La nouvelle de la lourde chute que ma haute fortune avait éprouvée,
était arrivée avant moi dans mon pays natal et dans ses environs. Je
trouvai le _Cochon bleu_ au courant de la nouvelle, et je trouvai même
qu'il en résultait un grand changement dans sa conduite à mon égard.
Autant le _Cochon_ avait recherché mon estime avec une chaleureuse
assiduité, quand j'étais en possession de mes espérances, autant le
_Cochon_ était froid, maintenant que la fortune m'abandonnait.
Il faisait nuit quand j'arrivai très fatigué de ce voyage, que j'avais
fait si souvent et si facilement autrefois. Le _Cochon bleu_ ne put me
donner ma chambre accoutumée, laquelle était occupée (sans doute par
quelqu'un qui avait des espérances) et ne put m'assigner qu'une retraite
des plus humbles parmi les pigeons et les chaises de poste de la cour;
mais je goûtai un aussi profond sommeil dans ce logement que dans le
plus bel appartement que le _Cochon_ aurait pu me donner, et la qualité
de mes rêves fut à peu près la même qu'elle aurait été dans la meilleure
chambre à coucher.
De grand matin, pendant qu'on préparait mon déjeuner, j'allai faire un
tour du côté de Satis House. Il y avait des affiches collées sur la
porte et des morceaux de tapis pendus hors des fenêtres, annonçant la
vente à la criée des articles de ménage, meubles et effets, pour la
semaine suivante. La maison elle-même devait être vendue comme vieux
matériaux et abattue. Lot _1er_ était écrit en grosses lettres au blanc
d'Espagne sur la brasserie. Lot _2ème_, sur cette partie du bâtiment
principal qui était restée fermée si longtemps. D'autres lots étaient
marqués sur différentes parties des constructions, et le lierre avait
été arraché pour faire place aux écriteaux, et il y en avait déjà
beaucoup traînant dans la poussière, et tout flétri. Entrant un instant
par la porte ouverte, et regardant autour de moi de l'air maussade d'un
étranger qui n'a rien à faire dans l'endroit où il se trouve, je vis le
commis du commissaire-priseur se promener sur les fûts et les désigner à
haute voix à un rédacteur du catalogue qui, plume en main, se faisait un
pupitre provisoire du fauteuil à roues que j'avais si souvent poussé en
chantant le vieux Clem.
Quand je revins au _Cochon bleu_ pour déjeuner, je trouvai Pumblechook
causant avec l'aubergiste. M. Pumblechook (qui ne paraissait pas avoir
gagné depuis sa dernière aventure nocturne) m'attendait, et m'adressa la
parole dans les termes suivants:
«Jeune homme, je suis fâché de vous voir tomber; mais pouvait-on
s'attendre à autre chose... pouvait-on s'attendre à autre chose...
pouvait-on s'attendre à autre chose?...»
Comme il étendait la main avec le geste magnifique d'un homme qui
pardonne, et comme j'étais brisé et accablé par la maladie, et peu porté
à quereller, je le laissai faire.
«William, dit M. Pumblechook au garçon, mettez un muffin sur la table.
En sommes-nous vraiment là?... en sommes-nous vraiment arrivés là?...»
Je m'assis de mauvaise humeur devant mon déjeuner. M. Pumblechook se
tint devant moi, et, avant que je n'eusse eu le temps de toucher la
théière, il me versa du thé de l'air d'un bienfaiteur qui avait résolu
de me rester fidèle jusqu'au dernier jour.
«William, dit M. Pumblechook avec tristesse, servez le sel; dans des
temps plus heureux, dit-il, en s'adressant à moi, je crois que vous
preniez du sucre? Preniez-vous du lait? Oui, n'est-ce pas? Du sucre et
du lait? William, apportez du cresson.
--Merci! dis-je brièvement, mais je ne mange pas de cresson.
--Vous ne mangez pas de cresson! répondit M. Pumblechook en soupirant et
en agitant sa tête à plusieurs reprises, comme s'il s'y fut attendu, et
comme si cette abstinence de cresson avait le moindre rapport avec ma
chute. Vraiment! les plus simples produits de la terre, vous n'en mangez
pas, décidément?... N'en apportez pas, William!...»
