CHAPITRE XXIV.

C'était un des ces jours de mars, où le soleil brille chaud et où le

vent souffle froid, où l'on trouve l'été sous le soleil et l'hiver à

l'ombre. Nous avions nos paletots avec nous, et je pris un sac de

voyage. De tout ce que je possédais sur terre, je ne pris que les

quelques objets de première nécessité qui remplissaient le sac. Où

allais-je? qu'allais-je faire? et quand reviendrais-je? étaient autant

de questions auxquelles je ne pouvais répondre. Je n'en troublai pas mon

esprit, car tout cela reposait sur la sûreté de Provis. Je me demandai

seulement, au moment où je m'arrêtai à la porte pour jeter un dernier

regard dans l'appartement, dans quelles circonstances différentes je

devais revoir ces chambres, si jamais je les revoyais.

Nous descendîmes sans nous presser l'escalier du Temple, et nous y

restâmes pendant quelque temps, comme si nous n'étions pas encore tout à

fait décidés à tenter l'aventure. J'avais, bien entendu, veillé à ce que

le bateau se trouvât prêt et tout en ordre. Après avoir montré un peu

d'indécision, dont personne ne fut témoin, que les deux ou trois

créatures amphibies appartenant à notre escalier du Temple, nous nous

embarquâmes et prîmes le large, Herbert à l'avant, moi au gouvernail. La

marée était haute, car alors il était huit heures et demie.

Voici quel était notre plan: la marée commençant à baisser à neuf

heures, et nous emmenant jusqu'à trois heures, notre intention était de

continuer quand elle remonterait, et de ramer contre elle jusqu'à la

nuit. Nous serions bien alors arrivés dans ces grandes largeurs au-delà

de Gravesend, entre Kent et Essex, où la rivière est large et solitaire,

où les habitants riverains sont peu nombreux, et où il y a des auberges

éparses, çà et là, parmi lesquelles nous pourrions facilement en choisir

une pour nous reposer. Nous avions l'intention d'y rester toute la nuit.

Le paquebot pour Hambourg et celui pour Rotterdam devaient quitter

Londres vers neuf heures, le jeudi matin, nous savions à quelle heure

l'attendre, selon l'endroit où nous serions, et nous hélerions d'abord

le premier, de sorte que si, par hasard, on ne pouvait nous prendre à

bord, nous aurions une seconde chance. Nous connaissions les marques

distinctives de chaque vaisseau.

Le soulagement que j'éprouvais en commençant enfin l'exécution de notre

entreprise était si grand, qu'il m'était difficile de croire à l'état

dans lequel je m'étais trouvé quelques heures auparavant. L'air vif, le

soleil, le mouvement sur la rivière et le mouvement dans la rivière

elle-même, l'eau qui courait avec nous, paraissant sympathiser avec

nous, nous animer, nous encourager, me rafraîchissaient d'un nouvel

espoir. Je me sentais intérieurement humilié d'être si peu utile dans le

bateau, mais il y avait peu de meilleurs rameurs que mes deux amis, et

ils ramaient avec une régularité qui devait durer tout le jour.

À cette époque, la navigation à vapeur sur la Tamise était bien loin

d'être ce qu'elle est aujourd'hui, et les bateaux à rames étaient bien

plus nombreux. Il y avait peut-être autant de barques houillères à

voiles et de bateaux côtiers qu'à présent; mais les vaisseaux à voiles,

grands et petits, n'étaient pas la dixième ou la vingtième partie aussi

nombreux. De bonne heure comme il était, il y avait déjà beaucoup de

bateaux à rames allant et venant, beaucoup de barques descendant avec la

marée; la navigation sur la rivière entre les ponts, en bateaux

découverts, était chose plus commode et plus commune dans ce temps-là

qu'aujourd'hui, et nous avancions lentement, au milieu d'un grand nombre

d'esquifs et de péniches.

Nous eûmes bientôt franchi le vieux pont de Londres et le vieux marché

de Billingsgate, et la Tour Blanche, et la Porte des Traîtres, et nous

passâmes entre les rangées de vaisseaux. Voici les bateaux à vapeur de

Leith, d'Aberdeen et de Glascow, chargeant et déchargeant des

marchandises; ils paraissent énormément élevés au-dessus de l'eau quand

nous passons le long de leurs flancs; voici les houillers par vingtaines

et vingtaines, et les déchargeurs de charbon qui épongent les planches

des ponts des navires, en compensation des mesures de charbon qu'ils

enlèvent et qu'ils versent ensuite dans des barques. Ici est amarré le

steamer qui part demain pour Rotterdam, nous en prenons bonne note; et

là, le steamer qui part demain pour Hambourg, sur le beaupré duquel nous

passons; et maintenant, assis à l'arrière, je peux voir, et mon coeur en

bat plus vite, le Moulin et les escaliers du Moulin.

