IV

Dehors, la nuit était si noire, si impénétrable, qu’au début Romachov

fut obligé de marcher à tâtons comme un aveugle. Ses pieds, toujours

chaussés d’énormes caoutchoucs, entraient profondément dans la boue

épaisse comme du rahat-loukoum, et en sortaient en clapotant.

Parfois un des caoutchoucs s’empêtrait si bien qu’il se détachait du

pied et alors Romachov devait, en se balançant sur une jambe, chercher

au petit bonheur, de l’autre pied, sa chaussure perdue.

La petite localité paraissait morte: on n’entendait même pas

d’aboiements. Par-ci, par-là, de nébuleux rayons de lumière filtraient à

travers les fenêtres des maisons blanches toutes basses et tombaient en

longues raies droites sur le sol d’un brun jaunâtre. Pourtant les

palissades humides et gluantes, le long desquelles marchait Romachov,

l’écorce mouillée des peupliers et la boue du chemin exhalaient une

indéfinissable odeur printanière, forte, joyeuse qui disposait

inconsciemment l’âme au bonheur. Il n’est pas jusqu’au vent violent dont

les rafales s’engouffraient impétueuses à travers les rues, qui ne

chantât une chanson printanière, saccadée, frissonnante, polissonne.

Arrivé devant la maison des Nicolaiev, le sous-lieutenant s’arrêta, en

proie à une faiblesse et une hésitation passagères. Les petites fenêtres

étaient masquées par de solides rideaux bruns, mais on sentait derrière

ceux-ci une lumière vive et égale. A un endroit la portière s’était

repliée sur elle-même, laissant ainsi une longue et étroite fente.

Romachov appuya sa tête contre les vitres, fort ému et s’efforçant de

respirer le plus bas possible, comme si on pouvait l’entendre dans la

pièce.

Il aperçut le visage et les épaules d’Alexandra Pétrovna assise, un peu

courbée, au fond d’un divan de reps vert qu’il connaissait bien. Cette

pose, les légers mouvements de son corps et sa tête profondément baissée

indiquaient qu’elle s’occupait d’un ouvrage manuel.

Soudain, elle se redressa, releva la tête et poussa un profond soupir...

ses lèvres remuèrent... «Que dit-elle?» pensa Romachov. «Tiens, elle

sourit! Comme c’est drôle de voir sans l’entendre, à travers une

fenêtre, une personne qui parle!»

Le sourire disparut inopinément du visage d’Alexandra Pétrovna et son

front se rembrunit. De nouveau ses lèvres remuèrent vivement avec une

expression d’insistance, puis elle sourit encore d’un sourire folâtre et

sarcastique. Elle secoua ensuite la tête lentement et négativement.

«C’est peut-être à mon sujet?» pensa timidement Romachov. Un souffle

léger, pur, insouciant, semblait émaner de cette jeune femme qu’il

contemplait en ce moment comme dessinée sur un cher, vivant et familier

tableau. «Chourotchka!» chuchota tendrement Romachov.

Alexandra Pétrovna releva la tête de dessus son ouvrage et regarda

vivement et avec inquiétude du côté de la fenêtre. Il sembla à Romachov

que les yeux de la jeune femme étaient fixés sur les siens. Sous le coup

de la frayeur son cœur se serra et se glaça, et il bondit précipitamment

derrière le ressaut du mur. Pendant une minute il eut des scrupules de

conscience; il était presque décidé à rentrer chez lui. Pourtant il

surmonta son hésitation et, ouvrant la porte du jardin, se dirigea vers

la cuisine.

Tandis que l’ordonnance des Nicolaiev lui enlevait ses caoutchoucs

boueux et nettoyait ses bottes avec un torchon et que lui-même essuyait

avec son mouchoir ses lunettes ternies par la buée, pour les ajuster

ensuite devant ses yeux de myope, on entendit la voix sonore d’Alexandra

Pétrovna qui, du salon, demandait:

--Stépane, c’est un ordre qu’on apporte?

«Elle le fait exprès!--pensa le sous-lieutenant, bourreau de

soi-même,--elle sait bien que je viens toujours à cette heure.»

--Non, c’est moi, Alexandra Pétrovna, cria-t-il à travers la porte d’une

voix peu naturelle.

--Ah! Romotchka! Entrez, entrez donc. Pourquoi restiez-vous planté là?

Volodia[9], c’est Romachov qui vient nous voir.

[9] Diminutif de Vladimir.--H. M.

Romachov entra, l’air embarrassé, s’inclinant gauchement et se frottant

les mains sans nécessité.

--Je m’imagine combien je vous ennuie, Alexandra Pétrovna!

Il disait cela, pensant s’exprimer sur un ton gai et dégagé, mais il

parlait au contraire maladroitement et, comme il lui sembla

sur-le-champ, d’une façon qui n’avait rien de naturel.

--Encore des sottises! s’écria Alexandra Pétrovna. Asseyez-vous, nous

allons prendre le thé.

Elle plongea son clair regard dans les yeux du jeune officier et lui

serra énergiquement la main glacée de sa petite main chaude et douce.

Nicolaiev était assis, leur tournant le dos, à une table encombrée de

livres, d’atlas et de croquis. Il devait passer prochainement l’examen

d’admission à l’Académie d’État-Major, et pendant toute l’année s’y

était préparé sans trêve ni répit. C’était déjà la troisième fois qu’il

se présentait, car il avait été refusé deux années de suite.

Sans se retourner, et sans lever les yeux du livre ouvert devant lui,

Nicolaiev tendit la main à Romachov par-dessus son épaule, en lui disant

d’une voix calme:

--Bonjour, Iouriï Alexéitch. Rien de nouveau? Chourotchka[10], offre lui

du thé. Excusez-moi, je suis occupé.

[10] Diminutif familier d’Alexandra.--H. M.

«J’ai eu grand tort de venir,--pensa Romachov avec désespoir; oh! que je

suis stupide!»

--Non, rien de nouveau... Ah! si, au mess, le centaure a attrapé le

lieutenant-colonel Lekh qui, dit-on, était complètement ivre. Dans

toutes les compagnies il exige qu’on s’exerce au maniement du sabre sur

des mannequins... Il a fourré aux arrêts Épifanov.

--Pas possible! émit distraitement Nicolaiev.

--Moi aussi, j’ai attrapé quatre jours... En somme, rien que du vieux

neuf.

Il semblait à Romachov que sa voix n’était pas naturelle et que les

paroles qu’il prononçait restaient dans sa gorge. «Je dois être piteux!»

pensa-t-il, mais sur-le-champ, il se tranquillisa en employant le

procédé auquel ont fréquemment recours les gens timides: «C’est toujours

comme cela, quand on est troublé, on se figure que tout le monde le

voit, et en réalité il n’y a que toi à le remarquer et les autres ne

s’en aperçoivent même pas.»

Il s’assit dans un fauteuil à côté de Chourotchka qui, jouant rapidement

du crochet, brodait de la dentelle. Elle ne restait jamais oisive; les

nappes, les serviettes, les abat-jour et les rideaux de la maison, tout

était l’œuvre de ses mains.

Romachov prit du bout des doigts le fil qui, partant du peloton, allait

rejoindre la main de la brodeuse, et demanda:

--Comment s’appelle cet ouvrage?

--De la guipure. C’est la dixième fois que vous me le demandez.

Chourotchka jeta, soudain, un regard rapide et attentif sur le

sous-lieutenant et rabaissa vivement les yeux sur son ouvrage, mais

aussitôt elle les leva de nouveau et se prit à rire.

--Cela ne fait rien, Iouriï Alexéitch... remettez-vous.

Romachov soupira et glissa un regard sur le cou puissant de Nicolaiev

dont la blancheur tranchait sur le collet de sa vareuse grise.

--Heureux Vladimir Éfimytch, dit-il. Il s’en ira cet été à

Pétersbourg... et entrera à l’Académie d’État-Major.

--C’est encore à voir! s’écria à l’adresse de son mari Chourotchka,

agressive. Il est déjà revenu deux fois la tête basse au régiment;

maintenant ce sera la dernière.

Nicolaiev se retourna. Son bon et martial visage, aux moustaches

soyeuses, rougit, tandis que ses grands yeux noirs bovins lançaient un

éclair de colère.

--Ne débite pas de sottises, Chourotchka! J’ai dit que je passerais

l’examen... et je le passerai. Il frappa vigoureusement la table avec la

paume de sa main. Tu ne sais que jacasser. J’ai dit!...