Je continuai mon déjeuner, et M. Pumblechook continua à rester près de
moi avec son regard de poisson et sa respiration bruyante comme
toujours.
«Il ne lui reste plus que la peau et les os! pensa Pumblechook à haute
voix; et cependant, quand il partait d'ici (avec ma bénédiction, je puis
le dire), quand j'étalais devant lui mon humble repas, comme l'abeille,
il était frais comme une pêche.»
Cela me fit penser à la différence surprenante qu'il y avait entre la
manière servile avec laquelle il m'avait offert sa main dans ma nouvelle
prospérité, en disant: «Permettez... permettez...» et la clémence
fastueuse avec laquelle il venait d'exhiber ces mêmes cinq gros doigts.
«Ah! continua-t-il, en me passant le pain et le beurre, allez-vous chez
Joseph?
--Au nom du ciel! dis-je en éclatant malgré moi, que vous importe où je
vais? laissez la théière tranquille.»
C'était la plus mauvaise voie que je pouvais prendre, parce que cela
donna à Pumblechook l'occasion qu'il cherchait.
«Oui, jeune homme, dit-il en lâchant le manche de l'objet en question,
et en se reculant d'un ou deux pas de ma table, parlant de manière à
être entendu de l'aubergiste et du garçon qui étaient à la porte; je
laisserai cette théière tranquille, vous avez raison, jeune homme; une
fois par hasard, vous avez raison. Je m'oublie moi-même quand je prends
intérêt à votre déjeuner, au point de vouloir rendre des forces à votre
corps épuisé par les effets débilitants de la prodigalité, et le
stimuler par la nourriture saine de vos ancêtres.... Et pourtant, dit
Pumblechook en se tournant vers l'aubergiste et le garçon, et en
m'indiquant en allongeant le bras, voilà celui que j'ai constamment fait
jouer dans les heureux jours de son enfance. Ne me dites pas que cela ne
se peut pas; je vous assure que c'est lui!»
Un murmure étouffé des deux individus interpellés servit de réponse. Le
garçon semblait même particulièrement affecté.
«C'est lui, dit Pumblechook, que j'ai promené dans ma voiture; c'est lui
que j'ai vu _élever à la main_; c'est lui de la soeur duquel j'étais
l'oncle par alliance. Qu'il le nie, s'il le peut!»
Le garçon semblait convaincu que je ne pouvais pas le nier, et que cela
donnait un mauvais air à l'affaire.
«Jeune homme, dit Pumblechook en me jetant sa tête en avant comme
autrefois, vous allez chez Joseph.... Que m'importe, me demandez-vous,
où vous allez? Je vous dis, monsieur, que vous allez chez Joseph.»
Le garçon toussa comme pour m'inviter modestement à passer là-dessus.
«Maintenant, dit Pumblechook, et tout cela avec l'air exaspéré d'un
homme qui aurait défendu la cause de la vertu, et qui était parfaitement
convaincant et concluant, je vous dirai ce qu'il faut dire à Joseph.
Voici présent le propriétaire du _Cochon bleu_, qui est connu et
respecté dans cette ville, et voici William, dont le nom de famille est
Potkins, si je ne me trompe.
--Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit William.
En leur présence, continua Pumblechook, je vais vous dire, jeune homme,
ce que vous direz à Joseph. Vous direz: «Joseph, j'ai vu aujourd'hui mon
premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune; je ne dirai pas ses
noms, Joseph, c'est inutile; mais c'est ainsi qu'on veut bien l'appeler
dans la ville, et j'ai vu cet homme.»
--Je jure que je ne le vois pas ici, dis-je.
--Dites cela encore! repartit Pumblechook. Dites que vous avez dit cela,
et Joseph lui-même trahira probablement sa surprise.
--Ici, vous vous méprenez sur son compte, dis-je; je le connais mieux
que vous.
