CHAPITRE XXVI.

Magwitch resta en prison très malade, pendant tout le temps qui s'écoula

entre son arrestation et l'ouverture des assises. Il s'était brisé deux

côtes, ce qui avait endommagé un de ses poumons. Il respirait avec la

plus grande difficulté et une douleur qui augmentait chaque jour.

C'était par suite de cette blessure qu'il parlait si bas, que c'est à

peine si l'on pouvait l'entendre. Il parlait donc fort peu, mais il

était toujours prêt à m'écouter, et ma première occupation fut désormais

de lui dire et de lui lire ce que je savais qu'il devait entendre.

Étant beaucoup trop malade pour rester dans la prison commune, il fut

transporté, après deux ou trois jours, à l'infirmerie. Cette

circonstance me permit de rester souvent près de lui, ce que je n'aurais

jamais pu faire autrement. En effet, sans sa maladie, il eût été mis aux

fers, car il était regardé comme passé maître en évasions, et je ne sais

plus quoi encore.

Bien que je le visse chaque jour, ce n'était jamais que pour quelques

instants. Nos heures de séparation étaient assez longues pour que je

pusse m'apercevoir des légers changements survenus sur son visage et

dans son état physique. Je ne me rappelle pas y avoir vu le moindre

indice favorable; il s'usait lentement et devenait plus faible et plus

malade de jour en jour, depuis celui où la porte de la prison s'était

refermée sur lui.

L'espèce de soumission ou de résignation qu'il montrait était celle d'un

homme épuisé. À ses manières, ou à un ou deux mots qui lui échappaient

tout bas, de temps en temps, je pus soupçonner qu'il se demandait

souvent s'il aurait pu être meilleur, placé dans de meilleures

circonstances; mais il n'essayait jamais de se justifier, et de faire du

passé autre chose que ce qu'il avait été.

Il arriva, en deux ou trois occasions, en ma présence, qu'une des

personnes chargées de le garder parla de sa détestable réputation. Un

sourire passait alors sur son visage, et il tournait les yeux de mon

côté d'un air confiant, comme pour me prendre à témoin que j'avais

reconnu en lui quelques qualités compensatrices, même dans le temps où

je n'étais encore qu'un petit garçon. Pour tout le reste, il se montra

humble et repentant, et je ne l'entendis jamais se plaindre.

Quand arriva l'époque de la session des assises, M. Jaggers demanda que

son jugement fût remis à la session suivante, ayant l'assurance intime

qu'il ne vivrait pas jusque là, mais on le refusa. Le jour du jugement

arriva, et quand il fut amené à la barre, on l'assit sur une chaise, et

on ne m'empêcha pas de me placer derrière lui, et de tenir la main qu'il

me tendait.

Les débats furent très courts et très précis, tout ce qu'on put dire en

sa faveur fut dit: comment il avait pris goût aux habitudes de travail,

et comment il avait réussi légalement et honorablement. Mais rien ne

pouvait atténuer le fait qu'il avait rompu son ban, et qu'il était là

pour en répondre devant le juge et le jury. Il était impossible, une

fois le fait prouvé, de faire autrement que de le déclarer coupable.

À cette époque, on avait coutume (ainsi que j'en fis la terrible

expérience dans cette session) de consacrer le dernier jour des assises

au prononcé des peines et de faire un dernier effort en formulant les

sentences de mort. Mais sans le spectacle ineffaçable que mon souvenir

me représente encore aujourd'hui, je croirais à peine, même en écrivant

ces lignes, avoir vu trente-deux hommes et femmes amenés devant le juge

pour s'entendre tous condamner ensemble. Magwitch était le seul, parmi

les trente-deux, qui fût assis, afin qu'il pût respirer suffisamment

pour conserver un peu de vie.