--J’ai dit! singea sa femme, et elle frappa comme lui son genou de sa

petite main brune. Tu ferais mieux de me dire à quelles conditions doit

satisfaire la formation de combat d’une unité? Vous savez--et ses yeux

mutins et futés sourirent à Romachov,--je suis plus forte que lui en

tactique. Allons, Volodia, officier d’état-major, quelles sont ces

conditions?

--Assez de stupidités comme cela, Chourotchka, grommela Nicolaiev.

Mais, soudain, il se retourna avec sa chaise face à sa femme et

écarquilla ses beaux yeux niais où se lisait de la stupéfaction, presque

de l’effroi.

--Attends, ma petite fille, en effet, je ne me souviens pas très bien.

La formation de combat? La formation de combat doit être le moins

vulnérable possible et commode à manier... ensuite... attends...

--Pour ton _attends_, tu me paieras une amende[11], l’interrompit

triomphalement Chourotchka.

[11] Il y a ici dans le texte russe un jeu de mots intraduisible en

français.--H. M.

Et elle se mit à réciter avec volubilité, comme une bonne écolière, en

baissant les paupières et se dandinant:

--La formation de combat doit satisfaire aux conditions suivantes:

célérité, mobilité, souplesse, facilité de commandement, adaptation au

terrain. Elle doit être aussi peu vulnérable que possible, se ployer et

se déployer facilement et passer rapidement à l’ordre de marche... c’est

tout!...

Elle ouvrit les yeux, reprit difficilement haleine et, tournant son

visage rieur et mobile vers Romachov, lui demanda:

--Est-ce bien?

--Diable, quelle mémoire! s’écria avec un jaloux enthousiasme Nicolaiev,

en se replongeant dans ses cahiers.

--Nous sommes toujours ensemble, expliqua Chourotchka, de sorte que je

pourrais très bien passer l’examen à l’instant même. La chose capitale

(elle frappa l’air de son crochet à tricoter), la chose capitale, c’est

la méthode. Notre méthode, elle est de mon invention: j’en suis très

fière. Chaque jour nous étudions un peu de mathématiques, un peu d’art

militaire--l’artillerie, à la vérité, ne me va pas; toujours des

formules assommantes, surtout en balistique--puis quelques articles des

règlements militaires. Enfin, un jour les langues, et le lendemain

l’histoire et la géographie.

--Et le russe? demanda Romachov, par politesse.

--Le russe? Bagatelle! Nous sommes déjà venus à bout de l’orthographe

selon Grote[12]. Et les dissertations, on sait ce qu’elles sont!

Toujours les mêmes chaque année: «_Para pacem, para bellum._--_La

caractéristique d’Oniéguine[13] par rapport à son époque..._»

[12] Manuel de grammaire russe.--H. M.

[13] Héros du célèbre poème de Pouchkine: _Eugène Oniéguine_.--H. M.

Soudain, s’animant de plus en plus, elle enleva le fil des mains du

sous-lieutenant, comme pour qu’il ne fût distrait par rien, et se mit à

parler passionnément de ce qui constituait tout l’intérêt, l’essence

même de sa vie actuelle.

--Je ne puis pas, je ne puis pas rester ici, Romotchka! Comprenez-moi!

Rester ici, c’est s’encroûter, aller à vos assommantes soirées,

s’occuper de commérages et d’intrigues, discuter de solde, d’allocation,

de frais de déplacement, organiser à tour de rôle avec les amies de

ridicules sauteries, jouer au _vinte_[14]... Voilà, et vous vantez notre

bien-être!--Pour l’amour de Dieu, regardez donc d’un peu plus près ce

confort bourgeois! Ces dentelles, ces guipures que j’ai brodées

moi-même, cette robe que j’ai transformée, ce hideux tapis de peluche

confectionné avec des morceaux... tout cela, c’est affreux, ignoble!

Comprenez donc, mon cher Romotchka, qu’il me faut le monde, le grand, le

vrai monde, la lumière, la musique, l’adoration, de fines flatteries et

de spirituels interlocuteurs. Vous savez, Volodia n’a pas inventé la

poudre, mais c’est un honnête homme, audacieux et laborieux. Qu’il entre

seulement à l’état-major et je lui assurerai, je le jure, une brillante

carrière. Je connais les langues vivantes, je sais me tenir dans

n’importe quelle société, j’ai--comment dirai-je?--une telle souplesse

d’âme que je me tirerai d’affaire partout et que je saurai m’adapter à

tout... Enfin, Romotchka, regardez-moi, regardez-moi attentivement:

suis-je un être si peu intelligent, une femme si laide, qu’il me faille

moisir toute la vie dans cet infect trou qui ne figure sur aucune carte

géographique!

[14] _Vinte_ (_la vis_), genre de whist, jeu de cartes très populaire

en Russie.--H. M.

D’un geste rapide, elle se cacha le visage dans son mouchoir et son

amour-propre dépité s’exhala soudain en larmes amères.

Son mari, inquiet, accourut auprès d’elle, avec un air perplexe et

décontenancé. Mais Chourotchka s’était déjà remise et avait enlevé son

mouchoir du visage. Elle ne pleurait plus, mais ses yeux étincelaient

encore de colère passionnée.

--Ce n’est rien, Volodia, ce n’est rien, chéri, dit-elle en l’écartant

de la main.

Puis, de nouveau folâtre, elle se retourna vers Romachov et, lui

reprenant le peloton de fil, lui demanda avec un rire capricieux et

séducteur:

--Répondez donc, maladroit Romotchka, suis-je belle, oui ou non? Ne pas

répondre à une femme qui demande un compliment, c’est le comble de

l’impolitesse!

--Chourotchka, n’as-tu pas honte de parler ainsi?--observa

judicieusement Nicolaiev de sa place.

Romachov esquissa un sourire douloureusement timide, puis répondit

soudain, d’une voix un peu tremblante, sur un ton de grave mélancolie:

--Vous êtes très belle!...

Chourotchka ferma fortement les yeux et se secoua si espièglement la

tête que ses cheveux défaits sautillèrent sur son front.

--Ro-omotchka, que vous êtes drô-ôle, chantonna-t-elle d’une petite voix

enfantine.

Le sous-lieutenant rougit et songea à part soi à son habitude: «Son cœur

était cruellement brisé.»

Tous trois se turent. Chourotchka jouait rapidement du crochet. Vladimir

Éfimovitch, qui traduisait en allemand les phrases de la méthode

Toussaint et Langenscheidt, se les marmottait à voix basse. On entendait

pétiller, siffloter la flamme de la lampe couverte d’un abat-jour de

soie jaune en forme de tente. Romachov s’empara de nouveau du fil qu’il

se prit à tirer tout doucement et sans presque s’en rendre compte

lui-même. Il éprouvait une douce et suave jouissance à sentir les mains

de Chourotchka résister inconsciemment à ses timides efforts. Il lui

semblait que quelque fluide mystérieux, ensorcelant et troublant,

courait le long de ce fil.

En même temps il regardait de côté, à la dérobée, mais avec insistance,

la tête baissée de la jeune femme, et pensait, remuant à peine les

lèvres, prononçant les mots en dedans de soi dans un silencieux

chuchotement, comme s’il entretenait avec Chourotchka une conversation

intime et sentimentale:

«Comme elle m’a demandé hardiment: «Suis-je belle?» Ah! oui, tu es

belle! Chérie! Quel bonheur de te regarder ainsi! Écoute-moi: je te

dirai combien tu es belle. Sur ton visage d’un brun pâle, sur ton visage

passionné, se détachent tes lèvres rouges et brûlantes--oh! comme elles

doivent donner d’ardents baisers!--et tes yeux sont cernés d’une ombre

jaunâtre... Quand ton regard se fixe sur quelque objet, les blancs de

tes yeux s’azurent imperceptiblement et leurs prunelles se teintent d’un

bleu trouble. Tu n’es pas brune, mais tu as en toi quelque chose de

tsigane. Cependant tes cheveux sont si fins, si clairs, si naïvement, si

méthodiquement noués par derrière, qu’on voudrait les toucher doucement

des doigts. Tu es petite et légère, et je pourrais te soulever dans mes

bras comme un enfant. Pourtant tu es souple et forte, tu as une gorge de

jeune fille, tu es vive et impétueuse. Au bas de ton oreille gauche, un

grain de beauté--charme suprême--semble la trace minuscule d’une boucle

d’oreille!...»

--Vous n’avez pas lu dans les journaux un article sur un duel

d’officiers?--demanda soudainement Chourotchka.

