II

Par pelotons, les soldats avaient regagné leurs chambrées et le terrain

d’exercices était maintenant désert. Romachov resta un instant indécis

sur la route. Ce n’était pas la première fois depuis dix-huit mois de

service qu’il ressentait avec tristesse son isolement au milieu

d’étrangers malveillants ou indifférents, et se demandait avec angoisse

où et comment il passerait sa soirée. Il éprouvait une véritable

répugnance à la seule pensée d’aller au mess ou de rentrer à son logis.

A cette heure le mess était sûrement désert: deux sous-enseignes y

jouaient sans doute sur un vieux petit billard, buvaient de la bière,

fumaient, et à chaque carambolage faisaient assaut de jurons et

d’obscénités; dans les salles flottait une odeur persistante de gargote.

Cela puait l’ennui!

--Je vais aller à la gare, se dit Romachov. Peu m’importe!

Il n’y avait pas un seul restaurant dans ce misérable trou de Juifs. Les

clubs, aussi bien celui des militaires que celui des civils, étaient

dans un pitoyable état d’abandon. Aussi la gare était-elle l’unique

endroit où les habitants allaient assez souvent faire bombance, s’amuser

et même jouer aux cartes. Des dames s’y rendaient aussi à l’heure du

passage des trains, petite distraction à la profonde monotonie de la vie

provinciale.

Romachov aimait lui aussi à assister le soir à l’arrivée du rapide qui

s’arrêtait là pour la dernière fois avant de franchir la frontière

prussienne. Il éprouvait un charme étrange à voir apparaître à un détour

et se précipiter à toute vapeur vers la gare ce train, composé en tout

de cinq wagons flambant neufs, dont les yeux de feu grandissaient

rapidement, jetant devant eux sur les rails des taches lumineuses, et

qui, déjà prêt à brûler la station, s’arrêtait instantanément dans un

violent fracas, «tel un géant s’accrochant dans sa fuite à un rocher»,

songeait Romachov. Hors des wagons, joyeusement illuminés comme pour une

fête, se précipitaient de belles dames, distinguées, pimpantes, parées

d’extraordinaires chapeaux et de costumes suprêmement élégants, des

civils impeccablement habillés, insouciants, sûrs d’eux-mêmes, au verbe

haut, aux gestes dégagés, au rire indolent, s’entretenant en français ou

en allemand. Aucun d’eux n’accorda jamais la moindre attention à

Romachov, mais celui-ci voyait en eux un fragment d’un monde

inabordable, raffiné et magnifique, où la vie est une réjouissance

perpétuelle.

Huit minutes passaient. La cloche du départ tintait, la locomotive

sifflait, et le train flamboyant reprenait sa marche. On éteignait à la

hâte les feux des quais et du buffet. La gare se replongeait dans les

ténèbres quotidiennes. Et Romachov suivait toujours d’un regard

mélancolique la lanterne rouge qui se balançait derrière le dernier

wagon, se muait peu à peu en une étincelle à peine perceptible et

disparaissait enfin dans la nuit noire.

