III

Rentré chez lui, Romachov se jeta sur son lit sans enlever son manteau

ni même son sabre, et resta longtemps couché, immobile et les yeux

stupidement fixés au plafond. Il avait mal à la tête et au dos, et son

âme était si vide qu’elle semblait n’avoir jamais donné naissance à

aucune pensée, aucun souvenir, aucun sentiment: elle n’éprouvait même ni

irritation, ni ennui, mais gisait, masse sombre et indifférente.

De l’autre côté de la fenêtre, triste et doux, se mourait le verdâtre

crépuscule d’avril. Dans l’antichambre l’ordonnance remuait avec

précaution un objet métallique.

«C’est étrange--dit à part soi Romachov--j’ai lu quelque part que

l’homme ne peut rester une seconde sans penser. Et pourtant je suis là

couché sans songer à rien. Est-ce juste? Non, puisque je viens de penser

que je ne pensais à rien--c’est signe que quelque rouage de mon cerveau

s’est mis à fonctionner. Et maintenant que je m’analyse, c’est encore

penser...»

Et il s’acharna à débrouiller cet écheveau de pensées compliquées

jusqu’à ce qu’il en ressentit le dégoût presque physique: comme si, sous

son crâne, se fût tendue quelque sale et grise toile d’araignée, dont il

ne pouvait se débarrasser. Il leva la tête de dessus l’oreiller et cria:

--Gaïnane!

Dans le vestibule, un ustensile, sans doute le tuyau du samovar, tomba

et roula à terre. L’ordonnance se précipita dans la chambre en ouvrant

et refermant la porte aussi vivement et aussi bruyamment que si

quelqu’un l’eût poursuivi.

--Me voici, Votre Noblesse! cria-t-il tout effaré.

--Personne n’est venu de la part du lieutenant Nicolaiev?

--Absolument personne, Votre Noblesse, cria de plus belle Gaïnane.

Depuis longtemps déjà les rapports entre l’officier et l’ordonnance

étaient empreints de simplicité, de confiance et même d’une certaine

familiarité respectueuse. Mais quand il s’agissait de réponses clichées

sur un modèle officiel, telles que: «parfaitement», «en aucune façon»,

«je vous souhaite le bonjour», «je ne peux pas savoir», Gaïnane les

criait machinalement de cette voix d’automate, étranglée et stupide, que

prennent toujours les soldats quand ils parlent dans les rangs à des

officiers. C’était une habitude inconsciente que l’ordonnance avait

prise dès les premiers jours de son arrivée au régiment et qu’il

conserverait probablement toute sa vie.

Gaïnane était Tchérémisse de naissance et idolâtre de religion. Cela

flattait beaucoup Romachov. Au régiment, les jeunes officiers avaient

mis à la mode ce jeu de gamin risible et naïf d’apprendre aux

ordonnances différentes choses bizarres et extraordinaires. Vietkine,

par exemple, quand il recevait chez lui des camarades, demandait

toujours à son ordonnance, un Moldave: «Dis donc, Buzeskul, avons-nous

encore du champagne à la cave?» Buzeskul répondait avec le plus grand

sérieux: «Pas du tout, Votre Noblesse, vous avez jugé bon de boire hier

la dernière douzaine.» Un autre officier, le sous-lieutenant Épifanov,

aimait à poser à son ordonnance des questions fantaisistes qu’il ne

comprenait probablement pas lui-même: «Quel est ton avis, mon ami, lui

demandait-il, sur la restauration du principe monarchique dans la France

moderne?» Et l’ordonnance répondait sans sourciller: «Parfaitement,

Votre Noblesse, ça marche très bien!» Le lieutenant Bobétinskiï avait

enseigné le catéchisme à son ordonnance et celui-ci répondait sans

hésitation aux questions les plus baroques prises au milieu d’un

chapitre, telles que: «Quel est en troisième lieu l’importance de ce

point?--En troisième lieu ce point n’a aucune importance», ou encore

«Quelle est l’opinion de la Sainte Église sur ce sujet?--La Sainte

Église reste muette sur ce sujet.» L’ordonnance de ce même officier

déclamait avec une absurde mimique tragique le monologue du moine Pimène

dans _Boris Godounov_[5].

[5] Drame de Pouchkine.--H. M.

