Par pelotons, les soldats avaient regagné leurs chambrées et le terrain
d’exercices était maintenant désert. Romachov resta un instant indécis
sur la route. Ce n’était pas la première fois depuis dix-huit mois de
service qu’il ressentait avec tristesse son isolement au milieu
d’étrangers malveillants ou indifférents, et se demandait avec angoisse
où et comment il passerait sa soirée. Il éprouvait une véritable
répugnance à la seule pensée d’aller au mess ou de rentrer à son logis.
A cette heure le mess était sûrement désert: deux sous-enseignes y
jouaient sans doute sur un vieux petit billard, buvaient de la bière,
fumaient, et à chaque carambolage faisaient assaut de jurons et
d’obscénités; dans les salles flottait une odeur persistante de gargote.
Cela puait l’ennui!
--Je vais aller à la gare, se dit Romachov. Peu m’importe!
Il n’y avait pas un seul restaurant dans ce misérable trou de Juifs. Les
clubs, aussi bien celui des militaires que celui des civils, étaient
dans un pitoyable état d’abandon. Aussi la gare était-elle l’unique
endroit où les habitants allaient assez souvent faire bombance, s’amuser
et même jouer aux cartes. Des dames s’y rendaient aussi à l’heure du
passage des trains, petite distraction à la profonde monotonie de la vie
provinciale.
Romachov aimait lui aussi à assister le soir à l’arrivée du rapide qui
s’arrêtait là pour la dernière fois avant de franchir la frontière
prussienne. Il éprouvait un charme étrange à voir apparaître à un détour
et se précipiter à toute vapeur vers la gare ce train, composé en tout
de cinq wagons flambant neufs, dont les yeux de feu grandissaient
rapidement, jetant devant eux sur les rails des taches lumineuses, et
qui, déjà prêt à brûler la station, s’arrêtait instantanément dans un
violent fracas, «tel un géant s’accrochant dans sa fuite à un rocher»,
songeait Romachov. Hors des wagons, joyeusement illuminés comme pour une
fête, se précipitaient de belles dames, distinguées, pimpantes, parées
d’extraordinaires chapeaux et de costumes suprêmement élégants, des
civils impeccablement habillés, insouciants, sûrs d’eux-mêmes, au verbe
haut, aux gestes dégagés, au rire indolent, s’entretenant en français ou
en allemand. Aucun d’eux n’accorda jamais la moindre attention à
Romachov, mais celui-ci voyait en eux un fragment d’un monde
inabordable, raffiné et magnifique, où la vie est une réjouissance
perpétuelle.
Huit minutes passaient. La cloche du départ tintait, la locomotive
sifflait, et le train flamboyant reprenait sa marche. On éteignait à la
hâte les feux des quais et du buffet. La gare se replongeait dans les
ténèbres quotidiennes. Et Romachov suivait toujours d’un regard
mélancolique la lanterne rouge qui se balançait derrière le dernier
wagon, se muait peu à peu en une étincelle à peine perceptible et
disparaissait enfin dans la nuit noire.
«Je vais à la gare», se dit Romachov. Mais un regard jeté sur ses
chaussures le fit rougir de honte. C’étaient de lourdes galoches en
caoutchouc comme en portaient tous les officiers du régiment, profondes
de trente centimètres et enduites d’une couche de boue noire et épaisse
comme de la pâte. La vue de son manteau ne descendant que jusqu’aux
genoux à cause de la boue, effiloché du bas et dont les boutonnières
graisseuses béaient lamentablement, lui arracha un soupir. La semaine
précédente, lorsqu’il faisait les cent pas devant le rapide, il avait
remarqué, à la portière d’un wagon de 1re classe, une fort belle dame,
élancée, bien faite, habillée de noir. Comme elle était sans chapeau,
Romachov eut le temps d’apercevoir, rapidement mais distinctement, son
nez fin et régulier, ses délicieuses lèvres petites et épaisses, ses
splendides cheveux noirs ondulés, qui, peignés en raie au milieu de la
tête, retombaient sur les joues, cachant les tempes, les oreilles et
l’extrémité des sourcils. Derrière son épaule apparaissait un grand
jeune homme en veston clair, au visage arrogant et aux moustaches
relevées en croc, qui ressemblait vaguement à Guillaume II. La dame
aperçut également Romachov et il sembla à celui-ci qu’elle le
considérait attentivement, ce qui lui fit prononcer mentalement à son
habitude: «Les yeux de la belle inconnue s’arrêtèrent avec plaisir sur
la taille élancée du jeune officier.» Mais quand, au bout de dix pas,
Romachov se fut retourné pour rencontrer encore une fois le regard de la
belle dame, il s’aperçut qu’elle et son compagnon riaient de bon cœur en
le regardant s’éloigner. Alors Romachov se représenta soudain avec une
précision frappante et comme s’il se fût agi d’une autre personne, sa
triste figure, ses caoutchoucs, son manteau, son visage pâle, sa myopie,
sa gaucherie, sa maladresse;--et, au souvenir de la belle phrase qu’il
venait d’imaginer, une insupportable rougeur de honte empourpra son
visage et une souffrance aiguë le poignit. Et ce soir encore, tandis
qu’il marchait solitaire dans la demi-obscurité du crépuscule
printanier, il rougit de honte en songeant à la honte passée.
