CHAPITRE XXVII.

Maintenant que je restais livré tout à fait à moi-même, j'annonçai mon

intention de quitter l'appartement du Temple aussitôt que mon bail

serait terminé, et en attendant, de le sous-louer. Je mis aussitôt des

écriteaux aux fenêtres, car j'étais endetté et je n'avais que très peu

d'argent. Je commençais même sérieusement à m'alarmer de l'état de mes

affaires, je devrais dire plutôt que j'aurais dû m'alarmer, si j'avais

eu assez d'énergie et de calme dans l'esprit pour voir clairement la

vérité au-delà de l'impression du moment, et cette impression était que

je tombais sérieusement malade. La dernière secousse que j'avais

éprouvée avait retardé la maladie, mais n'avait pu la chasser

complètement. Je voyais qu'elle me revenait maintenant; en dehors de

cela, je ne savais pas grand'chose, et je ne m'en inquiétais même pas.

Un jour ou deux je restai étendu sur le sofa ou sur le plancher,

n'importe où, selon qu'il m'arrivait de me laisser tomber, la tête

lourde, les jambes affaiblies, sans idée et sans force. Puis arriva une

nuit qui me parut éternelle et peuplée d'inquiétudes et d'horreurs; et

quand le matin j'essayai de m'asseoir sur mon lit et de penser à mes

rêves, je vis qu'il m'était impossible de le faire.

Étais-je réellement descendu dans la Cour du Jardin, au milieu du

silence de la nuit, cherchant à tâtons le bateau que je supposais y

être? Étais-je revenu à moi deux ou trois fois sur l'escalier, avec

grande terreur, ne sachant pas comment j'étais sorti de mon lit?

M'étais-je trouvé en train d'allumer la lampe, poursuivi par l'idée que

Provis montait l'escalier et que les lumières étaient éteintes? Avais-je

été énervé d'une manière ou d'une autre, par les discours incohérents,

le rire ou les gémissements de quelqu'un, et avais-je soupçonné en

partie que ces sons venaient de moi-même? Y avait-il eu une fournaise en

fer placée dans un des coins noirs de la chambre, et une voix avait-elle

crié sans cesse que miss Havisham y brûlait? C'était là autant de choses

que je me demandais et que j'essayais de m'expliquer en mettant un peu

d'ordre dans mes idées tout en restant étendu sur mon lit. Mais il me

semblait que la vapeur d'un four à chaux arrivait entre mes idées et moi

et y mettait le désordre et la confusion; c'est à travers cette vapeur

qu'à la fin je vis deux hommes me regarder.

--Que voulez-vous? demandai-je en tressaillant; je ne vous connais pas.

--Mais, monsieur, répondit l'un d'eux en s'inclinant et en me touchant

l'épaule, c'est une affaire qui sans doute sera bientôt arrangée, mais

vous êtes arrêté.

--Pour quelle dette?

--Pour cent vingt-trois livres, quinze shillings et six pence. C'est

pour le compte du bijoutier, je crois.

--Que faut-il faire?

--Le mieux serait de venir chez moi, dit l'homme; je tiens une maison

très convenable.»

J'essayai de me lever et de m'habiller; puis, quand je levai les yeux

sur eux, je vis qu'ils se tenaient à quelque distance de mon lit et me

regardaient. Je restai à ma place.

«Vous voyez mon état, dis-je, j'irais avec vous si je le pouvais; mais,

en vérité, j'en suis tout à fait incapable. Si vous m'enlevez d'ici, je

crois que je mourrai en chemin.»

Peut-être répondirent-ils ou discutèrent-ils sur la situation; autant

qu'il m'en souvient, ils essayèrent de m'encourager à croire que j'étais

moins mal que je ne pensais; mais je ne sais pas ce qu'ils firent, si ce

n'est qu'ils s'abstinrent de m'emmener.

