CHAPITRE XVII.

Quelques semaines se passèrent sans apporter aucun changement. Nous

attendions Wemmick, et il ne donnait aucun signe de vie. Si je ne

l'avais pas connu hors de la Petite Bretagne, et si je n'avais jamais

joui du privilège d'être sur un pied d'intimité au château, j'aurais pu

douter de lui, mais le connaissant comme je le connaissais, je n'en

doutai pas un seul instant.

Mes affaires positives prenaient un triste aspect, et plus d'un

créancier me pressait pour de l'argent. Je commençais, moi-même, à

connaître le besoin d'argent (je veux dire d'argent comptant dans ma

poche), et j'atténuai ce besoin en vendant quelques objets de

bijouterie, dont on se passe facilement; mais j'avais décidé que ce

serait une action lâche de continuer à prendre de l'argent de mon

bienfaiteur, dans l'état d'incertitude de pensées et de projets où

j'étais. En conséquence, je lui renvoyai, par Herbert, le portefeuille

intact, pour qu'il le gardât, et je sentis une sorte de

satisfaction--était-elle réelle ou fausse? je le sais à peine--de

n'avoir pas profité de sa générosité, depuis qu'il s'était révélé à moi.

Comme le temps s'écoulait, l'idée qu'Estelle était mariée s'empara de

moi. Craignant de la voir confirmée, bien que ce ne fût rien moins

qu'une conviction, j'évitais de lire les journaux, et je priai Herbert

(auquel j'avais confié cette circonstance, lors de notre dernière

entrevue) de ne jamais m'en parler. Pourquoi gardais-je avec soin ce

misérable et dernier lambeau de la robe de l'Espérance, déchirée et

emportée par le vent? Pourquoi, vous qui lisez ceci, avez-vous commis la

même inconséquence, l'an dernier, le mois dernier, la semaine dernière?

C'était une vie malheureuse que celle que je menais, et son anxiété

dominante dépassait toutes les autres anxiétés comme une haute montagne

s'élève au-dessus d'une chaîne de montagnes, et ne disparaissait jamais

de ma vue. Cependant aucune nouvelle cause de terreur ne s'élevait que

je ne sautasse à bas de mon lit avec la nouvelle crainte qu'il était

découvert, et que j'écoutasse avec anxiété les pas d'Herbert rentrant le

soir de peur qu'il fût plus léger que de coutume et chargé de mauvaises

nouvelles: malgré tout cela ou plutôt à cause de tout cela les choses

allaient leur train. Condamné à l'inaction, à une inquiétude et à un

doute continuels, je ramais çà et là dans mon bateau, et j'attendais...

j'attendais... j'attendais... du mieux que je le pouvais.

Il y avait des marées où, après avoir descendu la rivière, je ne pouvais

remonter son remous furieux à l'endroit des arches et de l'éperon du

vieux pont de Londres. Alors je laissais mon bateau à un wharf près de

la Douane, pour qu'on l'amenât ensuite aux escaliers du Temple. Je le

faisais assez volontiers, car cela servait à me faire connaître, ainsi

que mon bateau, des gens de ce côté de l'eau. Cette circonstance

insignifiante amena deux rencontres dont je vais dire quelques mots.

Une après-midi, vers la fin du mois de février, j'abordai au wharf à la

nuit tombante. J'étais descendu jusqu'à Greenwich avec la marée, et je

remontais avec la marée. La journée avait été superbe, mais le

brouillard s'était élevé après le coucher du soleil, et j'avais eu

beaucoup de peine à me frayer un chemin parmi les navires. En

descendant, comme en remontant, j'avais vu le signal à la fenêtre: tout

allait bien.