Romachov tressaillit et détourna avec peine ses yeux de la jeune femme.

--Non, je n’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler. Pourquoi cette

question?

--En effet, vous avez l’habitude de ne rien lire. Franchement, Iouriï

Alexéievitch, vous vous laissez par trop aller. A mon avis, il s’est

passé un fait absurde. Je sais bien que les duels entre officiers sont

inévitables, nécessaires--elle serra d’un geste persuasif sa broderie

contre sa poitrine--mais pourquoi ont-ils lieu avec un tel manque de

tact? Jugez-en vous-même: un lieutenant a outragé un de ses camarades.

L’offense est grave et le corps d’officiers décide qu’un duel devra

s’ensuivre. Mais ici commence la bêtise, l’absurdité. Les conditions du

duel ressemblent à un arrêt de mort: on se battra à quinze pas de

distance jusqu’à blessure grave... si les deux adversaires peuvent

encore se tenir debout, ils recommenceront le feu. Ce n’est pas un duel,

c’est une boucherie. Mais, attendez, la suite est pire: c’est... je ne

sais quoi! Tous les officiers, et même, je crois, leurs femmes se

rendent sur le lieu du duel et un photographe s’installe dans un

buisson. N’est-ce pas horrible, Romotchka! Et le malheureux

sous-lieutenant, le _fendrik_, comme dit Volodia, un garçon comme vous

et qui plus est--l’offensé et non pas l’offenseur, reçoit au troisième

coup de feu une horrible blessure dans le ventre et meurt le soir dans

d’atroces souffrances. Et le pauvre avait, comme notre Mikhine, sa mère

âgée et sa sœur vieille fille, qui vivaient avec lui... Mais pour quelle

raison, dites-moi, était-il nécessaire de transformer ce duel en une

sanglante pitrerie? Et notez bien que cela s’est passé très peu de temps

après que les duels ont été autorisés. Vous pouvez me croire, je vous

assure, s’écria Chourotchka dont les yeux étincelaient, les adversaires

sentimentaux des duels d’officiers--oh! je les connais, ces misérables

lâches qui se font passer pour des libéraux--ne vont pas manquer de

brailler: «Ah! quelle sauvagerie! quelle survivance des temps barbares!

quel fratricide!»

--Seriez-vous sanguinaire, Alexandra Pétrovna? insinua Romachov.

--Pas du tout, répliqua-t-elle d’un ton tranchant. Je suis, au

contraire, compatissante; quand un insecte me chatouille le cou, je

l’enlève en tâchant de ne pas lui faire mal. Mais, tâchez de me

comprendre, Romachov; c’est une affaire de simple logique. A quoi sont

destinés les officiers? A la guerre. Quelles sont les qualités qui sont

les plus nécessaires à la guerre? L’audace, l’orgueil et le mépris de la

mort. En temps de paix, dans quelles circonstances ces qualités

peuvent-elles se révéler le plus ostensiblement? Dans les duels. Et

c’est tout. Il me semble que c’est clair. Les officiers français peuvent

se passer du duel parce que chaque Français a dans le sang la

conception, exagérée même, de l’honneur; les officiers allemands n’ont

pas besoin non plus du duel, parce que tous les Allemands sont

disciplinés de naissance, mais nous, nous, nous! Avec le duel, il n’y

aura plus parmi nos officiers de grecs comme Artchakovskiï, ou

d’ivrognes fieffés dans le genre de votre Nazanskiï; avec le duel, plus

de honteuse promiscuité, plus de basse crapulerie; avec le duel, on ne

vous entendra plus, au mess, échanger entre vous gouailleries et

obscénités en présence des domestiques, et on ne vous verra plus vous

lancer réciproquement des carafes à la tête, tout en ayant soin de rater

vos coups. Avec le duel, vous ne vous dénigrerez plus les uns les autres

derrière le dos. Un officier doit peser toutes ses paroles. Un officier,

c’est un modèle de correction. Et puis, vraiment, quelle sensiblerie,

avoir peur d’un coup de feu! Votre profession n’est-elle pas de risquer

la vie!... Mais assez comme cela!

Elle interrompit capricieusement sa tirade et se replongea dans son

travail. De nouveau le silence pesa.

--Chourotchka, comment dit-on en allemand: rival?--s’enquit Nicolaiev en

levant la tête de dessus son livre.

--Rival? reprit Chourotchka en appuyant pensivement son crochet sur sa

fine chevelure.

--Dis-moi toute la phrase.

--La phrase?... attends... voilà... «Notre rival étranger...»

--_Unser ausländischer Nebenbuhler_, traduisit séance tenante

Chourotchka.

--_Unser..._ répéta à voix basse Romachov, considérant rêveusement le

feu de la lampe. Lorsqu’elle s’agite, songeait-il, ses paroles tombent,

rapides, sonores et précises comme du menu plomb sur un plateau

d’argent. _Unser_--quel drôle de mot!--_Unser, unser, unser..._

--Que murmurez-vous là, Romotchka? demanda sévèrement Alexandra

Pétrovna.--Je ne vous permets pas de rêvasser en ma présence.

Il sourit d’un sourire distrait.

--Je ne rêvasse pas... Je répétais à part moi: _unser, unser, unser_.

Quel drôle de mot!...

--Eh, bêtise!... _Unser._ Que trouvez-vous de drôle là dedans?

--Voyez-vous...--Il éprouvait de la peine à expliquer sa

pensée.--Lorsqu’on répète longtemps un même mot et qu’on réfléchit

longuement à ce qu’il veut dire, il perd soudain toute signification et

devient... comment vous dire?

--Ah! je sais, je sais--interrompit joyeusement Chourotchka.--Maintenant

ce n’est plus si facile à faire... mais auparavant, dans mon enfance,

ah! comme c’était amusant!...

--Justement, moi aussi, dans mon enfance. C’est cela.

--Certes, je m’en souviens. Il y avait même un mot qui me frappait tout

particulièrement; c’est le mot: «_peut-être_». Je me dandinais les yeux

fermés en répétant sans cesse «_peut-être, peut-être_»... Et tout d’un

coup j’oubliais complètement ce qu’il signifiait et j’avais beau

chercher, je ne pouvais me rappeler. Il me semblait que c’était quelque

tache d’un rouge brun avec deux petites queues. N’est-il pas vrai?

Romachov la regarda tendrement.

--C’est curieux que nous ayons les mêmes pensées, dit-il doucement. Et

le mot «_unser_», voyez-vous, c’est quelque être très grand, maigre et

pourvu d’un dard, une sorte d’insecte long, grêle et très méchant.

--_Unser?_--Chourotchka leva la tête et, clignant des yeux, regarda au

loin, dans l’angle obscur de la chambre, tâchant de se représenter

l’objet dont parlait Romachov--Non, attendez, c’est quelque chose de

vert et de pointu... Oui, oui, vous avez raison, c’est un insecte! Dans

le genre du criquet, mais plus répugnant et plus méchant... Mon Dieu,

Romotchka, que nous sommes bêtes!

--J’éprouve encore parfois, commença mystérieusement Romachov, une

sensation étrange qui, dans mon enfance, était encore beaucoup plus

vive. Je prononce un mot quelconque et tâche de l’étirer le plus

possible, en traînant indéfiniment chaque lettre. Et soudain, il me

semble que tout autour de moi a disparu. Et je m’étonne de parler, de

vivre, de penser.

--Mais je connais cela aussi! reprit gaiement Chourotchka--quoique un

peu différemment. Il m’est arrivé de retenir mon souffle tant que je

pouvais et de me prendre à songer: je ne respire plus, je ne respire

plus jusqu’à ce que... jusqu’à ce... jusqu’à... Et c’est alors que la

sensation étrange se produisait: je sentais le temps fuir devant moi...

Non, ce n’est pas cela: je crois bien que le temps n’existait plus du

tout. C’est impossible à expliquer.

Romachov la couvait de regards extasiés et répétait d’une voix sourde,

calme, heureuse:

--Oui, oui... c’est impossible à expliquer... Comme c’est étrange...

c’est inexplicable.

--Eh, les psychologues, assez parler, il est temps de souper, s’écria

Nicolaiev en se levant de sa table.

Il était resté assis si longtemps que ses jambes étaient engourdies et

son dos courbaturé. Se redressant de toute sa hauteur, levant les bras

en l’air et cambrant la poitrine, il se détira d’un geste si puissant

que les articulations de son grand corps musculeux en craquèrent.