Ce qui n'était que trop certain, c'est que j'avais la fièvre, que

j'étais anéanti, que je souffrais beaucoup, que je perdais souvent la

raison, que le temps me semblait d'une longueur démesurée, que je

confondais des existences impossibles avec la mienne propre, que j'étais

une des briques de la muraille, et que je suppliais qu'on m'ôtât de la

place gênante où l'on m'avait mis, que j'étais l'arbre d'acier d'une

vaste machine, tournant avec fracas sur un abîme, et encore que

j'implorais pour mon compte personnel qu'on arrêtât la machine, et qu'à

coups de marteau on séparât la part que j'y avais. Que j'aie passé par

ces phases de la maladie, je le sais, parce que je m'en souviens et

qu'en quelque sorte je le savais au moment même. Que j'aie lutté avec

des personnes réelles, croyant avoir affaire à des assassins, et que

j'aie compris tout d'un coup qu'elles me voulaient du bien, après quoi

je tombais épuisé dans leurs bras et les laissais me remettre au lit, je

le savais aussi en revenant à la connaissance de moi-même. Mais,

par-dessus tout, je savais que chez tous ceux qui m'avaient entouré

pendant ma maladie, et que j'avais cru voir passer par toutes sortes de

transformations, se dilater dans des proportions infinies, il y avait eu

une tendance extraordinaire à prendre plus ou moins la ressemblance de

Joe.

Après avoir passé le plus mauvais moment de ma maladie, je remarquai

que, tandis que tous ses autres signes caractéristiques changeaient, ce

seul trait ne changeait pas. Quiconque m'approchait, prenait l'apparence

de Joe. J'ouvrais les yeux dans la nuit, et qui voyais-je dans le grand

fauteuil, au chevet du lit? Joe. J'ouvrais les yeux dans le jour, et,

assis sur l'appui de la fenêtre, fumant sa pipe à l'ombre de la fenêtre

ouverte, qui voyais-je encore? Joe. Je demandais une boisson

rafraîchissante, et quelle était la main chérie qui me la donnait? Celle

de Joe. Je retombais sur mon oreiller après avoir bu, et quel était le

visage qui me regardait avec tant d'espoir et de tendresse, si ce n'est

celui de Joe!

Enfin un jour je pris courage et je dis:

«Est-ce vous, Joe?»

Et la chère et ancienne voix de chez nous répondit:

«Quel autre pourrait-ce être, mon vieux camarade?

--Ô Joe! vous me brisez le coeur! Regardez-moi avec colère, Joe....

Frappez-moi, Joe.... Reprochez-moi mon ingratitude... ne soyez pas si

bon pour moi...»

Car Joe venait de poser sa tête sur l'oreiller, à côté de la mienne, et

de passer son bras autour de mon cou, dans la joie qu'il éprouvait de me

voir le reconnaître.

«Mais, oui, mon cher Pip! mon vieux camarade, dit Joe. Vous et moi, nous

avons toujours été bons amis, et quand vous serez assez bien pour sortir

faire un tour de promenade... ah! quel plaisir!...»

Après quoi Joe se retira à la fenêtre et se tint le dos tourné vers moi,

en train de s'essuyer les yeux; et comme mon extrême faiblesse

m'empêchait de me lever et d'aller à lui, je restai là, murmurant ces

mots de repentir:

«Ô mon Dieu! bénissez-le, bénissez cet excellent homme et ce bon

chrétien!»

Les yeux de Joe étaient rouges quand il se retourna; mais je tenais sa

main, et nous étions heureux tous les deux.

«Combien de temps, cher Joe?

--Vous voulez dire, Pip, combien de temps a duré votre maladie, mon cher

camarade?

--Oui, Joe.

--Nous sommes à la fin de mai, demain c'est le 1er juin.

--Êtes-vous resté ici tout le temps, cher Joe?

--À peu près, mon vieux camarade.

--Car comme je le dis à Biddy quand la nouvelle de votre maladie nous

fut apportée par une lettre venue par la poste; il a été longtemps seul;

il est maintenant probablement marié, quoique mal récompensé des pas et

des démarches qu'il a faites. Mais la richesse n'a jamais été un but

pour lui, et le mariage fut toujours le plus grand désir de son

coeur....

