H. M.

I

L’exercice du soir de la 6e compagnie tirait à sa fin; les officiers

subalternes regardaient leurs montres de plus en plus fréquemment et

avec une impatience croissante. La compagnie s’initiait à la pratique du

service de place. Les soldats étaient disséminés sur tout le terrain

d’exercices: le long des peupliers bordant la route, à côté des

appareils de gymnastique, devant les portes de l’école régimentaire,

auprès des chevalets de pointage. Ils étaient supposés de faction devant

une poudrière, devant le drapeau, devant un corps de garde, auprès de la

caisse du régiment. Les caporaux de pose circulaient entre ces

pseudo-postes et plaçaient les sentinelles; on faisait la relève de la

garde; les sous-officiers inspectaient les postes et s’assuraient si

leurs hommes connaissaient bien la consigne, en cherchant, tantôt à

prendre par ruse le fusil aux sentinelles, tantôt à les obliger à

quitter leur faction, tantôt à leur remettre en garde un objet

quelconque, généralement leur propre casquette. Les anciens soldats, qui

connaissaient mieux cette casuistique facétieuse, répondaient, dans ces

différents cas, sur un ton des plus rébarbatifs: «Au large! Je n’ai le

droit de donner mon fusil à personne, sauf si j’en reçois l’ordre de Sa

Majesté l’Empereur lui-même.» Mais les jeunes soldats s’embrouillaient.

Ils ne savaient pas encore discerner les plaisanteries, les exemples,

des véritables exigences du service, et ils passaient d’un extrême à

l’autre.

--Khliebnikov! diable de maladroit, criait le petit caporal

Chapovalenko, alerte et rondelet,--et le timbre de sa voix indiquait

qu’il souffrait, en sa qualité de gradé, de la maladresse de son

subordonné,--combien de fois t’ai-je dit ce que tu avais à faire,

imbécile! De qui sont les ordres que tu viens d’exécuter? Est-ce de

celui que tu as arrêté? Que le diable te... Réponds, pourquoi as-tu été

mis en faction?

Au troisième peloton il se produisit un incident sérieux. Le jeune

soldat Moukhamedjinov, un Tatare, qui comprenait et parlait à peine le

russe, était absolument déconcerté par les facéties de ses chefs--le

réel et l’imaginaire. Il entra soudain en fureur, croisa la baïonnette

et répondait à toutes les exhortations et à tous les ordres ces seuls

mots péremptoires:

--Je vous embroche.

--Arrête, imbécile..., tâchait de lui faire entendre raison le

sous-officier Bobylev. Tu sais bien qui je suis? Je suis ton chef de

poste; par conséquent...

--Je vous embroche! cria le Tatare d’un air effaré et méchant, les yeux

injectés de sang et menaçant nerveusement de sa baïonnette quiconque

l’approchait. Autour de lui avaient formé le cercle un certain nombre de

soldats enchantés de cet incident comique qui leur permettait de se

reposer une minute pendant leur fastidieux exercice.

Le commandant de la compagnie, capitaine Sliva, alla se rendre compte de

ce qui se passait. Tandis qu’il gagnait d’un pas nonchalant, courbé et

traînant les jambes, l’autre extrémité du terrain d’exercices, les

officiers subalternes se réunissaient pour bavarder et fumer. Ils

étaient trois: le lieutenant Vietkine, garçon de trente-trois ans,

chauve, portant moustache, bon vivant, beau parleur, gai chanteur et

franc ivrogne; le sous-lieutenant Romachov, qui n’avait pas deux ans de

présence au régiment, et le sous-enseigne Lbov, svelte et pétulant gamin

aux yeux malicieux, caressants et bêtas, avec un éternel sourire sur des

lèvres épaisses et naïves, et qui semblait tout farci de vieilles

anecdotes de garnison.

--Quelle cochonnerie! dit Vietkine, en jetant un coup d’œil sur sa

montre en maillechort dont il referma rageusement le couvercle. Pourquoi

diable retient-il la compagnie si longtemps? Idiot!

--Mais si vous lui expliquiez cela à lui-même, Pavel Pavlytch? conseilla

Lbov d’un air futé.