Il était également de bon ton d’obliger les ordonnances à parler

français: _Bonjour, Mousié; Bonne nuit, Mousié; Voulez-vous du thé,

Mousié?_ et ainsi de suite. Toutes ces inventions et d’autres encore

étaient un remède à l’ennui, à l’étroitesse d’une vie où les occupations

de service avaient seules leur place.

Romachov s’entretenait fréquemment avec Gaïnane de ses dieux, dont le

Tchérémisse n’avait d’ailleurs que d’assez obscures et vagues

notions--et surtout de la façon--vraiment originale--dont l’ordonnance

avait prêté serment de fidélité au trône et à la patrie. Tandis que la

lecture de la formule du serment avait été faite aux orthodoxes par un

prêtre, aux catholiques par un kcendz[6], aux israélites par un rabbin,

aux protestants, en l’absence de pasteur, par le capitaine Ditz et aux

musulmans par le lieutenant Bek-Agamalov, pour Gaïnane on avait dû

employer un rite tout à fait spécial. L’adjudant-major du régiment avait

présenté successivement à ce Tchérémisse et à deux autres de ses

coreligionnaires un morceau de pain à la pointe d’un sabre, et tous les

trois, sans toucher le pain de leurs mains, l’avaient pris avec leur

bouche et mangé aussitôt. Le sens symbolique de cette cérémonie était le

suivant: «Maintenant que j’ai mangé le pain au service d’un nouveau

maître, que je sois puni par le fer si je suis infidèle!» Gaïnane

paraissait quelque peu fier de ce cérémonial exceptionnel et aimait à

l’évoquer. Mais comme il inventait chaque fois de nouveaux détails, il

finissait par en faire un récit fantastique, profondément stupide, mais

comique et qui intéressait fort Romachov et les sous-lieutenants qui

venaient chez lui.

[6] _Kcendz_ en polonais: prêtre catholique.--H. M.

Cette fois encore, Gaïnane pensait que l’officier allait entamer son

thème favori et attendait, souriant d’un air malin. Mais Romachov dit

mollement:

--Allons, c’est bien... tu peux te retirer...

--Faut-il préparer ta tunique neuve, Votre Noblesse? demanda Gaïnane

avec empressement[7].

[7] Gaïnane entremêle les formules de politesse officielle au

tutoiement des peuplades primitives. Il en résulte un savoureux

_sabir_ difficilement traduisible en français.--H. M.

Romachov se taisait, hésitant. Il voulait dire: oui, puis: non, et de

nouveau: oui. Il poussa un profond soupir d’enfant, en plusieurs temps,

et finalement répondit:

--Non, décidément, Gaïnane... ce n’est pas la peine. Donne-moi le

samovar, puis cours au mess chercher mon souper.

«Aujourd’hui je ferai exprès de ne pas y aller--s’entêtait-il dans une

impuissante songerie. Impossible d’importuner les gens tous les jours,

et d’ailleurs... je crois que là-bas on ne tient guère à me voir.»

Sa décision lui paraissait ferme, mais dans les profondeurs cachées de

son âme perçait déjà la certitude, à peine consciente, que ce jour-là,

comme la veille, comme presque tous les soirs depuis tantôt trois mois,

il se rendrait chez les Nicolaiev. Chaque soir, en sortant de chez eux,

vers minuit, il se jurait, honteux et irrité de son manque de volonté,

de laisser passer une semaine ou deux ou même de n’y plus revenir du

tout. Et pendant qu’il rentrait chez lui, se couchait et s’endormait, il

croyait pouvoir facilement se tenir parole. Mais la nuit passait, le

jour se traînait lent et fastidieux, le soir arrivait, et il se sentait

irrésistiblement attiré vers cette maison claire et proprette, ces

chambres confortables, ces gens calmes et joyeux, et surtout vers le

charme fascinateur de la beauté, de la douceur et de la coquetterie

féminines.