Une collation froide était servie dans une salle à manger minuscule mais

charmante, bien éclairée par une suspension en porcelaine d’un blanc

mat. Nicolaiev ne buvait pas, mais un carafon de vodka attendait

Romachov. Contractant son gracieux visage en une grimace de dégoût,

Chourotchka demanda négligemment à son habitude:

--Vous ne pouvez, bien entendu, vous passer de cette saleté?

Romachov eut un sourire contrit et, dans son trouble, s’engoua en

avalant son eau-de-vie, et fut secoué d’une quinte de toux.

--Vous n’avez pas honte! l’admonesta la maîtresse de maison. Vous ne

savez pas encore boire et déjà... Je comprends qu’on passe cela à votre

bien-aimé Nazanskiï, c’est un être incorrigible, mais vous, pourquoi

buvez-vous? Comment un excellent garçon jeune et intelligent comme vous

l’êtes, ne peut-il se mettre à table sans une lampée de vodka... Voyons,

pourquoi? C’est ce Nazanskiï qui vous débauche.

Le mari qui, pendant ce temps, lisait un ordre qu’on venait de lui

apporter, s’écria soudain:

--Ah! à propos: Nazanskiï est envoyé en congé d’un mois pour affaires de

famille. Hé, hé, hé! Ce qui veut dire qu’il s’est encore enivré! Iouriï

Alexéitch, à coup sûr, vous l’avez vu? Est-ce qu’il est retombé dans

l’ivrognerie?

Romachov, tout décontenancé, cligna des paupières.

--Non, je n’ai rien remarqué. D’ailleurs, évidemment, il boit...

--Votre Nazanskiï est dégoûtant! dit Chourotchka avec colère, d’une voix

basse et contenue. Si cela dépendait de moi, je tuerais les gens de

cette sorte comme des chiens enragés. De pareils officiers sont une

honte pour le régiment, une abomination!

Aussitôt après le souper, Nicolaiev, qui mangeait copieusement et avec

autant de zèle que lorsqu’il s’occupait de ses sciences militaires, se

mit à bâiller et, finalement, déclara tout franchement:

--Si on allait dormir un peu? «Faire un petit somme», comme on disait

dans les bons vieux romans d’autrefois.

--Vous avez absolument raison, Vladimir Éfimytch, répliqua Romachov sur

un ton dégagé qui lui parut à lui-même trop hâtif et complaisant. Et,

tout en se levant de table, il pensait tristement: «Décidément, ici, on

ne se gêne pas avec moi. Aussi bien, qu’y viens-je faire?»

Il avait l’impression que Nicolaiev le chassait volontiers de chez lui.

Mais, néanmoins, en le saluant à dessein le premier, avant de prendre

congé de Chourotchka, il songeait avec jouissance qu’il allait sentir à

l’instant la vigoureuse et caressante pression de main de cette

délicieuse jeune femme. Chaque fois qu’il s’apprêtait à partir, il avait

la même pensée. Quand ce moment approcha, il s’absorba si profondément

dans cette ravissante poignée de main qu’il n’entendit pas Chourotchka

lui dire:

--Ne nous oubliez pas. Vous savez qu’ici on est toujours heureux de vous

voir. Au lieu de vous griser avec votre Nazanskiï, venez plutôt chez

nous. Seulement, rappelez-vous qu’avec vous nous ne nous gênons pas.

Il n’eut conscience de ces paroles et ne les comprit qu’une fois sorti

dans la rue.

--Oui, avec moi on ne se gêne pas,--murmura-t-il avec cette

susceptibilité amère et maladive à laquelle sont enclins les jeunes gens

de son âge remplis d’amour-propre.

V

Romachov descendit le perron. La nuit semblait devenue encore plus

noire, plus profonde et plus chaude. Le sous-lieutenant marchait à

tâtons, se retenant des mains à la palissade en attendant que ses yeux

fussent habitués aux ténèbres. A ce moment, la porte conduisant à la

cuisine des Nicolaiev s’ouvrit soudain, jetant pour un instant dans

l’obscurité un large rais de lumière jaunâtre. Des pas clapotèrent dans

la boue et Romachov entendit la voix courroucée de Stépane, l’ordonnance

des Nicolaiev.

--Il vient tous les jours, tous les jours. Et pourquoi diable

vient-il?...

Un autre soldat inconnu du sous-lieutenant répondit avec indifférence,

dans un long et paresseux bâillement:

--En voilà une affaire, frère... Et tout cela, c’est parce qu’ils vivent

trop bien... Allons, au revoir, Stépane.

--Au revoir, Baouline. Viens me voir un de ces jours.

Romachov se colla à la palissade. Il rougit de honte, malgré

l’obscurité; tout son corps se couvrit soudain de sueur et il crut que

des milliers d’aiguilles lui piquaient la peau aux jambes et sur le dos:

«C’est fini! je suis la risée même des ordonnances!» pensa-t-il avec

désespoir. Immédiatement il repassa dans son esprit toute la soirée et

dans différentes expressions dans le ton des phrases, dans les coups

d’œil qu’avaient échangés entre eux les maîtres de maison, il vit

subitement beaucoup de petits détails qu’il n’avait pas remarqués

auparavant et qui maintenant lui semblaient prouver qu’on faisait peu de

cas, qu’on se moquait et qu’on en avait assez de lui, visiteur importun.

--Quelle honte! quelle honte! chuchota le sous-lieutenant sans bouger de

place. En être arrivé à ce point qu’on ait de la peine à te supporter

quand tu viens... Non, assez. Maintenant je sais parfaitement qu’en

voilà assez!

La lumière du salon des Nicolaiev s’éteignit:

«Les voilà dans leur chambre à coucher», pensa Romachov et avec une

lucidité extraordinaire, il se les représenta s’apprêtant à se coucher,

se déshabillant l’un à côté de l’autre avec l’indifférence habituelle et

l’absence de pudeur de gens mariés depuis longtemps. Il crut les

entendre parler de lui. Vêtue seulement d’un jupon, elle peigne, devant

une glace, sa chevelure pour la nuit. Vladimir Éfimytch, assis sur le

lit, en caleçon et en chemise, enlève ses bottes et, rougissant sous ses

efforts, déclare d’un ton fâché et endormi: «Tu sais, Chourotchka, j’en

ai plein le dos de ton Romachov. Je ne comprends vraiment pas quel

intérêt tu éprouves à le fréquenter.» Mais Chourotchka, tout en

conservant une épingle à cheveux à la bouche, lui rétorque dans la

glace, sans se retourner: «Ce n’est nullement _mon_ mais _ton_

Romachov!...»

Cinq minutes s’écoulèrent avant que Romachov, angoissé par ces amères

réflexions, se décidât à se remettre en marche. Il longea, en se

glissant à pas de loup, la longue palissade qui entourait la maison des

Nicolaiev, retirant avec précaution ses pieds de la boue, comme s’il

craignait d’être entendu et surpris en train de commettre une mauvaise

action. Il ne voulait pas encore rentrer chez lui, il se sentait pris de

dégoût au souvenir de son étroite et longue chambre à fenêtre unique et

de tous les hideux objets qui la meublaient: «Je vais aller chez

Nazanskiï, exprès pour la mortifier», résolut-il inopinément, et

sur-le-champ il en ressentit une certaine satisfaction de vengeance:

«Elle m’a reproché mon amitié pour Nazanskiï, eh bien, tant pis, pour la

narguer, je vais chez lui!...»

Levant les yeux vers le ciel et serrant fortement sa main sur sa

poitrine, il se dit avec chaleur en lui-même: «Je jure, oui, je jure que

je suis allé chez eux pour la dernière fois. Je ne veux plus subir une

pareille humiliation. Je le jure!»

Et immédiatement, à son habitude, il ajouta mentalement: «Ses yeux noirs

expressifs étincelaient de résolution et de mépris»,--bien que ses yeux

ne fussent pas noirs, mais tout banalement jaunâtres et cerclés de vert!

Nazanskiï occupait une chambre dans l’appartement d’un de ses camarades,

le lieutenant Zegrjt. Ce Zegrjt était très probablement le plus ancien

lieutenant de toute l’armée russe, bien qu’il fît son service d’une

façon irréprochable et qu’il eût pris part à la campagne des Balkans.

