Elle répondit à voix basse et avec beaucoup de précaution:
«Il y avait longtemps que j'étais renfermée dans ces chambres (je ne
sais pas combien il y avait de temps), quand je lui dis que je désirais
avoir une jeune fille que je pusse élever, aimer et sauver de mon
malheureux sort. Je l'avais vu pour la première fois lorsque je l'avais
fait demander pour rendre cette maison solitaire, ayant lu son nom dans
les journaux avant que le monde et moi ne nous fussions séparés. Il me
dit qu'il chercherait dans ses connaissances une petite orpheline. Un
soir, il l'amena ici endormie, et je l'appelai Estelle.
--Puis-je vous demander quel âge elle avait alors?
--Deux ou trois ans; elle-même ne sait rien, si ce n'est qu'elle était
orpheline, et que je l'adoptai.»
J'étais si convaincu que la femme que j'avais vue était sa mère, que je
ne demandai aucune preuve pour bien établir le fait dans mon esprit.
Mais, pour tout le monde, je le pensais du moins, la parenté était
claire et évidente.
Que pouvais-je espérer faire de plus en prolongeant cette entrevue:
j'avais réussi en ce qui concernait Herbert; miss Havisham m'avait dit
tout ce qu'elle savait d'Estelle; j'avais fait et dit tout ce que je
pouvais pour calmer son esprit: peu importe ce que nous ajoutâmes en
nous séparant; nous nous séparâmes.
Le jour touchait à sa fin quand je descendis l'escalier et me retrouvai
à l'air naturel. Je dis à la femme qui m'avait ouvert la porte lorsque
j'étais entré, que je ne voulais pas la déranger en ce moment, mais que
j'allais faire un tour dans la maison avant de partir, car j'avais le
pressentiment que je n'y reviendrais jamais, et je sentis que le jour
qui s'éteignait convenait à ma dernière visite.
À travers l'amas de fûts sur lesquels j'avais couru, il y avait si
longtemps, et sur lesquels la pluie de plusieurs années était tombée
depuis, les pourrissant en beaucoup d'endroits et laissant des marais et
des étangs en miniature sur ceux qui se trouvaient encore debout, je
gagnai le jardin dévasté. J'en fis le tour, je passai par le coin où
Herbert et moi nous nous étions battus; par les allées où Estelle et moi
nous avions marché. Tout était bien froid... bien solitaire... bien
triste!...
Prenant pour revenir par la brasserie, je levai le loquet rouillé d'une
petite porte donnant sur le jardin, et je le traversai. J'allais sortir
par la porte opposée, difficile à ouvrir maintenant, car le bois humide
avait joué et gonflé; les gonds ne tenaient plus, et le seuil était
encombré par une énorme crue de champignons. Quand je tournai la tête
pour regarder derrière moi, un souvenir d'enfance revint avec une force
remarquable, au moment même de ce léger mouvement, et je m'imaginai voir
miss Havisham pendue à la poutre. Si forte fut cette impression, que je
restai sous la poutre, tremblant des pieds à la tête, avant de voir que
c'était une hallucination, quoique certainement je me trouvasse là
depuis un instant.
La tristesse du lieu et de l'heure et la grande terreur causée par cette
illusion, bien que momentanée, me causèrent une crainte indescriptible
quand je passai entre les deux portes en bois où autrefois je m'étais
arraché les cheveux, après qu'Estelle eut déchiré mon coeur. Passant
alors dans la première cour, j'hésitai si j'appellerais la femme pour me
faire sortir par la porte fermée dont elle avait la clef, ou si je
monterais d'abord pour m'assurer si miss Havisham était aussi tranquille
que lorsque je l'avais quittée. Je pris cette dernière résolution, et je
montai.
Je regardai dans la chambre où je l'avais laissée, et je la vis assise
dans le fauteuil déchiré, sur le foyer, tout près du feu, et me tournant
le dos. Au moment où je retirais ma tête pour m'éloigner tranquillement,
je vis une grande flamme s'élever. Au même instant, je la vis accourir
vers moi en criant, enveloppée d'un tourbillon de flammes qui s'élevait
au-dessus de sa tête au moins d'autant de pieds qu'elle était haute.
