CHAPITRE XVIII.

La seconde des deux rencontres dont j'ai parlé dans le chapitre

précédent arriva une semaine environ après celle-ci. J'avais encore

laissé mon bateau au wharf, en aval du pont. L'après-midi n'était pas

encore avancée; je n'avais pas décidé où je dînerais; j'avais flâné dans

Cheapside et j'y flânais encore, le plus inoccupé de tous ceux qui

allaient et venaient autour de moi, quand la large main de quelqu'un qui

venait derrière moi tomba sur mon épaule. C'était la main de M. Jaggers,

et il la passa sous mon bras.

«Puisque nous allons du même côté, Pip, nous pouvons causer ensemble. Où

allez-vous?

--Au Temple, je crois, dis-je.

--Vous ne le savez pas exactement? dit M. Jaggers.

--Mais, repris-je, heureux pour une fois de pouvoir le forcer à

m'interroger, je ne crois pas, car je suis encore indécis.

--Vous allez dîner, dit M. Jaggers, vous ne craignez pas d'admettre

cela, je suppose?

--Non, répondis-je, je ne crains pas d'admettre cela.

--Et vous n'êtes pas invité?

--Je ne crains pas d'admettre non plus que je ne suis pas invité.

--Alors, dit M. Jaggers, venez dîner avec moi.»

J'allais m'excuser quand il ajouta:

«Wemmick y sera.»

Je changeai donc mon refus en acceptation, les quelques mots que j'avais

prononcés pouvant servir de commencement à l'une comme à l'autre phrase.

Nous longeâmes Cheapside et nous gagnâmes la Petite Bretagne pendant que

les lumières commençaient à jaillir brillamment des devantures des

boutiques, et que les allumeurs de réverbères, trouvant à peine assez de

place pour poser leurs échelles dans la foule qui montait et descendait

continuellement, ouvraient plus d'yeux rouges dans le brouillard qui

s'élevait que ma tour, servant de veilleuse, n'avait ouvert d'yeux

blancs sur la muraille fantastique des Hummums.

À l'étude de la Petite Bretagne, il y eut le courrier ordinaire, le

lavage des mains, le mouchage des chandelles, et la fermeture de la

caisse qui terminait les occupations de la journée. Pendant que je me

tenais devant le feu de M. Jaggers, sa flamme, en s'élevant et en

s'abaissant, donnait aux deux bustes de la tablette la même apparence

que s'ils avaient joué avec moi un jeu diabolique et à qui baisserait

les yeux le premier. Quand à la paire de grasses et communes chandelles

du bureau, elles éclairaient tristement M. Jaggers, qui écrivait dans

son coin, et elles étaient décorées de sales feuilles de papier, qui les

entouraient comme un linceul en souvenir d'une quantité de clients

pendus.

Nous nous rendîmes tous trois ensemble à Gerrard Street dans une voiture

de place. Dès que nous y arrivâmes, on servit le dîner. Bien que je

n'eusse pas dû songer à faire dans cette maison la moindre allusion aux

sentiments que Wemmick professait chez lui, cependant je n'aurais eu

aucune objection à rencontrer de temps en temps un coup d'oeil amical de

sa part mais il n'en devait pas être ainsi. Toutes les fois qu'il levait

les yeux de dessus la table, c'était pour les porter sur M. Jaggers, et

il était sec et froid avec moi comme s'il y eût eu deux Wemmick, et que

celui qui était devant moi eût été le mauvais.

«Avez-vous envoyé la lettre de miss Havisham à M. Pip, Wemmick? demanda

M. Jaggers quand nous eûmes commencé à dîner.

--Non, monsieur, répondit Wemmick; elle allait partir par la poste quand

vous êtes entré avec M. Pip dans l'étude, la voici.»

Il la tendit à son patron au lieu de me la donner.

«C'est une lettre de deux lignes, Pip, dit M. Jaggers en me la passant,

que m'a envoyée miss Havisham parce qu'elle n'était pas sûre de votre

adresse. Elle me dit qu'elle désire vous voir pour une petite affaire

dont vous lui aviez parlé. Irez-vous?...

--Oui, dis-je en jetant les yeux sur la lettre qui était conçue

exactement en ces termes.

--Quand croyez-vous pouvoir y aller?

--J'ai une affaire urgente à terminer, dis-je en regardant Wemmick qui

mangeait du poisson, cela m'empêche de pouvoir préciser l'époque, mais

peut-être irai-je de suite.

--Si M. Pip a l'intention d'y aller tout de suite, dit Wemmick à M.

Jaggers, il n'est pas nécessaire qu'il fasse une réponse, n'est-ce pas?»