Par une fatalité inexplicable, il n’avait pas eu d’avancement. Il était

veuf avec quatre petits enfants et arrivait pourtant à joindre les deux

bouts avec sa solde de quarante-huit roubles. Il occupait de grands

appartements dont il sous-louait les chambres à des officiers

célibataires; il tenait une pension, élevait des poules et des dindons

et savait acheter, à bon marché et en temps opportun, le bois de

chauffage. Il faisait prendre lui-même des bains à ses enfants dans des

auges, les soignait avec les médicaments d’une petite pharmacie

domestique, et leur confectionnait, à la machine à coudre, des blouses,

des culottes et des chemises. Avant son mariage, Zegrjt, ainsi

d’ailleurs que de nombreux officiers célibataires, aimait beaucoup à

faire de petits ouvrages de dames, et aujourd’hui c’était la dure

nécessité qui l’obligeait à s’en occuper. Les mauvaises langues

prétendaient même qu’il tirait profit de ses ouvrages manuels en les

vendant secrètement.

Mais, malgré tous ces petits expédients Zegrjt se trouvait dans une

situation précaire. Ses volailles mouraient de maladies épizootiques,

ses chambres restaient sans locataires, ses pensionnaires se plaignaient

fortement de la mauvaise nourriture et ne payaient pas. Périodiquement

quatre fois par an, on pouvait voir l’efflanqué et barbu Zegrjt, le

visage défait et couvert de sueur, courir de par la ville dans l’espoir

de trouver à emprunter quelque argent: il portait alors sur l’oreille sa

casquette et le collet de son antique raglan,--modèle Nicolas Ier,

datant d’avant la guerre des Balkans,--flottait sur ses épaules comme

une aile déployée.

Cette fois, les chambres de Zegrjt étaient éclairées, et à travers une

fenêtre, Romachov l’aperçut, assis à une table ronde au-dessus de

laquelle était suspendue une lampe. Il tenait très bas inclinée sa tête

chauve au visage doux, fané et sillonné de rides, et brodait au coton

rouge, une pièce de toile--sans doute un devant de chemise

petite-russienne. Romachov tambourina sur les vitres. Zegrjt

tressaillit, mit son ouvrage de côté, et s’approcha de la fenêtre.

--C’est moi, Adam Ivanovitch. Ouvrez-moi pour une seconde, dit Romachov.

Zegrjt grimpa sur le rebord de la fenêtre et passa son crâne dénudé et

sa barbe rare à travers le vasistas:

--C’est vous, sous-lieutenant Romachov? Qu’y a-t-il?

--Nazanskiï est-il chez lui?

--Oui, oui. Où voulez-vous qu’il aille? Ah! Seigneur! (la barbe de

Zegrjt commença à s’agiter dans le vasistas) il se fiche de moi, votre

Nazanskiï. Voici plus d’un mois que je lui envoie son dîner, et au lieu

d’argent il ne me donne que des promesses. Quand il a emménagé, je l’ai

instamment prié, pour éviter des malentendus...

--Oui, oui, oui... parfaitement... interrompit distraitement Romachov.

Mais, dites-moi, dans quel état est-il? Peut-on le voir?

--Je pense que oui... Il se promène toujours dans sa chambre.--Zegrjt

écouta un instant. Tenez, je l’entends marcher. Vous comprenez, je lui

ai dit catégoriquement: pour éviter des malentendus, nous conviendrons

que le paiement...

--Pardon, Adam Ivanovitch, un instant, interrompit de nouveau Romachov.

Si vous le permettez, je reviendrai une autre fois; aujourd’hui je suis

très pressé...

Il poussa plus avant et disparut derrière une encoignure. Au fond d’un

petit jardin, la chambre de Nazanskiï était éclairée. L’une des fenêtres

était grande ouverte. Nazanskiï, sans tunique, en chemise, le col

déboutonné, allait et venait dans sa chambre à pas rapides; sa

silhouette blanche et sa tête aux cheveux roux apparaissaient et

disparaissaient alternativement. Romachov enjamba la clôture du petit

jardin et appela son camarade.

--Qui est là? demanda en se penchant à la fenêtre Nazanskiï, fort

tranquillement et comme s’il s’attendait à cet appel. Ah! c’est vous,

Iouriï Alexéitch? Attendez: la porte est éloignée et il fait très

sombre. Escaladez plutôt la fenêtre. Donnez-moi la main.

La chambre de Nazanskiï était encore plus misérable que celle de

Romachov: entre les fenêtres, le long du mur, un méchant lit de fer, bas

et étroit, courbé en arc et dont toute la literie paraissait consister

en une unique couverture rose; contre un autre mur, une table de bois

blanc et deux grossiers tabourets. A l’un des angles de la chambre,

était solidement fixée une très étroite armoire, en forme de vitrine à

icones; aux pieds du lit, s’étalait une valise en cuir fauve entièrement

recouverte d’étiquettes de chemin de fer. En dehors de ces objets, à

l’exception d’une lampe posée sur la table, il n’y avait aucun autre

meuble dans la chambre.

--Bonjour, mon cher,--dit Nazanskiï, en serrant et secouant fortement la

main de Romachov, et en le fixant de ses beaux yeux bleus

rêveurs.--Asseyez-vous donc, là, sur le lit. Vous avez appris que j’ai

demandé un congé pour cause de maladie?

--Oui, Nicolaiev vient de m’en parler.

De nouveau Romachov se rappela les affreuses paroles de l’ordonnance

Stépane, et son visage se fronça douloureusement.

--Oh! vous êtes allé chez les Nicolaiev?--demanda soudain Nazanskiï avec

une vivacité et un intérêt visibles.--Vous y allez souvent?

Par un sentiment instinctif de prudence que provoquait le ton insolite

de cette question, Romachov se crut obligé de mentir et répondit

négligemment:

--Non, pas du tout. J’y suis allé par hasard, en passant.

Nazanskiï, qui marchait toujours en long et en large dans la chambre,

s’arrêta devant l’armoire et l’ouvrit. Sur un rayon, il y avait une

carafe de vodka et une pomme découpée en tranches minces et régulières.

Tournant le dos à son hôte, il remplit précipitamment un petit verre et

l’avala. Romachov vit son dos frissonner convulsivement sous la toile

légère de sa chemise.

--Voulez-vous quelque chose?--demanda Nazanskiï en montrant l’armoire.

Je ne suis pas riche en provisions, mais, si vous avez faim, on peut

faire une omelette.

--Je vous remercie, je mangerai plus tard.

Nazanskiï, les mains dans les poches, reprit sa promenade. Après avoir

traversé deux fois la chambre, il se mit à parler comme s’il continuait

une conversation interrompue un instant auparavant.

--Oui, je ne cesse de marcher et de réfléchir. Et vous savez, Romachov,

je suis heureux. Demain, au régiment, tout le monde dira que j’ai la

maladie de l’ivrognerie. Ma foi, c’est vrai si l’on veut, mais ce n’est

pas tout à fait exact. En ce moment, je suis heureux, je ne suis

nullement malade et je ne souffre pas. En temps ordinaire, mon

intelligence et ma volonté sont étouffées. Je me trouve alors misérable,

peureux, et je deviens sot, chagrin, prudent et raisonnable. Je déteste,

par exemple, le service militaire, et pourtant je sers. Pourquoi est-ce

que je sers? Le diable le sait, pourquoi! Parce que, dès mon enfance, on

m’a ressassé et qu’aujourd’hui tout le monde autour de moi répète que

dans la vie, l’important, c’est de servir, de bien manger et d’être bien

vêtu. Quant à la philosophie, dit-on, c’est une chose idiote, bonne pour

celui qui n’a rien à faire, et à qui sa maman a laissé de la fortune. Et

je fais des choses qui me répugnent, j’exécute, par peur de mourir de

faim, des ordres que je trouve parfois cruels et parfois stupides. Mon

existence est monotone comme une palissade et grise comme le drap des

capotes de soldat. Impossible--je ne dis pas de raisonner à haute

voix--mais seulement de méditer sur l’amour, la beauté, la nature, sur

l’égalité et le bonheur des hommes, sur la poésie, sur Dieu. On se moque

de moi; ha, ha, ha! toujours de la philosophie! Il est ridicule,

grotesque et illicite à un officier de ligne de penser à des choses

élevées. C’est de la philosophie, que diable, et par conséquent, un

absurde galimatias, un bavardage oiseux et stupide.

--Et cependant, c’est la chose capitale dans la vie, déclara d’un air

pensif Romachov.

--Mais voici venir cette heure qu’ils appellent d’un nom si dur,

continua, sans l’écouter, Nazanskiï qui marchait toujours en long et en

large et, par moments, faisait des gestes persuasifs, en se tournant

d’ailleurs, non pas vers Romachov, mais vers les deux angles opposés de

sa chambre, sur lesquels il se dirigeait alternativement.

