De l’évocateur on ne voyait que le dos, drapé dans une robe

LA BICHE ÉCRASÉE

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format in-18

SUR LA VASTE TERRE 1 vol.

BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays

y compris la Hollande

PIERRE MILLE

LA

BICHE ÉCRASÉE

[Illustration: colophon]

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

LA BICHE ÉCRASÉE

Après avoir dîné à Brantes, _aux Deux Couronnes_, les trois hommes

s’apprêtaient à remonter dans leur automobile. Une petite bonne apparut

tout à coup: Béville avait oublié son appareil photographique dans la

salle à manger; elle le lui tendit sans un mot, et disparut.

--Pas causeuse, celle-là! fit-il.

--Ah! dit le valet du garage, c’est la Bretonne. Il n’y a que deux jours

qu’elle est arrivée de son pays, et elle ne sait pas encore un mot de

français.

--La Bretonne? demanda Béville.

--Comment, monsieur ne sait pas, dit le goujat avec un gros rire: dans

les hôtels comme ici, les hôtels de petite ville, on fait toujours venir

une Bretonne. C’est pour les voyageurs, en cas...

Les trois hommes avaient ri. L’automobile s’ébranla. Quelques secondes

plus tard, elle était lancée dans la pleine campagne.

--Tu sens l’odeur qui vient, maintenant, la bonne odeur, dit Béville à

son compagnon.

--Oui, répondit Bottiaux. C’est parce qu’il vient de pleuvoir, et la

terre est encore chaude, et l’auto va très vite. Alors les parfums...

Béville s’allongea, presque pâmé, ivre un peu des quelques verres de

champagne qu’il avait bus à son dîner, ivre surtout de la vitesse et de

cet air vivant, tiède, nocturne, qui le baignait, le fouettait, le

violait, le rendait câlin, languide et voluptueux. Il n’était plus sur

terre, il planait, il étendait parfois les bras, comme pour enlacer un

plaisir.

--... Dommage qu’il n’y ait pas de femmes, fit-il. Hé, Jalin?

Mais Jalin, le propriétaire de l’auto, qui conduisait, ne tourna pas la

tête. Sur la route dévorée, blondie par la lumière des grands phares, la

route où les arbres alignés faisaient comme deux murs opaques, tant on

allait vite, il avait bien assez de guider la formidable machine.

Il grogna seulement.

--Des femmes? Ah, non!

Toute sa virilité, toute sa vigueur, toute sa force de mâle et d’athlète

intelligent n’étaient plus que dans sa tête et dans ses mains. Mais

comme les autres il ouvrait les narines pour boire les odeurs de la nuit

d’été, celle des tilleuls, celle des sorbes, celle des milliers de

petites herbes dont on ne sait pas les noms, qui se sont fait féconder

aux heures de soleil, et durant la nuit savourent, dans leurs corolles

refermées, les délices de cette fécondation. Ça lui suffisait. Il

murmura seulement:

--Hein, c’est beau, n’est-ce pas?

Des lapins, réveillés par le bruit, aveuglés par le feu des phares, fous

d’épouvante, sortaient des fossés, passaient comme des boulets noirs sur

le cailloutis lumineux. Mais tout à coup la route s’assombrit; les

branchages, au-dessus de leurs têtes, se tachetèrent de pans de ciel

entrevus. Une seconde auparavant, c’était la machine, le bolide, la

chose furieuse et précipitée, qui semblait être la seule source de

lumière au monde; et maintenant, elle n’était plus que le centre d’une

noirceur, tandis que les choses ressuscitaient dans une clarté diffuse.

Ce fut brusque, prodigieux, poignant. Jalin cria:

--Nom de Dieu! Les phares se sont éteints!

--Rallume-les, fit Bottiaux.

Jalin hausse les épaules.

--Ils sont encrassés. J’avais prévu ça. Rien à faire.

--Alors continue. Il reste les deux autres lampes.

--Des quinquets! dit Jalin.

--C’est assez pour les gendarmes. Continue! Nous allons à Paris. Je veux

coucher à Paris, moi.

Jalin hocha la tête. Une quatre-vingts chevaux «ne sait pas» ralentir,

pas plus qu’un cheval de course ou un torpilleur de haute mer. On a beau

vouloir la retenir, elle bondit, elle échappe à la volonté, elle la

force. Et courir, à près de cent kilomètres à l’heure, quand on a perdu

ses yeux, qu’en deux secondes on est sur l’obstacle aperçu à soixante

pas? Il savait la folie de l’acte, et pourtant consentit. Il était comme

les deux autres: trop heureux, trop fougueux, trop sorti de lui-même,

tout emporté par ce mouvement dont il se croyait le maître. C’est la

même chose dans une charge de cavalerie: on va vers la mort, et on ne

veut pas s’empêcher d’y aller.

Les ombrages, au-dessus d’eux, et de chaque côté de la route, se firent

plus denses. On traversait un bois, une immensité obscure et confuse

d’arbres pressés, qui mêlaient leurs branches et leurs troncs. Il

faisait si sombre qu’on avait mal aux yeux, qu’on avait envie de se les

couvrir avec la main, pour les protéger d’un choc. Et, à ce moment-là,

juste au plus épais de cette horreur, Jalin crut pourtant distinguer

quelque chose devant les roues, une ombre plus noire que cette noirceur,

et vivante, et terrifiée. Il donna un tour de volant, stoppa... Ce coup

sec de l’arrêt, cette déviation brusque d’un projectile fait pour une

trajectoire directe, tous ceux qui connaissent les réactions du coursier

moderne en ont éprouvé les conséquences physiques; les viscères changent

de place jusque dans les profondeurs du corps, on a l’âcre avant-goût

de ce qu’est l’agonie! Mais l’auto était large et basse sur pattes. Elle

ne se retourna pas, obéit comme elle pût, monta sur le tas de cailloux,

et se tint tranquille, malgré son frissonnement.

--Qu’est-ce que c’est? fit Béville, tout pâle.

Bottiaux avait sauté à terre et rejoint Jalin, qui s’épongeait le front,

agenouillé devant une misérable masse qui s’agitait encore, étendue par

terre, et qu’une des lanternes de la voiture éclairait vaguement.

--C’est de la chance, dit Béville, descendu à son tour. Ce n’est qu’une

biche!

Tous trois respirèrent longuement, et leur voix, rassurée, retentit sous

les arbres. Dépouillés de leurs lourds manteaux, de leurs capes et de

leurs lunettes, ils se ressemblaient singulièrement: de beaux hommes,

barbus tous trois, l’air riche, vigoureux et fort.

