CHAPITRE XVI.

Huit heures avaient sonné avant que je fusse arrivé à l'endroit où l'air

commence à se parfumer de l'odeur des copeaux et de la sciure de bois

provenant des chantiers de construction de bateaux, et des fabricants de

mâts, de rames et de poulies qui se trouvent au bord de l'eau. Toute

cette partie des rives du fleuve, en aval du pont, m'était inconnue, et

quand je me trouvai près de la Tamise, je vis que l'endroit que je

cherchais n'était pas où je l'avais supposé, et qu'il n'était rien moins

que facile à trouver. On l'appelait le Moulin du Bord de l'Eau, près du

Bassin aux Écus (Mill Pond Bank, Chinks's Basin), et je n'avais d'autre

indication pour arriver près du Bassin au Écus, que de savoir qu'il se

trouvait dans les environs de la Vieille Corderie de Cuivre Vert (Old

Green Copper Rope Walk).

Il est bien inutile de dire combien je vis de vaisseaux en réparation

dans les bassins d'échouage, combien de vieilles carcasses de navires en

train d'être démolies, quel amas de limon et d'autres lies, laissées par

la marée; quels chantiers de construction et de démolition de bateaux;

quelles ancres rouillées, mordant aveuglément dans la terre, quoique

hors de service depuis des années; quel amas incommensurable de tonneaux

et de madriers accumulés, et dans combien de champs de cordes, qui

n'étaient pas la Vieille Corderie que je cherchais, je faillis maintes

fois me perdre. Après avoir plusieurs fois touché à ma destination, et

m'en être autant de fois éloigné, j'arrivai inopinément, par un détour,

au Moulin du Bord de l'Eau. C'était une sorte de lieu assez frais, tout

bien considéré, où le vent de la rivière avait assez de place pour se

retourner, et où il y avait deux ou trois arches et un tronçon de vieux

moulin en ruines; et puis il y avait la _Vieille Corderie_, dont je

pouvais distinguer l'étroite et longue perspective au clair de lune, le

long d'une série de poteaux en bois plantés en terre, qui ressemblaient

à de vieux râteaux à glaner, et qui, en vieillissant, avaient perdu

presque toutes leurs dents.

Choisissant parmi les quelques habitations étranges qui entourent le

Moulin du Bord de l'Eau, une maison à façade en bois à trois étages de

fenêtres cintrées, pas à travées, ce qui n'est pas du tout la même

chose, j'examinai la plaque de la porte, et j'y lus: Mrs WHIMPLE.

C'était le nom que je cherchais. Je frappai, et une femme âgée, à l'air

aimable et aisé, vint m'ouvrir. Elle fut immédiatement remplacée par

Herbert, qui me conduisit en silence dans le parloir et ferma la porte.

Il me semblait étrange de voir son visage, qui m'était familier, tout à

fait chez lui dans ce quartier et dans cette chambre, qui m'étaient si

peu familiers, et je me surpris le regardant, avec autant d'étonnement

que je regardais le buffet du coin avec ses verres et ses porcelaines de

Chine, les coquillages sur la cheminée et les gravures coloriées sur la

muraille, représentant la mort du capitane Cook, le lancement d'un

vaisseau, et Sa Majesté le roi George III en perruque de cocher en

grande tenue, en culottes de peau et en bottes à revers, sur la terrasse

de Windsor.

«Tout va bien, Haendel, dit Herbert, et il est très content, quoique

très désireux de vous voir. Ma chère Clara est avec son père; et, si

vous voulez attendre jusqu'à ce qu'elle descende, je vous la

présenterai; puis, ensuite, nous monterons là-haut.... C'est son père!»

J'avais entendu un grognement plaintif au-dessus de ma tête, et

probablement mon visage avait exprimé une muette interrogation.

«Je crains que ce ne soit un triste et vieux routier, dit Herbert en

souriant. Mais je ne l'ai jamais vu. Ne sentez-vous pas le rhum? Il ne

le quitte pas.

--Le rhum? dis-je.