Comme la soirée était âpre, et que j'avais très froid, je pensais à me

réconforter, en dînant tout de suite; et comme j'avais des heures de

tristesse et de solitude devant moi avant de rentrer au Temple, je me

promis, après le dîner d'aller au théâtre. Le théâtre où M. Wopsle avait

remporté son incontestable triomphe était de ce côté de l'eau (il

n'existe plus nulle part aujourd'hui), et c'est à ce théâtre que je

résolus d'aller. Je savais que M. Wopsle n'avait pas réussi à faire

revivre le drame, mais qu'il avait au contraire aidé à sa décadence. On

l'avait vu annoncé modestement sur les affiches comme un nègre fidèle à

côté d'une petite fille de noble naissance et d'un singe. Herbert

l'avait vu remplir le rôle d'un Tartare rapace et facétieux, avec une

tête rouge comme une brique et un chapeau impossible tout couvert de

sonnettes.

Je dînai à l'endroit qu'Herbert et moi nous appelions la gargote

géographique, où il y avait une mappemonde sur les rebords des pots à

bière et sur chaque demi-mètre de la nappe, et des cartes tracées avec

le jus sur chaque couteau,--aujourd'hui, c'est à peine s'il y a une

seule gargote dans le domaine du Lord Maire qui ne soit pas

géographique,--et je passai le temps à faire des boulettes de mie de

pain, à regarder les becs de gaz, et à cuire dans la chaude atmosphère

des dîners. Bientôt je me levai pour me rendre au théâtre.

Là je vis un vertueux maître d'équipage au service de Sa Majesté,

excellent homme, bien que j'eusse pu lui désirer un pantalon moins serré

dans certains endroits et plus serré dans d'autres, qui enfonçait tous

les petits chapeaux des hommes sur leurs yeux, quoiqu'il fût très

généreux et brave, et qu'il eût désiré que personne ne payât d'impôts,

et qu'il fût très patriote. Ce maître d'équipage avait un sac d'argent

dans sa poche, qui faisait l'effet d'un pudding dans son linge[14], et

avec cet avoir, il épousait une jeune personne versée dans les

fournitures de literie, au milieu de grandes réjouissances; toute la

population de Portsmouth (au nombre de neuf au dernier recensement) se

tournait vers la plage pour se frotter les mains, échanger des poignées

de mains avec les autres et chanter à tue-tête: «_Remplissez nos verres!

Remplissez nos verres!_» Un certain balayeur de navires, au teint foncé,

qui ne voulait ni boire ni rien faire de ce qu'on lui proposait, et dont

le coeur, disait ouvertement le maître d'équipage, devait être aussi

noir que la figure, proposa à deux autres de ses camarades de mettre

dans l'embarras tous ceux qui étaient là, ce qui fut si bien exécuté (la

famille du balayeur ayant une influence politique considérable), qu'il

fallut une demi-soirée pour arranger les choses, et alors tout fut mené

par l'intermédiaire d'un petit épicier avec un chapeau blanc, des

guêtres noires, un nez rouge, qui entra dans une horloge avec un gril à

la main pour écouter, sortir et frapper par derrière avec son gril ceux

qu'il ne pouvait pas convaincre de ce qu'il avait entendu. Ceci amena M.

Wopsle (dont on n'avait pas encore entendu parler); il entra portant une

étoile et une jarretière, comme grand plénipotentiaire envoyé par

l'amirauté, pour dire que les balayeurs devaient aller en prison sur le

champ, et qu'il apportait le pavillon anglais au maître d'équipage,

comme un faible témoignage des services publics qu'il avait rendus. Le

maître d'équipage, ému pour la première fois, essuya respectueusement

son oeil avec le pavillon; puis, éclatant de joie, et s'adressant à M.

Wopsle:

«Avec la permission de Votre Honneur, dit-il, je sollicite

l'autorisation de lui offrir la main.»

[Note 14: Les _puddings_ sérieux doivent cuire dans un torchon; une

serviette les modifie en mal, dit le _Cuisinier royal britannique_.]

M. Wopsle le lui permit avec une dignité gracieuse et fut immédiatement

conduit dans un coin poussiéreux, pendant que tout le monde dansait une

gigue. C'est de ce coin, et en promenant sur le public un oeil mécontent

qu'il m'aperçut.

La seconde pièce était la dernière nouvelle grande pantomime de Noël,

dans la première scène de laquelle je fus peiné de découvrir M. Wopsle.

Il entra en scène en grands bas de laine rouge, avec un visage

phosphorescent et une masse de franges écarlates en guise de cheveux.