--Eh diable! allez le lui expliquer vous-même... Ce qu’il y a de

certain, c’est que tout cela est inutile. Ils se démènent toujours avant

les inspections. Ils font du zèle. Ils agacent le soldat, le

tourmentent, le font tourner en Turc, et à l’inspection il restera

planté comme une souche. Vous connaissez cette histoire de deux

commandants de compagnie qui se disputaient pour savoir lequel de deux

soldats appartenant respectivement à leurs unités mangerait le plus de

pain. Ils choisirent deux gloutons réputés. L’enjeu du pari était

important: une centaine de roubles, je crois. L’un des deux soldats

mangea sept livres de pain et en resta là; il ne pouvait plus en avaler

davantage. Le capitaine s’en prit sur-le-champ au sergent-major: «Dis

donc, toi, espèce de..., tu m’as fourré dedans?» Le sergent-major,

fixant les yeux, répondit: «Je ne puis savoir, Votre Haute Noblesse, ce

qui lui est arrivé. Ce matin, nous avons fait une répétition, il a

bouffé huit livres en une seule séance.» Il en est de même de nos

hommes... Ils répètent d’une façon stupide, et lors de l’inspection ils

resteront cois.

--Hier... (Lbov éclata soudain de rire) hier, lorsque les exercices

étaient déjà finis dans toutes les compagnies, je rentrais chez moi vers

huit heures, il faisait complètement nuit. Je vis qu’à la 11e compagnie

on faisait une théorie sur les sonneries. Les hommes psalmodiaient en

chœur: «Poin-tez! à hauteur de la poitrine ti-rez!» Je dis au lieutenant

Androussévitch: «Pourquoi fait-on encore chez vous pareille musique?» Il

me répondit: «Nous sommes comme les chiens, nous aboyons à la lune.»

--Tout m’embête! Zut! bâilla Vietkine. Tiens, quel est ce cavalier?

C’est Bek, il me semble?

--Mais oui, c’est Bek-Agamalov, confirma Lbov qui avait la vue perçante.

Comme il se tient à cheval!

--Très bien, acquiesça Romachov. A mon avis il monte mieux que n’importe

quel officier de cavalerie. Ho! ho! ho! son cheval se met à danser. Bek

fait des manières.

Sur la route passait lentement à cheval un officier en gants blancs et

en uniforme d’adjudant-major. Il montait un grand et long alezan avec

une queue courte, à l’anglaise. Le cheval s’échauffait, secouait avec

impatience son cou rassemblé par le mors et faisait de fréquents

changements de pieds.

--Pavel Pavlytch, Bek est-il vraiment Tcherkesse? demanda Romachov à

Vietkine.

--Je crois que oui. Parfois en effet on voit des Arméniens se faire

passer pour des Tcherkesses et des Lezghiens; mais Bek, il me semble,

n’est pas menteur. Non, mais regardez comme il se tient à cheval!

--Attendez, je vais l’appeler, dit Lbov.

Il se fit un porte-voix de ses mains et cria d’une voix étouffée pour

n’être pas entendu du commandant de compagnie.

--Lieutenant Agamalov! Bek!

Le cavalier entendit l’appel, tira les rênes de sa monture, s’arrêta une

seconde et regarda à droite. Puis, faisant tourner son cheval de ce côté

et se courbant légèrement sur sa selle, il sauta avec souplesse le fossé

et se dirigea au petit galop vers les officiers.

Il était d’une taille inférieure à la moyenne, maigre, bien musclé et

très vigoureux. Son visage, au front fuyant, au nez fin et busqué, aux

lèvres fortes et décidées, était mâle et beau et n’avait pas encore

perdu la pâleur caractéristique de l’Orient, pâleur à la fois mate et

basanée.

--Bonjour, Bek, dit Vietkine. Devant qui paradais-tu là-bas? Devant des

demoiselles?

Bek-Agamalov serra la main à chacun des officiers, en se penchant

négligemment. Il sourit et ses dents blanches et serrées parurent jeter

un éclat de lumière sur tout le bas de son visage et sur ses petites

moustaches noires bien soignées.

--Deux jolies petites Juives se promenaient là-bas. Mais que m’importe!

Je n’y fais pas attention.

--Nous savons que vous jouez aux dames d’une manière pitoyable! dit

Vietkine en secouant ironiquement la tête.

--Écoutez, Messieurs,--commença Lbov en riant d’avance de ce qu’il

allait dire. Vous savez que le général Dokhtourov a dit des officiers

d’ordonnance d’infanterie--tu entends, Bek, c’est à toi que ce discours

s’adresse--que c’étaient les plus hardis cavaliers du monde...

