CHAPITRE XXV.

On le conduisit au Bureau de Police, et il aurait été immédiatement

renvoyé devant la cour criminelle pour être jugé, s'il n'avait été

nécessaire de rechercher auparavant un vieil officier du ponton duquel

il s'était évadé autrefois, pour constater son identité. Personne n'en

doutait, mais Compeyson qui avait eu l'intention d'en témoigner était

mort emporté par le courant, et il se trouva qu'il n'y avait pas à cette

époque dans Londres un seul employé des prisons qui pût donner la preuve

réclamée. Dès mon arrivée, je m'étais rendu directement chez M. Jaggers,

à sa maison particulière, pour assurer son assistance à Magwitch; mais

M. Jaggers ne voulut rien admettre en faveur de l'accusé. Il me dit que

l'affaire serait terminée en cinq minutes, quand le témoin serait

arrivé, et qu'aucun pouvoir sur terre ne pourrait l'empêcher d'être

contre nous.

Je fis part à M. Jaggers de mon dessein de laisser ignorer à Magwitch le

sort de sa fortune. M. Jaggers se fâcha contre moi, et me reprocha

d'avoir laissé glisser cette fortune entre mes doigts. Il dit qu'il nous

faudrait bien présenter une pétition, et essayer dans tous les cas d'en

tirer quelque chose; mais il ne me cacha pas que, bien qu'il pût y avoir

un certain nombre de cas où la confiscation ne serait pas prononcée, il

n'y avait dans celui-ci aucune circonstance qui permît qu'il en fût

ainsi. Je compris très bien cela. Je n'étais pas parent du condamné, ni

son allié par des liens reconnus; il n'avait rien écrit, rien prévu en

ma faveur, avant son arrestation, et le faire maintenant serait tout à

fait inutile. Je n'avais donc aucun droit, et je résolus d'abord, et je

persistai par la suite dans la résolution que mon coeur ne s'abaisserait

jamais à la tâche vaine d'essayer d'en établir un.

Il paraît qu'on avait des raisons pour supposer que le dénonciateur noyé

avait espéré une récompense prélevée sur cette confiscation, et avait

une connaissance approfondie des affaires de Magwitch. Quand on retrouva

son corps, bien loin de l'endroit où il était tombé, il était si

horriblement défiguré qu'on ne put le reconnaître qu'au contenu de ses

poches, dans lesquelles il y avait des notes encore lisibles, pliées

dans un portefeuille qu'il portait. Parmi ces notes se trouvaient les

noms d'une certaine maison de banque de la Nouvelle Galles du Sud, où

une grosse somme était placée, et la désignation de certaines terres

d'une valeur considérable. Ces deux chefs d'information se trouvaient

sur une liste des biens dont il supposait que j'hériterais, et que

Magwitch avait donnée à M. Jaggers depuis qu'il était en prison. Son

ignorance, le pauvre homme, le servait enfin: il ne douta jamais que mon

héritage ne fût parfaitement en sûreté avec l'assistance de M. Jaggers.

Après un délai de trois jours, pendant lequel la poursuite avait attendu

qu'on produisît le témoin du ponton, ce témoin arriva et compléta

l'instruction. Magwitch fut renvoyé pour être jugé à la prochaine

session des assises, qui devait commencer dans un mois.

C'est à cette sombre époque de ma vie qu'Herbert rentra un soir très

abattu et dit:

«Mon cher Haendel, je crains d'être bientôt obligé de vous quitter.»

Son associé m'ayant préparé à cette communication, je fus moins surpris

qu'il ne l'avait pensé.

«Nous perdrons une belle occasion si je refuse d'aller au Caire, et je

crains fort d'être forcé d'y aller, Haendel, au moment où vous aurez le

plus besoin de moi.

--Herbert, j'aurai toujours besoin de vous, parce que je vous aimerai

toujours; mais ce besoin n'est pas plus grand aujourd'hui qu'à aucune

autre époque.

--Vous allez être si isolé!

--Je n'ai pas le loisir de penser à cela, dis-je; vous savez que je suis

toujours avec _lui_, tout le temps qu'on me le permet, et que je serais

avec _lui_ toute la journée, si je le pouvais; et quand je m'éloigne de

_lui_, vous le savez, mes pensées sont avec _lui_.»

La terrible situation où se trouvait Magwitch était si effrayante pour

tous deux que nous ne pouvions en parler plus clairement.

«Mon cher ami, dit Herbert, que la perspective de notre séparation, car

elle est très proche, soit mon excuse pour vous tourmenter sur

vous-même. Avez-vous pensé à votre avenir?