Puis le génie de l'Amour ayant besoin d'un aide, à cause de la brutalité

paternelle d'un fermier ignorant, qui s'opposait au choix de sa fille,

évoqua un enchanteur sentencieux et arrivant des Antipodes, quelque peu

secoué, après un voyage apparemment rude. M. Wopsle parut dans ce

nouveau rôle avec un chapeau pointu et un ouvrage de nécromancie en un

volume sous le bras. Le but du voyage de cet enchanteur étant

principalement d'écouter ce qu'on lui disait, ce qu'on lui chantait, ce

qu'on lui criait, de voir ce qu'on lui dansait et lui montrait, avec des

feux de diverses couleurs, il avait pas mal de temps à lui, et je

remarquai, avec une grande surprise qu'il passait ce temps à regarder de

mon côté, comme s'il se perdait en étonnement.

Il y avait quelque chose de si remarquable dans l'état croissant de

l'oeil de M. Wopsle, et tant de choses semblaient tourbillonner dans son

esprit et y devenir confuses, que je n'y comprenais plus rien. J'y

pensais encore en sortant du théâtre, une heure après, et en le trouvant

qui m'attendait près de la porte.

«Comment vous portez-vous? dis-je en lui donnant une poignée de mains,

pendant que nous descendions dans la rue. Je me suis aperçu que vous me

voyiez.

--Si je vous voyais, monsieur Pip! répondit-il; mais oui, je vous

voyais. Mais qui donc était là aussi?

--Qui?

--C'est étrange, dit M. Wopsle, retombant dans son regard perdu. Et

cependant je jurerais que c'est lui.»

Prenant l'alarme, je suppliai M. Wopsle de s'expliquer.

«Je ne sais pas si je l'aurais remarqué d'abord, si vous n'eussiez pas

été là, dit M. Wopsle, continuant du même ton vague; ce n'est pas

certain, pourtant je le crois.»

Involontairement, je regardai autour de moi, comme j'avais l'habitude de

le faire, en rentrant au logis, car ces paroles mystérieuses me

donnaient le frisson.

«Oh! on ne peut plus le voir, dit M. Wopsle, il est sorti avant moi; je

l'ai vu partir.»

Avec les raisons que j'avais d'être méfiant, j'allai jusqu'à soupçonner

ce pauvre acteur. J'entrevoyais un dessein de m'arracher quelque aveu

par surprise. Je le regardai donc en marchant, mais je ne disais rien.

«Je me figurais follement qu'il devait être avec vous, monsieur Pip,

jusqu'à ce que je m'aperçusse que vous ne saviez pas qu'il était là,

assis derrière vous comme un fantôme.»

Mon premier frisson me reprit, mais j'étais résolu à ne pas parler

encore, car j'étais tout à fait convaincu, d'après les paroles de

Wopsle, qu'il devait avoir été choisi pour m'amener à parler de ce qui

concernait Provis. J'étais, bien entendu, parfaitement assuré que Provis

n'était pas là.

«Je vois que je vous étonne, monsieur Pip, je le vois bien; mais c'est

bien étrange. Vous aurez peine à croire ce que je vais vous dire; je

pourrais à peine le croire moi-même, si vous me le disiez.

--Vraiment! dis-je.

--Non, vraiment, monsieur Pip. Vous vous souvenez d'un certain jour de

Noël, alors que vous n'étiez encore qu'un enfant; je dînais chez

Gargery, et des soldats vinrent frapper à la porte pour faire réparer

une paire de menottes.

--Je m'en souviens très bien.

--Et vous vous souvenez qu'ils poursuivaient deux forçats; que nous y

allâmes avec eux; que Gargery vous portait sur son dos, et que je me mis

à la tête, et que vous vous teniez aussi près de moi que possible?

--Je me souviens très bien de tout cela.»

Mieux qu'il ne le croit, pensai-je, excepté ce dernier détail.

«Et vous vous souvenez que nous les trouvâmes tous les deux dans un

fossé, et qu'ils se battaient, et que l'un avait été rudement frappé et

blessé au visage par l'autre?