--Ne blague pas, _fendrik_[2], interrompit Bek-Agamalov, en poussant son

cheval d’une pression de bottes et faisant mine de foncer sur le

sous-enseigne.

[2] De l’allemand _fæhndrich_ (enseigne). Appellation ironique,

quelque peu méprisante des _praporchtchiki_ (enseignes), elle est

même parfois donnée à d’autres jeunes officiers d’un grade plus

élevé.--H. M.

--Parole d’honneur! Ce ne sont pas des chevaux qu’ils ont, prétendait

Dokhtourov, mais des guitares, des armoires, des bêtes poussives,

boiteuses, borgnes, fourbues. Et pourtant, dès qu’ils reçoivent un

ordre, ils partent à fond de train et lâchant les rênes, abandonnant les

étriers, perdant leur casquette, franchissent au grand galop tous les

obstacles, palissades, ravins ou fourrés. Oui, ce sont d’intrépides

cavaliers!

--Qu’y a-t-il de neuf, Bek?--interrogea Vietkine.

--Ce qu’il y a de neuf? Rien, si ce n’est que je viens de voir le

colonel attraper le lieutenant-colonel Lekh au mess des officiers. Il

s’est emporté à tel point contre lui qu’on l’entendait sur la place de

l’Église. Lekh était ivre comme une grive; il ne pouvait dire ni papa ni

maman. Il restait cloué sur place et chancelait, les mains derrière le

dos. Mais Choulgovitch rugissait: «Quand vous parlez à votre colonel,

veuillez ne pas garder les mains sur votre derrière!» Et il y avait là

des domestiques.

--Bien vissé, dit Vietkine, dans un sourire mi-ironique, mi-approbatif.

A la 4e compagnie, il criait, dit-on, hier: «Pourquoi me fichez-vous le

règlement sous le nez? C’est moi qui suis le règlement pour vous, et pas

de réplique! je suis ici le Tsar et Dieu!»

De nouveau Lbov se mit soudain à rire de ses propres pensées.

--Encore une chose, messieurs, l’adjudant-major du ...e régiment a eu

une histoire...

--Muselez-vous, Lbov, lui déclara sérieusement Vietkine. Qu’est-ce qui

vous prend aujourd’hui?

--Il y a une autre nouvelle, continua Bek-Agamalov.--Il tourna de

nouveau son cheval dans la direction de Lbov et fonça sur lui par

manière de plaisanterie. La bête secoua la tête et s’ébroua en épandant

de l’écume autour d’elle.--Il y a encore une nouvelle. Le colonel exige

que dans toutes les compagnies les officiers s’exercent au maniement du

sabre sur des mannequins. A la 9e compagnie il leur a flanqué une belle

frousse. Il a fourré Épifanov aux arrêts parce que son sabre n’était pas

aiguisé... N’aie donc pas peur, _fendrik_!--s’emporta soudain

Bek-Agamalov contre le sous-enseigne. Il faut bien que tu t’habitues. Tu

seras aussi un jour officier d’ordonnance et tu auras à cheval la

contenance d’un moineau rôti sur un plat.

--Eh! espèce d’Asiatique! Va te promener avec ta vieille haridelle,

rétorqua Lbov, en repoussant le museau du cheval.--A propos, Bek,

connais-tu l’histoire de cet officier d’ordonnance du ...e régiment qui

avait acheté un cheval de cirque? Il le montait un jour de revue, la

bête se mit à défiler devant le commandant en chef en dansant le pas

d’Espagne, tu sais: en levant les pieds et en chaloupant. Finalement

elle se précipita dans la compagnie de tête: tu vois d’ici la confusion,

les cris, le désordre. Mais le cheval ne voulait rien savoir et

continuait allégrement son pas d’Espagne. Alors Dragomirov se fit un

porte-voix de ses mains--tiens, comme cela--et cria: «Lieutenant,

veuillez filer à la même allure au corps de garde, pour 21 jours; en

avant ma-arche!»

--Hé! bêtises!--fit Vietkine en se renfrognant. Écoute, Bek, ta nouvelle

de l’exercice du sabre sur des mannequins est réellement une surprise

pour nous. Qu’est-ce que cela signifie? Alors il ne nous restera plus le

moindre loisir? D’ailleurs on nous a apporté hier ce monstre.