«Est-il là? dit Herbert.

--Pas encore.

--C'est juste, il ne devait pas descendre avant de nous voir.

Pouvez-vous voir le signal?

--Pas bien d'ici, mais je crois le voir lui... maintenant je le vois!

Ensemble, doucement, Herbert, rentrez vos rames.»

Pendant une seule minute, nous touchons légèrement l'escalier; Provis

saute à bord, et nous reprenons le large. Il avait un manteau de matelot

avec lui, une malle en toile noire, et il ressemblait autant à un pilote

de rivière que mon coeur pouvait le désirer.

«Mon cher ami, dit-il, en mettant son bras sur mon épaule pendant qu'il

prenait sa place, cher et fidèle enfant, c'est bien, merci, merci!»

Nous traversons encore une rangée de vaisseaux, nous en sortons; nous

évitons les chaînes rouillées, les câbles de chanvre, les grelins et les

bouées; nous dispersons les copeaux et les éclats de bois flottants,

nous fendons les amas de scories de charbon flottantes. Nous passons

sous la figure de la proue du _John_ de Sunderland, adressant un

discours aux vents (comme font bien des Johns), et sous la _Betzy_ de

Yarmouth, avec sa gorge ferme et ses yeux protubérants sortant de deux

pouces hors de sa tête; nous passons devant des marteaux qui

fonctionnent dans les chantiers de construction; devant des scies qui

pénètrent dans le bois; devant des machines qui frappent à grand bruit

sur des choses inconnues; des pompes jouent dans les vaisseaux qui

prennent eau, les cabestans tournent, les vaisseaux gagnent la mer, et

des créatures marines échangent des jurons impossibles par-dessus les

bords avec des débardeurs qui leur répondent; nous passons... nous

passons enfin sur une eau plus claire dans laquelle les mousses

pourraient prendre leurs ébats, sans pécher plus longtemps dans les eaux

troubles qui sont de l'autre côté, et où les voiles festonnées peuvent

se gonfler au vent.

À l'escalier où nous avions pris Provis à bord, et, toujours depuis,

j'avais cherché vainement une preuve que nous étions soupçonnés, je n'en

avais pas vu. Certainement nous ne l'avions pas été à ce moment-là, et

certainement nous n'étions ni précédés ni suivis d'aucun bateau. Si nous

avions été surveillés par quelque bateau, j'aurais nagé vers lui et je

l'aurais obligé à continuer ou à déclarer son projet; mais nous

continuâmes notre route, sans la moindre apparence d'être molestés.

Provis avait mis son manteau de matelot, et semblait, comme je l'ai dit,

un personnage approprié au milieu dans lequel nous nous trouvions. Il

était remarquable (mais peut-être la vie misérable qu'il avait menée

pouvait l'expliquer) qu'il n'était pas le moins du monde inquiet pour

aucun de nous. Il n'était pas indifférent, car il me disait qu'il

espérait vivre pour voir son gentleman devenir un des gentlemen les plus

parfaits en pays étranger; il n'était pas disposé à être passif ou

résigné, ainsi que je le compris, mais il ne se doutait aucunement qu'on

pût rencontrer le danger à moitié route. Quand le danger fondait sur

lui, il lui tenait tête, mais il fallait qu'il vînt avant qu'il s'en

occupât.

«Si vous saviez, mon cher ami, me dit-il, ce que c'est que d'être ici, à

côté de mon cher enfant, et de fumer ma pipe après avoir passé des jours

entre quatre murailles, vous m'envieriez... mais vous ne savez pas ce

que c'est.

--Je crois connaître les délices de la liberté, répondis-je.

--Ah! dit-il en secouant gravement la tête, il faut avoir été sous clefs

et verrous, mon cher enfant, pour le savoir comme moi... mais je ne vais

pas montrer de petitesse.»

Je ne pouvais concevoir comment, pour une idée fixe comme celle de me

voir gentleman, il avait pu risquer sa liberté et même sa vie. Mais je

réfléchis que peut-être la liberté sans danger était trop en dehors de

toutes les habitudes de sa vie pour être pour lui ce qu'elle serait pour

un autre homme. Je n'étais pas trop loin du vrai; car il dit, après

avoir fumé un peu:

«Écoutez-moi, cher ami: quand j'étais là-bas, de l'autre côté du monde,

je regardais toujours de ce côté, et il me devint insipide d'y rester,

car je devenais riche. Tout le monde connaissait Magwitch, et Magwitch

pouvait aller et Magwitch pouvait venir, et personne ne s'occupait de

lui. Ils ne sont pas aussi coulants avec moi, ici, mon cher enfant, ou

du moins ils ne le seraient pas, s'ils savaient où je suis.