Romachov s’assit sur son lit. La nuit tombait, mais il voyait encore

distinctement toute sa chambre. Il lui répugnait fort d’avoir

constamment sous les yeux les quelques pauvres objets qui meublaient son

triste logis: un minuscule bureau surmonté d’une lampe à abat-jour rose

en forme de tulipe, d’un réveil-matin rond à tic-tac précipité et d’un

encrier en forme de carlin; sur la muraille, le long du lit, un tapis de

feutre représentant un tigre et un cavalier nègre armé d’une lance; dans

un angle de la pièce, une fragile étagère avec des livres et, dans un

autre angle, la fantastique silhouette d’un écrin de violoncelle;

au-dessus de l’unique fenêtre, un store en sparterie roulé; près de la

porte, un drap masquant un portemanteau. Chez chaque officier

célibataire, chez chaque sous-enseigne, on retrouvait invariablement ces

mêmes objets, à l’exception toutefois du violoncelle. Cet instrument,

Romachov l’avait pris à l’orchestre du régiment, où il était absolument

inutile, mais, n’ayant pas réussi à apprendre même la gamme, il l’avait

bientôt abandonné, ainsi que la musique.

Un peu plus d’un an auparavant, à sa sortie de l’école militaire,

Romachov avait acheté ces vulgaires objets avec une grande satisfaction

mêlée de fierté. Avoir un logement à soi, posséder des meubles en toute

propriété, pouvoir acheter et choisir à sa guise, s’installer selon ses

goûts, tout cela avait enthousiasmé ce gamin de vingt ans, qui, la

veille encore, était assis sur les bancs d’une école et se rendait en

rang avec ses camarades au réfectoire. Et que d’espoirs, que de rêves le

berçaient à l’époque où il faisait l’emplette de ces pauvres «objets de

luxe», et quel rigoureux programme d’existence il s’était alors tracé!

Pendant les deux premières années, il devait étudier à fond la

littérature classique, apprendre méthodiquement le français et

l’allemand et faire de la musique. L’année suivante, il se préparerait à

l’Académie d’État-Major. Il lui faudrait se tenir au courant de la vie

publique, de la littérature et des sciences; en conséquence, il s’abonna

à un journal et à une revue mensuelle. Il acheta même, pour compléter

son instruction, la _Psychologie_ de Wundt, la _Physiologie_ de Luys,

l’_Initiative personnelle_ de Smiles.

Hélas! ces livres sont relégués depuis neuf mois sur l’étagère et

Gaïnane oublie de les épousseter. Les journaux, dont les bandes ne sont

même pas brisées, gisent sous le bureau, l’abonnement semestriel à la

revue n’a pas été renouvelé, et le sous-lieutenant Romachov boit

beaucoup de vodka au mess, joue au pharaon, entretient une vilaine et

fastidieuse liaison avec une femme d’officier, dont il trompe le mari

phtisique et jaloux, et prend de plus en plus en dégoût le service, ses

camarades et sa propre existence.

--Pardon, Votre Noblesse!--cria l’ordonnance faisant une nouvelle et

bruyante irruption dans la chambre. Mais immédiatement il se mit à

parler d’un tout autre ton, simple et familier:

--J’ai oublié de te dire qu’une lettre de Mme Peterson est arrivée pour

toi. L’ordonnance l’a apportée en demandant d’y faire une réponse.

Romachov, fronçant les sourcils, déchira l’oblongue enveloppe rose, sur

un angle de laquelle voltigeait une colombe tenant une lettre dans son

bec.

--Allume la lampe, Gaïnane! ordonna-t-il.

Puis il lut ces lignes, d’une écriture irrégulière peu soignée, qu’il ne

connaissait que trop.

«Mon chéri, mon mignon petit Georges aux fines moustaches, tu n’es pas

venu chez nous depuis une semaine entière et je me languis tellement

de toi que j’ai pleuré toute la nuit dernière. Rappelle-toi bien que

si tu veux te moquer de moi, je ne supporterai pas cette trahison. Il

me suffira d’avaler le contenu d’une petite fiole de morphine pour que

je cesse à jamais de souffrir et que tu sois rongé par des remords de

conscience. Viens sans faute ce soir à sept heures et demie. _Il_ ne

sera pas à la maison, _il_ sera aux exercices pratiques, et je

t’embrasserai bien fort, bien fort, bien fort, de toutes mes forces.

Viens donc! Je t’envoie un milliard de baisers.

«Ta Raïssa toute tienne.

«_P.-S._

Sous ce grand saule,--il t’en souvient, chérie--

Sur la rivière inclinant son branchage,

D’ardents baisers tu couvris mon visage,

Dont avec toi je savourai l’orgie.