--Il est bien doux de vous entendre, Joe! mais je vous interromps dans

ce que vous disiez à Biddy....

--C'est que, voyez-vous, vous pouviez être au milieu d'étrangers, et

comme vous et moi avons toujours été amis, une visite dans un pareil

moment pouvait ne pas vous être désagréable, et voici les paroles de

Biddy:

«Allez le trouver sans perdre de temps.» Voilà, dit Joe, en prenant un

air grave, quelles furent les paroles de Biddy. Allez le trouver, a dit

Biddy, sans perdre de temps. En un mot, je ne vous tromperais pas

beaucoup, ajouta Joe après quelques moments de réflexion, si je vous

assurais que les paroles véridiques de cette jeune femme furent: «sans

perdre une seule minute de temps.»

Ici, Joe s'arrêta court, et m'apprit qu'il ne fallait me parler qu'avec

une grande modération, et que je devais prendre un peu de nourriture à

des intervalles fréquents, que j'y fusse ou non disposé, et que je

devais me soumettre à ses ordres. Je lui baisai donc la main, et me tins

tranquille pendant qu'il s'occupait à rédiger une lettre à Biddy, dans

laquelle il lui envoyait mes amitiés.

Évidemment, Biddy avait appris à écrire à Joe. Dans l'état de faiblesse

où je me trouvais, couché dans mon lit et le regardant, cela me fit

encore pleurer de plaisir, de voir avec quel orgueil il se mit à écrire

sa lettre. Mon lit, privé de ses rideaux, avait été transporté, moi

dedans, dans le salon, comme la pièce la plus vaste et la mieux aérée;

on avait retiré le tapis, et la chambre était maintenue, nuit et jour,

fraîche et salubre. Joe était assis devant mon bureau, relégué dans un

coin, et encombré de petites bouteilles, et il était occupé à son grand

travail. Il commença d'abord par choisir une plume sur le porte-plume,

qu'il mania comme si c'était un coffre à gros outils; puis il releva ses

manches, comme s'il allait manoeuvrer un levier ou un marteau de forge.

Avant de commencer, il se mit en position, c'est-à-dire qu'il s'appuya

solidement sur la table avec son coude gauche, et tint sa jambe droite

bien en arrière; et quand il commença, il fit des gros jambages, en

descendant si lentement qu'on aurait pu croire qu'il leur donnait six

pieds de longueur, tandis qu'à chacun des déliés qu'il faisait en

remontant, j'entendais sa plume cracher énormément. Il avait la

singulière idée que l'encrier était du côté où il n'était pas, et

trempait constamment sa plume dans l'espace, paraissant très satisfait

du résultat. Il commit quelques lourdes fautes d'orthographe, mais, en

somme, il s'acquitta très bien de tout, et quand il eut signé son nom,

et qu'avec ses deux doigts, il eu transporté un pâté final du papier sur

le sommet de sa tête, il plana en quelque sorte sur la table pour juger

de l'effet de son oeuvre de points de vue différents, avec une

satisfaction sans bornes.

Pour ne pas contrarier Joe en parlant trop, je me serais tu, même si

j'avais été capable de parler beaucoup. Je remis donc au lendemain pour

lui parler de miss Havisham. Il secoua la tête, quand je lui demandai si

elle était rétablie:

«Elle est morte, Joe?

--Mais c'est que, mon vieux camarade, dit Joe, d'un ton de reproche et

pour y arriver, par degrés, je n'aurais pas voulu dire cela; car ce

n'est pas peu de chose à dire, mais elle n'est pas....

--... Vivante, Joe?

--Ça c'est plus près de la vérité, dit Joe; elle n'est pas vivante.

--A-t-elle souffert beaucoup, Joe?

--Après que vous êtes tombé malade, environ ce que vous pourriez appeler

une semaine.

--Cher Joe, avez-vous entendu dire ce qu'est devenue sa fortune?