--Si tout va bien, dis-je, vous serez, dans quelques heures, tout à fait

libre et en sûreté.

--Eh bien! reprit-il en poussant un long soupir, je l'espère.

--Et le croyez-vous?»

Il trempa sa main dans l'eau, par-dessus le plat bord du bateau, et dit

en souriant de cet air doux, qui n'était pas nouveau pour moi:

«Oui, je suppose que je le crois, cher enfant. Il serait difficile

d'être plus tranquilles et plus à notre aise que nous ne le sommes

maintenant. Mais... c'est peut-être cette brise si douce et si agréable

sur l'eau, qui me le fait croire... je songeais tout à l'heure, en

regardant la fumée de ma pipe, que nous ne pouvons pas plus voir au-delà

de ces quelques heures, que nous ne pouvons voir au fond de cette

rivière dont j'essaye de saisir l'eau; et nous ne pouvons pas retenir

davantage le cours du temps que je ne puis retenir cette eau; et

voyez... elle a passé à travers mes doigts, et est partie! dit-il en

levant sa main mouillée.

--Mais à votre visage, j'aurais pensé que vous étiez un peu abattu,

dis-je.

--Pas le moins du monde, mon cher enfant! Cela vient des flots qui sont

si calmes, et qui murmurent si doucement à l'avant du bateau une espèce

de psalmodie du dimanche. Sans compter que peut-être je deviens un peu

vieux.»

Il remit sa pipe dans sa bouche avec une expression impassible et se

tint calme et content, comme si nous eussions été hors d'Angleterre.

Cependant il se soumettait aussi facilement, au moindre mot d'avis, que

s'il eût été dans une constante terreur; lorsque nous abordâmes pour

nous procurer quelques bouteilles de bière, il allait sauter à terre,

quand je lui fis comprendre que je croyais qu'il serait plus en sûreté

où il était, et il dit:

«Vous croyez, mon cher enfant?»

Et il se rassit tranquillement.

L'air était froid sur la rivière, mais c'était une belle journée, et le

soleil nous envoyait des rayons joyeux. La marée descendait vite; je

prenais soin d'en profiter, et nos rames nous menaient bon train.

Imperceptiblement, avec la marée qui se retirait, nous nous éloignâmes

de plus en plus des bois et des coteaux, et nous nous approchâmes des

bancs de vase; mais la marée ne nous avait pas encore quittés quand nous

eûmes passé Gravesend. Comme l'objet de nos soins était enveloppé dans

son manteau, je passai avec intention, à une ou deux longueurs de bateau

de la douane flottante, et un peu plus loin, pour reprendre le courant,

le long de deux vaisseaux d'émigrants, et sous l'avant d'un gros navire

de transport sur le gaillard d'avant duquel il y avait des troupes qui

nous regardaient passer. Bientôt le courant se mit à faiblir et les

radeaux à l'ancre à balancer, et bientôt tout balança à l'entour; et les

vaisseaux qui voulaient profiter de la nouvelle marée pour remonter le

fleuve commencèrent à passer en flottes autour de nous, qui nous

tenions, autant que possible, près du rivage, hors du courant, évitant

avec soins les bas-fonds et les bancs de vase.

Nos rameurs s'étaient si bien reposés, en laissant de temps à autre le

bateau suivre le courant, pendant une minute ou deux, qu'un quart

d'heure de halte leur suffit grandement. Nous nous abritâmes au milieu

de pierres limoneuses, pour manger et boire ce que nous avions avec

nous, tout en veillant avec attention. Cet endroit me rappelait mon pays

de marais, plat et monotone, avec son horizon triste et morne; la

rivière, en serpentant, tournait et tournait, et les grandes bouées

flottantes tournaient et tournaient, et tout le reste semblait calme et

arrêté. Le dernier essaim de vaisseaux avait doublé la dernière basse

pointe que nous avions franchie; la dernière barque verte, chargée de

paille, avec une voile brune, l'avait suivie; quelques bateaux de

ballast, construits comme la première imitation grossière d'un bateau,

faite par un enfant, étaient enfoncés profondément dans la vase; le

petit phare trapu construit sur pilotis se montrait désemparé sur ses

échasses et ses supports; les pieux gluants sortaient de la vase, les

bornes rouges sortaient de la vase, les signaux de marée sortaient de la

vase, et une vieille plate-forme et une vieille construction sans toit,

reposaient sur la vase; enfin, tout, autour de nous, n'était que vase et

stagnation.