--Cette heure, c’est celle de ma liberté, Romachov, de la liberté de mon

âme, de ma volonté et de mon intelligence. Je vis alors d’une vie

étrange peut-être, mais en tous cas, profonde et merveilleuse. Tout ce

que j’ai vu, tout ce que j’ai lu, tout ce dont j’ai entendu parler,

s’anime soudain en moi, revêt un extraordinaire éclat, acquiert un sens

profond, insondable. Ma mémoire devient comme un musée de précieuses

découvertes. Comprenez-vous, je suis alors un véritable Rothschild! Je

prends le premier sujet qui me vient à l’esprit et je le scrute

longuement, profondément, voluptueusement: personnes, rencontres,

caractères, livres, femmes,--ah! surtout les femmes et l’amour...!

Parfois, je songe aux grands hommes disparus, aux martyrs de la science,

aux sages, aux héros ainsi qu’à leurs paroles sublimes. Parfois aussi,

et bien que je ne croie pas en Dieu, je songe aux saints, aux ascètes,

aux martyrs et me remémore d’édifiants canons et de touchantes litanies.

J’ai passé par le petit séminaire, mon cher, et possède une mémoire

étonnante! Eh bien! quand je réfléchis à toutes ces choses, il m’arrive

de ressentir si violemment la joie ou le chagrin d’autrui, ou encore

l’éternelle beauté d’une belle action que je me mets à marcher

solitaire, comme en ce moment, et à pleurer... à pleurer à chaudes

larmes...!

Romachov se leva doucement du lit et vint s’asseoir sur le rebord de la

fenêtre ouverte, le dos et les pieds appuyés sur les jambages opposés de

la croisée. L’éclairage de la chambre faisait paraître l’obscurité de la

nuit plus dense et plus mystérieuse. Un vent chaud, impétueux, mais

sourd, agitait sous la fenêtre le noir feuillage des buissons. Et dans

cet air doux, saturé d’étranges aromes printaniers, dans cette

silencieuse obscurité, dans ces trop brillantes et quasi chaudes

étoiles, on sentait une fermentation secrète et passionnée, on devinait

la soif de la maternité et la prodigue volupté de la terre, des plantes,

des arbres, de tout un monde.

Nazanskiï continuait sa promenade et ses discours, sans regarder

Romachov et comme s’adressant aux parois et aux angles de la pièce:

--Durant ces heures, mes pensées courent capricieuses, variées,

inattendues. Mon esprit devient vif et subtil, mon imagination, un

véritable torrent! Toutes les choses, toutes les personnes que j’évoque

se dressent devant moi avec autant de relief et de précision que si je

les observais dans une chambre noire. Je sais, je sais, mon cher, que

cette exacerbation des sens, cette illumination spirituelle n’est,

hélas! pas autre chose que l’action physiologique de l’alcool sur le

système nerveux. Tout d’abord, lorsque je connus, pour la première fois,

cette admirable poussée de vie intérieure, je fus tenté d’y voir

l’Inspiration elle-même. Mais non, elle n’est ni créatrice, ni même

durable. Ce n’est qu’un processus maladif, un afflux soudain qui, chaque

fois, ronge de plus en plus le fond de l’âme. Cependant cette démence

m’est douce et... au diable soient la prudence salvatrice et la sotte

espérance de vivre cent dix ans et d’être signalé dans les échos de

quelque journal comme curieux exemple de longévité... Je suis heureux,

et tout est dit!

Nazanskiï s’approcha de nouveau de l’armoire, l’ouvrit, lampa un verre

et la referma soigneusement. Paresseusement, presque inconsciemment,

Romachov se leva et l’imita.

--A quoi songiez-vous lorsque je suis arrivé, Vassiliï Nilytch? demanda

Romachov en reprenant sa place sur le rebord de la fenêtre.

Mais Nazanskiï ne sembla pas entendre sa question.

--Ainsi, par exemple, quelle jouissance de songer aux femmes!

s’exclama-t-il en adressant un large geste persuasif à l’angle devant

lequel l’amenait sa promenade.--Et lorsque je songe à elles, aucune

mauvaise pensée ne salit ma rêverie. Pourquoi? Il ne faut jamais--même

en pensée, rendre quelqu’un complice d’une méchanceté ou, ce qui est

pire, d’une malpropreté. Bien souvent, je songe aux femmes pures,

tendres et délicates, à leurs larmes sereines et à leurs délicieux

sourires, je songe aux jeunes et chastes mères, aux amantes qui

affrontent la mort par amour, aux belles, innocentes et fières jeunes

filles dont l’âme, d’une blancheur de neige, n’ignore ni ne redoute

rien. Il n’y a pas de femmes semblables. Ou plutôt, je me trompe. Il

doit y en avoir, mais ni vous ni moi ne les connaîtrons jamais. Vous

encore, peut-être, mais moi, jamais.

Arrêté devant Romachov, il le regardait fixement, mais l’expression

rêveuse de ses yeux et le sourire indécis qui errait autour de ses

lèvres, prouvaient qu’il n’apercevait pas son interlocuteur. Jamais

encore, même à ses meilleures minutes de sobriété, Nazanskiï n’avait

montré à Romachov un visage aussi beau, aussi séduisant. Ses cheveux

blonds tombaient en grosses boucles autour de son grand et beau front

pur, sa barbe rousse de forme rectangulaire ondulait comme gaufrée; sa

tête élégante et massive, au cou découvert et d’un noble dessin,

rappelait celle d’un de ces héros ou de ces sages grecs que Romachov

avait admirés quelque part sur des gravures. Ses yeux bleus, clairs,

légèrement humides, pétillaient d’esprit et de bonté. Il n’était pas

jusqu’à la couleur de ce beau visage régulier, d’un rose tendre, qui ne

fût un sujet d’émerveillement et seul un œil très exercé eût pu deviner

dans cette fraîcheur apparente, ainsi que dans une certaine bouffissure

des traits, un résultat de l’inflammation alcoolique du sang.

--L’amour! Quel abîme de mystère! Quelle jouissance, quelle souffrance

aiguë et douce à la fois! s’enthousiasma soudain Nazanskiï.

Dans son agitation, il s’empoigna par les cheveux et se lança de nouveau

vers un angle de la pièce, mais avant de l’atteindre, s’arrêta

brusquement, se retourna vers Romachov et partit d’un joyeux éclat de

rire. Le sous-lieutenant l’observa avec inquiétude.

--Je me rappelle une bien amusante histoire,--reprit Nazanskiï d’un ton

simple et bon enfant. C’est curieux comme mon esprit saute d’un sujet à

l’autre. Je me trouvais un beau jour près de Riazan à l’embarcadère des

vapeurs de l’Oka. Comme j’avais vingt-quatre heures à attendre--c’était

à l’époque de la crue printanière--je m’installai confortablement au

buffet. Au comptoir trônait la fille du tenancier, gamine de dix-huit

ans environ, pas jolie, marquée de petite vérole, charmante pourtant

avec ses yeux noirs, ses manières prestes et son ravissant sourire. Nous

n’étions que trois dans la salle: elle, moi et un petit télégraphiste

blondasse. Car je ne compte pas le père de la belle, grosse tête rouge

de vieux dogue rageur, qui ne sortit guère de la coulisse. Il se

montrait rarement, bâillait, se grattait le ventre sous son gilet,

n’arrivait pas à se déciller les yeux et au bout de deux minutes

retournait à son somme. Mais le télégraphiste, lui, apparaissait

continuellement. Je le vois encore, appuyé des deux coudes sur le

comptoir et gardant le silence. Elle aussi se taisait et regardait par

la fenêtre le fleuve débordé. Tout à coup, le jouvenceau entonnait avec

volubilité:

«Dis-moi ce qu’est l’amour,

Ce sentiment céleste

Qui nous trouble les sens...»

et retombait dans le silence. Au bout de cinq minutes, elle fredonnait à

son tour: «Dis-moi ce qu’est l’amour?», motif archi-rebattu, souvenir

sans doute de quelque opérette qu’ils étaient allés--à pied

probablement--entendre ensemble à la ville. Donc ils chantaient et se

taisaient alternativement. Puis, tout en regardant par la fenêtre, elle

oubliait, comme par mégarde, sa main sur le comptoir, et lui la pressait

dans la sienne et lui caressait les doigts les uns après les autres.