--Oui, repartit Herbert, et vous pouvez vous imaginer comment il calme

sa goutte. Il persiste aussi à garder toutes les provisions là-haut dans

sa chambre et à les distribuer. Il les entasse sur des planches

au-dessus de sa tête, et il pèse tout; sa chambre doit avoir l'air de la

boutique d'un épicier.»

Pendant qu'il parlait ainsi, le grognement de tout à l'heure était

devenu un rugissement prolongé, puis il s'éteignit.

«Quelle autre conséquence pouvait-il en résulter, dit Herbert en manière

d'explication, s'il a voulu couper le fromage? Un homme qui a la goutte

dans la main droite, et partout ailleurs, peut-il s'attendre à trancher

un double Gloucester sans se faire mal?»

Il paraissait s'être fait très mal, car il fit entendre un autre

rugissement, rugissement furieux cette fois-ci.

«Avoir Provis pour locataire de l'étage supérieur est une véritable

aubaine pour Mrs Whimple, dit Herbert, car il est certain qu'en général

personne ne supporterait ce bruit. C'est une curieuse maison, Haendel,

n'est-ce pas?»

C'était une curieuse maison, en vérité, mais elle était remarquablement

propre et bien tenue.

«Mrs Whimple, dit Herbert, quand je lui fis cette remarque, est le

modèle des ménagères, et je ne sais réellement pas ce que ferait ma

Clara sans son aide maternelle, car Clara n'a plus sa mère, Haendel, ni

aucun parent dans le monde, après le vieux _Gruff and Grim_[13].

[Note 13: _Gruff_, repoussant, rude, aigre; _Grim_, affreux, cruel,

renfrogné. Plaisanterie impossible à rendre et très habituelle en

anglais, où l'on donne aux individus des surnoms en rapport avec leur

caractère.]

--Assurément ce n'est pas son nom, Herbert?

--Non, non, dit Herbert, c'est le nom que je lui ai donné. Son nom est

M. Barley. Mais quelle bénédiction pour le fils de mon père et de ma

mère d'aimer une fille qui n'a pas de parents, et qui ne peut jamais se

tracasser elle-même, ni tracasser les autres à propos de sa famille.»

Herbert m'avait dit, dans une première occasion, et me rappela alors,

qu'il avait d'abord connu miss Clara Barley quand elle terminait son

éducation dans une pension d'Hammersmith, et que, lorsqu'elle avait été

rappelée à la maison pour soigner son père, lui et elle avaient confié

leur affection à la maternelle Mrs Whimple, par laquelle elle avait

toujours été protégée depuis avec une bonté et une discrétion sans

égales. Il était entendu que quoi que ce fût d'une nature tendre ne

pouvait être confié au vieux Barley, par la raison qu'il n'entendait

absolument rien aux sujets plus psychologiques que la goutte, le rhum et

les fournitures de vivres.

Pendant que nous causions ainsi à voix basse, et que le grognement

soutenu du vieux Barley vibrait dans la poutre qui traversait le

plafond, la porte du parloir s'ouvrit, et une très jolie fille, élancée,

aux yeux bleus, âgée d'environ vingt ans, entra, tenant un panier à la

main. Herbert la débarrassa tendrement du panier, et me la présenta en

rougissant:

«Clara,» me dit-il.

C'était réellement une personne bien charmante, et elle aurait pu passer

pour une fée captive que cet ogre brutal de vieux Barley avait forcée à

le servir.

«Tenez, dit Herbert, en me montrant le panier, avec un sourire tendre et

compatissant; voici le souper de la pauvre Clara, qu'on lui sert tous

les soirs. Voici sa ration de pain et sa tranche de fromage, et voici

son rhum que je bois. Voici le déjeuner de M. Barley pour demain, il est

tout prêt à cuire: deux côtelettes de mouton, trois pommes de terre, un

peu de pois cassés, un peu de farine, deux onces de beurre, une pincée

de sel et tout ce poivre noir. Tout cela est cuit ensemble et servi

chaud. Qu'on me pende, si ce n'est pas une excellente chose pour la

goutte!»