--C’est de la chance! répéta Jalin.

Mais sa voix, qui riait avec celle des autres, s’arrêta tout à coup. Il

venait de voir les yeux de la biche: si tendres, malheureux et

terrifiés, si pleins de l’horreur de ne pas comprendre pourquoi elle

était là, et ce qui l’avait écrasée dans la nuit! Pauvre petite chose

jolie! Pauvre petite bête des bois, farouche et pure! Ils en avaient tué

bien d’autres à la chasse: devant les chiens et les chevaux, à l’affût,

poussées par les rabatteurs. Mais comme ça! Elle était broyée,

déchiquetée, agonisante, avec des frissons si douloureux, et toujours le

regard désespéré de ses yeux souffrants.

--Il faut retourner à Brantes, dit Jalin. Je n’avance plus sans mes

phares. Nous coucherons à l’hôtel où nous avons dîné.

La machine fit volte-face et ils remontèrent vers Brantes, aussi

lentement qu’ils purent. Insensiblement le souvenir de cette bête

massacrée s’effaçait de leur esprit. Ils auraient pu écraser un homme,

ils auraient pu se tuer, ils avaient eu peur de mourir! Et ils vivaient,

le même sang intact courait dans leurs veines, des années, des années

encore le monde serait à eux! Ils apercevaient l’avenir comme une

colonnade qu’on peut suivre sans en distinguer jamais la fin, dans une

fraîcheur délicieuse.

La porte de l’hôtel des _Deux Couronnes_ était fermée. Tout le monde

dormait. Ils frappèrent longtemps, puis, il y eut de la lumière. Mais

ils durent attendre encore, parce que, dans les petites villes, on est

prudent: on veut savoir à qui l’on a affaire.

--Tiens, dit Bottiaux, quand la porte s’entr’ouvrit enfin, c’est la

Bretonne!

Elle tenait à la main une de ces lampes minuscules, à la mèche protégée

par un léger globe de verre, qui depuis vingt ans ont remplacé les

veilleuses. Cette faible lumière éclairait de rose un côté de sa figure

très jeune, très douce, peu jolie, et tout le reste, la camisole jetée

à la hâte sur sa chemise rude, le jupon de toile rouge, les pieds nus

dans des savates, était perdu dans l’ombre. On ne voyait que cette

petite face frêle, suspendue en l’air comme une âme sans poids.

--... Chambre? dit-elle d’une voix un peu rauque, inhabituée au

français.

--Oui, coucher; des lits, hein! De bons lits! fit Bottiaux.

Elle leur alluma des bougies en souriant, leur montra leurs chambres, et

se retira.

Mais Béville, quand il fut couché, s’aperçut qu’il ne pouvait pas

dormir. Il se sentait bien trop fier, bien trop exalté par les parfums

de la nuit, par la rapidité de la course, par ce sentiment si fort de

reconnaissance envers la vie qui pénètre tous ceux qui viennent

d’échapper à un danger. Alors il se rappela les paroles du valet de

garage, quelques heures auparavant: «La Bretonne? elle est là pour ça!»

Il sortit de sa chambre, pieds nus, silencieusement.

Béville avait vu où dormait la Bretonne: dans une espèce de soupente, un

cabinet ménagé sur l’escalier, entre le rez-de-chaussée et le premier

étage. Il y alla tout droit, sa bougie à la main. Oui, c’était bien là:

elle dormait, sur un pauvre lit de fer, les cheveux défaits, une main

sous sa tête pour la relever un peu parce qu’elle n’avait pas

d’oreiller. On ne voyait de sa chair qu’une gorge bien remplie à partir

du cou, et la rondeur délicate d’un sein très jeune. Béville lui mit une

main sur l’épaule et l’embrassa. Il avait soufflé la bougie. La fille

s’éveilla en sursaut, étendant les mains en avant, d’un geste

instinctif:

--Ma doué! fit-elle.

Mais Béville, déjà, la tenait dans ses bras, et elle sentit de nouveau

sa bouche sur la sienne. Ah! oui, c’est vrai, elle était la Bretonne, on

l’avait prise pour ça, payée pour ça: trente francs par mois, et les

cadeaux des voyageurs en sus. Et enfin, celui-là c’était un monsieur!

Des siècles de domination, presque d’esclavage, avaient enseigné à sa

race qu’il faut toujours, obéir aux «messieurs», aux chefs, aux maîtres:

les hommes les suivent à la guerre, les femmes au lit. C’était donc

qu’il fallait se soumettre. Sa pauvre petite âme asservie n’osait pas

protester. Seul, son corps, parce qu’il était encore pur, se refusait et

avait horreur. Toute vierge se défend, toute vierge a peur. C’est un

instinct sans doute que la nature a mis en elle afin qu’il lui faille du

courage pour se donner, et qu’ainsi elle ne se donne que par choix, et

comme en sacrifice à celui qu’elle aime. L’humble barbare, vendue comme

aux temps antiques, mais plus bassement encore, éprouvait cette horreur.

Elle supplia, en mots confus et précipités, dans son langage obscur,

celui qu’on parle là-bas, sur les bords de la mer de l’ouest, le seul

qu’elle connût; et Béville ne comprit pas.

Il ne sut jamais pourquoi celle qui était là ne lui rendit aucun des

baisers qu’il lui donna, avant de l’avoir possédée. Jamais non plus

lorsque, mâle satisfait et pourtant tristement déçu, car tel est le

châtiment des mâles insoucieux et brutaux, il ne pensait qu’à laisser

une offrande et fuir;--jamais il ne sut pourquoi une bouche effleura,

non pas ses lèvres, on n’eût pas osé, mais sa joue et son front: caresse

d’enfant timide qui aurait tant voulu, tout de même, ah! oui, tant voulu

s’inventer le souvenir d’une ombre de tendresse véritable, après

l’horreur du stupre. Il n’y eut rien! Il s’en alla. C’est tout.

Le lendemain, dès l’aube, Jalin vint réveiller ses deux amis. Béville,

quand il descendit, avait presque oublié. Les hommes heureux n’ont pour

ainsi dire pas de souvenirs. Il vivent en avant, ils escomptent chaque

jour une volupté future. S’il avait songé à l’événement de cette nuit,

il se fût seulement trouvé un peu vil, et, comme il le savait, il

s’arrangea pour divertir sa pensée sur d’autres objets. Jalin avait

d’ailleurs tout disposé déjà pour le départ. La note était payée, le

moteur embrayé. Il lança au vol à ses deux compagnons leurs manteaux et

leurs casquettes.

--On part! Ouste!