Nous reprîmes le large, et fîmes le plus de chemin qu'il nous fut

possible. C'était bien plus dur à manoeuvrer maintenant; mais Herbert et

Startop furent persévérants, et ils ramèrent, ramèrent, ramèrent,

jusqu'au coucher du soleil. À ce moment, la rivière nous soulevait un

peu, de sorte que nous pouvions planer au-delà des rives. Nous voyions

le soleil rouge au fond de l'horizon, colorant la terre d'un bleu

empourpré qui noircissait à vue d'oeil, et les marais solitaires et

plats, et au loin les montagnes, entre lesquelles et nous il ne semblait

y avoir rien de vivant, si ce n'est çà et là, sur le premier plan, une

mouette mélancolique.

Comme la nuit tombait vite et que la pleine lune étant passée, la lune

ne devait pas se lever de bonne heure, nous tînmes un petit conseil: il

fut de courte durée, car il était clair que ce que nous avions à faire,

c'était de nous arrêter à la première taverne isolée que nous pourrions

trouver. On mit de nouveau les rames en mouvement, et je cherchai au

loin quelque chose comme une maison. Nous continuâmes ainsi, parlant

peu, pendant quatre ou cinq longs milles. Il faisait très froid, et un

bateau de charbon, venant sur nous avec son feu brillant et fumant, nous

parut un intérieur confortable. La nuit était aussi sombre à ce moment

qu'elle devait le rester jusqu'au jour, et le peu de lumière que nous

avions semblait venir plutôt de la rivière que du ciel, quand les rames,

en plongeant, reflétaient quelques étoiles.

À ce moment lugubre, nous nous sentions tous obsédés de l'idée qu'on

nous suivait. La marée, en montant, battait lourdement, et à des

intervalles irréguliers, contre le rivage, et toutes les fois que ce

bruit nous arrivait, l'un ou l'autre d'entre nous ne manquait jamais de

faire un mouvement et de regarder dans cette direction. Çà et là, le

courant avait creusé dans la rive une petite crique. Nous redoutions ces

sortes d'endroits, et nous les observions avec anxiété. Quelquefois l'un

de nous s'écriait à voix basse:

«Qu'est-ce que ce bruit?

--Est-ce un bateau que l'on voit là-bas?» demandait un autre.

Puis nous retombions dans un silence de mort, et je ne cessais de penser

avec impatience au bruit inaccoutumé que les rames faisaient dans les

anneaux où elles étaient retenues.

À la fin, nous découvrîmes une lumière et un toit; bientôt après, nous

glissions le long d'une petite digue, faite avec des pierres qui avaient

été ramassées tout près de là. Laissant les autres dans le bateau, je

sautai à terre, et je trouvai que la lumière se voyait à travers la

fenêtre d'une taverne. C'était un endroit assez sale et, j'ose le dire,

très connu des contrebandiers, mais il y avait un bon feu dans la

cuisine, des oeufs et du jambon à manger, et diverses liqueurs à boire.

Il y avait aussi deux chambres à deux lits, telles quelles, comme le dit

le maître de l'établissement. Il n'y avait personne dans la maison que

le propriétaire, sa femme et un individu mâle, grisonnant, le

garde-pavillon du petit port, qui était aussi gluant, aussi limoneux que

s'il avait été enfoncé dans l'eau pour en marquer la hauteur.

Avec cet aide, je revins au bateau, et nous retournâmes tous à terre,

emportant les rames, le gouvernail, la gaffe et tout ce qu'il contenait.

Nous le tirâmes de l'eau pour la nuit. Nous fîmes un très bon repas,

auprès du feu de la cuisine, et nous gagnâmes les chambres à coucher.

Herbert et Startop devaient en occuper une, moi et l'objet de nos soins

l'autre. Nous trouvâmes l'air aussi soigneusement exclu de l'une que de

l'autre, comme si l'air était fatal à la vie, et il y avait plus de

linge sale et de cartons sous les lits que je n'aurais cru la famille

capable d'en posséder; mais nous nous considérâmes cependant comme bien

partagés, car il nous eût été impossible de trouver un lieu plus

solitaire.

Tandis que nous nous réconfortions près du feu, après notre repas, le

garde, qui se tenait blotti dans un coin et qui avait une énorme paire

de souliers qu'il avait exhibée pendant que nous mangions notre omelette

au lard, relique intéressant qu'il avait prise il y a quelques jours aux

pieds d'un matelot noyé, me demanda si j'avais vu une galiote de

douanier à quatre rames remonter avec la marée? Quand je lui eus répondu

que non, il me dit:

«Ils doivent alors être descendus, et pourtant ils ont pris par en haut

en quittant d'ici; mais ils auront réfléchi que cela valait mieux, pour

une raison ou pour une autre, et ils seront descendus.