--Dites, continua Pumblechook, Joseph, j'ai vu cet homme; et cet homme
ne vous veut pas de mal et ne me veut pas de mal. Il connaît votre
caractère, et il sait combien vous êtes brute et ignorant, il connaît
mon caractère, et il connaît mon ingratitude. Oui, Joseph, direz-vous,
et ici Pumblechook agita sa tête et sa main. Il connaît mon manque total
de reconnaissance, il le connaît comme personne ne peut le connaître;
vous ne le connaissez pas, vous, Joseph n'étant pas appelé à le
connaître, mais cet homme le connaît.»
Tout en le reconnaissant vain et impudent, j'étais réellement abasourdi
de voir qu'il avait l'aplomb de me parler ainsi.
«Joseph, direz-vous, il m'a donné le petit message que je vous répète
maintenant. C'est que, dans mon abaissement, il a vu le doigt de Dieu;
il a reconnu ce doigt en le voyant, Joseph, il l'a vu distinctement. Le
doigt de Dieu a tracé ces lignes: _Il a payé d'ingratitude son premier
bienfaiteur et le fondateur de sa fortune_. Mais cet homme a dit qu'il
ne se repentait pas de ce qu'il avait fait, Joseph, pas du tout; que
c'était juste, que c'était bon, que c'était bienveillant, et que si
c'était à recommencer il le ferait encore.
--Il est dommage, dis-je d'un ton dédaigneux en terminant mon déjeuner
interrompu, que cet homme n'ait pas énuméré ce qu'il avait fait et ce
qu'il ferait encore.
--Propriétaire du _Cochon bleu_! s'écria Pumblechook en s'adressant au
maître de l'auberge et à William, je ne m'oppose pas à ce que vous
disiez par la ville, si tel est votre désir, qu'il était juste, bon et
bienveillant, et que je le ferais encore si c'était encore à faire.»
Sur ces mots, l'imposteur leur serra la main à tous deux d'un air
particulier et sortit de la maison, me laissant plus étonné qu'enchanté
de cette chose indéfinie qu'il soutenait, à savoir, qu'il était juste,
bon et bienveillant, qu'il avait tout fait et qu'il était disposé à tout
faire encore. Bientôt après lui, je quittai aussi la maison, et quand je
descendis la Grand'Rue, je le vis devant sa boutique haranguer, sans
doute sur le même sujet, un groupe choisi qu'il m'honora de certains
coups d'oeil peu favorables, quand je passai de l'autre côté de la rue.
Mais il ne fut que plus agréable pour moi de me rendre près de Biddy et
de Joe, dont j'entrevoyais la grande indulgence, qui brillerait plus
éclatante que jamais, en opposition avec la rudesse de cet imposteur
éhonté. Je me dirigeai donc vers eux lentement, car mes jambes étaient
encore bien faibles, mais avec un sentiment de contentement toujours
croissant, à mesure que je m'approchais d'eux, et j'avais la conviction
que je laissais l'arrogance et le manque de franchise de plus en plus
loin derrière moi.
La température de juin était délicieuse, le ciel était bleu, les
alouettes planaient bien haut sur les blés verts; je trouvais ce pays
bien plus beau que je ne l'avais encore trouvé. Bien des images
agréables de la vie que j'aurais voulu y mener et l'idée du changement
avantageux qui s'opérait dans mon caractère, quand j'aurais auprès de
moi un guide dont je connaissais la foi naïve et la sagesse simple
m'accompagnaient en chemin. Elles éveillaient en moi une douce émotion,
car mon coeur était adouci par mon retour, et il était survenu de tels
changements que j'étais comme quelqu'un qui reviendrait de lointains
voyages et qui rentrerait nu-pieds dans ses foyers après avoir erré
pendant plusieurs années.
La maison d'école où Biddy était maîtresse m'était inconnue: mais la
petite ruelle détournée par laquelle j'entrai dans le village me fit
passer devant. Je fus désappointé de trouver que c'était jour de congé:
il n'y avait pas d'enfants, et la maison de Biddy était fermée. J'avais
nourri l'espoir que je la verrais dans l'exercice de ses fonctions
journalières avant qu'elle m'aperçût, et cet espoir était déçu.