Il prit du recul, dans la cour du garage, pour franchir le seuil et

tourner dans la rue. A ce moment apparut, au seuil de la même porte,

l’esclave broyée qui l’avait ouverte, tout à l’heure, dans la nuit. Elle

venait de sortir de sa chambre, sans doute après avoir longtemps veillé,

solitaire et salie. Elle portait le même costume humble jusqu’à

l’abjection, la chemise rude, la casaque sans grâce. Elle ne s’était pas

coiffée, elle n’était pas belle, sa jeunesse même avait quelque chose de

terni, et, de ses yeux infortunés elle regardait, regardait inutilement.

Car la chose affreuse qui avait peut-être laissé en elle de vivantes

conséquences, elle s’était passée dans l’ombre impénétrable, et de ces

trois hommes, elle n’arrivait pas à savoir _lequel c’était_. Elle ne le

saurait jamais.

* * * * *

L’automobile vira, bien en main, et prit son élan. Bottiaux dit en

rêvant:

--Les yeux de cette Bretonne... A quoi me font-ils penser? Ah! oui,

juste ceux de cette bête, la nuit. Vous avez vu?

--Non, dit Béville, je n’ai pas remarqué.

LE MIRACLE DE TOLLENAËRE

Tollenaëre est, dans les Flandres, un tout petit village avec un grand

couvent. Les religieuses bernardines y vivent presque seules entre la

mer et une grande plaine plate, si basse qu’on la dirait plus basse que

les vagues mêmes. Presque toute l’année le vent souffle du même côté,

venant du nord-ouest, et les rares arbres qu’on voit dans la campagne

semblent, sous l’effort de ce souffle perpétuel, courber la tête tous

ensemble, leurs feuilles pendant comme des chevelures, leurs bras de

branches tordus comme pour prier que cela finisse, parce qu’ils sont

trop malheureux.

Mais la terre les console, au printemps, avec des fleurs. Ce ne sont pas

des fleurs extraordinaires; les jardiniers des villes ne les

traiteraient qu’avec mépris. Excepté les roses, dont les pêcheurs et les

paysans ont presque toujours quelques pieds dans leurs jardins, il n’y a

guère que des tournesols avec leur cœur d’un jaune noirci et leurs

pétales d’or vif, des joncs dont les hampes de velours font penser à la

lance qui porta aux lèvres de Notre Seigneur le fiel et le vinaigre, des

oreilles d’ours et des saxifrages. Elles poussent toutes ensemble, avec

une espèce d’orgueil sauvage, ingénu, tendre, brûlant; par des milliers

de canaux, l’eau qui les baigne exalte leur éclat; puis cette eau va

remplir les fossés de vieilles fermes rouges, où vivent de lourds hommes

pensifs.

C’est là que naquit d’une servante, sans qu’on sut qui était son père,

Angéline Verdonck qui fut en religion sœur Catherine; et elle prit ce

nom d’abord parce que le sien propre lui paraissait avoir un parfum de

vertu et de pureté qui pouvait faire croire à de l’orgueil, mais aussi

parce que, comme Catherine de Sienne, elle avait déclaré, dès son plus

jeune âge, vouloir être la fiancée du Christ.

Toutefois dès son entrée au couvent, où sa mère fut heureuse qu’on la

fit entrer toute petite, parce qu’elle avait trop grande peine à

l’élever, il vint à Catherine une autre vocation qui sembla

merveilleuse, tant elle fut, du premier coup, instinctive et parfaite.

Dans le jardin même du couvent, et quand on la faisait promener quelques

heures, avec ses compagnes, sur les routes de sable, elle s’arrêtait

parfois, comme en extase. Et les mères de la communauté crurent d’abord

qu’elle était favorisée par des visitations de la divine mère, ou de sa

patronne Catherine: mais elle avoua avec simplicité qu’elle ne voyait

rien, sinon ce que tout le monde voyait, et qui est si beau.

Cela étonna. Les sœurs et les mères avaient coutume au contraire de dire

aux enfants qu’elles élevaient--et c’était vraiment la croyance intime

de leur âme--que vivre dans un pays si triste est un ennui qu’il faut

accepter dans un esprit de mortification. Catherine répondit, étonnée à

son tour, que tous les objets qui frappaient ses yeux, ces pauvres

arbres et ces fleurs, ou seulement la lumière et les nuées, les vaches

et les taures, parfois un charroi de foin sec qui passait au loin sur la

route, ou une barque plate rampant sur les canaux, et faisant lever des

oiseaux sauvages, lui semblaient entourés d’un éclat magnifique, et tels

des apparitions.

Pour expliquer sa pensée, car elle était faible et courte en paroles,

elle prit les pinceaux et les couleurs qui servaient dans la communauté

à enluminer les images des missels, et l’on vit alors qu’elle avait

reçu le don de peindre.

A partir de ce moment sa vie devint une joie, en même temps que sa piété

grandissait. Elle était reconnaissante à Dieu d’avoir créé tant de

choses qui devenaient pour elle des objets de travail et d’amour. Et que

ces choses pussent être si diversement belles selon les heures du jour,

sous le soleil et la pluie, la caresse ou la morsure des saisons, lui

paraissait une bénédiction pour laquelle on ne pouvait assez remercier

la volonté qui préside aux conduites du monde. Un jour d’automne, un

rustaud qui portait au couvent le bois nécessaire au chauffage ôta sa

souquenille pour décharger ses souches plus à l’aise. Il avait la

poitrine nue et retroussa les manches de sa chemise jusqu’aux aisselles.

Sœur Catherine devint toute pâle.

--N’est-ce pas, dit une mère, que cela est choquant!

--Non, répondit Catherine.

Elle était seulement charmée, comme le jour épiphanique où les fleurs et

les arbres s’étaient manifestés à elle, dans leur grâce si sauvage et

leur force solitaire. Du coude à la main, chez l’homme, un muscle

tournait, sombre ou éclairé selon sa place, et les doigts vivaient comme

des personnes qui se mettent d’accord pour chanter.

Ce fut alors qu’elle regarda d’une autre manière les tableaux pendus aux

murailles de la chapelle et jusque dans le réfectoire: car elle ne les

avait, auparavant, considérés que d’une façon pour ainsi dire abstraite,

afin de se pénétrer des mystères d’adoration et de douleur qu’ils

voulaient rappeler. Elle fut stupéfaite de les trouver laids.

Et elle en conçut un immense chagrin, elle eut pour la première fois

l’impression d’être environnée de mensonges et de simulacres. Sa foi

n’en était point touchée; seulement elle souffrait que la foi n’eût pas

atteint la beauté, elle souhaitait de voir la réalité des formes.