--Une galiote à quatre rames, avez-vous dit? demandai-je.

--Oui, monsieur, et il y avait dedans deux hommes assis qui ne ramaient

pas.

--Sont-ils descendus à terre, et sont-ils venus ici?

--Ils sont venus ici avec une cruche en grès de deux gallons, pour

chercher de la bière. J'aurais bien voulu empoisonner la bière, dit le

garde, ou y mettre quelque drogue.

--Pourquoi?

--Je sais bien pourquoi, dit le garde. Il y en avait un qui parlait

d'une voix sourde, comme s'il avait de la vase dans le gosier.

--Il croit, dit l'hôtelier, homme peu méditatif, à l'oeil pâle et qui

semblait compter sur son garde, il pense qu'ils étaient ce qu'ils

n'étaient pas.

--Je sais ce que je pense, observa le garde.

--Vous pensez que ce sont les douaniers, Jack? dit l'aubergiste.

--Oui, dit le garde.

--Eh bien, vous vous trompez.

--Vraiment!»

Dans la signification infinie de sa réplique et sa confiance sans bornes

dans sa perspicacité, le garde ôta un de ses énormes souliers, regarda

dedans, fit tomber quelques cailloux qui s'y trouvaient sur le pavé de

la cuisine et le remit. Il fit ceci de l'air d'un homme qui voit si

juste qu'il peut tout se permettre.

«Que croyez-vous donc qu'ils fassent de leurs boutons? demanda le maître

de la maison, en hésitant un peu.

--Avec leurs boutons? répondit le garde; les semer par-dessus bord, les

avaler, les semer pour récolter de petites salades. Ce qu'ils font de

leurs boutons!

--Ne vous emportez pas, dit le propriétaire d'un ton mélancolique et

pathétique à la fois.

--Un officier de la douane sait ce qu'il doit faire de ses boutons, dit

le garde, en répétant le mot qui l'offusquait avec le plus grand mépris,

quand on passe entre lui et sa lumière. Quatre rameurs et deux hommes

assis ne montent pas avec une marée pour descendre avec une autre, avec

ou contre le courant, sans qu'il y ait de la douane au fond de tout

cela.»

Là-dessus, il sortit avec un geste de dédain, et l'aubergiste n'ayant

plus personne pour la soutenir, trouva impossible de poursuivre cette

conversation.

Ce dialogue nous donna à tous de l'inquiétude. À moi surtout, il m'en

donna beaucoup. Un vent lugubre sifflait autour de la maison, la marée

battait la berge, et j'avais le pressentiment que nous étions épiés et

menacés. Une galiote à quatre rames, allant et venant d'une manière

assez inusitée pour attirer l'attention, était une détestable

circonstance, et je ne pouvais me débarrasser de l'appréhension qu'elle

me causait. Quand j'eus amené Provis à se coucher, je sortis avec mes

deux compagnons (Startop, à ce moment, connaissait l'état des choses) et

nous tînmes de nouveau conseil. Resterions-nous dans la maison jusqu'à

l'approche du steamer, qui devait passer vers une heure de l'après-midi

environ, ou bien partirions-nous de grand matin? Telles étaient les

questions que nous discutâmes. Nous terminâmes, en décidant qu'il valait

mieux rester où nous étions, et qu'une heure avant le passage du steamer

seulement, nous irions nous placer sur sa route, et descendre doucement

avec la marée. Ayant pris cette résolution, nous rentrâmes dans la

maison et nous nous mîmes au lit.

Je me couchai, en conservant la plus grande partie de mes vêtements, et

je dormis bien pendant quelques heures. Quand je m'éveillai, le vent

s'était élevé, et l'enseigne de la maison (_Le Vaisseau_) se balançait

en grinçant avec un bruit qui m'éveilla en sursaut. Me levant doucement,

car l'objet de mes soins dormait profondément, je regardai par la

fenêtre. Elle avait vue sur la digue où nous avions mis à sec notre

bateau, et quand mes yeux se furent habitués à la lumière de la lune,

perçant les nuages, je vis deux hommes qui le regardaient. Ils passèrent

sous la fenêtre sans regarder autre chose, et ne descendirent pas au

bord de l'eau, qui, je le voyais, était à sec, mais ils prirent par les

marais, dans la direction du _Nord_.

Mon premier mouvement fut d'appeler Herbert, et de lui montrer les deux

hommes qui s'éloignaient; mais réfléchissant, avant d'entrer dans la

chambre, qui était sur le derrière de la maison et attenant à la mienne,

que lui et Startop avaient eu plus de fatigue que moi, je n'en fis rien.