J'avais un manteau à double collet, et sur mon bras un autre paletot
épais. Je les saisis, je l'en entourai, je la jetai à terre et eux
par-dessus; puis je tirai la grande nappe qui était sur la table dans le
même but, et avec elle tout le tas de moisissures du milieu, et toutes
les vilaines choses qui s'y abritaient. Nous étions tous deux à terre,
luttant comme des ennemis acharnés, et plus je la couvrais, plus elle
criait et essayait de se débarrasser de moi. Comment le feu avait-il
pris chez miss Havisham? Je le sais par ce qui en résulta, mais non par
ce que j'en sentis, ou pensai, ou sus, ou fis.... Je ne sus rien
jusqu'au moment où j'appris que nous étions sur le plancher, près de la
grande table, et que je vis voler dans l'air enfumé des flammèches et
des morceaux encore allumés, qui un moment auparavant, avaient été sa
robe de noce fanée.
Alors je regardai autour de moi, et je vis les perce-oreilles et les
araignées courant en désordre sur le plancher, et les domestiques qui
arrivaient hors d'haleine en poussant des cris à la porte. Je tenais
miss Havisham de toutes mes forces, malgré elle, comme un prisonnier qui
pouvait s'échapper, et je ne suis pas certain si je savais qui elle
était, pourquoi nous luttions, qu'elle avait été en flammes et que les
flammes étaient éteintes, jusqu'au moment où je vis que les flammèches
qui avaient été sur ses vêtements n'étaient plus allumées mais tombaient
en pluie noire autour de nous.
Elle était insensible, et je craignais de la remuer ou même de la
toucher. On envoya chercher des secours et je la tins jusqu'à ce qu'il
arrivât, comme si je m'imaginais follement (je crois que je le fis) que
si je la laissais aller le feu allait reparaître et la consumer. Quand
je me levai, à l'arrivée du médecin et de son aide, je fus surpris de
voir que j'avais les deux mains brûlées, car je n'avais senti aucune
douleur.
L'examen montra qu'elle avait reçu des blessures sérieuses, mais qui,
par elles-mêmes, étaient loin d'ôter tout espoir. Le danger résidait
surtout dans la violence de la secousse morale. D'après l'ordre du
médecin, on établit miss Havisham sur la grande table qui justement
convenait parfaitement pour le pansement de ses blessures. Quand je la
revis, une heure après, elle était réellement couchée où je l'avais vue
frapper avec sa canne, et où je lui avais entendu dire qu'elle serait
couchée un jour.
Bien que tous les vestiges de ses vêtements de fête fussent brûlés, à ce
qu'on me dit, elle avait encore quelque chose de son vieil air de
fiancée, car on l'avait couverte jusqu'à la gorge avec de la ouate
blanche, et couchée sous un drap blanc qui recouvrait le tout, et elle
conservait encore l'air du fantôme de quelque chose qui a été et qui
n'est plus.
J'appris, en questionnant les domestiques, qu'Estelle était à Paris, et
je fis promettre au médecin qu'il lui écrirait par le prochain courrier.
Quand à la famille de miss Havisham, je pris sur moi, ne voulant
communiquer qu'avec M. Mathieu Pocket, de laisser celui-ci s'arranger
comme il le jugeait convenable pour informer les autres parents. Je lui
écrivis le lendemain par l'entremise d'Herbert, aussitôt que je rentrai
en ville.
Il y eut du mieux ce soir là quand elle parla à tous de ce qui était
arrivé quoiqu'avec une certaine vivacité fébrile. Vers minuit, miss
Havisham commença à déraisonner, et après cela elle arriva graduellement
à répéter un nombre de fois indéfini, d'une voix basse et solennelle:
«Qu'ai-je fait!» Puis: «Quand elle vint près de moi, je voulais la
sauver d'un malheur semblable au mien;» ensuite: «Prenez ce crayon et
écrivez sous mon nom: Je lui pardonne!» Elle ne changeait jamais l'ordre
de ces phrases, mais quelquefois elle oubliait un mot de l'une d'elles;
elle n'ajoutait jamais un autre mot, mais elle laissait une interruption
et passait au mot suivant.
Comme je n'avais rien à faire là, et que j'avais à Londres une raison
pressante d'inquiétude et de crainte, que ses divagations même ne
pouvaient chasser de mon esprit, je décidai pendant la nuit que je m'en
irais par la voiture du lendemain matin, mais que je marcherais un mille
ou deux, et que je serais recueilli par la voiture, en dehors de la
ville. Donc, vers six heures du matin, je me penchai sur miss Havisham,
touchai son front de mes lèvres, au moment même où elles disaient, sans
prendre garde à mon baiser:
«Prenez le crayon, et écrivez sous mon nom: «Je lui pardonne!»
C'était la première et la dernière fois que je l'embrassai ainsi. Et
jamais plus je ne la revis.