RAÏSSA.

«Autrefois vôtre et maintenant à personne.»

«_P.-S._--Ne manquez pas de venir samedi au mess. Il est nécessaire

que nous ayons ensemble une explication. Je vous réserve le troisième

quadrille, mais, cette fois, ce n’est plus selon nos conventions!

«R. P.»

Telle une émanation marécageuse, la lecture de cette lettre idiote

rappela à Romachov la stupidité et la trivialité de la vie de province

avec ses cancans pleins de méchanceté. Il lui semblait qu’il était

couvert de la tête aux pieds de la boue gluante et inlavable dont

l’avait souillé cette liaison avec une femme qu’il n’aimait pas, liaison

qui durait depuis près de six mois. Il se jeta sur son lit, accablé et

pour ainsi dire écrasé par les incidents de cette journée, et,

s’assoupissant, il se remémora, en se les appliquant à lui-même, les

paroles qu’avait prononcées Nazanskiï pendant la soirée: «Ses pensées

étaient grises comme le drap des capotes de soldat.»

Il s’endormit bientôt d’un lourd sommeil, et revit en rêve les jours

bénis de son enfance, ce qui depuis quelque temps lui arrivait chaque

fois qu’il éprouvait une grosse contrariété. Les laideurs, les chagrins

et la monotonie de la vie disparaissaient. Son corps redevenait

vigoureux, son âme lumineuse et pure exultait d’une joie inconsciente.

Au centre du monde, lui aussi pur et lumineux, les chères et familières

rues de Moscou resplendissaient de ce merveilleux éclat que l’on ne

perçoit qu’en songe. Mais, quelque part, au bout de ce monde radieux,

tout là-bas à l’extrême horizon, demeurait une sinistre tache sombre; la

petite ville morne et grise, avec les fatigues du service, l’ennui des

écoles de compagnie, la bassesse des saouleries au mess, le dégoût d’une

liaison fastidieuse, la détresse de la solitude. La vie entière

bruissait et étincelait de joie, mais tel un noir fantôme, l’hostile

tache sombre guettait Romachov et attendait son tour. Et solitaire, le

petit Romachov, innocent, pur, insouciant, versait des larmes de rage

sur son double qui semblait se diluer dans cette maligne obscurité.

Au milieu de la nuit il se réveilla et s’aperçut que son oreiller était

humide de larmes. Il ne réussit pas tout de suite à les retenir et,

longtemps encore, elles coulèrent chaudes et rapides le long de ses

joues.

Le duel · 第 10 / 36 题