Il montra le milieu du terrain d’exercices où se dressait un mannequin

en terre glaise humide, et qui avait une certaine ressemblance avec une

silhouette humaine, mais était dépourvu de bras et de jambes.

--Et alors? vous avez sabré? demanda avec curiosité Bek-Agamalov.

Romachov, vous n’avez pas essayé?

--Pas encore.

--Moi non plus! grommela Vietkine--qu’ai-je besoin de m’occuper de ces

idioties? d’ailleurs, je n’en ai pas le temps. De neuf heures du matin à

six heures du soir, on est cloué ici. C’est à peine si on a le temps de

bouffer et d’avaler un verre de _vodka_[3]. Dieu merci! je n’entends pas

être traité en gamin...

[3] Eau-de-vie.--H. M.

--Eh, bougre d’original, ne faut-il pas qu’un officier sache se servir

de son sabre?

--Et pourquoi, s’il vous plaît? Pour la guerre? Avec les armes à tir

rapide d’aujourd’hui, on ne te laissera pas approcher à cent pas, à quoi

diable te servira ton sabre? Je ne suis pas un officier de cavalerie. En

cas de besoin, je prendrai plutôt mon fusil et, avec la crosse, pan,

pan, sur les caboches. C’est plus sûr.

--C’est bien, mais en temps de paix? Peut-on prévoir ce qui peut

arriver? Une émeute, une insurrection, ou bien...

--Eh bien, quoi? A quoi me servira mon sabre? Je ne me livrerai pas à la

sale besogne de fendre les têtes des gens! «Compagnie... feu!» et

l’affaire est dans le sac...

Bek-Agamalov prit un air mécontent.

--Allons, tu dis toujours des sottises, Pavel Pavlytch. Réponds

sérieusement. Tu es en promenade ou au théâtre, ou bien, par exemple, tu

te trouves au restaurant et quelque pékin t’insulte, ou même--prenons un

cas extrême--te donne un soufflet. Que feras-tu?

Vietkine haussa les épaules et serra dédaigneusement les lèvres.

--Hum! en premier lieu, aucun pékin ne me frappera, parce qu’on ne

frappe que celui qui a peur d’être frappé. En second lieu... que

ferai-je? Je lui enverrai une balle de revolver.

--Et si tu as laissé ton revolver chez toi? demanda Lbov.

--Hum, diable... alors j’irai le chercher... Ce n’est pas plus malin que

cela. On avait un jour insulté un cornette dans un café-chantant; il se

fit conduire chez lui en fiacre, rapporta son revolver et tua deux

pékins. Et voilà tout!...

Bek-Agamalov secoua la tête avec dépit.

--Je sais, j’en ai entendu parler. Toutefois, le conseil de guerre

reconnut qu’il avait agi avec préméditation et le condamna. Qu’y a-t-il

de bien là dedans? Non, si quelqu’un m’insultait ou me frappait...

Il n’acheva pas la phrase, mais sa petite main qui tenait les rênes se

referma si fortement qu’elle en trembla. Lbov fut soudain secoué d’un

rire éclatant.

--Encore! dit sévèrement Vietkine.

--Messieurs... je vous prie... ha, ha, ha! Au régiment de M... Il y eut

une histoire. Le sous-enseigne Kraouzé fit un scandale au club de la

noblesse. Alors le maître d’hôtel l’empoigna par la patte d’épaule qu’il

arracha presque complètement. Aussitôt Kraouzé sortit son revolver et...

pan, dans la tête! tué raide! sur place. Un sale petit avocat intervint

et sur lui aussi... pan! Naturellement tout le monde se dispersa;

Kraouzé rentra tranquillement au camp et se dirigea du côté du

drapeau, sur le front de bandière. La sentinelle cria: «Qui

vive!»--«Sous-enseigne Kraouzé, qui vient mourir sous les plis du

drapeau!» Il se coucha et se transperça le bras d’un coup de revolver.

Il fut acquitté par le conseil de guerre.

--Fameux gaillard! dit Bek-Agamalov.