Mais la forge n'était pas loin, et je m'y rendis en passant sous l'allée
verte des beaux tilleuls, écoutant le bruit du marteau de Joe. Longtemps
après que j'aurais dû l'entendre, et longtemps après que je m'étais
imaginé l'entendre, je vis que ce n'était qu'une idée: tout était calme,
les tilleuls étaient là comme autrefois, les aubépines et les
châtaigniers y étaient aussi, et leurs fouilles faisaient entendre un
harmonieux frémissement quand je m'arrêtais pour écouter; mais les coups
de marteau de Joe ne se mêlaient pas à la brise de l'été. Effrayé sans
savoir pourquoi d'arriver en vue de la forge, je la vis enfin, et je vis
aussi qu'elle était fermée. Pas de réverbération de feu, pas de pluie
d'étincelles, pas de ronflements des soufflets, tout était fermé et
tranquille.
Mais la maison n'était pas déserte et le petit salon semblait être
occupé, car ses rideaux voltigeaient à la fenêtre, qui était ouverte et
égayée par les fleurs. Je m'en approchai sans bruit, avec l'intention de
regarder par-dessus les fleurs, quand je vis Joe et Biddy devant moi,
bras dessus bras dessous.
Biddy poussa d'abord un cri comme si elle pensait que c'était mon
esprit; mais un moment après elle était dans mes bras. Je pleurais de la
voir, et elle pleurait de me voir: moi parce qu'elle avait l'air si
frais et charmant; elle parce que j'avais l'air si fatigué et si pâle.
«Chère Biddy, comme tu es contente!
--Oui, cher Pip.
--Et Joe, comme vous êtes heureux!
--Oui, cher vieux Pip, mon bon camarade!»
Je portais mes yeux de l'un à l'autre, et puis....
«C'est aujourd'hui le jour de mon mariage! s'écria Biddy dans un
transport de bonheur, et je suis la femme de Joe!...»
* * * * *
Ils m'avaient porté dans la cuisine, et j'avais la tête posée sur la
vieille table de sapin. Biddy tenait une de mes mains sur ses lèvres, et
je sentais sur mon épaule le contact bienfaisant de Joe.
«C'est qu'il n'était pas assez fort, ma chère, pour supporter la
surprise, dit Joe.
--J'aurais dû y penser, cher Joe, dit Biddy, mais j'étais trop
heureuse.»
Il étaient tous deux si transportés et si fiers de me voir, si touchés
que je fusse revenu à eux, si enchantés que je fusse arrivé par hasard
pour compléter la journée!...
Ma première pensée fut de remercier le ciel de n'avoir pas soufflé mot à
Joe de ce dernier espoir perdu. Combien de fois, lorsqu'il était près de
moi pendant ma maladie, cet aveu était-il venu sur mes lèvres! Combien
la reconnaissance de ce fait eût été irrévocable s'il était resté une
heure de plus avec moi.
«Chère Biddy, dis-je, vous avez le meilleur mari qui soit dans le monde
entier, et si vous aviez pu le voir auprès de mon lit, vous l'auriez...
mais non, vous ne pourriez l'aimer plus que vous ne le faites.
--Non, je ne le pourrais point vraiment, dit Biddy.
--Et vous, cher Joe, vous avez la meilleure femme qui soit dans le monde
entier, et elle vous rendra aussi heureux que vous méritez de l'être,
cher et noble Joe.»
Joe me regarda les lèvres tremblantes, et tout franchement il porta sa
manche sur ses yeux.
«Allons, Joe et Biddy, puisque vous avez été tous deux à l'église
aujourd'hui, et que vous êtes en dispositions charitables et
affectueuses envers le genre humain, recevez mes humbles remerciements
pour tout ce que vous avez fait pour moi, et que j'ai si mal reconnu! Je
vous préviens que je vais vous quitter dans une heure, car je vais
bientôt partir, et je vous promets que je ne prendrai pas de repos avant
d'avoir gagné l'argent que vous m'avez donné pour empêcher qu'on me
conduisît en prison, et avant de vous l'avoir envoyé. Ne pensez pas, mon
cher Joe, et vous, ma bonne Biddy, que si je pouvais vous le rendre
mille fois, je pourrais m'imaginer retrancher un seul liard de ce que je
vous dois, ni que je le ferais si je le pouvais.»