--Non, car j'ai eu peur de penser à n'importe quel avenir.

--Mais il ne faut pas négliger le vôtre. En vérité, mon cher Haendel, il

ne faut pas le négliger. Je désirerais vous voir y songer dès à présent,

faites-le, je vous en prie... si vous avez un peu d'amitié pour moi.

--Je le ferai, dis-je.

--Dans cette nouvelle succursale de notre maison, Haendel, il nous faut

un...»

Je vis que sa délicatesse lui faisait éviter le mot propre: aussi je lui

dis:

«Un commis?

--Un commis, et j'espère qu'il n'est pas impossible qu'il devienne un

jour (comme l'est devenu un commis de votre connaissance), un associé.

Allons! Haendel,» comme si c'était le grave commencement d'un exorde de

mauvais augure, il avait abandonné ce ton, étendu son honnête main, et

parlé comme un écolier.

«Clara et moi nous avons parlé et reparlé de tout cela, continua

Herbert, et la chère petite créature m'a encore prié ce soir, avec des

larmes dans les yeux, de vous dire que si vous vouliez venir avec nous,

quand nous partirons ensemble, elle ferait son possible pour vous rendre

heureux et pour convaincre l'ami de son mari qu'il est aussi son ami.

Nous serions si contents, Haendel!...»

Je la remerciai de tout mon coeur, et lui aussi; mais je dis que je

n'étais pas encore certain de pouvoir me joindre à eux, comme il me

l'offrait si généreusement. D'abord, mon esprit était trop occupé pour

pouvoir bien examiner ce projet. En second lieu, oui, en second lieu, il

y avait quelque chose d'hésitant dans ma pensée, et qu'on verra à la fin

de ce récit.

«Mais si vous pensez pouvoir, Herbert, sans préjudice pour vos affaires,

laisser la question pendante encore quelque temps....

--Tout le temps que vous voudrez, s'écria Herbert, six mois... un an!

--Pas aussi longtemps que cela, dis-je, deux ou trois mois au plus.»

Herbert fut très enchanté quand nous échangeâmes une poignée de mains

sur cet arrangement; il dit qu'il avait maintenant le courage de

m'apprendre qu'il croyait être obligé de partir à la fin de la semaine.

«Et Clara? dis-je.

--La chère petite créature, répondit Herbert, restera religieusement

près de son père tant qu'il vivra; mais il ne vivra pas longtemps; Mrs

Wimple m'a confié que certainement il est en train de s'en aller.

--Sans vouloir dire une chose dure, dis-je, il ne peut mieux faire que

de s'en aller.

--Je suis obligé d'en convenir, dit Herbert. Alors, je reviendrai

chercher la chère petite créature, et, la chère petite créature et moi,

nous nous rendrons tranquillement à l'église la plus proche.

Rappelez-vous que la chère petite ne vient d'aucune famille, mon cher

Haendel; qu'elle n'a jamais regardé dans le livre rouge, et n'a aucune

notion de ce qu'était son grand père. Quelle chance pour le fils de ma

mère!»

Le samedi de cette même semaine, je dis adieu à Herbert. Il était rempli

de brillantes espérances, mais triste et chagrin de me quitter,

lorsqu'il prit place dans une des voitures du service des ports.

J'entrai dans une taverne pour écrire un petit mot à Clara, lui disant

qu'il était parti en lui envoyant son amour et toutes ses tendresses, et

je me rendis ensuite à mon logis solitaire, si je puis parler ainsi, car

ce n'était pas un chez moi, et je n'avais de chez moi nulle part.

Sur l'escalier, je rencontrai Wemmick, qui redescendait après avoir

cogné inutilement avec le dos de son index à ma porte. Je ne l'avais pas

vu seul depuis notre désastreuse tentative de fuite, et il était venu

dans sa capacité personnelle et privée, me donner quelques mots

d'explication au sujet de cette absence prolongée.

«Feu Compeyson, dit Wemmick, avait petit à petit deviné plus de la

moitié de la vérité de l'affaire, maintenant accomplie, et c'est d'après

les bavardages de quelques uns de ces gens dans l'embarras (il y a

toujours quelques uns de ces gens dans l'embarras) que j'ai appris ce

que je sais. Je tenais mes oreilles ouvertes, tout en faisant semblant

de les tenir fermées, jusqu'à ce que j'eusse entendu dire qu'il était

absent, et je pensais que c'était le meilleur moment pour faire votre

tentative. Je commence seulement à soupçonner maintenant que c'était une

partie de sa politique, en homme très adroit qu'il était, de tromper

habituellement ses propres agents. Vous ne me blâmez pas, j'espère,

monsieur Pip; j'ai essayé de vous servir, et de tout mon coeur.