Retournant à ma fenêtre, je pus encore voir les deux hommes se mouvoir

dans les marais, à la pâle clarté de la lune. Cependant je les perdis

bientôt de vue, et, sentant que j'avais très froid, je me couchai pour

penser à cet événement, et je me rendormis.

Nous étions debout de grand matin, et pendant que nous nous promenions

çà et là, avant le déjeuner, je crus qu'il fallait faire part à mes

compagnons de ce que j'avais vu. Ce fut encore Provis qui se montra le

moins inquiet:

«Il est très probable que ces hommes appartiennent à la douane, dit-il

tranquillement, et qu'ils ne songent pas à nous.»

J'essayai de me persuader qu'il en était ainsi, comme en effet cela

pouvait se faire. Cependant je lui proposai de se rendre avec moi à une

pointe éloignée que nous voyions de là, et où le bateau pourrait nous

prendre à bord, vers midi. La précaution ayant paru bonne, Provis et moi

nous partîmes aussitôt après le déjeuner, sans rien dire à l'auberge.

Il fumait sa pipe en marchant et il s'arrêtait parfois pour me toucher

l'épaule. On aurait supposé que c'était moi qui courais des dangers et

non pas lui, et qu'il cherchait à me rassurer. Nous parlions très peu;

en approchant de la pointe indiquée, je le priai de rester dans un

endroit abrité, pendant que je pousserais une reconnaissance plus avant,

car c'était de ce côté que les hommes s'étaient dirigés pendant la nuit;

il y consentit, et je continuai seul. Il n'y avait pas de bateau au-delà

de la pointe, ni sur la rive. Rien non plus n'indiquait que des hommes

se fussent embarqués là; mais la marée était haute, et il pouvait y

avoir des empreintes de pas sous l'eau.

Quand il regarda hors de son abri et qu'il vit que j'agitais mon chapeau

pour lui faire signe de venir, il me rejoignit. Nous attendîmes, tantôt

couchés à terre, enveloppés dans nos manteaux, et tantôt marchant pour

nous réchauffer, jusqu'au moment où nous vîmes arriver notre bateau.

Nous pûmes facilement nous embarquer et nous prîmes le large dans la

voie du steamer. À ce moment, il n'y avait plus que dix minutes pour

atteindre une heure, et nous commencions à chercher si nous pouvions

apercevoir la fumée du bateau à vapeur.

Mais il était une heure et demie avant que nous l'aperçûmes, et bientôt

après nous vîmes derrière lui la fumée d'un autre steamer. Comme ils

arrivaient à toute vapeur, nous apprêtâmes nos deux malles, et profitant

de l'occasion, nous fîmes nos adieux à Herbert et Startop. Nous avions

tous échangé de cordiales poignées de main, et ni les yeux d'Herbert ni

les miens n'étaient tout à fait secs, quand je vis une galiote à quatre

rames venir tout à coup du bord, un peu en aval de nous, et faire force

de rames dans nos eaux.

Nous avions été jusque-là séparés de la fumée du bateau à vapeur par une

assez grande étendue de rivage, à cause de la courbe et du tournant de

la rivière; mais alors on le voyait avancer. Je criai à Herbert et à

Startop de se maintenir en avant, dans le courant, afin qu'il vît que

nous l'attendions, et je suppliai Provis de continuer à ne pas bouger,

et de rester enveloppé dans son manteau. Il répondit gaiement:

«Fiez-vous à moi, mon cher enfant.»

Et il resta immobile comme une statue. Pendant ce temps, la galiote,

très habilement conduite, nous avait coupés et se maintenait à côté de

nous, laissant dériver quand nous dérivions, et donnant un ou deux coups

d'avirons quand nous les donnions. Des deux hommes assis, l'un tenait le

gouvernail et nous regardait avec attention, comme le faisaient aussi

les rameurs; l'autre était enveloppé aussi bien que Provis: il semblait

trembler et donner quelques instructions à celui qui gouvernait, pendant

qu'il nous regardait. Pas un mot n'était prononcé dans l'un ni dans

l'autre bateau.

Startop put voir, après quelques minutes, quel était le steamer qui

venait le premier; il me passa le mot Hambourg, à voix basse, car nous

étions en face l'un de l'autre. Le bateau à vapeur approchait

rapidement, et le bruit de ses roues devenait de plus en plus distinct.

Je sentais que son ombre était absolument sur nous; à ce moment, la

galiote nous héla; je répondis.