Recevant ceci comme un avertissement qu'il valait mieux ne pas mettre de

retard, je décidai que j'irais le lendemain, et je le dis. Wemmick but

un verre de vin et regarda M. Jaggers d'un air à la fois boudeur et

satisfait, mais il ne me regarda pas.

«Ainsi, Pip, dit M. Jaggers, notre ami Drummle a joué ses cartes et il a

gagné la partie.»

Tout ce que je pus faire ce fut d'ébaucher un signe d'assentiment.

«Ah! c'est un garçon qui promet, dans son genre; mais il pourrait bien

ne pas pouvoir suivre ses inclinations. Le plus fort finira par

l'emporter; mais le plus fort est encore à trouver. S'il allait l'être,

et s'il la battait....

--Assurément, interrompis-je la tête et le coeur en feu, vous ne pensez

pas qu'il soit assez scélérat pour agir ainsi, monsieur Jaggers?

--Je n'ai pas dit cela, Pip, je fais une supposition. S'il arrivait à la

battre, il se peut qu'il ait la force pour lui; si c'était une question

d'intelligence, il ne le ferait certainement pas. Il serait bien

difficile de donner une opinion sur ce qu'un individu de cette espèce

peut devenir dans telle circonstance, parce qu'il y a autant de chance

pour l'un comme pour l'autre de ces deux résultats.

--Expliquez-moi donc cela.

--Un garçon comme notre ami Drummle, répondit M. Jaggers, ou bat ou

rampe. Il peut ramper et se plaindre, ou ramper et ne pas se plaindre,

mais il bat ou il rampe. Demandez à Wemmick ce qu'il en pense.

--Il bat ou il rampe, dit Wemmick sans s'adresser à moi le moins du

monde.

--Ainsi, voici pour Mrs Bentley Drummle, dit M. Jaggers en prenant une

carafe de vin de choix sur son buffet, et remplissant nos verres et le

sien, et puisse la question de suprématie se terminer à la satisfaction

de madame! ce ne sera jamais à la satisfaction de madame et de monsieur.

Voyons donc, Molly, Molly, Molly, comme vous êtes lente aujourd'hui!»

Molly était à côté de lui quand il lui adressa la parole, et elle

mettait un plat sur la table. Quand elle retira ses mains, elle recula

d'un pas ou deux, murmura d'un ton agité quelques mots d'excuse, et un

certain mouvement de ses doigts, pendant qu'elle parlait, attira mon

attention.

«Qu'y a-t-il? demanda M. Jaggers.

--Rien, seulement le sujet de votre conversation m'était quelque peu

pénible.»

Les doigts de Molly s'agitaient comme lorsque l'on tricote; elle

regardait son maître, ne sachant pas si elle pouvait se retirer, ou s'il

avait quelque chose de plus à lui dire, et s'il n'allait pas la rappeler

si elle partait. Son regard était très perçant; bien certainement

j'avais vu de tels yeux et de telles mains tout récemment, en une

occasion mémorable!

Il la renvoya, et elle sortit vivement de la chambre; mais elle resta

devant moi aussi distinctement que si elle eût été encore là. Je

regardais ces yeux, je regardais ces mains, je regardais ces cheveux

flottants, et je les comparais à d'autres yeux, à d'autres mains, à

d'autres cheveux que je connaissais, et je pensais à ce que tout cela

pourrait être après vingt années d'une vie orageuse avec un mari brutal.

Je regardai encore les yeux et les mains de la gouvernante, et je pensai

à l'inexplicable sentiment qui s'était emparé de moi la dernière fois

que je m'étais promené avec quelqu'un dans le jardin abandonné et à

travers la brasserie en ruines, je pensais comment le même sentiment

m'était revenu quand j'avais vu un visage me regarder et une main me

faire des signes par la portière de la voiture; et comment il était

revenu encore une fois, et m'avait traversé comme l'éclair quand j'avais

passé dans une voiture, n'étant pas seul, à travers l'éclat soudain

d'une lumière dans une rue obscure, je pensais comment un anneau

d'affinité qui manquait m'avait empêché de reconnaître cette identité au

théâtre, et comment cet anneau qui manquait auparavant, avait été rivé

par moi maintenant que je passais par hasard du nom d'Estelle aux doigts

qui remuaient comme s'ils tricotaient et aux yeux attentifs, et je fus

parfaitement convaincu que cette femme était la mère d'Estelle.