Ensuite la chanson reprenait: «Dis-moi ce qu’est l’amour.» Et cela dura

une journée entière. J’avoue qu’alors cet «amour» finit par me porter

singulièrement sur les nerfs, tandis que maintenant je suis ému en

l’évoquant. Songez que leurs galanteries duraient sans doute depuis

quinze jours et se prolongèrent probablement un mois encore après mon

passage. Et je ne compris que longtemps après quel joyeux rayon de

lumière jetait cette amourette dans leur pauvre vie mesquine, cent fois

plus médiocre encore que notre stupide existence!... Au reste...

Attendez, Romachov. Mes idées s’embrouillent. A quel propos ai-je amené

ce télégraphiste en mon discours?

De nouveau Nazanskiï s’approcha de l’armoire, mais cette fois il ne but

pas et, tournant le dos à Romachov, il se frotta douloureusement le

front et serra fortement ses tempes dans sa main droite. Ce geste

nerveux avait quelque chose de pitoyable, d’impuissant, d’humilié.

--Vous parliez de l’amour, cet abîme, ce mystère, cette joie, lui fit

ressouvenir Romachov.

--Oui, l’amour!--s’exalta Nazanskiï. Il avala rapidement un petit verre,

se détourna de l’armoire, les yeux enflammés et s’essuya rapidement les

lèvres à la manche de sa chemise.--L’amour! qui comprend ce sentiment?

On en a fait, ou plutôt, nous autres officiers en avons fait un thème

d’ordurières opérettes, d’infâmes cartes postales, de scabreuses

anecdotes et d’exécrables poésies. J’ai eu hier la visite de Ditz. Assis

à la place que vous occupez en ce moment, il parlait des femmes en

jouant avec son pince-nez d’or. Romachov, mon cher, si les animaux, les

chiens par exemple, avaient le don de comprendre la parole humaine, et

que l’un d’entre eux eût entendu hier les discours de Ditz, je vous

assure qu’il se serait sauvé de honte. Vous savez, Ditz est un excellent

garçon--comme tout le monde d’ailleurs--mais il se gêne de parler

autrement des femmes, dans la crainte de perdre sa renommée de cynique,

de débauché et de séducteur. C’est là une sorte de duperie générale, de

fanfaronnade, de présomptueux mépris à l’égard de la femme. Et tout cela

provient de ce que la plupart de nous voient dans l’amour, dans la

possession, oui, je dis bien, dans la possession définitive de la femme,

une sensation grossièrement bestiale, bassement égoïste, une honteuse

polissonnerie--ah diable! je ne sais trop comment m’exprimer. Et voilà

pourquoi, dans la plupart des cas, la froideur, le dégoût, l’inimitié

ont tôt fait de suivre la possession. Voilà pourquoi les hommes ont

réservé la nuit à l’amour tout comme au vol et à l’assassinat... Soyez

assuré, mon cher, que dans cette affaire, la nature leur tend un piège

avec appât et nœud coulant.

--C’est exact, acquiesça tristement Romachov.

--Non, c’est faux--s’emporta Nazanskiï. Je vous dis que c’est faux. La

nature en a, comme toujours, génialement ordonné. Il est juste que

l’amour soit, pour le lieutenant Ditz, suivi du dégoût et de la satiété,

tandis que, pour Dante, il n’est que charmes, que délices, qu’éternel

printemps! Et croyez bien que j’ai en vue l’amour dans le sens propre du

mot, l’amour purement physique. Mais il est, lui aussi, l’apanage de

quelques élus. Voulez-vous un exemple? Tout le monde est doué--plus ou

moins--du sens musical, mais des millions de gens n’ont pas ce sens plus

développé qu’un poisson, ou que le capitaine Vassiltchenko--et parmi

eux, il n’y a qu’un Beethoven. Il en va de même en tout: poésie, art,

sagesse... L’amour aussi, je vous l’affirme, a ses sommets accessibles

seulement à quelques êtres choisis entre mille millions de mille!

Il s’approcha de la fenêtre, appuya son front à l’angle de la muraille à

côté de Romachov et, le regard perdu dans les chaudes ténèbres de la

nuit printanière, il reprit d’une voix tremblante, profonde, inspirée:

--Oh! nous ne savons pas apprécier les charmes délicats et

insaisissables de l’amour, nous, êtres grossiers, paresseux et bornés.

Comprenez-vous tout le bonheur nuancé, toutes les délicieuses

souffrances que contient en soi un amour non partagé, un amour sans

espoir? Quand j’étais plus jeune, je n’avais qu’un rêve: m’éprendre

d’une femme inaccessible et extraordinaire avec laquelle je n’aurais

rien et ne pourrais jamais rien avoir de commun. Je me serais fait

engager comme laquais, cocher, manœuvre, qu’importe? J’aurais eu recours

à tous les déguisements, à toutes les ruses pour l’apercevoir une fois

par an, baiser sur l’escalier les traces de ses pas et, suprême

félicité, toucher sa robe, ne fût-ce qu’une fois dans ma vie!

--Et sombrer dans la folie, dit tristement Romachov.

--Ah, mon cher, qu’importe! s’emporta Nazanskiï, qui reprit nerveusement

sa course sans fin à travers la chambre, qui sait! c’est peut-être

justement alors que vous connaîtrez une féérique et bienheureuse

existence. Mais, soit: ce sublime, cet incroyable amour vous rendra

fou--tandis que la paralysie générale et les maladies secrètes feront

perdre la raison au lieutenant Ditz: lequel vaut mieux? Mais

réfléchissez donc au bonheur de rester toute une nuit posté de l’autre

côté de la rue à regarder les fenêtres de sa belle. Elles s’éclairent

tout à coup et une ombre se meut derrière les rideaux. Est-ce l’aimée?

Que fait-elle? A quoi songe-t-elle? La lumière s’éteint. Dors

paisiblement, mon tendre amour, dors, mon adorée. Et voilà la journée

remplie: c’est déjà une victoire! Pendant des jours, des mois, des

années, on dépense toutes les forces de son imagination, de sa

persévérance, et enfin, joie délirante! l’on arrive à se procurer un

mouchoir, un morceau de papier ayant enveloppé des bonbons, un programme

de concert abandonné. Elle vous ignore complètement, elle n’entendra

jamais parler de vous, ses yeux glissent sur vous sans vous voir, mais,

vous-même, vous l’adorez toujours, vous êtes constamment prêt à

sacrifier pour elle--non, pourquoi pour elle?--pour son caprice, pour

son mari, pour son amant, pour son petit chien favori, votre vie, votre

honneur, et tout ce qu’il est possible de donner! Romachov, ce sont là

des joies que ne connaissent pas les beaux séducteurs.

--Oh! comme c’est vrai! comme ce que vous dites est beau! s’écria

Romachov tout ému.--Depuis un certain temps déjà, il avait quitté la

fenêtre et, comme Nazanskiï, marchait dans l’étroite et longue chambre,

le heurtant à chaque instant et s’arrêtant.--Que de pensées vous

viennent à l’esprit... Moi-même, je vais vous parler de moi. J’étais

épris d’une... femme, oh! ce n’était pas ici, c’était à Moscou... alors

que... j’étais _iounker_[15], mais elle n’en savait rien. J’éprouvais

une exquise jouissance à rester assis auprès d’elle et, quand elle

travaillait, à lui prendre son peloton de fil et à le tirer tout

doucement à moi. Rien de plus. Elle ne remarquait nullement mon petit

manège, et moi, j’étais tellement heureux que la tête me tournait.

[15] _Iounker_ (de l’allemand: _junker_): élève d’une école

militaire.--H. M.

--Oui, oui, je comprends, dit Nazanskiï, hochant la tête et souriant

joyeusement et affablement, je vous comprends. C’est comme un fluide

électrique, n’est-ce pas? une douce et tendre communion d’âmes? Ah! mon

cher, que la vie est belle!

Nazanskiï se tut, ému par ses pensées, et ses yeux bleus se remplirent

de larmes brillantes. Romachov aussi se sentit envahi d’une

indéfinissable mansuétude et d’un attendrissement quelque peu

hystérique. Ces sentiments s’appliquaient identiquement à Nazanskiï et à

lui-même.

--Vassiliï Nilytch, vous me surprenez, dit-il en prenant les deux mains

de Nazanskiï et les serrant vigoureusement. Comment vous, si

intelligent, si fin, si profond, pouvez-vous ruiner, comme à dessein,

votre santé? Oh! non, non, je n’ose pas vous faire de la morale

banale... Moi-même... Mais pourtant, si vous rencontriez dans votre vie

une femme qui saurait vous apprécier, et qui serait digne de vous? C’est

une chose à laquelle je songe souvent!... Nazanskiï s’arrêta et regarda

longtemps par la fenêtre grande ouverte.