Parfois, hors du couvent, lorsque les eaux, après une grande marée,

s’étaient étendues au loin sur la plage, elle apercevait des femmes qui

marchaient sur le sable, les jupes troussées jusqu’en haut des cuisses,

et les bras nus. Elles avaient la tête ovale, les yeux gris ou bleus,

pareils au ciel, aux nuées, à l’eau des étangs ou de la mer, les cheveux

blonds tordus en casque, et l’on voyait sous leur vêtement que leur

gorge et leur ventre étaient sains, jeunes et durs, ou bien amollis,

mais encore attendrissants, à cause du rude ouvrage ou de la maternité.

Parfois leurs corps étaient aussi comme illuminés d’une espèce

d’enthousiasme dont Catherine ne comprenait pas la cause amoureuse: mais

elle en saisissait la somptuosité vivante, et c’était ces femmes-là

qu’elle admirait davantage. Rien de ses impressions ne lui semblait

péché, parce qu’elle ne pensait qu’à son art. Et elle ne savait pas même

que ce fût un art: elle n’agissait que par instinct.

L’inquiétude ne lui vint que le jour où elle eut la tentation de son

corps, et il était inévitable qu’elle s’intéressât à le regarder, pour

l’ensemble tout nu de cette harmonie qu’elle poursuivait jusque sous les

haillons.

Elle s’admira en songeant: «Tout cela est beau! Cela est plus beau que

ce que j’ai fait jusqu’ici. Et si je le peignais, j’en ferais quelque

chose de plus beau encore: je ne montrerais que ce qu’il faut

comprendre.»

Elle sentit pour la première fois à cet instant la tentation du diable:

il y avait donc des points sur lesquels on pouvait corriger la création?

La beauté c’était donc la vérité, _moins quelque chose_, moins les

accidents, les excès, les injures, qui sont pourtant l’œuvre de Dieu!

Elle alla s’en confesser. Mais c’était une âme nette, pure, vigoureuse,

qui ne se confessait que de ses décisions.

--Mon père, dit-elle, je ne peindrai plus.

Et quand elle eut exprimé sa résolution, elle en donna les motifs. Le

confesseur ne les saisit point, et il crut que la chair parlait en elle.

C’est pour cette cause qu’il répondit:

--Je vous comprends, ma sœur!

A compter de ce jour, sœur Catherine mena une vie de suppliciée. Tout ce

qui lui avait été plaisir était devenu tentation. Elle agonisait sous

son vœu et bientôt ne fut plus qu’une ombre; elle ne mangeait ni ne

dormait. Son honnêteté lui disait en même temps que le regret est encore

une des formes de la faute et que les vrais sacrifices sont ceux qu’on

accomplit allègrement. C’est ainsi qu’elle en vint à se considérer comme

une grande pécheresse; elle s’imposa diverses pénitences, entre autres

celle de l’humiliation. Se croyant indigne de ses sœurs, elle obtint de

n’assister aux offices qu’en dehors de la nef, comme les pauvres veuves

de pêcheurs ou les catéchumènes de la primitive église. Agenouillée près

du pilier qui supportait la vasque d’eau bénite et la planche où l’on

mettait, le dimanche, le pain qu’on distribuait à ces femmes misérables,

Catherine s’efforçait d’attacher un sens à chacune des paroles latines

qu’elle savait par cœur, et son effroi grandissait à sentir qu’elle ne

les prononçait plus que machinalement. Elle crut avoir perdu la grâce;

elle était comme traquée.

A la messe de minuit, le jour de Noël, sœur Catherine commença par

éprouver une grande faiblesse. Au lieu de l’autel et du prêtre, de toute

la communauté en prières elle ne distinguait plus qu’une sorte de grand

entonnoir tourbillonnant, ou plutôt un dôme de cathédrale, vu par

l’intérieur et fait d’une multitude de petits carrés alternativement

sombres et brillants. Ceux-là scintillaient comme des étoiles; et elle

s’endormit, les yeux ouverts.

Personne ne put s’apercevoir qu’elle dormait. Ses sœurs, qui chantaient

dans la nef, avaient le dos tourné, et les pauvres femmes autour d’elle,

s’aperçurent seulement qu’elle avait le regard un peu fixe. Mais voilà

que tout à coup celles-ci la virent qui prenait dans la vasque d’eau

bénite l’humble pinceau qu’on y avait laissé: et, sur la planche

destinée à l’aumône du pain, elle commença de tracer des lignes; car sa

main, guidée par une puissance mystérieuse, reproduisait ce que sa

vision lui révélait. Sœur Catherine, en extase, croyait peindre.

Les pauvresses se dirent: «C’est de l’eau! C’est de l’eau avec quoi sœur

Catherine se figure qu’elle travaille!» Toutefois un sentiment si saint

qu’il leur semblait terrible les empêchait de regarder. Mais au moment

de la communion, pendant que le chœur chantait: _Exsulta, filia Sion;

lauda, filia Jerusalem, ecce rex tuus venit!_ sœur Catherine laissa

tomber son dérisoire pinceau.

Alors les femmes virent que la planche était couverte de couleurs

resplendissantes.

--Notre Jésus! crièrent-elles. Notre petit Jésus!

L’Enfant-Dieu était apparu sur la planchette inerte. Semblable au plus

beau des nouveau-nés des hommes, il était couché sur la paille; et

derrière lui, près d’une vieille ferme rouge, fleurissaient des

tournesols, des fleurs de jonc, des oreilles d’ours et des saxifrages.

* * * * *

Tel fut le miracle de Tollenaëre. Et c’est pourquoi on y voit

aujourd’hui, dans la chapelle des bernardines, l’image d’un enfant Jésus

que les fidèles entourent de vénération. Mais les artistes aussi

l’admirent; on croirait qu’elle a été peinte avec de la lumière et des

fleurs. Les guides, qui rapportent la légende sans y croire, ajoutent

que ce tableau est d’un auteur inconnu.

LA FORCE DU MAL

«O grand Lucifer, redoutable archange! De par les dix noms puissants

inscrits dans ce cercle, par les prières de tous les saints, par la

beauté d’Adam, par le sacrifice d’Abel, par l’offrande d’Isaac, par

l’humilité de Job et les larmes de Jérémie; par les infernaux abîmes que

Christ a traversés, par la hauteur du ciel où il règne, je t’adjure, je

te conjure, je te somme de m’obéir sur-le-champ.»

--Bah! dis-je légèrement en me penchant vers mon voisin, ce n’est que la

conjuration d’Agrippa.