«_P.-P.-S._--Il faudra absolument, absolument venir à la soirée de

samedi prochain. Je vous invite à l’avance pour le troisième

quadrille, selon nos conventions!!!!!»

Enfin, tout à fait au bas de la quatrième page, était tracée cette

figure:

_____________

| |

| Ici |

| J’ai déposé |

| un baiser. |

|_____________|

La lettre sentait le lilas de Perse, parfum familier dont quelques

gouttes s’étaient évaporées sur le papier en brouillant sous des taches

jaunes les caractères de l’écriture. Ce fade parfum, le style

trivialement badin de la lettre et le souvenir d’un petit visage fourbe

couronné de cheveux roux provoquèrent chez Romachov un insurmontable

dégoût. Il éprouva un malin plaisir à déchirer la lettre d’abord en

deux, puis en quatre, et encore et encore, jusqu’à ce que sa main se

refusât à déchirer davantage; il en jeta alors les morceaux sous la

table en serrant rageusement les dents. Il ne put toutefois se retenir

de s’appliquer en son for intérieur cette phrase pittoresque, comme

toujours à la troisième personne: «Et il éclata d’un rire amer et

méprisant.»

En même temps, il eut immédiatement conscience qu’il ne résisterait pas

à l’envie d’aller chez les Nicolaiev. «Ce sera la dernière fois, la

toute dernière fois!» essaya-t-il de se duper lui-même. Aussitôt il se

sentit joyeux et calme.

--Gaïnane, donne-moi de quoi m’habiller.

Il se lava rapidement, endossa une tunique neuve, parfuma son mouchoir à

l’eau de Cologne aux fleurs[8]. Il était déjà prêt à sortir quand,

inopinément, Gaïnane l’arrêta.

[8] Spécialité de parfumerie très aimée en Russie et dans laquelle le

parfum frais et fruité de l’eau de Cologne est allié à celui des

fleurs.--H. M.

--Votre Noblesse...--implora sur un ton de douceur inaccoutumé le

Tchérémisse, qui soudain se mit à danser sur place.

Il se trémoussait toujours ainsi à ses moments d’émotion ou d’embarras:

il avançait tantôt l’un, tantôt l’autre genou, remuait les épaules,

allongeait le cou, laissait pendre les bras et jouait nerveusement des

doigts.

--Qu’est-ce que tu veux encore?

--Votre Noblesse, j’ai une grande prière à te faire. Donne-moi le

monsieur blanc.

--Quel monsieur blanc?

--Celui que tu as dit de jeter. Tiens, le voilà.

Du doigt il désignait un buste de Pouchkine, oublié sur le plancher dans

l’encoignure du poêle et que Romachov avait jadis acheté à un

colporteur.

En dépit de l’inscription, cet horrible buste, tout couvert de chiures

de mouches, représentait, à la place du grand poète russe, quelque vieux

courtier juif. Romachov en était tellement dégoûté qu’il avait

effectivement donné ordre de le jeter.

--Qu’en veux-tu faire?--demanda en riant le sous-lieutenant. Eh bien!

prends-le. Je suis heureux de te faire plaisir. Je n’en ai pas besoin,

mais que diable en veux-tu faire?

Gaïnane se taisait, piétinant sur place:

--Allons, cela va bien,--fit Romachov. Mais au moins sais-tu qui c’est?

--Je ne sais pas... fit-il enfin et, de sa manche, il s’essuya les

lèvres.

--Eh bien, je vais te le dire. C’est Pouchkine, Alexandre Serguieitch

Pouchkine. As-tu compris? Voyons, répète: Alexandre Serguieitch...

--Bessiev,--répéta résolument Gaïnane.

--Bessiev? Allons, soit, Bessiev, acquiesça Romachov.

--Je m’en vais, Gaïnane! Si on vient de chez les Peterson, tu diras que

le sous-lieutenant est sorti, mais que tu ignores où il est allé? Tu as

compris? S’il y a quelque chose pour le service, tu viendras me chercher

en courant chez le lieutenant Nicolaiev. Au revoir, mon vieux! Tu iras

chercher mon souper au mess et tu pourras le manger.

Il frappa amicalement sur l’épaule du Tchérémisse qui, pour toute

réponse, esquissa en silence un large, joyeux et cordial sourire.

Le duel · 第 8 / 36 题