--Mais, mon vieux camarade, dit Joe, il me semble qu'elle avait disposé

de la plus grande partie, c'est-à-dire qu'elle l'avait transmise à miss

Estelle; mais elle avait écrit de sa main un petit codicille, un jour où

deux avant l'accident, par lequel elle laissait une froide somme de

quatre mille livres à M. Mathieu Pocket. Et pourquoi supposez-vous,

par-dessus toutes les autres raisons, Pip, qu'elle lui ait laissé ces

froides quatre mille livres? À cause du rapport de Pip sur ledit

Mathieu. Biddy m'a dit que c'était écrit comme ça, dit Joe en répétant

la formule légale: «Rapport de Pip sur ledit Mathieu.» Quatre froides

mille livres, Pip!»

Je n'ai jamais pu découvrir sur quoi Joe fondait la température qu'il

attribuait à ces quatre mille livres; mais cela lui paraissait augmenter

la somme, et il éprouvait un plaisir manifeste à répéter qu'elles

étaient froides.

Cette nouvelle me causa une grande joie: elle mettait le sceau sur le

seul bien que j'eusse jamais fait. Je demandai à Joe s'il avait entendu

dire que quelques-uns des autres parents eussent eu des legs.

«Miss Sarah, dit Joe, a vingt-cinq livres par an pour acheter des

pilules, parce qu'elle est bilieuse; miss Georgiana a eu vingt livres.

--Mistress.... Comment appelez-vous ces bêtes sauvages qui ont des

bosses sur le dos, mon vieux camarade?

--_Camels?_[15] «dis-je en me demandant à quoi il pouvait vouloir en

venir.

[Note 15: _Camels_, veut dire chameaux, et en anglais _Camels _et

_Camille_ ayant à peu près la même consonance: il y a là un jeu de mots

absolument impossible à rendre.]

Joe fit un signe.

«Mistress Camels.»

Je sus bientôt qu'il voulait parler de Camille. Elle a eu vingt livres

pour acheter des veilleuses pour ranimer ses esprits quand elle se

réveille la nuit.

L'exactitude de ces rapports était suffisamment évidente pour me donner

une grande confiance dans les informations de Joe.

«Et maintenant, dit Joe, vous n'êtes pas encore assez fort, mon vieux

camarade, pour ramasser plus d'une pelletée additionnelle de nouvelles

aujourd'hui. Le vieil Orlick s'est introduit avec effraction dans une

maison habitée.

--Chez qui? dis-je.

--Non... mais je vous avoue que ses manières sont devenues très

bruyantes, dit Joe en forme d'excuses. Cependant la maison d'un Anglais

est son château, et les châteaux ne doivent pas être forcés, excepté en

temps de guerre; et quels qu'aient été ses défauts, il était bon

marchand de blé et de graines.

--C'est donc la maison de Pumblechook qui a été forcée?

--C'est elle, Pip, dit Joe, et on a pris son tiroir, et on a pris sa

caisse, et on a bu son vin, et on a mangé ses provisions, et on l'a

souffleté, et on lui a tiré le nez, et on l'a attaché à son bois de lit,

et on lui a donné une douzaine de coups de poing, et on lui a rempli la

bouche de graines pour l'empêcher de crier; mais il a reconnu Orlick, et

Orlick est dans la prison du comté.»

Peu à peu nous pûmes causer sans restriction. Je recouvrais mes forces

lentement, mais je les recouvrais, et Joe restait avec moi, et il me

semblait que j'étais encore le petit Pip.

Car la tendresse de Joe était si admirablement proportionnée à mes

besoins, que j'étais comme un enfant entre ses mains. Il lui arrivait de

s'asseoir près de moi, et de me parler avec son ancienne confiance, son

ancienne simplicité, et son ancienne protection paternelle, de sorte que

j'étais tenté de croire que toute ma vie, depuis le temps où j'avais

vécu dans la vieille cuisine, était une invention de la fièvre qui était

partie. Il faisait tout pour moi, excepté le ménage, pour lequel il

avait pris une femme très convenable, après avoir réglé le compte de

l'autre, le jour même de son arrivée.