--Je suis aussi certain de cela, Wemmick, que vous pouvez l'être, et je

vous remercie bien vivement de tout l'intérêt et de toute l'amitié que

vous me portez.

--Je vous remercie, je vous remercie beaucoup. C'est une mauvaise

besogne, dit Wemmick en se grattant la tête, et je vous assure que je

n'avais pas été joué ainsi depuis longtemps. Ce que je regrette surtout,

c'est le sacrifice de tant de valeurs portatives, mon Dieu!

--Eh moi, Wemmick, je pense au pauvre possesseur de ces valeurs.

--Oui, c'est sûr, dit Wemmick. Sans doute, rien ne peut vous empêcher de

le regretter, et je mettrais un billet de cinq livres de ma poche pour

le tirer de là. Mais ce que je vois, c'est ceci: feu Compeyson avait été

prévenu d'avance de son retour, et il était si bien résolu à le livrer,

que je ne pense pas qu'on eût pu le sauver. Cependant les valeurs

portatives auraient certainement pu être sauvées. Voilà la différence

entre les valeurs et leur possesseur, ne voyez-vous pas?»

J'invitai Wemmick à monter et à prendre un verre de grog avant de partir

pour Walworth. Il accepta l'invitation, et, en buvant le peu que

contenait son verre, il me dit, sans aucun préambule, et après avoir

paru quelque peu embarrassé:

«Que pensez-vous de mon intention de prendre un congé lundi, monsieur

Pip?

--Mais je suppose que vous n'avez rien fait de semblable durant les

douze mois qui viennent de s'écouler.

--Les douze ans plutôt, dit Wemmick. Oui, je vais prendre un jour de

congé; plus que cela, je vais faire une promenade; plus que cela, je

vais vous demander de faire une promenade avec moi.»

J'allais m'excuser, comme n'étant qu'un bien pauvre compagnon, quand

Wemmick me prévint.

«Je connais vos engagements, dit-il, et je sais que vous êtes rebattu de

ces sortes de choses, monsieur Pip; mais, si vous pouviez m'obliger, je

le considèrerais comme une grande bonté de votre part. Ça n'est pas une

longue promenade, et c'est une promenade matinale. Cela vous prendrait,

par exemple (en comptant le déjeuner, après la promenade), de huit

heures à midi. Ne pourriez-vous pas trouver moyen d'arranger cela?»

Il avait tant fait pour moi à différentes reprises, que c'était en

vérité bien peu de chose à faire en échange pour lui être agréable. Je

lui dis que j'arrangerais cela, que j'irais; et il fut si enchanté de

mon consentement, que moi-même j'en fus satisfait. À sa demande, je

convins d'aller le prendre à Walworth le lundi à huit heures et demie du

matin, et nous nous séparâmes.

Exact au rendez-vous, je sonnai à la porte du château le lundi matin, et

je fus reçu par Wemmick lui-même qui me sembla avoir l'air plus pincé

que de coutume et avoir sur la tête un chapeau plus luisant. À

l'intérieur, on avait préparé deux verres de lait au rhum et deux

biscuits. Le père devait être sorti dès le matin, car en jetant un coup

d'oeil dans sa chambre, je remarquai qu'elle était vide.

Après nous être réconfortés avec le lait au rhum et les biscuits, et

quand nous fûmes prêts à sortir pour nous promener, avec cette

bienfaisante préparation dans l'estomac, je fus extrêmement surpris de

voir Wemmick prendre une ligne à pécher et la mettre sur son épaule.

«Mais nous n'allons pas pécher? dis-je.

--Non, répondit Wemmick; mais j'aime à marcher avec une ligne.»

Je trouvai cela singulier; cependant je ne dis rien et nous partîmes

dans la direction de Camberwell Green; et, quand nous y arrivâmes,

Wemmick me dit tout à coup:

«Ah! voici l'église.»

Il n'y avait rien de très surprenant à cela; mais cependant je fus

quelque peu étonné quand il me dit, comme animé d'une idée lumineuse:

«Entrons!»

Nous entrâmes, Wemmick laissa sa ligne sous le porche et regarda autour

de lui. En même temps Wemmick plongeait dans les poches de son habit et

en tira quelque chose de plié dans du papier.

«Ah! dit-il, voici un couple de paires de gants, mettons-les!»

Comme les gants étaient des gants de peau blancs, et comme la bouche de

Wemmick avait atteint sa plus grande largeur, je commençai à avoir de

forts soupçons. Ils se changèrent en certitude, quand je vis son père

entrer par une porte de côté, escortant une dame.

