CHAPITRE XIX.

Mettant la lettre de miss Havisham dans ma poche, afin qu'elle pût me

servir de lettre de créance pour reparaître à Satis House dans le cas où

sa mauvaise humeur la conduirait à montrer de la surprise en me voyant

revenir si tôt, je repartis le lendemain par la voiture. Je mis pied à

terre à la maison de la Mi-Voie, j'y déjeunai et je fis à pied le reste

de la route; car je tenais à entrer en ville tranquillement par les

chemins peu fréquentés et en sortir de la même manière.

Le jour commençait à baisser quand je passai dans les petites ruelles

tranquilles où l'écho seul répète le bruit de la Grande Rue. Les

enfoncements des ruines, où les vieux moines avaient autrefois leurs

réfectoires et leurs jardins, et dont les fortes murailles se prêtaient

maintenant à servir d'humbles remises et d'écuries, étaient presque

aussi silencieux que les vieux moines dans leurs tombeaux. Au moment où

je pressais le pas pour éviter d'être observé, les cloches de la

cathédrale prirent tout d'un coup pour moi un son plus triste et plus

lointain qu'elles n'avaient jamais eu auparavant; de même, les sons du

vieil orgue arrivaient à mes oreilles comme une musique funèbre, et les

oiseaux, en voltigeant autour de la tour grise, et en se balançant dans

les grands arbres dépouillés du Prieuré, semblaient me crier que la

maison était changée, et qu'Estelle en était partie pour toujours.

Une vieille femme, que je connaissais déjà comme une des servantes qui

habitaient la maison supplémentaire, au delà de la cour de derrière,

m'ouvrit la porte. La chandelle allumée était dans le passage sombre.

Comme autrefois, je la pris et montai seul l'escalier. Miss Havisham

n'était pas dans sa chambre, mais dans l'autre grande chambre, de

l'autre côté du palier. Regardant à l'intérieur, après avoir frappé en

vain, je la vis tout près du foyer, assise sur une chaise tout usée, et

perdue dans la contemplation du feu couvert de cendres.

Faisant comme j'avais fait souvent, j'entrai et me tins debout près de

la vieille cheminée où elle pouvait me voir lorsqu'elle lèverait les

yeux. Il y avait dans toute sa personne un air d'affaissement extrême

qui m'émut jusqu'à la compassion, quoiqu'elle m'eût fait plus de mal que

je ne pouvais dire. Comme j'étais là, la plaignant et pensant qu'avec le

temps, j'étais aussi devenu partie de la ruine de cette maison, ses yeux

se portèrent sur moi. Elle me regarda fixement et dit à voix basse:

«Est-ce possible?

--C'est moi, Pip. M. Jaggers m'a remis votre lettre hier, et je n'ai pas

perdu de temps.

--Merci!... merci!...»

Approchant du feu une des autres chaises dégarnies, et m'asseyant, je

remarquai sur son visage une expression nouvelle, comme si elle avait

peur de moi.

«J'ai besoin, dit-elle, de continuer le sujet dont vous m'avez parlé la

dernière fois que vous êtes venu ici, et de vous montrer que je ne suis

pas de marbre.... Mais peut-être vous ne croirez jamais maintenant qu'il

y ait quelque chose d'humain dans mon coeur?»

Quand j'eus dit quelques paroles pour la rassurer, elle étendit sa main

droite toute tremblante, comme si elle allait me toucher, mais elle la

retira avant que j'eusse compris son mouvement ou su comment

l'accueillir.

«Vous avez dit, en parlant de votre ami, qu'il vous était possible de me

dire comment je pourrais faire quelque chose d'utile et de bon, quelque

chose que vous désirez qui soit fait, n'est-ce pas?

--Quelque chose que j'aimerais beaucoup voir faire, oh! oui! beaucoup!

beaucoup!

--Qu'est-ce que c'est?»

Je commençai à lui expliquer l'histoire secrète de la position

commerciale que j'avais voulu créer à Herbert. Mais je n'étais pas

encore bien avancé quand je jugeai, à son air, qu'elle pensait à moi

d'une manière vague, plutôt qu'à ce que je disais. Cela me parut ainsi;

car lorsque je cessai de parler, il se passa bien des moments avant

qu'elle témoignât qu'elle s'en était aperçue.

«Vous arrêtez-vous, me demanda-t-elle enfin, en ayant l'air d'avoir peur

de moi, parce que vous me haïssez trop pour supporter de me parler?

--Non, non, répondis-je, comment pouvez-vous penser cela, miss Havisham?

Je me suis arrêté parce que j'ai supposé que vous n'écoutiez pas ce que

je disais.

--C'est peut-être vrai, répondit-elle, en portant une main à sa tête.