--Non, décidément, je n’irai pas à la gare,--murmura-t-il envahi par une
amère désespérance. Je fais un petit tour et je rentre chez moi...
On était au commencement d’avril. L’ombre tombait insensiblement. Les
peupliers qui bordaient la route, les masures à toits de tuiles sur les
deux côtés du chemin, les rares passants, tout s’obscurcit, perdit
couleur et perspective; tous les objets se changèrent en de plates
silhouettes noires, dont les contours se dessinaient dans l’air obscur
avec un délicieux relief. A l’occident, au delà de la ville, le
crépuscule flamboyait. Dans le cratère d’un volcan incandescent et
jetant de l’or en fusion, semblaient se précipiter de lourds nuages
gorge de pigeon, rutilant de feux couleur de sang, d’ambre et de
violette. Et au-dessus du volcan s’élevait, coupole verdoyante de
turquoise et d’aigue-marine, le ciel vespéral printanier.
Avançant lentement sur la route, traînant avec peine ses pieds empêtrés
dans ses énormes caoutchoucs, Romachov ne se lassait pas de contempler
cet incendie magique. Depuis son enfance les beaux crépuscules le
faisaient rêver à quelque existence radieusement mystérieuse. Tout
là-bas, bien loin derrière les nuages et l’horizon, étincelait sous les
rayons d’un soleil invisible d’ici, une ville merveilleuse, d’une
éblouissante beauté, dérobée aux yeux par des nuages et éclairée d’un
feu intérieur. Des pavés d’or y luisaient d’un insoutenable éclat, des
coupoles et des tours aux toits de pourpre y dressaient leurs
fantastiques architectures, des diamants miroitaient aux fenêtres, des
drapeaux aux couleurs vives frissonnaient en l’air. Et cette cité
lointaine et féerique abritait des êtres exultant de bonheur et de joie,
dont toute la vie n’était qu’une suave musique, et pour qui la
mélancolie et la tristesse même se teintaient d’une douceur et d’une
beauté charmantes. Sur des places inondées de lumière, dans des jardins
ombreux, parmi les fleurs et les fontaines, ils marchaient tels des
dieux, lumineux et allègres, ne connaissant aucune borne à leur
félicité, aucune limite à leurs désirs, ignorant la douleur, la honte et
les soucis...
Inopinément Romachov revécut la scène récente du terrain d’exercices,
les grossières invectives du colonel, l’affront subi et le sentiment de
gêne--gêne poignante et enfantine à la fois--devant ses hommes. Ce dont
il souffrait le plus, c’est d’avoir été réprimandé tout comme parfois il
réprimandait ces silencieux témoins de sa honte d’aujourd’hui: il voyait
là une atteinte à la différence des conditions, une humiliation portée à
sa dignité d’officier et, pensait-il, d’homme.
Immédiatement, bouillonnèrent en sa tête, comme dans un cerveau de
gamin--et en vérité il conservait bien des traits enfantins--de
fantastiques, d’enivrantes pensées de vengeance. «Pourquoi m’arrêter à
ces bêtises! N’ai-je pas toute la vie devant moi!»--se dit-il, et,
entraîné par ses pensées, il marcha d’un pas plus assuré et respira plus
profondément. «Pour leur faire la nique à tous, dès demain matin je me
plonge dans les bouquins, et je prépare l’Académie d’État-Major[4]. Le
travail mène à tout. Il n’y a qu’à vouloir. Je piocherai comme un
enragé... Et à la stupéfaction générale je passerai un brillant examen.
