiles!

Parfois, on pénétrait dans une tranchée, et chaque aspérité des pierres,

sur la paroi, élongée par une illusion dont il ne se rendait pas compte,

devenait une grande raie droite tracée sur la vitre; il en était tout

étourdi. A Givet, son père, entrant dans la boutique d’un épicier, lui

acheta pour deux sous de pelotes. Ce sont de petits carrés de sucre

gris, qui s’effritent sous la dent comme du sable, et ce sucre délicieux

a un arrière-goût poivré. Petit Pierrot s’étonna confusément de cette

générosité. Autre trait de sollicitude inaccoutumée: le Jean Perdu

l’avait pris dans ses bras. Mais, c’est qu’il marchait très vite. Au

détour d’une rue, il demanda à un passant:

--Le bureau des Enfants-Trouvés, où c’est?

On le lui dit, et il marcha encore plus vite.

Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent devant la porte d’une grande maison

triste. Le Jean Perdu entra, et dit au portier, tout d’un trait:

--C’est un enfant que j’viens verser à l’administration.

On le fit entrer dans une chambre où il y avait un monsieur et un

registre. On lui fit donner son nom, montrer ses papiers, son livret, un

acte de naissance.

--Ce n’est pas un enfant naturel, remarqua le monsieur.

--J’l’ai reconnu au mariage, dit l’homme.

--Alors, vous avez le consentement de la mère?

Il sourit, satisfait de lui-même. Sa femme «signait son nom» sans savoir

lire. Il lui avait fait signer n’importe quoi, sous prétexte d’un papier

pour le percepteur.

--Vous n’avez pas de ressources? continua l’employé.

Le Jean Perdu ne répondit pas directement.

--J’suis un enfant trouvé, dit-il d’un ton brusque. Alors pourquoi

qu’lui aussi, il s’rait pas un enfant trouvé?

Petit Pierrot croquait toujours ses pelotes. Le sucre fondu lui

dégouttait par les coins de la bouche, avec de la salive. Une femme

vint, qui l’emmena.

--Vous ne l’embrassez pas? fit le monsieur.

Le Jean Perdu lui jeta un regard surpris, et tourna le dos. Mais une

grande barre coupait son front, entre les deux yeux. Il songeait que

maintenant, à la maison, il lui faudrait dire ce qu’il avait fait, et

dompter, par la force de ses poings, les éclats d’une douleur qui

l’importunerait.

Il battit sa femme très longtemps. Elle ne sentait pas les coups, et

hurlait comme une bête fauve. Les femmes ont besoin d’être plaintes:

suprême tristesse, les voisins n’eurent pas de pitié. Pourquoi

s’était-elle laissé faire un enfant par le Perdu? Pourquoi l’avait-elle

épousé, cet homme sans famille, et méprisé? Il était fraudeur et

braconnier; mais à ces métiers, qui n’entraînent aucune déconsidération

dans nos campagnes, on le soupçonnait de joindre celui de voleur de

bestiaux, ce qui ne saurait être pardonné. Elle prit à la fin les yeux

durs de ces malheureux auxquels personne jamais ne parle, et vécut comme

auparavant. Elle travaillait dans les fermes, car le Perdu n’avait guère

coutume de rien lui donner. Et il lui était encore réservé une autre

douleur et une autre humiliation.

Un jour qu’elle revenait de Blanzy, à deux lieues de son village, elle

aperçut de loin un tout petit enfant qui jouait sur la route avec un

grand chien. Depuis plus de six mois, elle n’aimait pas regarder les

enfants des autres. Mais, cette fois, la scène lui rappela trop le

dernier souvenir qu’elle avait gardé du jour où elle était partie, son

ballot de linge à l’épaule: le chien fit un bond et renversa l’enfant,

qui cria... On dit que dans un troupeau de cinq cents brebis, les mères

reconnaissent leurs agneaux à la voix, et les vont chercher, par la nuit

la plus noire, sans se tromper jamais. La Perdue reconnut, elle aussi,

cette voix de faiblesse et d’appel, frissonna, et ne fit qu’un bond.

--Mon p’tiot, cria-t-elle, mon p’tiot!

Mais une autre femme avait déjà relevé Petit Pierrot, et lui essuyait la

figure avec un mouchoir sale. La Perdue cria encore:

--Mon p’tiot! C’est mon p’tiot!

--De quoi? dit l’autre femme, assez rudement. C’est un gosse de

l’Assistance publique.

Mais la mère l’embrassait toujours éperdument, avec de grosses larmes

qui coulaient sur les joues et les cheveux de l’enfant. Petit Pierrot,

qui ne la reconnaissait pas, eut peur, et s’alla cacher derrière les

jupes de l’autre femme:

--Laissez-moi l’emmener, la Louise, il est à moi! dit la Perdue.

L’autre répondit:

--Ça serait trop commode. C’est un gosse de l’Assistance, j’vous dis.

C’est pus l’fils de quelqu’un, c’est un pensionnaire. Vingt-cinq francs

par mois qu’elle donne, l’Assistance, pour ses pensionnaires.