«Vous avez là un forçat en rupture de ban, dit celui qui tenait le

gouvernail, c'est l'homme enveloppé dans son manteau. Il s'appelle Abel

Magwitch, autrement dit, Provis. J'arrête cet homme et je lui enjoins de

se rendre, et à vous de nous aider.»

À ce moment, sans donner d'ordre à son équipage, il dirigea la galiote

sur nous. Les rameurs avaient donné un coup vigoureux en avant, rentré

leurs avirons et arrivaient sur nous en travers; ils tenaient notre

plat-bord avant que nous eussions pu nous rendre compte de ce qu'ils

voulaient faire. Cet incident produisit une grande confusion à bord du

steamer, et j'entendis l'équipage nous appeler et le capitaine donner

l'ordre d'arrêter les roues. Je les entendis s'arrêter, mais la galiote

était lancée irrésistiblement sur nous. Au même instant, je vis l'homme

qui était au gouvernail de la galiote mettre la main sur l'épaule de son

prisonnier; je vis les deux bateaux fortement secoués par la force de la

marée, et je vis que toutes les mains à bord du steamer se tendaient en

avant d'une manière tout à fait frénétique. Puis, au même instant, je

vis Provis s'élancer, renverser l'homme qui le tenait, et enlever le

manteau de l'autre homme, assis et tremblant dans la galiote. Et encore

au même instant, je vis que le visage découvert était le visage de

l'autre forçat d'autrefois. Et encore au même instant je vis ce visage

se reculer avec une expression de terreur que je n'oublierai jamais, et

j'entendis un grand cri à bord du steamer, et le bruit d'un corps lourd

tombant à l'eau, et je sentis le bateau s'enfoncer sous mes pieds.

Pendant un instant, il me sembla lutter avec mille roues de moulin et

mille éclats de lumières; l'instant d'après j'étais pris à bord de la

galiote. Herbert y était, Startop y était; mais notre bateau était

parti, et les deux forçats étaient partis.

Au milieu des cris poussés à bord du steamer et des furieux sifflements

de sa vapeur, et de sa dérive et de notre dérive, je ne pouvais d'abord

distinguer le ciel de l'eau, ni le rivage du rivage. Les hommes de la

galiote regardaient en silence et avec avidité sur l'eau, à l'arrière.

Bientôt un sombre objet parut, entraîné vers nous par le courant;

personne ne parlait; le timonier tenant sa main en l'air, et tous

ramaient doucement en sens contraire et dirigeaient le bateau droit

devant l'objet. Quand il se trouva plus près, je vis que c'était

Magwitch; il nageait, mais difficilement. Il fut repris à bord, et

aussitôt on lui mit les fers aux mains et aux pieds.

La galiote resta en place, et l'on se mit à regarder sur l'eau en

silence et avec avidité. Le steamer de Rotterdam approchait, et ne

comprenant pas ce qui s'était passé, arrivait à toute vapeur; mais

lorsque les deux steamers virent que la galiote était décidément

arrêtée, ils s'éloignèrent de nous, et nous nous balançâmes dans leur

sillage agité. On continua à chercher sur l'eau longtemps après que tout

fut devenu calme et que les deux steamers eurent disparu; mais chacun

savait que c'était inutile, et qu'il n'y avait plus aucun espoir à

conserver.

À la fin nous cessâmes nos recherches et nous gagnâmes le rivage à la

hauteur de la taverne que nous avions quittée, et où l'on nous reçut

avec assez de surprise. Là il me fut possible de procurer quelques soins

à Magwitch (ce n'était plus Provis), qui avait reçu de très fortes

contusions sur la poitrine et une profonde blessure à la tête.

Il me dit qu'il croyait avoir passé sous la quille du steamer et s'être

heurté la tête en remontant. Quand aux coups à la poitrine, qui

rendaient sa respiration extrêmement pénible, il croyait les avoir reçus

contre le bord de la galiote. Il ajouta qu'il ne prétendait pas dire ce

qu'il pouvait avoir fait ou ne pas avoir fait à Compeyson, mais qu'au

moment où il avait posé la main sur son manteau pour le reconnaître, ce

coquin s'était reculé, et qu'ils étaient tombés tous les deux dans

l'eau, quand l'homme qui l'avait arrêté, lui Magwitch, en le saisissant

en dehors du bateau pour l'empêcher de se sauver, l'avait fait chavirer.

Il me dit tout bas qu'ils étaient tombés en se serrant furieusement dans

les bras l'un de l'autre, et qu'il y avait eu lutte sous l'eau, et qu'il

était parvenu à se dégager, était remonté sur l'eau, et avait nagé

jusqu'au moment où nous l'avions rattrapé.