--Une femme... traîna-t-il d’un air pensif.--Oui, je vais vous raconter,

s’écria-t-il dans une soudaine résolution.--J’ai rencontré une seule et

unique fois dans ma vie une femme extraordinaire et admirable... une

jeune fille... mais, vous savez, comme dit Heine: «Elle était digne

d’amour et il l’aimait, mais il était indigne d’amour et elle ne

l’aimait pas.» Elle cessa de m’aimer parce que je bois... d’ailleurs, je

ne sais pas, peut-être au contraire est-ce moi qui bois parce qu’elle a

cessé de m’aimer. Cela ne se passait pas non plus ici... mais il y a

longtemps. Vous savez qu’après avoir fait trois ans de service, j’ai

passé quatre ans dans la réserve, et que je suis rentré de nouveau au

régiment, il y a trois ans. Il n’y eut pas de roman entre nous. Nous

eûmes en tout dix ou quinze entrevues, et cinq ou six conversations

intimes. Mais avez-vous jamais pensé au pouvoir enchanteur, inéluctable

du passé? Toutes ces innocentes bagatelles sont maintenant ma seule

richesse. Je l’aime encore aujourd’hui. Attendez, Romachov... vous êtes

digne que je vous lise l’unique lettre, la première et la dernière

qu’elle m’ait écrite.

Il s’accroupit devant sa valise et commença à retourner sans se hâter

différents papiers, tout en continuant de parler:

--En vérité, elle n’a jamais aimé que moi. Elle est dévorée d’ambition,

possédée de je ne sais quel démon orgueilleux et méchant. Cependant elle

est bonne, bien féminine et délicieuse au possible. On dirait qu’il y a

en elle deux êtres: l’un à l’âme sèche et égoïste; l’autre, au cœur

tendre et passionné. Voici la lettre, lisez-la, Romachov. Le

commencement est sans importance,--Nazanskiï replia la partie supérieure

du feuillet.--Lisez à partir d’ici.

Quelque chose d’étrange sonna dans la tête de Romachov, et toute la

chambre vacilla devant ses yeux. Les caractères étaient grands, fins et

nerveux; la lettre ne pouvait avoir été écrite que par la main nerveuse

d’Alexandra Pétrovna, tant l’écriture était originale, irrégulière et

élégante. Romachov, qui avait reçu fréquemment d’elle des billets

d’invitation à un dîner ou à une partie de _vinte_, aurait pu

reconnaître cette écriture entre mille.

«... Il est triste et pénible pour moi de le dire, lut-il sous la main

de Nazanskiï. Mais c’est vous-même qui avez tout fait pour mettre à nos

relations un terme aussi malheureux. Ce que je déteste le plus dans la

vie c’est le mensonge, qui est toujours le résultat de la pusillanimité

et de la faiblesse, et c’est pour cela que je ne veux pas vous mentir.

Je vous aimais et je vous aime encore, et je sais que je ne pourrai

étouffer ce sentiment ni vite ni facilement. Mais je finirai cependant

par le vaincre. Qu’adviendrait-t-il si j’agissais autrement? Certes,

j’aurais en moi suffisamment de force et d’abnégation pour servir de

gouvernante, de bonne d’enfants ou de sœur de charité à un homme veule,

déchu, et moralement décomposé; mais je hais les sentiments de pitié et

le perpétuel pardon humiliant, et je ne veux pas que vous les éveilliez

en moi. Je ne veux pas que vous vous nourrissiez d’une aumône de

compassion et d’une fidélité de chien. Mais vous ne pouvez pas changer,

malgré votre intelligence et votre belle âme. Avouez loyalement,

sincèrement, que vous ne le pouvez pas. Ah! cher Vassiliï Nilytch, si

vous pouviez! si vous pouviez! Tout mon cœur, toute ma volonté aspire à

vous, je vous aime. Mais c’est vous-même qui n’avez pas voulu de moi.

Pour l’être que l’on aime, on peut bouleverser l’univers, et je vous

avais demandé si peu de chose. Vous ne pouvez pas? Adieu. Je vous baise

par la pensée sur le front... comme un défunt, puisque, pour moi, vous

êtes mort. Je vous conseille de détruire cette lettre, non pas que je

craigne quelque chose, mais parce que, à la longue, elle serait pour

vous une source de chagrins et de souvenirs douloureux. Encore une fois,

je le répète...»

--La suite est sans intérêt pour vous,--dit Nazanskiï en retirant le

papier des mains de Romachov.--C’est la seule lettre qu’elle m’ait

adressée.

--Que se passa-t-il ensuite? demanda avec peine Romachov.

--Ensuite? Ensuite nous cessâmes de nous voir. Elle... elle partit je ne

sais où et elle épousa, il me semble... un ingénieur. C’est d’un intérêt

secondaire.

--Et vous n’allez jamais chez Alexandra Pétrovna?

Romachov prononça ces mots à voix très basse, mais les deux officiers

frissonnèrent en les entendant, et pendant longtemps ils ne purent

détourner leurs yeux l’un de l’autre. Pendant ces quelques secondes,

toutes les barrières que la ruse, la dissimulation et l’impénétrabilité

dressent d’ordinaire entre les hommes semblèrent se lever entre eux, et,

réciproquement, ils déchiffrèrent, en toute liberté, leurs âmes.

Instantanément, ils comprirent mille choses dont ils avaient jusqu’alors

fait mystère, et toute leur conversation de ce jour prit soudain un sens

particulier, profond et presque tragique.

--Comment? Et vous... aussi?--dit enfin tout doucement Nazanskiï, avec

une expression de terreur folle dans les yeux.

Mais il se ressaisit aussitôt et s’écria avec un rire affecté:

--Fi donc, quel malentendu! Nous nous sommes, l’un et l’autre, éloignés

de notre sujet. La lettre que je vous ai montrée a été écrite, il y a

cent ans, et cette femme vit actuellement bien loin, bien loin... dans

la Transcaucasie, je crois. Ainsi donc, où en étions-nous restés?

--Il est temps que je rentre chez moi, Vassiliï Nilytch, il est tard,

dit Romachov en se levant.

Nazanskiï n’essaya pas de le retenir. Ils prirent congé, sans froideur,

ni sécheresse, mais comme honteux l’un de l’autre. Romachov était

maintenant plus convaincu que jamais que la lettre avait été écrite par

Chourotchka. En retournant chez lui, il songeait sans cesse à cette

lettre et ne pouvait démêler la nature des sentiments qu’elle avait

éveillés en lui. Il était jaloux de Nazanskiï, jaloux du passé, il

éprouvait une mauvaise et triomphante pitié à l’égard de Nicolaiev, mais

en même temps il nourrissait un nouvel espoir indéfini, vague, mais doux

et engageant. Cette lettre semblait le mettre en possession de quelque

fil mystérieux, invisible, qui le conduisait vers l’avenir.

Le vent s’était calmé.

Un profond silence remplissait la nuit dont l’obscurité semblait chaude

et veloutée. Une vie secrète et créatrice se devinait dans la vivacité

de l’air, la tranquillité des arbres invisibles, l’odeur de la terre.

Romachov marchait sans voir la route, et il s’attendait sans cesse à ce

qu’un souffle chaud et puissant lui caressât le visage. Et son âme

évoquait jalousement les clairs et irrévocables printemps de son

enfance, enviait innocemment son pur et cher passé.

En arrivant chez lui, il y trouva une courte lettre de Raïssa

Alexandrovna Peterson. Dans un style ridiculement ampoulé, elle lui

reprochait sa noire trahison, prétendait tout savoir, et le menaçait des

terribles vengeances dont est capable un cœur de femme meurtri.

«Je sais ce qu’il me reste à faire!--écrivait-elle. Si je ne meurs pas

de consomption à la suite de votre lâche conduite, soyez sûr que je me

vengerai cruellement. Vous croyez peut-être que personne ne sait où

vous passez toutes vos soirées. Aveugle! Les murs ont des oreilles. Je

suis chacun de vos pas. D’ailleurs, malgré vos belles manières et

toute votre éloquence, vous n’obtiendrez rien là-bas, et vous

n’aboutirez qu’à vous faire mettre à la porte comme un chien par N...

En tout cas, je vous conseille d’être plus circonspect avec moi. Je ne

suis pas de ces femmes qui pardonnent les outrages qu’on leur fait.

Je sais manier le poignard.

Je suis née près du Caucase!!!

Le duel · 第 9 / 36 题