Il y avait quelque chose de si naturel et de si charmant dans la manière

résignée avec laquelle Clara regardait ces provisions une à une, à

mesure que Herbert en faisait l'énumération, et quelque chose de si

confiant, de si aimant et de si innocent dans la manière modeste avec

laquelle elle s'abandonnait au bras d'Herbert, qui l'enlaçait, et

quelque chose de si doux en elle, qui avait tant besoin de protection au

Moulin du Bord de l'Eau, près du Bassin aux Écus et de la Vieille

Corderie de Cuivre Vert, avec le vieux Barley grognant dans la poutre,

que je n'aurais pas voulu défaire l'engagement qui existait entre elle

et Herbert pour tout l'argent contenu dans le portefeuille que je

n'avais jamais ouvert.

Je la regardai avec plaisir et admiration, quand tout à coup le

grognement redevint un rugissement, et on entendit à l'étage au-dessus

un effroyable bruit, comme si un géant à jambe de bois essayait de

percer le plafond pour venir à nous. Sur ce, Clara dit à Herbert:

«Papa me demande, mon ami!»

Et elle se sauva.

«Voilà un vieux gueux que vous aurez de la peine à comprendre, dit

Herbert. Que croyez-vous qu'il demande, Haendel?

--Je ne sais pas, dis-je, quelque chose à boire.

--C'est cela même! s'écria Herbert, comme si j'avais deviné quelque

chose de très difficile. Il a son grog préparé dans un petit baril, sur

sa table. Attendez un moment, et vous allez entendre Clara le soulever

pour lui en faire prendre. Là! la voilà!»

On entendit alors un autre rugissement, avec une secousse prolongée à la

fin.

«Maintenant, dit Herbert, le silence s'étant rétabli, il boit.... Puis

le grognement ayant encore raisonné dans la poutre, il est recouché,»

ajouta Herbert.

Clara revint bientôt après, et Herbert m'accompagna en haut pour voir

l'objet de nos soins. En passant devant la porte de M. Barley, nous

l'entendîmes murmurer d'une voix enrouée, dans un ton qui s'élevait et

s'abaissait comme le vent, le refrain suivant, dans lequel je substitue

un bon souhait à quelque chose de tout à fait opposé.

«Oh! soyez tous bénis!... Voici le vieux Bill Barley... le vieux Bill

Barley.... Soyez tous bénis... Voici le vieux Bill Barley à plat sur le

dos, mordieu!... couché à plat sur le dos, comme une vieille limande

blessée. Voici votre vieux Bill Barley.... Soyez tous bénis... oh! soyez

tous bénis!...»

Herbert m'apprit que l'invisible Barley conversait avec lui-même jour et

nuit, en manière de consolation, ayant souvent, quand il faisait jour,

l'oeil sur un télescope, qui était ajusté sur son lit, pour lui

permettre de surveiller le fleuve.

Je trouvai Provis, confortablement installé dans ses deux petites

chambres, en haut de la maison; elles étaient fraîches et bien aérées,

et on y entendait beaucoup moins M. Barley qu'au-dessous. Il n'exprima

nulle alarme, et parut n'en ressentir aucune qui valût la peine d'être

mentionnée; mais je fus frappé de son adoucissement indéfinissable; je

n'aurais pu dire alors comment ce changement s'était opéré, et dans la

suite, quand je l'ai essayé, je n'ai jamais pu me rappeler comment cela

avait pu se faire; mais c'était un fait certain.

Les réflexions que m'avait permis de faire un jour de repos avaient eu

pour résultat ma détermination bien arrêtée de ne rien lui dire à

l'égard de Compeyson; car d'après ce que je savais, son animosité contre

cet homme pouvait le conduire à le chercher, et à précipiter ainsi sa

propre perte. En conséquence, quand Herbert et moi fûmes assis avec lui

devant le feu, je lui demandai avant tout s'il s'en rapportait au

jugement et aux sources d'information de Wemmick.

«Ah! Ah! mon cher ami, répondit-il, avec un grave signe de tête, Jaggers

le connaît.

--Alors j'ai causé avec Wemmick, dis-je, et je suis venu pour vous dire

quelle prudence il m'a recommandée et quels conseils il m'a donnés.»