La conversation commençait à rouler sur le thème favori des jeunes

officiers, c’est-à-dire sur les vengeances tirées séance tenante, sans

préméditation, meurtres qui restaient presque toujours impunis. Dans une

toute petite ville, un cornette imberbe en état d’ivresse s’était jeté,

le sabre à la main, au milieu d’un groupe d’Israélites qui célébraient

la Pâque. A Kiev, un sous-lieutenant d’infanterie avait, dans une salle

de danse, mortellement frappé de son sabre un étudiant qui l’avait

heurté du coude au buffet. Dans certaine grande ville--autre que Moscou

et Pétersbourg--un officier avait tué d’un coup de feu, «comme un

chien», un civil qui, au restaurant, lui faisait remarquer que les gens

bien élevés n’importunaient pas les dames qu’ils n’avaient pas l’honneur

de connaître.

Romachov, qui, jusqu’alors, avait gardé le silence, rougit soudain de

confusion, rajusta sans nécessité ses lunettes, toussota et se mêla à la

conversation.

--Messieurs, voici ce que, de mon côté, je crois devoir ajouter: quand

il s’agit d’un maître-d’hôtel... oui... parfaitement... Mais s’il s’agit

d’un civil... comment dirai-je?... Oui... allons... s’il s’agit d’un

homme bien élevé, d’un noble... Pourquoi donc tomberais-je avec mon

sabre sur un individu désarmé? Pourquoi ne pourrais-je pas lui demander

une réparation? Malgré tout, nous sommes des gens cultivés, si je puis

m’exprimer ainsi...

--Hé! vous dites des absurdités, Romachov, interrompit Vietkine. Vous

lui demanderez une réparation, mais il vous répondra: «Non, hé, hé,

hé... Moi,... vous savez, en principe, hé, hé... je n’admets pas le

duel! Je suis un adversaire des effusions de sang... Et, en outre, hé,

hé... nous avons un juge de paix...» Voilà, et vous garderez toute votre

vie votre gifle.

Bek-Agamalov sourit de son large sourire rayonnant.

--Ah bah! tu es de mon avis! Je te le dis, Vietkine: apprends à sabrer.

Chez nous, au Caucase, tout le monde s’y exerce dès l’enfance, sur des

baguettes, sur des cadavres de mouton, sur de l’eau.

--Et sur les hommes? ajouta Lbov.

--Et sur les hommes, répondit avec calme Bek-Agamalov. Et il faut voir

comme on sabre bien! D’un seul coup on fend un homme de l’épaule à la

hanche, en biais. C’est ce qui s’appelle un coup! Autrement cela ne vaut

pas la peine de se salir les mains.

--Et toi, Bek, es-tu capable d’en faire autant?

Bek-Agamalov poussa un soupir de regret.

--Non, je n’en suis pas capable... je coupe un jeune agneau en deux...

je me suis aussi essayé sur le cadavre d’un veau... mais un homme... ma

foi, non... je ne pourrais pas. J’enverrais sa tête voler au diable, je

le sais; mais comme cela, en biais... non. Mon père le faisait

facilement.

--Eh bien, messieurs, allons essayer, supplia Lbov dont les yeux

s’enflammèrent. Bek, mon ami, je vous en prie, allons...

Les officiers s’approchèrent du mannequin Vietkine frappa le premier.

Donnant une expression de férocité à son visage bon et niais, il fit

gauchement avec son sabre, un large moulinet et l’abattit de toutes ses

forces sur le mannequin. En même temps sa gorge émit instinctivement le

son caractéristique--khrias!--qui échappe aux bouchers lorsqu’ils

hachent de la viande. La lame s’enfonça d’une quinzaine de centimètres

dans la terre glaise, et Vietkine l’en retira avec difficulté.

--Mauvais! opina Bek-Agamalov en secouant la tête. A vous, Romachov.

Romachov tira son sabre du fourreau et, tout décontenancé, rajusta ses

lunettes. Il était de taille moyenne, maigre et, bien qu’assez

vigoureux, étant donné sa constitution physique, une excessive timidité

le rendait maladroit. Il n’avait jamais été fort en escrime même pendant

ses années d’école et, depuis un an et demi qu’il servait au régiment,

il avait complètement oublié cet art. En levant le sabre au-dessus de sa

tête, il porta en même temps, instinctivement, son bras gauche en avant.

--Le bras, lui cria Bek-Agamalov.

Mais il était trop tard. L’extrémité de son sabre ne fit qu’effleurer le

mannequin. Comme Romachov s’attendait à une grande résistance, il perdit

l’équilibre et vacilla. Le tranchant du sabre, frappant sa main gauche

tendue en avant, lui déchira un lambeau de peau à la naissance de

l’index. Le sang jaillit.