--Oui, murmura-t-il, d’une voix brûlante et basse, c’est la conjuration

d’Agrippa; le triple cercle, les deux cierges, les dix noms divins, El,

On, Tetragrammaton, Adonaï...

De l’évocateur on ne voyait que le dos, drapé dans une robe rouge, et

comme il était assis fort bas entre deux chandelles, son grimoire dans

une main, une épée nue dans l’autre, il avait l’air empêtré d’un

président de cour d’assises qu’on a transporté brusquement de son

fauteuil à la sellette en lui interdisant sous peine de mort de lâcher

son code et son couteau à papier. Mais cette affectation d’ironie

facile, cuirasse de l’homme un peu faible qui veut rester libre, je la

sentais malgré moi se glacer et s’évanouir devant l’étrangeté du lieu,

sous les coups d’anxiété farouche qui passaient, en les faisant craquer

à travers le crâne des fidèles. Depuis des mois que je suivais, en

curieux désœuvré, les cérémonies de ces bizarres petites églises

démoniaques, semées maintenant dans Paris comme des taches indicatrices

d’une nouvelle maladie, la monotone absurdité des rites était parvenue à

m’ennuyer jusqu’à l’écœurement: mais il y avait ces figures

bouleversées, mâchurées, torturées, laides au delà de l’ignominie et

suprême misère, ridicules! Pourtant, seul un innocent enfant eût pu rire

à leur face: chez un esprit déjà vieux, troublé par la réflexion et la

curiosité, elles devaient fatalement exciter la sympathie d’abord, puis

la volonté violente de la possession de leur mystère, enfin une sorte

d’inavouable amour, tant elles semblaient ravagées, ravinées, érodées

d’inscriptions, peut-être déchiffrables, pareilles à celles qu’on lit

sur ces murs de prisons où sont venues s’abattre, en vagues mêlées, des

générations de criminels et de malheureux.

Certes, je pouvais, je devais me tromper. Dans ce public, je distinguais

des têtes connues d’écrivains en quête de sujets, assez méprisables

marchands de curiosités littéraires inédites; le gros du troupeau se

composait clairement de pauvres demi-fous, vulgaires victimes d’une

névrose religieuse que le hasard seul de leurs lectures, ou

l’irrégularité de leur vie, de leurs amitiés et de leurs amours avait

jetés là au lieu de le conduire au dieu officiel; et pour les autres

même, ceux qui ne rentraient point dans ces catégories de négociants

malins, de naïfs malades, et de fils de mères pieuses destinés à rentrer

dans les voies maternelles, la raison obligeait d’admettre que la banale

débauche des grandes villes, la morphine, l’opium, et tous nos autres

innombrables poisons modernes, sont d’assez vigoureux sculpteurs pour

repétrir ainsi la matière humaine et creuser les plis tragiques de ces

masques humains. Oui, tout cela était vrai, mais combien incomplet et

peu satisfaisant! Quel événement, quel jeu des choses extérieures, avait

mené jusque-là ces dévoyés, au lieu de les laisser doucement rouler sur

les grandes routes de la corruption du siècle ou de la foi chrétienne!

C’est le fait particulier qui seul intéresse, et d’ailleurs rien ne

prouve d’avance qu’il ne se trouve pas des âmes intelligentes, mais

folles de vices, ou croyantes et rongées par la douloureuse maladie du

scrupule, pour qui ce serait une joie ivre et sincère, logique et

délirante, de savoir, savoir à ne pas douter, qu’il existe un être

supérieur, adversaire de Dieu, qui se nourrit du mal fait par elles ou

dont elles souffrent, qui en rit, qui en jouit, qui en garde de

l’obligation et de la reconnaissance: enfin il entrerait du repos dans

la certitude de la damnation.

Ces figures, ce soir-là dans cette cave de la rue du

Cloître-Saint-Merri,--car les caves étant consacrées à Saturne sont

particulièrement favorables aux évocations,--je les pressentais près de

moi dans une obscurité rayée d’éclairs fumeux, à l’une des extrémités de

la crypte voûtée. A l’autre siégeait le Mage qui tournait le dos aux

fidèles, faisant face au triangle où l’apparition devait entrer. Outre

les deux cierges, la lumière ne venait que d’un trépied sur lequel

brûlaient dans un confus mariage des plantes parfumées et des plantes

infectes; l’air humide sentait la moisissure, la verveine, l’encens,

l’assa-fœtida, et ces odeurs étouffées faisaient haleter les poitrines

et battre les cœurs plus vite. On ne voyait que des lambeaux de choses,

les fourrures de femmes frissonnaient sous les soupirs, des mâchoires

claquaient; c’était tout, et le triangle, à force d’être seul éclairé,

seul regardé, paraissait immense, et restait vide.

--Rien, dit mon voisin, il n’y a rien.

--Ça vous étonne, mon cher monsieur? lui demandai-je.

Je le reconnaissais: il était l’un de ceux dont la physionomie

m’attirait dans ces étranges lieux, qui servait d’excuse à ma faiblesse,

d’appât à ma curiosité: un petit homme maigre, sans âge, aux mains

tremblotantes. Il avait de beaux yeux, clairs, larges, profonds, mais

hagards et desséchés d’inquiétude, et toute sa face, indiciblement

douloureuse, était comme figée dans l’expression d’une épouvante une

fois sentie et dont rien désormais ne pourrait plus en lui affaiblir la

mémoire.

A ce moment la voix du Mage répéta plus haut:

«Archange! Archange du mal, je t’adjure, je t’ordonne de paraître sous

une forme visible, sans bruit, sans mauvaise odeur, sans scandale, et de

répondre à mes questions. Sinon je te flagellerai des plus cruels

exorcismes, et je te torturerai avec le Verbe divin de Notre-Seigneur

Jésus-Christ!»

--Nous pouvons nous en aller, le spectacle est fini, dis-je à demi-voix

à celui qui m’avait parlé. Si votre ami Satan ne vient pas d’abord, il

me paraît difficile de le flageller. Votre opérateur commet une pétition

de principe.

En effet, Satan persista à ne point se déranger. L’évocateur alors, se

tournant vers nous, demanda si les personnes présentes n’avaient pas

éprouvé comme un frôlement d’invisibles ailes, ou des attouchements

mystérieux, enfin un phénomène quelconque pouvant passer pour un

commencement de présence.

--Rien du tout, dis-je, résolument.

Personne ne protesta. Si je n’avais ouvert la bouche, il est bien

probable qu’il se serait trouvé quelqu’un pour avoir senti n’importe

quoi. Il y a des cas où il faut s’empresser de parler le premier.