M. Jaggers m'avait vu avec Estelle, et il n'était pas probable que des

sentiments que je ne m'étais pas donné la peine de cacher lui eussent

échappé. Il fit un signe d'assentiment quand je dis que ce sujet m'était

pénible, me frappa sur l'épaule, fit circuler le vin encore une fois, et

continua son dîner.

Seulement deux fois encore la gouvernante reparut, et alors son séjour

dans la salle fut très court, et M. Jaggers se montra avec elle. Mais

ses mains étaient les mains d'Estelle, et ses yeux étaient les yeux

d'Estelle, et, quand elle aurait reparu cent fois je n'aurais été ni

plus ni moins certain que ma conviction était la vérité.

Ce fut une soirée bien triste, car Wemmick buvait son vin quand la

carafe passait devant lui comme s'il eût rempli un devoir, juste comme

il aurait pu prendre son salaire, le premier du mois, et, les yeux sur

son chef, il se tenait perpétuellement prêt à subir un

contre-interrogatoire. Quand à la quantité de vin, sa bouche était aussi

indifférente et prête que toute autre boite aux lettres à recevoir sa

quantité de lettres. À mon point de vue, il fut tout le temps le mauvais

Wemmick, et du Wemmick de Walworth, il n'avait que l'enveloppe.

Wemmick et moi nous prîmes congé de bonne heure et nous partîmes

ensemble. Même en cherchant à tâtons nos chapeaux parmi la provision de

bottes de M. Jaggers, je sentis que le vrai Wemmick était en train de

revenir; et nous n'eûmes pas parcouru douze mètres de Gerrard Street,

dans la direction de Walworth, que je me trouvai marchant bras dessus

bras dessous avec le bon Wemmick, et que le mauvais s'était évaporé dans

l'air du soir.

«Eh bien! dit Wemmick, c'est fini. C'est un homme surprenant qui n'a pas

son pareil au monde; mais il faut se serrer quand on dîne avec lui, et

je dîne bien mieux quand je ne suis pas serré.»

Je sentais que c'était bien là le cas, et je le lui dis.

«Je ne le dirais pas à d'autre qu'à vous, répondit-il, mais je sais que

ce qui se dit entre vous et moi ne va pas plus loin.

--Avez-vous jamais vu la fille adoptive de miss Havisham, Mrs Bentley

Drummle? lui demandai-je.

--Non,» me répondit-il.

Pour éviter de paraître trop brusque, je lui parlai de son père et de

miss Skiffins. Il prit un air fin quand je prononçai le nom de miss

Skiffins, et s'arrêta dans la rue pour se moucher, avec un mouvement de

tête et un geste qui n'étaient pas tout à fait exempts d'une secrète

fatuité.

«Wemmick, dis-je, vous souvenez-vous de m'avoir dit, avant que j'allasse

pour la première fois au domicile privé de M. Jaggers, de faire

attention à sa gouvernante?

--Vous l'ai-je dit, répliqua-t-il; ma foi, je crois que oui; le diable

m'emporte ajouta-t-il tout à coup, je crois que je l'ai dit! Il me

semble que je ne suis pas encore tout à fait desserré.

--Vous l'avez appelée une bête féroce apprivoisée, dis-je.

--Et vous, comment l'appelez-vous? dit-il.

--La même chose. Comment M. Jaggers l'a-t-il apprivoisée, Wemmick?

--C'est son secret; il y a de longues années qu'elle est avec lui.

--Je voudrais que vous me disiez son histoire: j'ai un intérêt tout

particulier à la connaître. Vous savez que ce qui se dit entre nous ne

va pas plus loin.

--Eh bien! répliqua Wemmick, je ne sais pas son histoire, c'est-à-dire

que je n'en sais pas tous les détails; mais ce que j'en sais, je vais

vous le dire. Nous sommes toujours dans nos capacités privées et

personnelles.

--Bien entendu.

--Il y a une vingtaine d'années, cette femme fut jugée à Old Bailey pour

meurtre et fut acquittée. C'était une très belle jeune femme, et je

crois qu'elle avait un peu de sang bohémien dans les veines. N'importe

comment, il était assez chaud quand elle était excitée.

--Mais elle fut acquittée.