Je n'eus jamais la moindre raison de douter de l'exacte vérité de ce

qu'il me disait, l'officier qui dirigeait la galiote m'ayant fait le

même récit de leur chute dans l'eau.

Je demandai à l'officier la permission de changer les vêtements mouillés

du prisonnier contre d'autres habits que je pourrais acheter dans

l'auberge; il me l'accorda aussitôt, observant seulement qu'il devait

saisir tout ce que le prisonnier avait sur lui. Ainsi le portefeuille

que j'avais eu quelque temps dans les mains passa dans celles de

l'officier. Celui-ci me donna plus tard la permission d'accompagner le

prisonnier à Londres, mais il refusa cette même grâce à mes deux amis.

On désigna au garde de l'auberge du _Vaisseau_ l'endroit où l'homme noyé

avait disparu, et il entreprit de rechercher le corps aux places où il

avait le plus de chance de venir au bord. Son intérêt dans cette

recherche me parut s'accroître considérablement quand il apprit que le

noyé avait des bas aux pieds. Il aurait probablement fallu une douzaine

de noyés pour le vêtir complètement, et ce devait être la raison pour

laquelle les différents objets qui composaient son costume étaient à

divers degrés de délabrement.

Nous demeurâmes à la taverne jusqu'à la marée montante, et alors on

porta Magwitch dans la galiote. Herbert et Startop devaient regagner

Londres par terre le plus tôt qu'ils pourraient. Notre séparation fut on

ne peut plus triste, et quand je pris place à côté de Magwitch, je

sentis que c'était là ma place pendant tout le temps qui lui restait à

vivre.

La répugnance que j'avais éprouvée pour lui avait tout à fait disparu;

et dans l'être poursuivi, blessé et enchaîné qui tenait ma main dans la

sienne, je ne voyais plus qu'un homme qui avait voulu être mon

bienfaiteur, et qui avait été affectueux, reconnaissant et généreux

envers moi, avec une grande constance, pendant une longue suite

d'années; je ne voyais plus en lui qu'un homme meilleur pour moi que je

ne l'avais été pour Joe.

Sa respiration devenait plus difficile et plus pénible à mesure que la

nuit avançait, et souvent il ne pouvait réprimer un gémissement.

J'essayais de le soutenir sur le bras dont je pouvais me servir dans une

position facile; mais il était horrible de penser que je ne pouvais être

fâché, au fond du coeur, de ce qu'il fût grièvement blessé, puisqu'il

était incontestable qu'il eût mieux valu qu'il mourût. Qu'il y eût

encore des gens capables et désireux de prouver son identité, je ne

pouvais en douter; qu'il fût traité avec douceur, je ne pouvais

l'espérer. Il avait en effet été présenté sous le plus mauvais jour à

son premier jugement. Depuis, il avait rompu son ban, et il avait été

jugé de nouveau; il était revenu de la déportation sous le coup d'une

sentence de mort, et enfin il avait occasionné la mort de l'homme qui

était la cause de son arrestation.

En revenant vers le soleil couchant, que la veille nous avions laissé

derrière nous, et à mesure que le flot de nos espérances semblait

s'enfuir, je lui dis combien j'étais désolé de penser qu'il était revenu

pour moi.

«Mon cher enfant, répondit-il, je suis très content et j'accepte mon

sort. J'ai vu mon cher enfant, et je sais qu'il peut être gentleman sans

moi.»

Non, c'est ce qui n'était plus possible; j'avais songé à cela pendant

que j'étais assis côte à côte avec lui. Non. En dehors de mes

inclinations personnelles, je comprenais alors l'idée de Wemmick. Je

prévoyais que, condamné, ses biens seraient confisqués par la couronne.

«Voyez-vous, mon cher enfant, dit-il, il vaut mieux qu'on ne sache pas

maintenant qu'un gentleman dépend de moi et m'appartient. Seulement,

venez me voir comme si vous accompagniez par hasard Wemmick.

--Je ne vous quitterai pas, dis-je, si l'on me permet de rester près de

vous, et s'il plaît à Dieu, je vous serai aussi fidèle que vous l'avez

été pour moi.»

Je sentis sa main trembler pendant qu'il tenait la mienne, et il

détourna son visage, en s'étendant au fond du bateau, et j'entendis

l'ancien bruit dans sa gorge, adouci, maintenant, comme tout était

adouci en lui. Il était heureux qu'il eût touché ce sujet, car cela

m'avertit de ce à quoi je n'aurais autrement pensé que trop tard, de

faire en sorte qu'il ne sût jamais comment avaient péri ses espérances

de m'enrichir.

Les grandes espérances · 第 79 / 87 题