La femme prit Petit Pierrot par la main, le fit entrer dans sa maison,

et ferma la porte.

Quand le Jean Perdu fut informé que son fils était revenu dans le pays,

et que la Louise touchait pour le garder vingt-cinq francs par mois,

trois cents francs par an, il entra dans une grande stupeur. Sa femme

essayait tous les jours de voir Petit Pierrot, mais les autres femmes de

Blanzy lui disaient des injures, et lui jetaient des choses à la tête.

Le Jean Perdu alla voir le maire.

--C’est-il juste, lui dit-il, c’est-il juste qu’une étrangère ait pris

mon enfant?

Il ajouta même:

--Mon pauvre enfant!

--Ça ne me regarde pas, répondit le maire. Vous l’avez donné à

l’Assistance publique. Allez le réclamer. Vous avez toujours le droit.

Le Jean Perdu se décida. Un matin, il se rendit à Givet, au bureau des

Enfants-Trouvés, pour demander qu’on lui rendît son fils. Il reconnut la

grande maison triste, l’employé et le registre.

--J’ai réfléchi, dit-il. J’viens vous reprendre mon fils. V’là ses

papiers.

--C’est en règle, dit l’employé. Vos sentiments paternels vous font

honneur. L’enfant est en pension à Blanzy, chez Louise Massiot. Vous

pourrez aller le chercher demain. Signez votre déclaration.

Comme le Jean Perdu allait prendre la plume, l’employé ajouta:

--C’est deux cents francs.

L’œil du Perdu s’illumina.

--J’vas les toucher tout de suite? fit-il.

--Les toucher? dit l’employé, tout étonné. Vous avez à payer deux cents

francs.

--J’ai deux cents francs à payer! cria le Jean Perdu. Bon Dieu de bon

Dieu! est-ce que vous vous foutez de moi? On donne vingt-cinq francs

tous les trente jours à une femme de rien du tout, une vieille fille,

quoi! qui n’a jamais fait un enfant, pour garder un gosse qui est de

moi; et à moi, qui suis son père, on me réclame deux cents francs! Et

mes vingt-cinq francs, alors?

--Vous le reprenez, dit l’employé, parce que vous êtes son père. Et vous

avez à payer les mois de pension, plus le trousseau.

--Mais on m’donnera vingt-cinq francs? fit le Jean Perdu, abruti.

--On ne vous donnera rien du tout. Je vous dis, au contraire, que vous

avez à payer.

Le Jean Perdu cracha par terre, et cria:

--J’réclame pus rien, j’demande pus rien! C’est pas la peine d’être en

République!

LA BONBONNIÈRE

Si j’avais imaginé le récit qu’on va lire, j’y aurais pu mettre plus

d’art, et surtout plus de clarté. Mais justement, comme je ne veux en

rien altérer la vérité, je suis obligé d’exposer les faits tels qu’ils

sont. Ils gardent pour moi-même une physionomie quelque peu troublante

et mystérieuse. J’ai vu. Je jure que j’ai vu! Mais il m’est impossible

de m’expliquer complètement et d’expliquer aux autres comment j’ai pu

voir.

Il y a quatorze ans--c’était par conséquent en 1893--j’arrivai de France

à Londres et pris logement au Midland Hôtel. C’est un grand

caravansérail dont l’architecture affecte ce style néo-gothique pour

lequel les Anglais montrent un goût excessif et regrettable. Il est

rarement fréquenté par les voyageurs venant du continent, mais le

_manager_, dont j’avais fait la connaissance à Nice, m’avait promis, si

je voulais bien honorer son établissement de ma clientèle, un traitement

de choix. Malgré les nervures ogivales des plafonds, qui font ressembler

ses longs couloirs aux bas-côtés d’une cathédrale, le Midland ne se

distingue guère du Continental, du Charing-Cross ou du Métropole. Il

flotte dans ces immenses auberges modernes une sorte d’énorme ennui.

Tout y est neutre, correct, dépourvu d’originalité, depuis la livrée des

valets jusqu’à la cuisine, jusqu’aux nuances des tentures et des tapis.

Un grand hôtel contemporain est certes l’endroit du monde le moins

propice à faire naître une hallucination.

Une hallucination pure et simple, évidemment, du genre le plus vulgaire!

J’étais rentré assez tard, ayant passé la soirée dans un théâtre qui

était, si ma mémoire me sert bien, le _Criterion_. Je pris ma clef des

mains du _hall porter_, montai trois étages, l’ascenseur ne fonctionnant

plus à cette heure tardive, et parcourus le corridor sur lequel ouvrait

ma porte, d’un pas assez lent, car je ne connaissais pas encore

suffisamment la topographie des lieux. Je dis tout cela pour bien

prouver que j’avais encore à ce moment les nerfs parfaitement calmes.

D’ailleurs, rien d’anormal dans cette pièce, meublée d’un lit de cuivre,

d’une armoire à glace modern-style, de quelques sièges confortables et

d’une table-bureau recouverte d’une épaisse plaque de verre. Je me

déshabillai rapidement et me mis au lit, après avoir éteint

l’électricité.

La biche écrasée · 第 2 / 11 段