L’évocateur, après m’avoir regardé de travers, déclara que la cave ayant

été sans doute souillée depuis neuf jours par une présence impure, il

était inutile et même dangereux de continuer les conjurations. Après

quoi il déclara solennellement l’assemblée rompue.

Mon voisin poussa un soupir, et gravit avec moi les marches usées qui

conduisaient au dehors. Il était plus de minuit. Là-haut, dans le ciel,

les tranquilles petites étoiles avaient l’air de se moquer de nous;

l’air vif de la nuit, entrant dans les poitrines brûlées, rendait

heureux, gai, grisait presque. Des ombres sorties de la cave,

s’évadaient par couples.

* * * * *

Je me mis à rire, en les montrant à mon compagnon inconnu.

--Regardez, lui dis-je, il y avait là quelques vieilles dames, et de

bons petits jeunes gens. Gagez qu’ils ont fait connaissance. Le diable

n’a pas daigné venir, il n’y a rien perdu.

Il me répondit, sans sourire:

--Vous vous amusez de nous, monsieur, et vous nous méprisez. Je ne nie

pas que vous ayez raison. La première fois que j’ai assisté à une telle

séance, je rougissais de moi-même, de ma stupidité, de celle des fidèles

qui me coudoyaient. Je n’osais pas me montrer. Aujourd’hui, je n’ai

même plus cette pudeur. L’espoir absurde et toujours mal satisfait qui

me hante, me tient, me traîne et m’a pris tout entier, il est ma raison

d’être dans la vie. Ah! monsieur, vous ne croyez pas, vous, qu’il peut

exister un esprit du mal, un être qui n’est peut-être pas personnel, qui

n’a pas de formes, une force éparse qui flotte et rôde dans l’air, dans

la terre, dans les eaux, qui accomplit les actes pensés, simplement

pensés par nous, et dont l’horrible perfidie, malgré nous, est à notre

service?

--C’est de la pure folie, à classer dans les manies religieuses.

Je lui dis cela hardiment, malgré mon âpre désir d’entendre sa

confession, car je sentais que rien au monde maintenant ne pourrait plus

l’empêcher de parler, et qu’il allait livrer son mystère, parce que la

nuit était pure, l’obscurité silencieuse et son cœur trop plein.

* * * * *

--Écoutez, dit-il d’une façon précipitée, je m’appelle Hippolyte

Liénard. Pourquoi vous cacherais-je mon nom puisque je suis résolu à

vous dire le reste, en n’attendant de vous que des railleries.

L’aventure dont la mémoire me fait si cruellement souffrir et qui a

bouleversé une vie déjà misérable, vous la trouverez banale; d’autres,

plus cyniques, diraient heureuse. Ai-je donc un cerveau malade, suis-je

né fou? Je ne le crois pas; j’ai rencontré dans le monde une infinité

d’hommes dans l’âme desquels je me mirais. Vous peut-être! vous qui me

regardez, qui m’analysez, qui m’avez, je le soupçonne, malignement

deviné, que ferez-vous de votre science? Rien n’est-ce pas et ma

question même vous étonne? Vous ne savez pas agir, et cette impuissance

est de nos jours commune. Je puis dire que j’en ai profondément

souffert, si profondément que ma honte de moi-même allait jusqu’à

l’anxiété, me rendait en même temps timide envers tous et cependant

plein de haine pour ceux qui ne me ressemblaient pas.

»L’homme qui m’inspirait le plus cette haine humiliée était

naturellement celui que je rencontrais le plus souvent, qui m’était le

plus proche, mon beau-frère. Je crois qu’il la sentait, qu’il en

comprenait vaguement les motifs et y trouvait plaisir. Je bredouillais

en sa présence, il me faisait baisser les yeux, quand il avait disparu

j’étais aveuglé de rage, une rage qui m’épuisait, m’abattait, comme si

dans ma débilité elle n’eût trouvé à se nourrir qu’à la condition de me

dévorer. J’étais cependant intelligent et orgueilleux de mon

intelligence, je comprenais tout, il me semblait voir les choses

extérieures naître dans mon esprit et s’y arranger en dociles matériaux,

les plans que je construisais avaient la grandeur et la beauté des

chimères; mais écrire le premier mot de la première lettre utile à leur

exécution, me semblait une tâche de géant ou de forçat, ignoble ou trop

difficile. Et je savais pourtant que j’étais lâche, je me violentais;

j’avais tort de me violenter, car alors je me heurtais à une autre

malédiction, l’impossibilité de me défendre contre mes semblables. Oh!

je les comprenais bien, je devinais les plus petits mouvements de ces

grossières machines: seulement je ne pouvais pas bouger un doigt pour

les empêcher de me broyer. Ils me regardaient, je m’effondrais.

»J’avais fait un mariage honorable, j’avais une belle fortune, une belle

situation à la tête d’une maison de commission, et je perdis tout, ma

fortune, la dot de ma femme, ma position, sottement, fatalement, en

voyant très bien ce que j’aurais dû faire pour les conserver. Ce que je

bâtis depuis ce moment de drames de vengeance, de romans cruels et

réalistes mathématiquement agencés, ce que je vis en imagination mes

ennemis souffrir dans leurs biens et dans leur cœur, atteint les

extrêmes limites du mal possible. Mais quand je les rencontrais, ces

ennemis, je leur tendais la main et me livrais à eux.

»--Tu professes les théories les plus classiques, me dit mon beau-frère,

à la suite de ma ruine. Laissez faire, laissez passer, hein?

»Ma femme se jeta à ses pieds pour qu’il me tirât d’affaire.

»--Pas un sou et pas une démarche, répondit-il. Dans six mois tout

serait à recommencer. Ton mari est assez idiot, assez paresseux et assez

honnête pour échouer en correctionnelle. Tu es plus bête que lui: il

fallait demander la séparation de biens. Tant que je vivrai tu ne

manqueras de rien, ni tes enfants, ni lui: on ne peut pas le laisser

mourir, malheureusement, mais il n’aura jamais cinquante centimes.