--Je les vois encore.

--Et que les soldats allumèrent des torches et mirent les deux forçats

au milieu d'eux, et que nous avons été les voir emmener au-delà des

marais; que la lumière des torches éclairait leurs visages; j'insiste

sur ce détail, que la lumière des torches éclairait leurs visages, parce

que tout était nuit noire autour de nous.

--Oui, dis-je, je me souviens de tout cela.

--Eh bien! monsieur Pip, un de ces deux prisonniers était derrière vous

ce soir; je le voyais par-dessus votre épaule.

--Attention! pensai-je. Lequel des deux supposiez-vous que c'était? lui

demandai-je.

--Celui qui a été maltraité, répondit-il aussitôt; et je jurerais que je

l'ai vu. Plus j'y pense, plus je suis certain que c'est lui.

--C'est très curieux, dis-je en prenant le meilleur air que je pus pour

lui faire croire que cela ne me faisait rien. C'est très curieux, en

vérité!»

Je ne puis exagérer l'inquiétude extraordinaire dans laquelle cette

conversation me jeta, ni la terreur étrange que je ressentais en

songeant que Compeyson avait été derrière moi comme un fantôme. Car s'il

était sorti un moment de ma pensée depuis que Provis était en sûreté,

c'était dans le moment même qu'il avait été le plus près de moi; et

penser que je m'en doutais si peu, que j'étais si peu sur mes gardes

après toutes les précautions que j'avais prises, c'était comme si, après

avoir fermé une enfilade de cent portes pour l'éloigner, je l'eusse

retrouvé à mon bras! Je ne pouvais pas douter non plus qu'il n'eût pas

été là, et que si légère que fût une apparence de danger autour de nous,

le danger était toujours proche et menaçant.

Je demandai à M. Wopsle à quel moment l'homme était entré.

«Je ne puis vous le dire. Je vous ai vu, et par-dessus votre épaule j'ai

vu l'homme. Ce n'est qu'après l'avoir vu pendant quelque temps que j'ai

commencé à le reconnaître; mais je l'ai tout de suite, vaguement,

associé à vous, et j'ai su qu'il avait, d'une manière ou d'une autre,

quelque rapport avec vous, au temps où vous habitiez notre village.

--Comment était-il vêtu?

--Convenablement, mais sans rien de particulier; en noir, à ce que je

pense.

--Son visage était-il défiguré?

--Non, je ne crois pas.»

Je ne le croyais pas non plus, bien que dans mon état de préoccupation

je n'eusse pas fait beaucoup attention aux gens placés derrière moi; je

pensais cependant qu'il était probable qu'un visage défiguré aurait

attiré mon attention.

Quand M. Wopsle m'eut fait part de tout ce qu'il pouvait se rappeler ou

de tout ce que je pouvais lui arracher, et quand je lui eus offert un

léger rafraîchissement, pour le remettre de ses fatigues de la soirée,

nous nous séparâmes. Il était entre minuit et une heure quand j'arrivai

au Temple, et les portes étaient fermées. Il n'y avait personne près de

moi, ni sur ma route, ni quand j'arrivai à la maison.

Herbert était rentré, et nous tînmes un conseil très sérieux auprès du

feu. Mais il n'y avait rien à faire, si ce n'est de communiquer à

Wemmick ce que j'avais découvert ce soir-là, et de lui rappeler que nous

attendions sa décision. Comme je pensais que je pourrais le compromettre

si j'allais trop souvent à son château, je lui fis cette communication

par lettre. Je l'écrivis avant de me mettre au lit, et je sortis pour la

mettre à la poste. Personne encore n'était derrière moi. Herbert et moi

nous convînmes que nous n'avions rien à faire que d'être très prudents,

et nous fûmes réellement très prudents, plus que prudents même si c'est

possible; et pour ma part je n'approchais jamais du Bassin aux Écus,

excepté quand j'y passais en bateau, et alors je ne regardais le Moulin

du Bord de l'Eau que comme j'aurais regardé tout autre chose.

Les grandes espérances · 第 68 / 87 题