Ils furent tous deux attendris par ces paroles, et me supplièrent de
n'en pas dire davantage.
«Mais je dois en dire davantage, mon cher Joe; j'espère que vous aurez
des enfants à aimer, et qu'un jour quelque petit garçon s'assoira dans
ce coin de la cheminée pendant les soirées d'hiver, et vous fera
souvenir d'un autre petit garçon qui l'a quitté pour toujours. Ne lui
dites pas, Joe, que j'ai été ingrat; ne lui dites pas, Biddy, que j'ai
été injuste et sans générosité. Dites-lui seulement que je vous ai
honorés tous deux, parce que vous avez été tous deux bien bons et bien
sincères, et dites-lui que je souhaite qu'il soit un meilleur homme que
je ne l'ai été.
--Je ne lui dirai, fit Joe derrière sa manche, rien de la sorte, Pip, ni
Biddy non plus, ni personne non plus.
--Et maintenant, bien que je sache que vous l'ayez déjà fait tous deux,
du fond de vos excellents coeurs, je vous en prie, dites-moi tous les
deux que vous me pardonnez! Je vous en prie, laissez-moi entendre ces
paroles; que je puisse en emporter le son avec moi, et alors je pourrai
croire que vous pourrez avoir confiance en moi, et avoir une meilleure
opinion de moi avec le temps.
--Ô cher Pip! mon vieux camarade, dit Joe, Dieu sait si je vous
pardonne, et si j'ai quelque chose à vous pardonner!
--Ainsi soit-il! Et Dieu sait que je vous pardonne! répéta Biddy.
--Laissez-moi maintenant monter voir mon ancienne petite chambre et m'y
reposer seul pendant quelques minutes; puis, quand j'aurai mangé et bu
avec vous, venez avec moi jusqu'au poteau du chemin, mon cher Joe et ma
chère Biddy, et nous nous dirons adieu!»
* * * * *
Je vendis tout ce que j'avais, et je mis de côté, autant qu'il me fut
possible, pour faire un arrangement avec mes créanciers, qui me
donnèrent un temps convenable pour m'acquitter entièrement, et je partis
pour aller rejoindre Herbert. Avant qu'un mois fut écoulé, j'avais
quitté l'Angleterre; au bout de deux mois, j'étais commis chez
Clarricker et Co; au bout de quatre mois, je me trouvais pour la
première fois seul chargé de toute la responsabilité, car la poutre qui
traversait le plafond du salon du Moulin du Bord de l'Eau avait cessé de
trembler sous les imprécations du vieux Bill Barley et était maintenant
en paix. Herbert était parti pour épouser Clara, et je restais seul
chargé de la maison d'Orient jusqu'au jour où il revint avec elle.
Bien des années s'écoulèrent avant que je devinsse associé de la maison,
mais je vécus heureux avec Herbert et sa femme, je vécus modestement et
je payai mes dettes, et j'entretins une correspondance suivie avec Biddy
et Joe; ce ne fut que lorsque mon nom figura en troisième ordre dans la
raison de commerce que Clarricker me trahit à Herbert; mais il déclara
alors que le secret de l'association d'Herbert était resté assez
longtemps sur sa conscience, et qu'il fallait qu'il le révélât. C'est ce
qu'il fit, et Herbert en fut aussi touché que surpris, et le cher garçon
et moi n'en restâmes pas moins amis pour cette longue dissimulation. Je
ne dois pas laisser supposer que nous fûmes jamais une grande maison, ou
que nous entassâmes des monceaux d'argent. Nos affaires n'étaient pas
sur un grand pied, mais notre nom était honorablement connu, puis nous
travaillions beaucoup, et nous réussissions très bien. Nous devions tout
à l'application et à l'habileté d'Herbert. Je m'étonnais souvent en
moi-même d'avoir pu concevoir autrefois l'idée de son inaptitude,
jusqu'au jour où je fus illuminé par cette réflexion, que peut-être
l'inaptitude n'avait jamais été en lui, mais en moi.