Recommencez, je vais regarder autre chose, attendez! Dites maintenant.»

Elle posa ses mains sur sa canne, de la manière résolue qu'elle prenait

quelquefois et regarda le feu; son visage exprimait fortement l'effort

qu'elle faisait pour être attentive. Je continuai mon explication, et je

lui dis comment j'avais espéré pouvoir arriver à établir Herbert avec

mes propres ressources, mais comment j'avais été désappointé. Cette

partie du sujet (je le lui rappelai) contenait des matières qui ne

pouvaient faire partie de mes explications; car elles se liaient aux

secrets importants d'une autre.

«Ah! dit-elle en faisant un signe d'assentiment, mais sans me regarder.

Et combien d'argent faut-il pour compléter ce que vous désirez?»

J'étais un peu effrayé de fixer le chiffre, car il sonnait assez

rondement.

«Neuf cents livres, dis-je cependant.

--Si je vous donne l'argent pour votre projet, garderez-vous mon secret

comme vous avez gardé le vôtre?

--Tout aussi fidèlement.

--Et votre esprit sera plus calme?

--Beaucoup plus calme?

--Êtes-vous bien malheureux maintenant?»

Elle me fit encore cette question sans me regarder, mais avec un ton de

sympathie peu ordinaire. Il me fut impossible de répondre à ce moment,

car la voix me manquait. Elle passa son bras gauche sous la tête

recourbée de sa canne, et y appuya doucement son front.

«Je suis loin d'être heureux, miss Havisham; mais j'ai d'autres causes

d'inquiétudes que toutes celles que vous connaissez: ce sont les secrets

dont je vous ai parlé.»

Peu d'instants après, elle leva la tête et regarda de nouveau le feu.

«C'est généreux à vous de me dire que vous avez d'autres causes

d'inquiétudes, mais est-ce vrai?

--Trop vrai.

--Pip, ne puis-je donc vous servir qu'en rendant service à votre ami? En

considérant cela comme fait, n'y a-t-il rien que je puisse faire pour

vous?

--Rien. Je vous remercie pour cette question, et je vous remercie

davantage encore pour la manière dont vous me la faites, mais il n'y a

rien que vous puissiez faire pour moi.»

Alors elle se leva de sa chaise et chercha, dans la chambre délabrée, ce

qu'il fallait pour écrire. Ne trouvant rien, elle tira de sa poche

plusieurs tablettes d'ivoire jaune, montées sur or terni, et écrivit

dessus avec un crayon qu'elle prit dans un étui en or terni qui pendait

à son cou.

«Vous êtes toujours dans de bons termes avec M. Jaggers?

--Très bons, j'ai dîné avec lui hier.

--Ceci est une autorisation pour qu'il vous paye cet argent que vous

dépenserez pour votre ami comme vous l'entendrez, sans en être

responsable. Je ne garde pas d'argent ici; mais si vous préférez que

Jaggers ne sache rien de l'affaire, je vous l'enverrai.

--Je vous remercie, miss Havisham, je n'ai pas la moindre objection à

recevoir cet argent des mains de M. Jaggers.»

Elle me lut ce qu'elle avait écrit. C'était clair et précis, et

évidemment rédigé de manière à empêcher tout soupçon que je voulais

tirer profit de l'argent que je recevais. Je pris les tablettes de sa

main. Elle tremblait encore, et elle trembla encore davantage

lorsqu'elle ôta la chaîne à laquelle le crayon était attaché et la mit

dans la mienne, le tout sans me regarder.

«Mon nom est sur la première feuille. Si vous pouvez jamais écrire sous

mon nom: «Je lui pardonne,» bien que depuis longtemps mon coeur brisé ne

soit plus que poussière, je vous en prie, faites-le.

--Ô miss Havisham! dis-je, je le puis maintenant. Il y a eu de fatales

méprises, et ma vie a été une vie ingrate et aveugle, et j'ai trop

besoin de pardon et de conseils pour agir durement avec vous.»

Elle leva pour la première fois la tête sur moi depuis qu'elle l'avait

détournée, et, à mon grand étonnement, je puis même ajouter à ma terreur

extrême, elle tomba à genoux à mes pieds, les mains jointes levées vers

moi, comme elle avait dû les lever vers le ciel à côté de sa mère,

lorsque son pauvre coeur était encore tout jeune et tout naïf.

En la voyant avec ses cheveux blancs et sa figure flétrie, agenouillée à

mes pieds, je ressentis une secousse dans tout le corps. Je la suppliai

de se lever et je la pris dans mes bras pour l'aider, mais elle ne fit

que presser celle de mes mains qu'elle put saisir le plus facilement;

elle y appuya sa tête et pleura. Jamais jusqu'à ce moment je ne l'avais

vue verser une larme, et dans l'espoir que quelque consolation lui

ferait du bien, je me penchai sur elle sans parler. Elle n'était plus

agenouillée alors, mais tout affaissée sur le plancher.