Je le fis exactement, avec la réserve que je viens de dire, et je lui

appris comment Wemmick avait entendu dire à Newgate (était-ce des

employés ou des prisonniers, je ne pouvais le dire) qu'il était sous le

coup de soupçons, et que mon logement avait été surveillé, comment

Wemmick avait recommandé qu'il restât caché pendant quelque temps, et

que moi je restasse éloigné de lui, et ce que Wemmick avait dit à propos

de son éloignement. J'ajoutai que, bien entendu, quand il serait temps,

je partirais avec lui, ou que je le suivrais de près, selon ce qui

paraîtrait plus prudent au jugement de Wemmick. Je ne touchai pas à ce

qui devait suivre; car, en vérité, je n'étais pas du tout tranquille, et

ce n'était pas très clair dans mon propre esprit, maintenant que je

voyais Provis dans cette condition plus douce, et cependant dans un

péril imminent, à cause de moi. Quant à changer ma manière de vivre, en

augmentant mes dépenses, je lui demandai si dans les circonstances

présentes, difficiles et peu viables, cela ne serait pas simplement

ridicule, sinon pire.

Il ne put nier ceci et même il se montra très raisonnable. Son retour

était une entreprise très aventureuse; il l'avait toujours considérée

ainsi, disait-il. Il ne ferait rien pour la rendre désespérée et il

avait peu à craindre pour sa sûreté avec de si bons soutiens.

Herbert, qui avait tenu les yeux fixés sur le feu en réfléchissant, dit

alors:

«D'après les suggestions de Wemmick, il m'est venu à l'idée une chose

qui pourra être de quelque utilité. Nous sommes tous les deux bons

canotiers, Haendel, et nous pourrions lui faire descendre nous-mêmes la

rivière, quand le moment sera venu. De cette manière, il n'y aurait à

louer ni bateau, ni bateliers, et cela nous épargnerait au moins le

risque d'être soupçonnés; et tous risques sont bons à éviter. Sans nous

inquiéter de la saison, ne pensez-vous pas que ce serait une bonne chose

si vous commenciez dès à présent à avoir un bateau à l'escalier du

Temple, et si vous preniez l'habitude de monter et de descendre la

rivière de temps en temps? Une fois que vous en auriez pris l'habitude,

personne n'y fera attention et ne s'en inquiètera. Faites-le vingt fois

ou cinquante fois, et il n'y aura rien d'étonnant à ce que vous le

fassiez une vingt et unième ou une cinquante et unième fois.»

Ce plan me plut, et Provis en fut tout à fait enthousiasmé. Nous

convînmes qu'il serait mis à exécution, et que Provis ne nous

reconnaîtrait jamais, si nous venions à descendre au delà du pont, passé

le Moulin du Bord de l'Eau. Mais nous décidâmes ensuite qu'il baisserait

le store de la partie orientale de sa fenêtre toutes les fois qu'il nous

verrait et que tout serait pour le mieux.

Notre conférence étant alors terminée, et tout étant arrangé, je me

levai pour partir, faisant observer à Herbert que lui et moi nous

ferions mieux de ne pas rentrer ensemble, et que j'allais prendre une

demi-heure d'avance sur lui.

«Je n'aime pas à vous laisser ici, dis-je à Provis, bien que je ne doute

pas que vous ne soyez plus en sûreté ici que près de moi. Adieu!

--Cher enfant, répondit-il, en me serrant les mains, je ne sais pas

quand nous nous reverrons et je n'aime pas le mot: adieu! dites-moi

bonsoir!

--Bonsoir! Herbert nous servira d'intermédiaire, et quand le moment

arrivera, soyez certain que je serai prêt. Bonsoir! bonsoir!»

Comme nous pensions qu'il valait mieux qu'il restât dans son

appartement, nous le quittâmes sur le palier devant sa porte, tenant une

lumière par-dessus la rampe pour nous éclairer. En me retournant vers

lui, je pensais à la première nuit de son retour, où nos positions

étaient renversées, et où je supposais peu que j'aurais jamais le coeur

gros et inquiet en me séparant de lui, comme je l'avais en ce moment.