«Ah! dit Wemmick, voici miss Skiffins! Si nous faisions une noce?»

Cette discrète demoiselle était vêtue comme de coutume, excepté qu'elle

était présentement occupée à substituer une paire de gants blancs à ses

gants verts. Le vieux était également occupé à faire un semblable

sacrifice devant l'autel de l'hyménée. Le vieux gentleman cependant

éprouvait tant de difficultés à mettre ses gants, que Wemmick dut lui

faire appuyer le dos contre un des piliers, puis passer lui-même

derrière le pilier et les tirer pendant que, de mon côté, je tenais le

vieux gentleman par la taille, afin qu'il présentât une résistance sûre

et égale. Au moyen de ce plan ingénieux, ses gants furent mis dans la

perfection.

Le bedeau et le prêtre parurent. On nous rangea en ordre devant la

fatale balustrade. Fidèle à son idée de paraître faire tout cela sans

préparatifs, j'entendis Wemmick se dire à lui-même, en prenant quelque

chose dans la poche de son gilet, avant le commencement du service:

«Ah! voici un anneau.»

J'assistais le fiancé en qualité de témoin ou de garçon d'honneur,

tandis qu'une petite ouvreuse de bancs faisait semblant d'être l'amie de

coeur de miss Skiffins. La responsabilité de conduire la demoiselle à

l'autel était échue au vieux, ce qui amena le ministre officiant à être

involontairement scandalisé. Voici ce qui arriva quand le ministre dit:

«Qui donne cette femme en mariage à cet homme?»

Le vieux gentleman, ne sachant pas le moins du monde à quel point de la

cérémonie nous étions arrivés, continua à répéter d'un air aimable et

rayonnant les dix commandements, sur quoi le clergyman répéta:

«Qui donne cette femme en mariage à cet homme?»

Le vieux gentleman n'ayant pas la moindre idée de ce qu'on lui

demandait, le jeune marié s'écria de sa voix ordinaire:

«Allons, vieux père, vous savez... qui donne?»

À quoi le vieux répliqua avec une grande volubilité, avant de répondre

que c'était lui qui donnait:

«Très bien! John, très bien! mon garçon.»

Le ministre fit alors une pause de si mauvais augure, que je me demandai

si nous serions complètement mariés ce jour-là.

Le mariage fut consommé cependant, et quand nous sortîmes de l'église,

Wemmick ouvrit le couvercle des fonts baptismaux, y déposa ses gants

blancs et le referma. Mrs Wemmick, plus prévoyante, mit ses gants blancs

dans sa poche et remit ses verts.

«Maintenant, monsieur Pip, dit Wemmick en plaçant triomphalement sa

ligne à pécher sur son épaule à la sortie de l'église, dites-moi si

quelqu'un supposerait en nous voyant que c'est une noce.»

On avait commandé à déjeuner à une jolie petite taverne, à un mille ou

deux sur le coteau, au-delà de la prairie, et il y avait une table de

jeu dans la chambre, pour le cas où nous aurions voulu nous délasser

l'esprit après la solennité. Il était amusant de voir que Mrs Wemmick ne

repoussait plus le bras de Wemmick quand il entourait sa taille; elle se

tenait sur une chaise adossée contre la muraille, comme un violoncelle

dans sa caisse, et se soumettait à se laisser embrasser comme aurait pu

le faire ce mélodieux instrument.

Nous eûmes un excellent déjeuner, et toutes les fois que quelqu'un

refusait quelque chose à table, Wemmick disait:

«C'est fourni par le contrat, vous savez, il ne faut pas vous effrayer.»

Je bus au nouveau couple, au vieux, au château; je saluai la mariée, et

je me rendis en un mot aussi agréable qu'il me fût possible.

Wemmick me conduisit jusqu'à la porte, et je lui serrai la main en lui

souhaitant beaucoup de bonheur.

«Merci! dit Wemmick en se frottant les mains. Elle sait si bien élever

les poules! vous n'en avez pas idée. Nous vous enverrons des oeufs, et

vous en jugerez par vous-même. Dites donc, monsieur Pip, dit-il en me

rappelant et en me parlant à voix basse, ceci est tout à fait un de mes

sentiments de Walworth, je vous prie de le croire.

«Je comprends, dis-je, il ne faut pas en parler dans la Petite

Bretagne.»

Wemmick fit un signe de tête.

«Après ce que vous avez laissé échapper l'autre jour, j'aime autant que

M. Jaggers ne le sache pas. Il pourrait croire que mon cerveau se

dérange, ou quelque chose de la sorte.»

Les grandes espérances · 第 80 / 87 题