Cette scène m'apparaît encore tout entière avec ses vives couleurs: je

vois les gouttes d'une pluie d'avril rouler sur les fenêtres de la cour

et briller aux rayons du soleil; les trente-deux hommes et femmes

entassés sur le banc des accusés, derrière lequel je me tenais, avec sa

main dans la mienne, les uns arrogants, les autres frappés de terreur,

quelques uns soupirant et pleurant, d'autres se couvrant la face de

leurs mains, la plupart regardant tristement autour d'eux. Il y avait eu

quelques cris poussés par les femmes condamnées, mais on les avait fait

taire, et un grand silence s'était établi. Les sheriffs, avec leurs

grandes chaînes et leurs bouquets et autres monstrueuses babioles

civiques, les crieurs, les huissiers et cette grande galerie toute

pleine de monde, et cette grande audience théâtrale, tous regardaient

attentivement les trente-deux accusés et le juge, mis solennellement en

présence. Alors le juge leur adressa la parole. Parmi les misérables

amenés devant lui, dit-il, auxquels il devait s'adresser spécialement,

il y en avait un qui, dès son enfance, avait bravé les lois, et qui,

après des condamnations et des emprisonnements répétés, avait enfin été

condamné à la déportation pour un nombre d'années limité, et qui, avec

des circonstances extrêmement audacieuses et coupables, s'était évadé et

avait été repris et condamné à la déportation à vie. Ce misérable avait

semblé, pendant un certain temps, être revenu de ses erreurs, tant qu'il

avait été loin du théâtre de ses anciens forfaits, et il avait vécu

d'une manière honnête et paisible; mais à un moment fatal, cédant aux

inclinations perverses et aux passions violentes qui l'avaient si

longtemps rendu redoutable à la société, il avait quitté son asile de

repos et de repentir, et était revenu dans la contrée d'où il avait été

proscrit. Dénoncé bientôt, il avait réussi, pendant un certain temps, à

dépister les agents de police; mais il avait été enfin saisi au moment

où il allait fuir; il avait opposé une vive résistance, et avait causé

la mort de son dénonciateur, auquel toute sa carrière était connue.

Mieux que personne, il savait si c'est avec dessein et préméditation ou

dans l'aveuglement de la passion. La peine prévue pour la rupture de ban

et la rentrée dans le pays d'où il avait été chassé étant la peine de

mort, et sa cause présentant des circonstances aggravantes, il devait se

préparer à mourir.

Le soleil pénétrait par les hautes fenêtres du tribunal, à travers les

brillantes gouttes de pluie qui étaient restées sur les carreaux, et

étendait une large ligne de lumière entre les trente-deux coupables et

le juge, et semblait, en les réunissant, rappeler à ceux qui étaient à

l'audience que juges et accusés étaient absolument égaux devant celui

qui sait tout et ne peut se tromper. Se levant un instant et paraissant

comme un point noir dans ce rayon de lumière, le prisonnier dit:

«Milord, j'ai reçu ma sentence de mort du Tout-Puissant, et je m'incline

devant la vôtre.»

Puis il se rassit. Il y eut quelques chuts, et le juge se mit à

continuer ce qu'il avait à dire aux autres. Puis ils se trouvèrent tous

jugés avec toutes les formalités voulues; et il fallut en soutenir

quelques-uns, tandis que certains autres sortirent du tribunal en

lançant un regard hagard et méprisant. Plusieurs firent des signes à la

galerie; deux ou trois échangèrent des poignées de main; enfin

quelques-uns sortirent en mâchant des fragments d'herbe qu'ils avaient

arrachés à des plantes qui se trouvaient là. Il partit le dernier de

tous, parce qu'il fallut l'aider à se lever et le faire marcher

lentement, et il me tint la main pendant que tous les autres sortaient,

et pendant que l'auditoire se levait et mettait de l'ordre dans ses

vêtements, comme on fait à l'église ou ailleurs, et se montrait du doigt

un criminel ou un autre, et presque toujours lui et moi.

Je souhaitais vivement et je priai qu'il mourût avant que le rapport du

recorder ne fût terminé; mais dans la crainte qu'il ne vécût, je

commençai à écrire cette nuit même une pétition au secrétaire d'État de

l'intérieur, lui déclarant ce que je savais de lui, et comment il se

faisait qu'il était revenu pour moi. Je la rédigeai aussi pathétiquement

et avec autant de ferveur qu'il me fut possible, et quand je l'eus finie

et envoyée, j'écrivis d'autres pétitions aux hommes sur l'autorité

miséricordieuse desquels je comptais. J'en rédigeai même une pour la

Couronne. Pendant plusieurs des jours et des nuits qui suivirent sa

condamnation, je ne pris aucun repos, excepté quand je m'endormais

malgré moi sur ma chaise; j'étais complètement absorbé par ces

pétitions, et quand je les eus envoyées, je ne pouvais m'éloigner des

endroits où elles étaient, et je sentais que plus j'en étais près, moins

je désespérais et plus j'avais d'espoir qu'elles réussiraient.

Dans cette inquiétude déraisonnable et dans ce trouble d'esprit, je

rôdais dans les rues le soir, autour des bureaux et des maisons où

j'avais déposé ces pétitions. Aujourd'hui encore, les rues tumultueuses

de l'ouest de Londres, par une nuit poussiéreuse du printemps, avec

leurs rangées de sévères hôtels fermés et leurs longues files de

candélabres, me remplissent de tristesse en me rappelant ce souvenir.