Alors tous diront sans doute: Qu’y a-t-il là d’étonnant? Nous étions
sûrs qu’il réussirait, c’est un jeune homme si charmant, si capable, si
bien doué!»
[4] École de Guerre.--H. M.
Et avec une étonnante lucidité, Romachov se vit déjà devenu savant
officier d’état-major. Son nom est inscrit sur le tableau d’honneur de
l’Académie. Les professeurs lui prédisent une brillante carrière, lui
proposent de rester à l’École. Mais il préfère aller dans le rang. Il
lui faut faire un stage de commandant de compagnie, et il désire à tout
prix l’accomplir dans son ancien régiment. Il s’y présente, élégant,
correct, condescendant et hautainement poli, comme les officiers
d’état-major qu’il a vus sur des photographies ou aperçus aux grandes
manœuvres, de l’an passé. Il évite la société des officiers de ligne. La
vulgarité, la familiarité, les cartes, les saouleries, tout cela ne lui
est plus permis: il ne doit pas oublier qu’il parcourt une simple étape
de sa glorieuse carrière future.
Voici que les manœuvres commencent. Un grand combat se livre entre les
deux partis. Le colonel Choulgovitch ne comprend pas l’ordre de
bataille, s’embrouille, s’agite et tracasse les gens: deux fois déjà le
commandant de corps d’armée lui a fait envoyer un blâme par un officier
d’ordonnance. «Tirez-moi de ce mauvais pas, capitaine, demande-t-il à
Romachov. Par vieille amitié, hé! hé! hé! Vous rappelez-vous comme nous
nous chamaillions? Allons, un bon mouvement.» Il a le visage confus et
suppliant. Mais Romachov, se cambrant sur sa selle, répond dans un
impeccable salut et avec un air tranquillement hautain: «Pardon,
monsieur le colonel... C’est à vous qu’il appartient de diriger les
mouvements du régiment. Mon devoir consiste uniquement à exécuter vos
ordres...» Cependant le commandant de corps envoie déjà un troisième
officier d’ordonnance porter une nouvelle réprimande au colonel...
Le brillant officier d’état-major Romachov ne cesse d’ajouter de
nouveaux fleurons à ses états de service... Une grève éclate dans une
grande aciérie. On y dirige en toute hâte la compagnie de Romachov.
C’est la nuit, l’incendie rougeoie, la foule hurlante déferle, les
pierres volent... Un beau et svelte capitaine s’avance en tête de sa
compagnie. C’est Romachov. «Frères, déclare-t-il aux ouvriers, pour la
troisième et dernière fois, je vous préviens que je vais faire
tirer!...» Cris, sifflets, éclats de rire... Une pierre frappe Romachov
à l’épaule, mais son visage franc et viril conserve son calme. Il se
retourne vers ses soldats dont les yeux brillent de colère à la vue de
l’outrage porté à leur chef adoré. «En plein sur la foule, feu de
compagnie! Compagnie, feu!» Cent coups de feu se confondent en un
seul... Un hurlement d’horreur, des dizaines de morts et de blessés
s’effondrent... Les autres s’enfuient en désordre, quelques-uns se
jettent à genoux, implorant grâce. L’émeute est vaincue. Romachov reçoit
les félicitations de ses chefs et une décoration récompense son insigne
vaillance...