«Je vous assure, Pip, disait-il souvent, pour expliquer cette liberté de

sa part, que je l'ai trouvée en train de percer, comme un tonneau de

bière, le lit de plume du lit inoccupé, et occupée à mettre les plumes

dans un panier pour aller les vendre. Elle aurait ensuite percé le

vôtre, et elle l'aurait vidé, vous dessus, et elle aurait emporté le

charbon peu à peu dans la soupière et dans le plat aux légumes, et le

vin et les liqueurs dans vos bottes à la Wellington.»

Nous attendions avec impatience le jour où je sortirais pour faire une

promenade, comme nous avions attendu autrefois le jour où je devais

entrer en apprentissage; et quand ce jour arriva, et qu'on eût fait

venir une voiture découverte, Joe m'enveloppa, me prit dans ses bras, me

descendit et me mit dans la voiture, comme si j'étais encore la pauvre

créature débile sur laquelle il avait si abondamment répandu les

richesses de sa grande nature.

Joe monta à côté de moi, et nous nous dirigeâmes ensemble vers la

campagne, où la végétation était déjà luxuriante, et où l'air était tout

rempli des douces senteurs du printemps. C'était un dimanche. En

contemplant la belle nature qui m'entourait, je pensais combien elle

était embellie et changée, et combien les petites fleurs des champs

avaient poussé, et combien les voix des oiseaux avaient pris de force

pendant les jours et pendant les nuits, sous le soleil et sous les

étoiles, pendant que j'étais resté fiévreux et brûlant sur mon lit et le

souvenir d'avoir été brûlant et fiévreux vint tout à coup troubler le

calme que je goûtais. Mais, quand j'entendis les cloches du dimanche, et

que je regardai avec plus d'attention les splendeurs étalées autour de

moi, je sentis que je n'étais pas assez reconnaissant, et que j'étais

encore trop faible pour éprouver même ce sentiment, et j'appuyai ma tête

sur l'épaule de Joe, comme je l'avais appuyée autrefois, quand il me

conduisait à la foire ou n'importe où, et que mes impressions étaient

trop fortes pour mes jeunes sens.

Après un moment je devins plus calme, et nous causâmes comme nous avions

coutume de causer autrefois, couchés sur l'herbe de la vieille batterie.

Il n'y avait pas le moindre changement en Joe. Ce qu'il avait été à mes

yeux alors, il l'était exactement à mes yeux aujourd'hui: aussi

simplement fidèle et aussi simplement droit.

Quand nous rentrâmes, et qu'il me prit et me porta si facilement à

travers la cour et l'escalier, je pensai à cette soirée de Noël, si

fertile en événements, où il m'avait porté à travers les marais. Nous

n'avions pas encore fait la moindre allusion à mon changement de

fortune, et j'ignorais aussi ce qu'il savait de ma vie dans ces derniers

temps. Je doutais tant de moi-même en ce moment, et j'avais une telle

confiance en lui, que je ne savais pas si je devais lui en parler, quand

il ne le faisait pas.

«Avez-vous appris, Joe, lui demandai-je ce soir-là, après mûre

considération, pendant qu'il fumait sa pipe à la fenêtre, avez-vous

appris qui était mon protecteur?

--J'ai entendu dire quelque chose, répondit Joe, comme si ce n'était pas

miss Havisham, mon vieux camarade.

--Vous a-t-on dit qui c'était, Joe?

--Mais j'ai entendu dire quelque chose comme si c'était la _personne_

qui avait envoyé la _personne_ qui vous a donné les banknotes aux _Trois

jolis bateliers_, Pip.

--C'était bien cela, en effet.

--C'est surprenant! dit Joe du ton le plus placide du monde.

--Avez-vous entendu dire qu'il était mort, Joe? demandai-je ensuite avec

une défiance croissante.

--Qui?... Celui qui vous a envoyé les banknotes, Pip?...