«Je vais à la gare», se dit Romachov. Mais un regard jeté sur ses

chaussures le fit rougir de honte. C’étaient de lourdes galoches en

caoutchouc comme en portaient tous les officiers du régiment, profondes

de trente centimètres et enduites d’une couche de boue noire et épaisse

comme de la pâte. La vue de son manteau ne descendant que jusqu’aux

genoux à cause de la boue, effiloché du bas et dont les boutonnières

graisseuses béaient lamentablement, lui arracha un soupir. La semaine

précédente, lorsqu’il faisait les cent pas devant le rapide, il avait

remarqué, à la portière d’un wagon de 1re classe, une fort belle dame,

élancée, bien faite, habillée de noir. Comme elle était sans chapeau,

Romachov eut le temps d’apercevoir, rapidement mais distinctement, son

nez fin et régulier, ses délicieuses lèvres petites et épaisses, ses

splendides cheveux noirs ondulés, qui, peignés en raie au milieu de la

tête, retombaient sur les joues, cachant les tempes, les oreilles et

l’extrémité des sourcils. Derrière son épaule apparaissait un grand

jeune homme en veston clair, au visage arrogant et aux moustaches

relevées en croc, qui ressemblait vaguement à Guillaume II. La dame

aperçut également Romachov et il sembla à celui-ci qu’elle le

considérait attentivement, ce qui lui fit prononcer mentalement à son

habitude: «Les yeux de la belle inconnue s’arrêtèrent avec plaisir sur

la taille élancée du jeune officier.» Mais quand, au bout de dix pas,

Romachov se fut retourné pour rencontrer encore une fois le regard de la

belle dame, il s’aperçut qu’elle et son compagnon riaient de bon cœur en

le regardant s’éloigner. Alors Romachov se représenta soudain avec une

précision frappante et comme s’il se fût agi d’une autre personne, sa

triste figure, ses caoutchoucs, son manteau, son visage pâle, sa myopie,

sa gaucherie, sa maladresse;--et, au souvenir de la belle phrase qu’il

venait d’imaginer, une insupportable rougeur de honte empourpra son

visage et une souffrance aiguë le poignit. Et ce soir encore, tandis

qu’il marchait solitaire dans la demi-obscurité du crépuscule

printanier, il rougit de honte en songeant à la honte passée.

--Non, décidément, je n’irai pas à la gare,--murmura-t-il envahi par une

amère désespérance. Je fais un petit tour et je rentre chez moi...

On était au commencement d’avril. L’ombre tombait insensiblement. Les

peupliers qui bordaient la route, les masures à toits de tuiles sur les

deux côtés du chemin, les rares passants, tout s’obscurcit, perdit

couleur et perspective; tous les objets se changèrent en de plates

silhouettes noires, dont les contours se dessinaient dans l’air obscur

avec un délicieux relief. A l’occident, au delà de la ville, le

crépuscule flamboyait. Dans le cratère d’un volcan incandescent et

jetant de l’or en fusion, semblaient se précipiter de lourds nuages

gorge de pigeon, rutilant de feux couleur de sang, d’ambre et de

violette. Et au-dessus du volcan s’élevait, coupole verdoyante de

turquoise et d’aigue-marine, le ciel vespéral printanier.

Avançant lentement sur la route, traînant avec peine ses pieds empêtrés

dans ses énormes caoutchoucs, Romachov ne se lassait pas de contempler

cet incendie magique. Depuis son enfance les beaux crépuscules le

faisaient rêver à quelque existence radieusement mystérieuse. Tout

là-bas, bien loin derrière les nuages et l’horizon, étincelait sous les

rayons d’un soleil invisible d’ici, une ville merveilleuse, d’une

éblouissante beauté, dérobée aux yeux par des nuages et éclairée d’un

feu intérieur. Des pavés d’or y luisaient d’un insoutenable éclat, des

coupoles et des tours aux toits de pourpre y dressaient leurs

fantastiques architectures, des diamants miroitaient aux fenêtres, des

drapeaux aux couleurs vives frissonnaient en l’air. Et cette cité

lointaine et féerique abritait des êtres exultant de bonheur et de joie,

dont toute la vie n’était qu’une suave musique, et pour qui la

mélancolie et la tristesse même se teintaient d’une douceur et d’une

beauté charmantes. Sur des places inondées de lumière, dans des jardins

ombreux, parmi les fleurs et les fontaines, ils marchaient tels des

dieux, lumineux et allègres, ne connaissant aucune borne à leur

félicité, aucune limite à leurs désirs, ignorant la douleur, la honte et

les soucis...

Inopinément Romachov revécut la scène récente du terrain d’exercices,

les grossières invectives du colonel, l’affront subi et le sentiment de

gêne--gêne poignante et enfantine à la fois--devant ses hommes. Ce dont

il souffrait le plus, c’est d’avoir été réprimandé tout comme parfois il

réprimandait ces silencieux témoins de sa honte d’aujourd’hui: il voyait

là une atteinte à la différence des conditions, une humiliation portée à

sa dignité d’officier et, pensait-il, d’homme.

Immédiatement, bouillonnèrent en sa tête, comme dans un cerveau de

gamin--et en vérité il conservait bien des traits enfantins--de

fantastiques, d’enivrantes pensées de vengeance. «Pourquoi m’arrêter à

ces bêtises! N’ai-je pas toute la vie devant moi!»--se dit-il, et,

entraîné par ses pensées, il marcha d’un pas plus assuré et respira plus

profondément. «Pour leur faire la nique à tous, dès demain matin je me

plonge dans les bouquins, et je prépare l’Académie d’État-Major[4]. Le

travail mène à tout. Il n’y a qu’à vouloir. Je piocherai comme un

enragé... Et à la stupéfaction générale je passerai un brillant examen.