Et puis, c’est la guerre... Non, avant la guerre, Romachov apprendra
l’allemand à fond et ira faire de l’espionnage en Allemagne. Quelle
audace! Seul, complètement seul, un passeport allemand dans la poche, un
orgue de barbarie sur le dos--attribut indispensable--il va de ville en
ville, tourne la manivelle de sa boîte à musique, ramasse des pfennigs,
simule l’imbécile et cependant lève en cachette des plans de
forteresses, d’entrepôts, de casernes, de camps. De perpétuels dangers
l’environnent. Son gouvernement l’a désavoué, il est hors la loi. S’il
réussit à obtenir de précieux renseignements--c’est la fortune,
l’avancement, la notoriété. Mais non--on le surprend, on l’exécute sans
jugement, sans aucune formalité, au petit jour dans quelque fossé de
caponnière. Par pitié, on lui offre de lui bander les yeux d’un
mouchoir, mais il le jette fièrement à terre: «Croyez-vous donc qu’un
officier digne de ce nom ait peur de regarder la mort en face?» Un vieux
colonel lui dit tout ému: «Écoutez, jeune homme, j’ai un fils de votre
âge. Dites-nous seulement votre nom, votre nationalité et nous
commuerons la peine de mort en celle de réclusion.» Mais Romachov
l’interrompt avec une froide politesse: «C’est inutile, colonel, je vous
remercie. Faites votre devoir.» Puis s’adressant au peloton d’exécution:
«Soldats,--profère-t-il d’une voix ferme--en allemand bien entendu--je
vous demande un service de camarade: droit au cœur!» Un sentimental
lieutenant, ayant peine à retenir ses larmes, agite un mouchoir blanc.
Une salve...
Ce tableau se dressa si vivant et si précis dans son imagination que
Romachov, qui depuis longtemps déjà marchait à grands pas et respirait à
pleins poumons, frissonna soudain et s’arrêta sur place tout effrayé, le
cœur battant et les poings convulsivement serrés. Mais aussitôt il se
sourit à lui-même dans l’ombre, d’un sourire faible et contrit, se
ressaisit et continua son chemin.
Bientôt cependant il se replongea irrésistiblement dans ses rêves,
rapides comme un torrent. Une guerre sanglante et acharnée avait
commencé contre la Prusse et l’Autriche. Un immense champ de bataille,
des cadavres, des shrapnels, du sang! C’est la bataille générale
décisive. Les dernières réserves arrivent, on attend de minute en minute
l’apparition dans le dos de l’ennemi d’une colonne russe enveloppante.
Il faut résister à l’effroyable pression de l’ennemi, il faut tenir
coûte que coûte. Et c’est sur le régiment de Kérensk que l’adversaire
dirige son feu le plus terrible, ses attaques les plus acharnées. Les
soldats se battent comme des lions, ils n’ont pas fléchi une seule fois,
bien que leurs rangs fondent de seconde en seconde sous la grêle des
projectiles ennemis. Instant historique! Il suffit de tenir encore une
minute ou deux et c’est la victoire. Mais le colonel Choulgovitch perd
la tête: sa bravoure est incontestable, mais ses nerfs ne résistent pas
à cette horreur. Il ferme les yeux, frémit, pâlit... Déjà il a fait
signe au clairon de sonner la retraite, déjà le soldat a embouché son
instrument, mais à ce moment précis accourt sur un cheval arabe écumant
le colonel Romachov, chef d’état-major de la division: «Colonel, défense
de battre en retraite! C’est ici que se décide le sort de la Russie!...»
Choulgovitch se rebiffe: «Colonel! Ici, c’est moi seul qui commande et
qui suis seul responsable devant Dieu et devant l’empereur! Clairon, la
retraite!» Mais déjà Romachov a arraché le clairon au soldat. «En avant,
les enfants! Le tsar et la patrie vous regardent! Hourrah!» Dans un cri
furieux, les soldats s’élancent en avant à la suite de Romachov. Tout se
mêle, s’enveloppe de fumée, s’abîme dans on ne sait quel gouffre. Les
rangs ennemis fléchissent et se sauvent en désordre. Et derrière eux,
sur les collines lointaines brillent déjà les baïonnettes de la colonne
enveloppante. «Hourra, frères, c’est la Victoire!...»
Romachov, qui ne marchait plus mais courait, en agitant les bras,
s’arrêta subitement et se remit difficilement. Il lui semblait que, sous
ses vêtements, une main froide courait sur son corps nu, tout le long du
dos, des bras et des jambes; ses cheveux remuaient sur sa tête; des
larmes d’enthousiasme lui brûlaient les yeux. Il ne s’était pas aperçu
qu’il avait regagné son logis et, réveillé maintenant de ses rêves
fougueux, contemplait avec surprise la porte familière s’ouvrant sur un
pauvre verger au fond duquel s’élevait un minuscule pavillon blanc.
--Quelles stupidités vous entrent parfois dans la caboche!--murmura-t-il
tout confus, en rentrant timidement la tête dans ses épaules.