--Oui.

--Je pense, dit Joe, après avoir réfléchi longtemps, et en regardant

d'une manière évasive l'appui de la fenêtre, que j'ai entendu dire d'une

manière ou d'une autre qu'il lui était arrivé quelque chose comme cela.

--Avez-vous appris quelque chose de sa vie, Joe?

--Rien de particulier, Pip.

--S'il vous plaisait d'en apprendre, Joe..., commençai-je à dire, quand

Joe se leva et vint à mon sofa.

Voyez-vous, Pip, mon vieux camarade, dit-il, nous sommes toujours les

meilleurs amis, n'est-ce pas, Pip?»

J'étais gêné pour lui répondre.

«Très bien, alors, dit Joe, comme si j'avais répondu, tout est pour le

mieux, c'est convenu; pourquoi entrer dans des explications qui, entre

deux personnes comme nous, sont des sujets inutiles! Dieu! pensez à

votre pauvre soeur et à ses colères, et ne vous souvenez-vous plus de

son bâton?

--Si fait, je m'en souviens, Joe.

--Voyez-vous, Pip, mon vieux camarade, dit Joe, je faisais tout ce que

je pouvais pour mettre une séparation entre vous et le bâton; mais mon

pouvoir n'était pas toujours égal à mes intentions, car lorsque votre

pauvre soeur avait dans la tête l'idée de tomber sur vous, il était

assez dans son habitude favorite de tomber sur moi, si je faisais de

l'opposition, et de retomber ensuite encore plus lourdement sur vous;

j'ai souvent remarqué cela. Ce n'est pas en tiraillant la barbe d'un

homme, ni en le secouant deux ou trois fois (ce dont votre soeur ne se

privait pas) qu'on empêche un homme de se mettre entre un pauvre petit

enfant et un châtiment; mais quand ce pauvre petit enfant n'en est que

plus sévèrement châtié, parce qu'on a secoué l'autre et tiré sa barbe,

alors cet homme se dit naturellement à lui-même: «Où est le bien que tu

as voulu faire? Je t'avoue, se dit l'homme, que je vois le mal, mais que

je ne vois pas le bien, je m'en rapporte à vous, monsieur, pour m'en

montrer le bien.»

--L'homme dit cela? observai-je, en voyant que Joe attendait ma réponse.

--Oui, l'homme dit cela, reprit Joe. Et a-t-il raison, cet homme, de

dire cela?

Cher Joe, il a toujours raison.

Bien, mon vieux camarade, dit Joe; alors je m'en rapporte à vos paroles.

S'il a toujours raison (quoiqu'en général il ait plutôt tort), il a

raison quand il dit ceci:--Supposant que lorsque vous gardiez quelque

petite affaire pour vous seul, alors que vous étiez petit, vous la

gardiez parce que vous saviez que le pouvoir de Gargery à tenir le bâton

à distance n'était pas égal à ses intentions. Donc, qu'il n'en soit plus

question entre gens comme nous, et ne laissons pas échapper de remarques

sur des sujets inutiles. Biddy s'est donné bien de la peine avant mon

départ (car cela a été horriblement dur à me faire comprendre) pour que

je visse clair dans tout ceci, et que, voyant clair, je lui donne un

coup d'épaule. Ces deux choses, étant convenues, un ami véritable vous

dit: N'allez à l'encontre de rien; mangez votre souper, buvez votre eau

rougie, et allez-vous mettre entre vos draps.»

La délicatesse avec laquelle Joe débita ce discours et le tact charmant

et la bonté avec laquelle Biddy, dans sa finesse de femme, m'avait

deviné si vite et l'avait préparé à comprendre tout cela, firent une

profonde impression sur mon esprit. Mais Joe connaissait-il combien

j'étais pauvre, et comment mes grandes espérances s'étaient toutes

dissipées au soleil comme le brouillard de nos marais, c'est ce que

j'ignorais.