»Je devins ainsi le parasite de sa magnifique insolence. Il me

nourrissait au même titre et sur le même pied que ses maîtresses, ses

chiens et ses chevaux. Plein de vigueur et de volonté animales, jeté

dans les affaires pareilles aux miennes, spéculant joyeusement, domptant

ses rivaux par sa force physique et sa belle humeur, ne raisonnant

jamais, marchant d’instinct, grand chasseur, fort buveur, jouisseur

superbe, cet être en roulant sur la société lui arrachait la substance

nécessaire à sa vie et à ses vices, pour ainsi dire par la puissance de

son poids. Il m’écrasait de son imbécile assurance, de sa vanité de

commis voyageur. L’argent lui coulait des mains, il en trouvait d’autre

et le jetait de même. Le luxe dont il s’entourait et dont il nous

laissait ramasser les miettes salies, était le fruit de fugaces

conquêtes, et lui mort, tout disparaissait; mais chose singulière,

j’avais autant que lui la conviction qu’un tel homme, sa vie durant

pouvait tomber, mais rebondirait comme un de ces grands tigres des Indes

dont il avait l’élasticité, les yeux verts, le poil roux, et que tandis

que le monde m’avait laissé couvert de honte et de dérision, on lui

tendrait la main, on panserait ses blessures, on le mettrait à la tête

de troupes nouvelles avec des munitions nouvelles, parce qu’il était une

des forces actives de la société, un chef doué par la nature du don de

découvrir les sources de la richesse qui perpétuellement tarissent à une

place pour reparaître, avec une abondance plus grande encore, dans un

autre endroit qu’il faut deviner.

»Sa générosité était aussi égoïste que sa rapacité était inconsciente.

Comprendrez-vous ma fureur à la sentir froidement couler sur moi, sans

que j’eusse le courage de m’écarter, et de gagner moi-même le pain de ma

famille? Quelquefois, par caprice, ou lui-même dans l’embarras, il nous

abandonnait, et nous étions plongés dans des difficultés d’autant plus

atroces qu’elles étaient mesquines. Je m’abaissais jusqu’à le prier, et

il répondait en me désignant plus clairement au mépris des miens. Puis

la source se rouvrait, lâchement j’y revenais boire, et ma haine

s’accroissait d’autant. Cette situation dura longtemps et je n’ai

insisté sur elle que pour faire comprendre le caractère des personnages.

Je me hâte d’arriver maintenant au drame qui la ferma.

»--J’ai quatre-vingt mille livres de rentes, disait en riant mon

persécuteur, et je te laisserai une belle fortune! un million de dettes!

Tu pourras renoncer à ma succession.

»--Au fond il n’était pas dans sa nature de prévoir qu’il pût mourir;

mais un beau jour une attaque de goutte le cloua sur un fauteuil, et le

fit hurler. Rien n’était plus inconnu, plus extraordinaire pour lui que

la douleur et j’eus le plaisir de le voir quelque temps triste,

affaibli, déprimé, enfin pareil à moi. Ce changement passager lui fit

prendre une disposition qui l’étonna lui-même dès qu’il fut revenu à la

santé: il contracta une grosse assurance dont, s’il mourait, le capital

devrait être payé à ma femme.

»Une fois guéri, cette mesure devint pour lui le sujet de perpétuelles

récriminations, comme s’il eût eu des regrets de ne pas avoir eu

confiance dans son étoile et cru plus fortement à son immortalité. Il

criait devant moi et devant tous:

»--Vous verrez que maintenant Hippolyte m’empoisonnera! Hein, Hippolyte,

tu me ferais bien claquer, si tu étais capable de quelque chose?

»Chose horrible il disait vrai. Maintenant j’entrevoyais la mort de ce

malheureux comme une délivrance et comme un triomphe. Je la voyais,

cette mort, ou plutôt je me repaissais de cette idée de mort sous mille

formes différentes, je n’avais nul scrupule à méditer comment je

pourrais être l’auteur d’un meurtre, d’un meurtre bien fait, bien malin,

dont personne ne saurait le secret. Et comment l’aurais-je éprouvé, ce

scrupule, puisque jamais, jamais je ne serais capable, comme lui-même

l’avait dit, d’accomplir mon projet, de donner même le plus petit

commencement à ces plans compliqués? Je ressentais, à me plonger ainsi

au fond du mal, sans le faire, d’indicibles jouissances; je voyais se

dérouler dans un monde imaginaire toutes les phases de l’acte rêvé, si

nettement, si véritablement que je m’éveillais de ma veille hallucinée,

agité de ces frissons d’épuisement qui suivent, chez ceux qui agissent,

les grands déploiements de force, et de plus en plus incapable d’agir.

Alors un jour, un jour... ah! je vais avoir fini de parler;

soutenez-moi, regardez-moi, souhaitez ardemment que je parle, afin que

je puisse parler jusqu’au bout!

* * * * *

»C’était au mois d’octobre, en Bourgogne, dans un pays plat, boisé,

humide, où l’Ennemi avait des terres de chasse. Il m’avait traîné là

comme il me traînait partout, dans son ironique facilité à faire

partager à ceux qu’il avait l’habitude de trouver sur sa route les

plaisirs dont il faisait cas. D’ailleurs il avait besoin de bruit,

d’activité, d’agitation violente, de tout ce qui m’inspirait du dédain

et de l’ennui: surtout il lui fallait du monde, n’importe qui, mais du

monde, autour de sa personne. Ce matin-là nous étions partis pour

chasser le faisan dans les tirés les plus proches de la propriété. Je ne

les avais pas encore vus, il me semble maintenant qu’ils n’existaient

pas avant ce jour funeste; ou bien, si je les avais vus, ils n’étaient

pas les mêmes. Nous marchions dans une prairie large, moussue, mouillée

comme une éponge, coupée de longues lignes de peupliers, verts encore

par le bas sous l’effort de la sève agonisante, jaunis déjà vers la

cime, et comme dorés d’un immuable coup de soleil. Ils tremblaient

doucement, incessamment, et ce bruit léger faisait taire tout autre

bruit au monde, sauf les coups de feu qui éclataient par crise, et

coupaient mon rêve d’un sursaut. Des arbustes plus bas cachaient les

vieux troncs élancés, faisaient une haie de chacune des lignes; ainsi ce

paysage d’automne, sous le grand ciel gris, m’enfermait en moi-même.

»Nous marchions de front le long de ces haies, balayant les étroits

bouts de pré, et les chiens fouillaient les broussailles intermédiaires

que le vol lourd des faisans remuait par instants. Alors je pensais: «Il

faut tirer» et quand j’épaulais, l’oiseau était déjà loin. L’idée vague

que je devais faire feu s’associait ainsi mécaniquement aux pensées de

mon esprit bouleversé et haineux. L’ennemi suivait le côté opposé de la

haie le long de laquelle je me trouvais, et j’entendais ses rires, ses

encouragements, les élans sonores de la vie qui roulait à flots dans ses

veines. Ah! si je le tuais, si je le tuais! me disais-je. Et aussitôt

l’image me vint, hanta mes yeux et mes oreilles. Je me figurais voir un

faisan se lever, battant des ailes, filant comme une flèche oblique:

l’Ennemi criait: «Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un

de raté!»