«Oh! criait-elle désespérée, qu'ai-je fait?... qu'ai-je fait?...

--Si vous voulez parler, miss Havisham, du mal que vous m'avez fait,

laissez-moi vous répondre: très peu.... Je l'aurais aimée dans n'importe

quelle circonstance.... Est-elle mariée?...

--Oui.»

C'était une question inutile, car une désolation nouvelle dans cette

maison me l'avait appris.

«Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!...»

Elle se tordait les mains, elle arrachait ses cheveux blancs et elle

répétait ce cri sans cesse et toujours:

«Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!...»

Je ne savais que lui répondre ni comment la consoler. Qu'elle eût fait

une chose horrible en prenant une enfant impressionnable pour la former

dans le moule où son furieux ressentiment, son amour dédaigné et son

orgueil blessé trouvaient une vengeance, je le savais parfaitement;

qu'en repoussant la lumière du soleil, elle avait repoussé infiniment

plus; que, dans la retraite où elle s'était confinée, elle s'était

privée de mille influences naturelles et salutaires; que son esprit,

entretenu dans la solitude, fût devenu affecté comme le sont et doivent

l'être et le seront tous les esprits qui renversent l'ordre indiqué par

leur Créateur: je le savais également bien. Et cependant pouvais-je la

regarder sans compassion, en voyant son châtiment et le malheur dans

lequel elle se trouvait, et sa profonde incapacité de vivre sur cette

terre où elle était placée, dans la vanité de la douleur qui était

devenue chez elle une monomanie, comme la vanité de la pénitence, la

vanité du remords, la vanité de l'indignité et tant d'autres

monstrueuses vanités qui ont été des malédictions en ce monde?

«Jusqu'au moment où vous lui avez parlé l'autre jour, et où j'ai vu en

vous, dans une glace qui me montrait ce que j'avais autrefois souffert

moi-même, je ne sais pas ce que j'ai fait.... Qu'ai-je fait!... Qu'ai-je

fait!...»

Et elle répéta ces mots vingt fois, cinquante fois de suite.

«Miss Havisham, dis-je, quand son cri s'éteignit, vous pouvez m'éloigner

de votre esprit et de votre conscience; mais pour Estelle c'est tout

différent, et si vous pouvez diminuer un peu le mal que vous lui avez

fait, en changeant une partie de sa véritable nature, il vaut mieux le

faire que de vous lamenter sur le passé pendant cent ans.

--Oui! oui! je le sais; mais Pip... mon cher Pip!...--Il y avait un élan

de compassion toute féminine dans sa nouvelle affection pour moi--Mon

cher Pip, croyez bien que lorsqu'elle est venue à moi, je voulais la

sauver d'un malheur semblable au mien. D'abord, je ne voulais rien de

plus.

--Bien! bien! dis-je, je l'espère.

--Mais lorsqu'elle a grandi en promettant d'être belle, j'ai peu à peu

fait pire, et avec mes louanges, avec mes bijoux, avec mes leçons et

avec ce fantôme de moi-même, toujours devant elle pour l'avertir de bien

profiter de mes leçons, je lui dérobai son coeur et mis de la glace à sa

place.

--Mieux eût valu, ne pus-je m'empêcher de dire, lui laisser son coeur

naturel, quand il aurait dû être meurtri et brisé.»

Sur ce, miss Havisham me regarda d'un air distrait pendant un moment,

puis elle reprit encore:

«Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!... Si vous saviez mon histoire,

dit-elle, vous auriez un peu pitié de moi et vous me comprendriez mieux.

Miss Havisham, répondis-je aussi délicatement que je pus le faire, je

crois pouvoir dire que je pense connaître votre histoire, et je l'ai

connue depuis la première fois que j'ai quitté ce pays. Elle m'a inspiré

une grande compassion, et je crois la comprendre, ainsi que ses

influences. Ce qui s'est passé entre nous m'autorise-t-il à vous

adresser une question relative à Estelle, non sur ce qu'elle est, mais

sur ce qu'elle était, quand elle vint ici pour la première fois?

Miss Havisham était assise à terre, les bras sur la chaise en lambeaux,

et la tête appuyée sur ses bras; elle me regarda en plein quand je dis

ceci, puis elle répondit:

«Continuez.

--De qui Estelle était-elle fille?»

Elle secoua la tête.

«Vous ne savez pas?»

Elle secoua de nouveau la tête.

«Mais M. Jaggers l'a-t-il amenée ou envoyée ici?

Il l'a amenée ici.

Les grandes espérances · 第 70 / 87 题