Les visites quotidiennes que je pouvais faire à Magwitch étaient

maintenant plus courtes, et on le gardait plus strictement. Voyant ou

m'imaginant qu'on me soupçonnait d'avoir l'intention de lui porter du

poison, je demandai à être fouillé avant de m'asseoir à côté de lui, et

je dis à l'officier qui était toujours présent que j'étais disposé à

faire tout ce qui pourrait le convaincre de la sincérité de mes

desseins. Personne ne se montrait dur, ni avec lui, ni avec moi. Il y

avait un devoir à remplir, et on le remplissait, mais sans dureté.

L'officier me donnait toujours l'assurance que le condamné était plus

mal, et quelques prisonniers malades qui étaient dans la chambre, et

d'autres prisonniers qui remplissaient auprès d'eux les fonctions

d'infirmiers (c'étaient des malfaiteurs, mais qui n'étaient pas pour

cela, Dieu merci! incapables de bons sentiments), me faisaient toujours

les mêmes rapports.

Plus les jours s'écoulaient, et plus je remarquai qu'il restait couché

tranquillement, regardant le plafond blanc, avec un visage sans aucune

animation, jusqu'à ce que quelques mots prononcés par moi

l'illuminassent un instant, et alors il revenait à la vie. Quelquefois

il lui était presque tout à fait impossible de parler; alors il me

répondait en me pressant légèrement la main, et je commençais à

comprendre très bien ce langage.

Le nombre de jours écoulés s'était élevé à dix, quand je remarquai en

lui un changement plus grand que de coutume. À mon entrée, ses yeux

étaient fixés vers la porte et brillaient.

«Mon cher enfant, dit-il quand je fus assis à son chevet, je pensais que

vous étiez en retard, mais je savais que vous ne pouviez pas l'être.

--Il est juste l'heure, dis-je, j'attendais à la porte.

--Vous attendez toujours à la porte, mon cher enfant, n'est-il pas vrai?

--Oui, pour ne pas perdre une minute.

--Merci, mon cher enfant, merci; Dieu vous bénisse! Vous ne m'avez

jamais abandonné, mon cher enfant.»

Je lui serrai la main en silence, car je ne pouvais oublier que j'avais

eu la pensée de l'abandonner.

«Et ce qu'il y a de mieux, dit-il, c'est que vous avez été meilleur pour

moi depuis que je suis entouré d'un sombre nuage que lorsque le soleil

était brillant; voilà le mieux de tout.»

Il était couché sur le dos et respirait avec beaucoup de difficulté.

Quoi qu'il pût faire et bien qu'il m'aimât tendrement, la lumière

quittait son visage de plus en plus, un voile tombait sur ses yeux fixés

tranquillement au plafond.

«Souffrez-vous beaucoup aujourd'hui?

--Je ne me plains pas, cher enfant!

--Vous ne vous plaignez jamais.»

Après avoir dit ces derniers mots, il sourit, et je compris à son

toucher qu'il voulait lever ma main et la porter à sa poitrine. Je la

lui donnai, et il sourit encore une fois et la couvrit avec les siennes.

Le temps accordé s'écoula pendant que nous étions ainsi, mais en

regardant autour de moi, je vis le gouverneur de la prison, et il me dit

tout bas:

«Vous pouvez rester encore.»

Je le remerciai avec effusion et lui demandai:

«Pourrais-je lui parler, s'il peut encore m'entendre?»

Le gouverneur s'éloigna et renvoya l'officier. Ce changement, quoique

fait sans bruit, souleva le voile qui recouvrait ses yeux, et il me

regarda de la façon la plus affectueuse:

«Cher Magwitch, je dois vous dire enfin... vous comprenez, n'est-ce pas,

ce que je dis?...»

Et je sentis une douce pression sur ma main.

«Vous avez eu une fille autrefois, que vous avez aimée et perdue?...»

Une pression plus forte sur ma main.

«Elle a vécu et trouvé de puissants amis; elle vit encore; c'est une

vraie dame; elle est très belle, et je l'aime!»

Avec un dernier effort qui eût été insensible, si je ne m'y étais prêté

en l'aidant, il porta ma main à ses lèvres, puis il la laissa retomber

sur sa poitrine en y appuyant les deux siennes; le regard placide levé

au plafond reparut et disparut, et sa tête retomba doucement sur sa

poitrine.

Me rappelant alors ce que nous avions lu ensemble, je pensais aux deux

hommes qui entrèrent dans le Temple pour prier, et je ne trouvai rien de

mieux à dire à son chevet que de répéter ces paroles:

«Ô Seigneur, ayez pitié de lui, c'est un pauvre pécheur.»

Les grandes espérances · 第 81 / 87 题