Alors tous diront sans doute: Qu’y a-t-il là d’étonnant? Nous étions

sûrs qu’il réussirait, c’est un jeune homme si charmant, si capable, si

bien doué!»

[4] École de Guerre.--H. M.

Et avec une étonnante lucidité, Romachov se vit déjà devenu savant

officier d’état-major. Son nom est inscrit sur le tableau d’honneur de

l’Académie. Les professeurs lui prédisent une brillante carrière, lui

proposent de rester à l’École. Mais il préfère aller dans le rang. Il

lui faut faire un stage de commandant de compagnie, et il désire à tout

prix l’accomplir dans son ancien régiment. Il s’y présente, élégant,

correct, condescendant et hautainement poli, comme les officiers

d’état-major qu’il a vus sur des photographies ou aperçus aux grandes

manœuvres, de l’an passé. Il évite la société des officiers de ligne. La

vulgarité, la familiarité, les cartes, les saouleries, tout cela ne lui

est plus permis: il ne doit pas oublier qu’il parcourt une simple étape

de sa glorieuse carrière future.

Voici que les manœuvres commencent. Un grand combat se livre entre les

deux partis. Le colonel Choulgovitch ne comprend pas l’ordre de

bataille, s’embrouille, s’agite et tracasse les gens: deux fois déjà le

commandant de corps d’armée lui a fait envoyer un blâme par un officier

d’ordonnance. «Tirez-moi de ce mauvais pas, capitaine, demande-t-il à

Romachov. Par vieille amitié, hé! hé! hé! Vous rappelez-vous comme nous

nous chamaillions? Allons, un bon mouvement.» Il a le visage confus et

suppliant. Mais Romachov, se cambrant sur sa selle, répond dans un

impeccable salut et avec un air tranquillement hautain: «Pardon,

monsieur le colonel... C’est à vous qu’il appartient de diriger les

mouvements du régiment. Mon devoir consiste uniquement à exécuter vos

ordres...» Cependant le commandant de corps envoie déjà un troisième

officier d’ordonnance porter une nouvelle réprimande au colonel...

Le brillant officier d’état-major Romachov ne cesse d’ajouter de

nouveaux fleurons à ses états de service... Une grève éclate dans une

grande aciérie. On y dirige en toute hâte la compagnie de Romachov.

C’est la nuit, l’incendie rougeoie, la foule hurlante déferle, les

pierres volent... Un beau et svelte capitaine s’avance en tête de sa

compagnie. C’est Romachov. «Frères, déclare-t-il aux ouvriers, pour la

troisième et dernière fois, je vous préviens que je vais faire

tirer!...» Cris, sifflets, éclats de rire... Une pierre frappe Romachov

à l’épaule, mais son visage franc et viril conserve son calme. Il se

retourne vers ses soldats dont les yeux brillent de colère à la vue de

l’outrage porté à leur chef adoré. «En plein sur la foule, feu de

compagnie! Compagnie, feu!» Cent coups de feu se confondent en un

seul... Un hurlement d’horreur, des dizaines de morts et de blessés

s’effondrent... Les autres s’enfuient en désordre, quelques-uns se

jettent à genoux, implorant grâce. L’émeute est vaincue. Romachov reçoit

les félicitations de ses chefs et une décoration récompense son insigne

vaillance...