Une autre chose en Joe que je ne pouvais comprendre, mais qui me peinait

beaucoup, était celle-ci: à mesure que je devenais plus fort et mieux

portant, Joe se montrait moins à l'aise avec moi. Pendant que j'étais

faible et dans son entière dépendance, le cher homme s'était laissé

aller à ses anciennes habitudes et m'avait donné tous les noms

d'autrefois: «cher petit Pip; mon vieux camarade,» qui alors étaient une

délicieuse musique à mes oreilles. Moi aussi, je m'étais laissé aller à

nos anciennes manières, heureux et reconnaissant de ce qu'il me laissait

faire; mais imperceptiblement, à mesure que j'y tenais davantage, Joe y

tenait moins, et il commença à s'en déshabituer; tout en m'en étonnant

d'abord, j'arrivai bientôt à comprendre que la cause était en moi, et

que la faute en était toute à moi.

Ah! n'avais-je donné à Joe aucune raison de douter de ma constance et de

penser que, dans la prospérité, je deviendrais froid avec lui, et que je

le repousserais! N'avais-je donné au coeur innocent de Joe aucun motif

de sentir instinctivement, qu'à mesure que je reprenais des forces, son

pouvoir sur moi s'affaiblirait, et qu'il ferait mieux de me lâcher à

temps, et de me laisser aller avant que je ne m'affranchisse moi-même?

C'était en allant promener dans les jardins du Temple, pour la troisième

ou quatrième fois, appuyé sur le bras de Joe, que je vis bien clairement

le changement qui s'était opéré en lui. Nous nous étions assis sous la

chaude lumière du soleil, regardant la rivière, et il m'arriva de dire

au moment où nous nous levions:

«Voyez, Joe, je puis très bien marcher maintenant; vous allez me voir

rentrer seul.

--Il ne faudrait pas vous forcer pour cela, Pip, dit Joe; mais je serais

heureux de vous en voir capable, monsieur.»

Le dernier mot me choqua. Pourtant, comment me plaindre? Je n'allai pas

plus loin que la grille du jardin; alors je prétendis être plus faible

que je ne l'étais réellement, et je demandai à Joe de me donner le bras.

Joe me le donna, mais il était pensif.

De mon côté, j'étais pensif aussi, car comment arrêter ce changement

naissant en Joe? C'était une grande perplexité pour mes pensées

déchirées de remords, que j'eusse honte de lui dire exactement dans quel

état je me trouvais et où j'en étais arrivé, je ne cherche pas à le

cacher; mais j'espère que les motifs de mon hésitation n'étaient pas

tout à fait indignes. Il aurait voulu m'aider à sortir de tous ces

petits tracas; je le savais, et je savais qu'il ne devait pas m'aider,

et que je ne devais pas souffrir qu'il m'aidât.

Ce fut une triste soirée pour tous deux; mais, avant d'aller nous

coucher, j'avais résolu d'attendre jusqu'au lendemain. Le lendemain

était un dimanche, je commencerais une nouvelle vie avec la nouvelle

semaine. Le lundi matin, je parlerais à Joe de son changement, je

mettrais de côté ce dernier vestige de réserve, je lui dirais ce que

j'avais dans la pensée (ce second point n'était pas encore tout à fait

résolu), et pourquoi je ne m'étais pas décidé à aller retrouver Herbert,

et alors la confiance de Joe serait reconquise pour toujours. À mesure

que je me rassérénais, Joe se rassérénait aussi, et il me sembla qu'il

avait pris aussi sympathiquement une résolution.

Nous passâmes tranquillement la journée du dimanche, et nous gagnâmes la

campagne en voiture, pour nous promener à pied dans les champs.

«Je remercie le ciel d'avoir été malade, Joe, dis-je.

--Cher vieux Pip, mon vieux camarade; vous en êtes maintenant presque

revenu, monsieur.

--Ç'a été un temps mémorable pour moi, Joe.

--Comme pour moi, monsieur, répondit Joe.

--Nous avons passé ensemble un temps que je n'oublierai jamais, Joe. Il

y a eu des jours, je le sais, que j'ai oubliés pendant un certain temps,

mais jamais je n'oublierai ceux-ci.