--M. Jaggers était pour elle, continua Wemmick avec un regard plein de

signification, et il plaida sa cause d'une manière tout à fait

surprenante. C'était une cause désespérée. Il n'était alors

comparativement qu'un commençant, et sa plaidoirie fit l'admiration de

tout le monde; de fait, on peut presque dire que c'est cette affaire qui

l'a posé. Il la plaida lui-même au bureau de police, jour par jour,

pendant longtemps, luttant même contre le renvoi devant le tribunal, et

le jour du jugement, où il ne pouvait plaider lui-même, il se tint près

de l'avocat, et, chacun le sait, c'est lui qui mit tout le sel et le

poivre. La personne assassinée était une femme, une femme qui avait une

dizaine d'années de plus que la gouvernante, et qui était bien plus

grande et bien plus forte. C'était un cas de jalousie. Toutes deux

avaient mené une vie déréglée, et cette femme avait été mariée très

jeune sous le manche à balai (comme nous disons) à un coureur, et

c'était une vraie furie en matière de jalousie. La femme assassinée,

mieux assortie à l'homme, certainement par rapport à l'âge, fut trouvée

morte dans une grange, près de Hounslow Heath. Il y avait eu une lutte

violente, un combat peut-être. Elle était contusionnée, égratignée et

déchirée; elle avait été prise à la gorge, et enfin étouffée. Or, il n'y

avait aucune preuve pour faire soupçonner une autre personne que cette

femme, et c'est principalement sur l'impossibilité pour elle d'avoir

commis le meurtre, que M. Jaggers la défendait. Vous pouvez être

certain, dit Wemmick en me touchant le bras, qu'il ne fit alors aucune

allusion à la force de ses poignets, bien qu'il en fasse quelquefois

maintenant.»

J'avais raconté à Wemmick qu'il lui avait fait nous montrer ses poignets

le jour du dîner.

«Eh bien, monsieur, continua Wemmick, il arriva... il arriva...

devinez-vous? Que cette femme fut habillée avec tant d'artifice, depuis

le jour de son arrestation, qu'elle parut bien plus faible qu'elle ne

l'était réellement; ses manches surtout avaient été si habilement

arrangées, que ses bras avaient une apparence tout à fait délicate. Elle

avait seulement une ou deux contusions sur sa personne, et ne paraissait

pas avoir été frappée à coups de pied, mais le dessus de ses mains était

égratigné, et l'on se demandait si cela avait été fait avec les ongles.

Alors M. Jaggers démontra qu'elle avait passé au milieu d'une très

grande quantité d'épines, qui n'étaient pas aussi hautes que sa tête,

mais qu'elle ne pouvait les avoir traversées sans qu'elles eussent

déchiré ses mains, et l'on trouva des parcelles de ces épines dans sa

peau, et l'on s'en servit comme de preuves, aussi bien que du fait que

les épines en question, après examen, avaient été trouvées brisées pour

avoir été traversées, et qu'elles avaient conservé, çà et là quelques

lambeaux de vêtements et des petites tâches de sang; mais le point le

plus hardi qu'il présenta fut celui-ci. On avait essayé d'établir comme

preuve de sa jalousie, qu'elle était fortement soupçonnée d'avoir, vers

cette même époque, et pour se venger de son amant, fait périr l'enfant

qu'elle avait eu de lui, enfant âgé de trois ans. Voici de quelle

manière M. Jaggers s'en tira: «Nous disons que ce ne sont pas là des

marques d'ongles, mais des marques d'épines, et nous vous montrons les

épines. Vous dites que ce sont des marques d'ongles, et vous avancez

l'hypothèse qu'elle a fait périr son enfant. Vous devez accepter toutes

les conséquences de cette hypothèse. D'après ce que nous en savons, elle

peut avoir fait périr son enfant, et l'enfant, en saisissant ses mains,

peut les avoir égratignées. Eh bien! alors, pourquoi ne la jugez-vous

pas pour le meurtre de son enfant? Quant aux égratignures, si vous y

tenez, nous disons que, d'après ce que nous savons, vous pouvez vous en

rendre compte, prenant pour sûreté de votre argument que vous ne l'avez

pas inventé.» Pour conclure, monsieur dit Wemmick, M. Jaggers était à

lui seul beaucoup plus fort que tous les jurés ensemble, et ils se

laissèrent convaincre.

--A-t-elle toujours été à son service depuis?

--Oui, mais non seulement cela, dit Wemmick, elle est entrée à son

service immédiatement après son acquittement, aussi calme et aussi

docile qu'elle l'est maintenant. On lui a appris depuis une chose ou une

autre pour faire son service, mais elle fut apprivoisée dès le

commencement.

--Vous souvenez-vous du sexe de l'enfant?

--On a dit que c'était une fille.

--Vous n'avez plus rien à me dire ce soir?

--Rien; j'ai reçu votre lettre, et je l'ai détruite. Rien.»

Nous échangeâmes un bonsoir affectueux, et je rentrai chez moi avec un

nouvel aliment pour mes pensées, mais sans soulagement des anciennes.

Les grandes espérances · 第 69 / 87 题