Et puis, c’est la guerre... Non, avant la guerre, Romachov apprendra

l’allemand à fond et ira faire de l’espionnage en Allemagne. Quelle

audace! Seul, complètement seul, un passeport allemand dans la poche, un

orgue de barbarie sur le dos--attribut indispensable--il va de ville en

ville, tourne la manivelle de sa boîte à musique, ramasse des pfennigs,

simule l’imbécile et cependant lève en cachette des plans de

forteresses, d’entrepôts, de casernes, de camps. De perpétuels dangers

l’environnent. Son gouvernement l’a désavoué, il est hors la loi. S’il

réussit à obtenir de précieux renseignements--c’est la fortune,

l’avancement, la notoriété. Mais non--on le surprend, on l’exécute sans

jugement, sans aucune formalité, au petit jour dans quelque fossé de

caponnière. Par pitié, on lui offre de lui bander les yeux d’un

mouchoir, mais il le jette fièrement à terre: «Croyez-vous donc qu’un

officier digne de ce nom ait peur de regarder la mort en face?» Un vieux

colonel lui dit tout ému: «Écoutez, jeune homme, j’ai un fils de votre

âge. Dites-nous seulement votre nom, votre nationalité et nous

commuerons la peine de mort en celle de réclusion.» Mais Romachov

l’interrompt avec une froide politesse: «C’est inutile, colonel, je vous

remercie. Faites votre devoir.» Puis s’adressant au peloton d’exécution:

«Soldats,--profère-t-il d’une voix ferme--en allemand bien entendu--je

vous demande un service de camarade: droit au cœur!» Un sentimental

lieutenant, ayant peine à retenir ses larmes, agite un mouchoir blanc.

Une salve...

Ce tableau se dressa si vivant et si précis dans son imagination que

Romachov, qui depuis longtemps déjà marchait à grands pas et respirait à

pleins poumons, frissonna soudain et s’arrêta sur place tout effrayé, le

cœur battant et les poings convulsivement serrés. Mais aussitôt il se

sourit à lui-même dans l’ombre, d’un sourire faible et contrit, se

ressaisit et continua son chemin.

Bientôt cependant il se replongea irrésistiblement dans ses rêves,

rapides comme un torrent. Une guerre sanglante et acharnée avait

commencé contre la Prusse et l’Autriche. Un immense champ de bataille,

des cadavres, des shrapnels, du sang! C’est la bataille générale

décisive. Les dernières réserves arrivent, on attend de minute en minute

l’apparition dans le dos de l’ennemi d’une colonne russe enveloppante.

Il faut résister à l’effroyable pression de l’ennemi, il faut tenir

coûte que coûte. Et c’est sur le régiment de Kérensk que l’adversaire

dirige son feu le plus terrible, ses attaques les plus acharnées. Les

soldats se battent comme des lions, ils n’ont pas fléchi une seule fois,

bien que leurs rangs fondent de seconde en seconde sous la grêle des

projectiles ennemis. Instant historique! Il suffit de tenir encore une

minute ou deux et c’est la victoire. Mais le colonel Choulgovitch perd

la tête: sa bravoure est incontestable, mais ses nerfs ne résistent pas

à cette horreur. Il ferme les yeux, frémit, pâlit... Déjà il a fait

signe au clairon de sonner la retraite, déjà le soldat a embouché son

instrument, mais à ce moment précis accourt sur un cheval arabe écumant

le colonel Romachov, chef d’état-major de la division: «Colonel, défense

de battre en retraite! C’est ici que se décide le sort de la Russie!...»

Choulgovitch se rebiffe: «Colonel! Ici, c’est moi seul qui commande et

qui suis seul responsable devant Dieu et devant l’empereur! Clairon, la

retraite!» Mais déjà Romachov a arraché le clairon au soldat. «En avant,

les enfants! Le tsar et la patrie vous regardent! Hourrah!» Dans un cri

furieux, les soldats s’élancent en avant à la suite de Romachov. Tout se

mêle, s’enveloppe de fumée, s’abîme dans on ne sait quel gouffre. Les

rangs ennemis fléchissent et se sauvent en désordre. Et derrière eux,

sur les collines lointaines brillent déjà les baïonnettes de la colonne

enveloppante. «Hourra, frères, c’est la Victoire!...»

Romachov, qui ne marchait plus mais courait, en agitant les bras,

s’arrêta subitement et se remit difficilement. Il lui semblait que, sous

ses vêtements, une main froide courait sur son corps nu, tout le long du

dos, des bras et des jambes; ses cheveux remuaient sur sa tête; des

larmes d’enthousiasme lui brûlaient les yeux. Il ne s’était pas aperçu

qu’il avait regagné son logis et, réveillé maintenant de ses rêves

fougueux, contemplait avec surprise la porte familière s’ouvrant sur un

pauvre verger au fond duquel s’élevait un minuscule pavillon blanc.

--Quelles stupidités vous entrent parfois dans la caboche!--murmura-t-il

tout confus, en rentrant timidement la tête dans ses épaules.

Le duel · 第 7 / 36 题