--Pip, dit Joe paraissant un peu ému et troublé, il y a eu quelques bons

moments, et, cher monsieur, ce qui a été entre nous, a été.»

Le soir, quand je fus au lit, Joe vint dans ma chambre, comme il y était

venu pendant tout le temps de ma convalescence. Il me demanda si j'étais

sûr d'être aussi bien portant que le matin.

«Oui, cher Joe, parfaitement.

--Et vous vous sentez toujours plus fort, mon vieux camarade?

--Oui, cher Joe, toujours.»

Joe mit sur la couverture, à l'endroit de mon épaule, sa large et bonne

main, et dit d'une voix qui me sembla étouffée:

«Bonsoir!»

Quand je me levai le lendemain matin, reposé et plus fort, j'avais pris

la pleine résolution de tout dire à Joe sans délai. Je voulais lui

parler avant déjeuner. Je m'habillai aussitôt pour me rendre dans sa

chambre et le surprendre; car c'était le premier jour que je me levais

matin. Je fus à sa chambre. Il n'y était pas. Non seulement il n'y était

pas, mais sa malle n'y était pas non plus.

Je gagnai aussitôt la table où le déjeuner était servi, j'y trouvai une

lettre. Voici les quelques mots qu'elle contenait:

«Ne voulant pas être importun, je suis parti; car vous voilà bien

rétabli, mon cher Pip, et vous serez beaucoup mieux sans

«JO.»

«P. S. Toujours les meilleurs amis.»

Inclus dans la lettre, je trouvai un reçu du montant de la dette et des

frais pour lesquels j'avais été arrêté. Jusqu'à ce moment, j'avais

supposé que mon créancier avait arrêté ou au moins suspendu ses

poursuites pour me permettre de me rétablir complètement. Je n'avais

jamais songé que Joe eût payé la somme; mais Joe l'avait payée, et le

reçu était à son nom.

Que me restait-il à faire maintenant, si ce n'est de le suivre à la

chère vieille forge, et là de m'ouvrir à lui, de lui montrer mon

repentir, et de soulager mon esprit et mon coeur d'un second point

réservé, qui planait sur ma pensée?

Mon idée était d'aller à Biddy, de lui montrer combien je revenais

humble et repentant, de lui dire comment j'avais perdu tout ce que

j'avais autrefois espéré, de lui rappeler mes anciennes confidences dans

les premiers temps où je m'étais trouvé malheureux puis de lui dire

enfin:

«Biddy, je crois que tu m'aimais bien autrefois, alors même que mon

coeur vagabond s'écartait de toi. Si tu peux m'aimer seulement la moitié

de ce que tu m'aimais autrefois; si tu peux me prendre avec toutes mes

fautes et toutes les désillusions qui sont tombées sur ma tête, et si tu

peux me recevoir comme un enfant auquel on pardonne (et vraiment je suis

bien chagrin, Biddy, et j'ai bien besoin d'une voix douce et d'une main

consolatrice), j'espère être maintenant un peu plus digne de toi que je

ne l'étais alors, pas beaucoup: mais un peu. Biddy, c'est à toi de dire

si je travaillerais à la forge avec Joe, ou si j'essayerai une

occupation différente dans ce pays, ou si nous irons dans quelque ville

lointaine, où m'attend une situation que je n'ai point acceptée quand on

me l'a offerte, car je voulais auparavant connaître ta réponse. Et

maintenant, Biddy, si tu peux me dire que tu m'accompagneras en ce

monde, tu en feras assurément un meilleur monde pour moi, et de moi un

meilleur homme pour lui, et je ferai tous mes efforts pour en faire un

meilleur monde pour toi.»

Tel était mon projet. Après trois jours de plus de convalescence, je

partis pour notre vieil endroit, afin de le mettre à exécution. Tout ce

qu'il me reste à dire, c'est comment j'y réussis.

Les grandes espérances · 第 82 / 87 题