Le vieux Barley grognait et jurait quand nous repassâmes devant sa

porte; il paraissait n'avoir pas cessé, et n'avoir pas l'intention de

cesser. Quand nous arrivâmes au pied de l'escalier, je demandai à

Herbert si Provis avait conservé son nom. Il répondit que bien

certainement non, et que le locataire était M. Campbell. Il m'expliqua

aussi que tout ce qu'on savait en ce lieu de ce M. Campbell, c'était

qu'on le lui avait recommandé, à lui Herbert, et qu'il avait un grand

intérêt personnel à ce qu'on eût bien soin de lui, et qu'il vécut d'une

vie retirée. Ainsi quand nous entrâmes dans le salon où Mrs Whimple et

Clara travaillaient, je ne dis rien de l'intérêt que je portais à M.

Campbell, mais je le gardai pour moi.

Quand j'eus pris congé de la jolie et charmante fille aux yeux noirs, et

de la bonne femme qui avait voué une honnête sympathie à une petite

affaire d'amour véritable, je fus impressionné en remarquant combien la

Vieille Corderie de Cuivre Vert était devenue un lieu tout à fait

différent. Le vieux Barley pouvait être vieux comme les montagnes et

jurer comme un régiment tout entier. Mais il y avait compensation de

jeunesse, de foi et d'espérance dans le Bassin aux Écus, en quantité

suffisante pour déborder. Je pensai ensuite à Estelle et à notre

séparation, et je rentrai chez moi bien triste.

Tout était aussi tranquille que jamais dans le Temple; les fenêtres des

chambres récemment occupées par Provis, étaient sombres et tranquilles,

et il n'y avait personne dans la Cour du Jardin. Je passai deux ou trois

fois devant la fontaine, avant de descendre les marches qui me

séparaient de mon appartement, mais j'étais tout à fait seul. Découragé

et fatigué comme je l'étais, je m'étais couché aussitôt arrivé. En

rentrant, Herbert vint près de mon lit et me fit le même rapport.

Ouvrant ensuite une des fenêtres, il regarda dehors à la lueur du clair

de lune, et me dit que le pavé était aussi solennellement solitaire que

celui d'une cathédrale à la même heure.

Le lendemain, je m'occupai à la recherche du bateau, et je ne fus pas

long à trouver ce que je cherchais. J'amenai mon embarcation devant

l'escalier du Temple, et l'attachai à un endroit où je pouvais

l'atteindre en une ou deux minutes, puis je commençai à me promener

dedans comme pour m'exercer, quelquefois seul, quelquefois avec Herbert.

Je sortais souvent, malgré le froid, la pluie et le grésil, et quand je

fus sorti ainsi un certain nombre de fois, personne ne fit plus

attention à moi. Je me tins d'abord au-dessus du pont de Black-Friars,

mais, à mesure que les heures de la marée changèrent, j'avançai vers le

pont de Londres. C'était le vieux pont de Londres en ce temps-là, et à

certaines marées, il y avait là un courant de marée et un remous qui lui

donnaient une mauvaise réputation. La première fois que je passai le

Moulin du Bord de l'Eau, Herbert et moi nous tenions une paire de rames,

et, en allant comme en revenant, nous vîmes le store du côté de l'est se

baisser. Herbert allait rarement moins de trois fois par semaine au

Moulin, et jamais il ne m'apportait un mot de nouvelles qui fût le moins

du monde alarmant. Cependant je savais qu'il y avait des motifs de

s'alarmer, et je ne pouvais me débarrasser de l'idée que j'étais

surveillé. Une fois cette idée adoptée, elle ne me quitta plus, et il

serait difficile de calculer combien de personnes innocentes je

soupçonnais de m'épier.

En un mot, j'étais toujours rempli de craintes pour l'homme hardi qui se

cachait. Herbert m'avait dit quelquefois qu'il trouvait du plaisir à se

tenir à l'une de nos fenêtres quand la nuit était venue, et, quand la

marée descendait, de penser qu'elle coulait avec tout ce qu'elle portait

vers Clara. Mais je pensais avec horreur qu'elle coulait vers Magwitch,

et que toute marque noire à sa surface pouvait être des gens à sa

poursuite, s'en allant doucement, silencieusement, et sûrement pour

l'arrêter.

Les grandes espérances · 第 67 / 87 题