»Alors je tirais, non pas sur l’oiseau, mais sur cette tête détestée que

je voyais à travers les feuilles grelottantes. Elle tombait comme un

chardon sous une baguette, j’entendais le bruit du corps énergique qui

se roulait, qui ne voulait pas mourir; je fendais les buissons, je

courais. Du sang et de la cervelle sortaient d’un gros trou derrière

l’oreille de l’homme; un, deux, trois soubresauts, des râles, des yeux

retournés, ternes, terribles, qui ne voyaient plus et qui me cherchaient

pour m’accuser; et c’était tout. Alors moi, je m’accusais moi-même, je

parlais de mon crime involontaire, des misérables intérêts matériels qui

s’y emmêlaient, je sanglotais, je me tordais les mains. On ne pouvait

pas déposséder ma femme, n’est-ce pas, on ne pouvait pas me convaincre

de l’avoir fait exprès: c’était un accident affreux, déplorable, mais

fréquent, mais banal, et naturel. Oh! comme je jouissais de toute la

scène, comme je l’apercevais avec des sons, des couleurs, des gestes

vivants!

»Tout à coup j’entendis:

»--Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!

»Le cri avait été poussé dans la réalité des choses de la vie, dans

l’extérieur du monde. «Mon Dieu!» dis-je, et je crois que je levai mon

fusil, je n’en suis même pas sûr, une détonation éclata, qui me parût

lointaine encore comme en rêve, je vis la tête tomber comme un chardon

coupé, j’entendis le bruit du corps qui se roulait, ne voulant pas

mourir. Comment je sautai la haie, comment je m’arrachai aux ronces, je

ne sais. Il était là, l’objet de ma rancune silencieuse et illusoire, à

terre, foudroyé, et son sang, près de l’oreille, coulait mêlé à quelque

chose de gris. Des chasseurs l’entouraient déjà. Je me mis à crier:

»--C’est moi, c’est moi, moi!

»Et je lus dans les yeux de l’agonisant qu’il croyait que c’était moi.

L’horreur de l’acte avait chassé toutes mes égoïstes et féroces

méditations de tout à l’heure, ces calculs faits en songeant: cela

n’arrivera pas. J’ouvris la bouche pour dire: «Je l’ai fait exprès!»

»Oui, j’allais proclamer mon crime! A ce moment un homme se précipita,

un fusil à la main, aussi pâle que le cadavre, aussi pâle que moi, qui

tremblait comme moi, pleurait, criait, disait la même chose que moi. «Je

l’ai tué! ô mon Dieu, comment ai-je pu faire!»

»Et l’un des chasseurs lui dit:

»--C’est un grand malheur, mon pauvre Linières, et un bien plus grand

malheur encore pour vous que pour celui que vous avez atteint.

»Linières demanda:

»--Est-ce que c’est fini, tout à fait fini?...

»--Oui, mon pauvre vieux, répondit l’ami.

»Alors Linières, qui était un grand garçon solide, tanné, barbu, se mit

à sangloter tout haut comme un gigantesque enfant, et quelqu’un lui prit

son fusil.

»Je crus que je devenais fou, Monsieur, et depuis un instant tout le

monde croyait que je l’étais. Peut-être m’avait-on toujours trouvé la

tête un peu faible, à cause des histoires racontées par mon beau-frère.

Je répétai de toute ma force:

»--Qu’est-ce que cela veut dire? Ce n’est pas Linières, c’est moi!

»--Mon pauvre Hippolyte, dit l’ami, vous vous égarez. Nous avons tous

entendu et vu le coup de fusil de Linières, sa direction. Je vous assure

qu’il n’y a aucun doute, aucun doute.

»Et il ajouta tout à coup:

»--Regardez donc votre fusil.

»Je n’y avais pas pensé, je le regardai: je n’avais pas tiré une

cartouche depuis le début de la chasse, les _deux coups étaient restés

chargés_! Je me penchai vers le cadavre; j’avais été placé à sa droite

et la blessure était à gauche. Innocent, j’étais innocent! D’abord il me

sembla que je sortais d’un abîme d’horreur, qu’on me lâchait d’un bagne.

Je versai des larmes de soulagement, de joie peut-être, d’infinie

compassion pour ce pauvre Linières. Il était coupable, seul coupable!

Cet homme qui n’avait jamais eu pour l’objet de ma muette et furieuse

haine que la plus franche amitié, ce tireur réputé excellent, qui au

moment du fatal coup de fusil n’avait que des pensées vagues

d’universelle sympathie, c’était un meurtrier; et moi, qui pendant des

années avait construit des plans de mort et de vengeance, qui remâchais

un de ces plans au moment de accident, qui avait vu _d’avance_ tous les

détails de son exécution, j’étais innocent, on me tendait la main, on

me plaignait. Mes larmes se séchèrent, je faillis rire, ma tête se

déchirait. Non, c’était impossible. Longtemps je contemplai sans y

croire ce monstrueux spectacle: ce mort, sur la tombe duquel allait

s’élever mon indépendance mondaine, moi, pur aux yeux des hommes, et ce

malheureux, inconscient agent de la fatalité.

»De la fatalité? Je vous le demande maintenant, oserez-vous prononcer ce

mot sans arrière-pensée? Je le répète, j’avais tout fait, tout vu, tout

prémédité, et tout était arrivé, parce qu’une machine humaine avait

accompli le petit acte insignifiant de presser une gâchette «sans s’en

apercevoir», comme Linières le dit plus tard lui-même. Non, rien

n’explique cela, rien. Il existe une classe bâtarde de médiocres

savantasses qui ergotent sur les phénomènes de projection de la volonté,

qui rappellent le cas d’Esdaile, ce médecin anglais qui endormait à

distance des centaines d’Hindous et les poussait à des œuvres qu’ils

exécutaient aveuglément et sans le savoir. Mais Esdaile avait déjà

magnétisé ces gens, il n’avait pris que lentement sur eux cet empire

absolu, et il voulait l’exercer. Moi, je ne connaissais pas Linières, je

composais un roman malicieux dans une infirmité de volonté complète, je

tuais un mandarin. L’Église catholique dit très simplement qu’il y a des

péchés en pensée. C’est bien, j’ai donc péché. Mais mon péché s’est fait

acte, vie et mort, et c’est là le mystère qui me ronge l’âme.

La biche écrasée · 第 1 / 11 段