--Hé! vous voyez! s’écria d’un ton de dépit Bek-Agamalov, en descendant

de cheval. C’est ainsi qu’on pourrait se trancher la main. Est-il

possible aussi, de manier un sabre de cette façon? Enfin, ce n’est rien,

un simple bobo; serrez fortement votre mouchoir autour de votre main,

petite pensionnaire! Tiens mon cheval, _fendrik_. Maintenant, vous allez

voir. Le point capital, pour donner un coup de sabre, c’est de faire

agir, non pas l’épaule ou le coude mais l’articulation du poignet.--Il

fit tourner rapidement plusieurs fois le poignet de sa main droite et la

lame de son sabre décrivit au-dessus de sa tête un cercle étincelant.

--Et maintenant, regardez, ajouta-t-il. Je place mon bras gauche

derrière mon dos. Quand on donne un coup, il ne faut chercher ni à

battre, ni à trancher l’objet, il faut agir comme si on sciait quelque

chose, en retirant le sabre en arrière... vous comprenez? Et surtout

n’oubliez pas que le plat de la lame doit absolument être incliné par

rapport à la surface à sabrer; c’est indispensable. En agissant ainsi,

vous obtenez un angle plus aigu. Tenez, voyez.

Bek-Agamalov recula à deux pas du mannequin, le visa de son regard

perçant, puis, soudain, il fit scintiller son sabre très haut en l’air

et, le corps tout entier penché en avant, dans un mouvement si rapide

que les yeux éblouis avaient peine à suivre, il asséna un coup

fulgurant. Romachov n’entendit que le sifflement aigu de l’air coupé par

la lame d’acier et, au même instant, la moitié supérieure du mannequin

s’effondra lourdement sur le sol. La surface coupée était aussi lisse

que si elle avait été polie.

--Ah, diable! voilà un coup! s’exclama Lbov enthousiasmé. Bek, mon cher,

recommence, je te prie.

--Mais oui, Bek, recommence, demanda Vietkine.

Mais Bek-Agamalov, craignant de gâter l’effet qu’il venait de produire,

remit, en souriant, son sabre au fourreau. Il respirait difficilement

et, à ce moment, avec ses yeux méchants largement ouverts, avec son nez

busqué et ses dents découvertes, il ressemblait à quelque oiseau de

proie fier et rapace.

--Peut-on appeler ça un coup de sabre?--dit-il avec un dédain affecté. A

l’âge de soixante ans, mon père, au Caucase, tranchait le cou d’un

cheval! Il faut s’exercer constamment, mes enfants. Chez nous, voici

comment on procède: on place une tige d’osier dans un étau et on la fend

d’un coup de sabre, ou bien on laisse couler d’une certaine hauteur un

mince filet d’eau et on le coupe. S’il ne se produit pas

d’éclaboussures, c’est que le coup a été bien donné. Allons, Lbov, à

toi, maintenant.

Le sous-officier Bobylev arriva en courant, tout effrayé, et dit à

Vietkine:

--Votre Noblesse... le colonel arrive!

--Ga-arde à vous! cria d’une voix forte, traînante et sévère le

capitaine Sliva, de l’autre extrémité du terrain.

Les officiers se séparèrent à la hâte et rejoignirent leurs pelotons

respectifs.

Une grande calèche massive arriva de la route sur le terrain d’exercices

et s’arrêta. Le colonel descendit péniblement d’un côté, faisant

incliner de son poids tout le coffre de la voiture, tandis que, de

l’autre côté, sautait prestement à terre l’adjudant-major du régiment,

le lieutenant Fédorovski, un élégant officier de haute taille.

--Bonjour, 6e! dit le colonel d’une voix pleine et calme.

Les soldats, d’une façon bruyante et discordante, crièrent des

différents angles de la place:

--Nous vous souhaitons une bonne santé, Votre Haute Noblesse!

Les officiers portèrent la main à la visière de la casquette.

--Je vous prie de continuer les exercices, dit le colonel, en

s’approchant du peloton le plus voisin.

Le colonel Choulgovitch était de très mauvaise humeur. Il passait devant

les pelotons, posait des questions aux soldats sur le service de place,

et, de temps à autre, les invectivait, lançant d’effroyables jurons avec

cette virtuosité qui, en de telles occasions, est le propre des vieux

militaires blanchis sous le harnois. Le regard fixe et tenace de ses

yeux durs, ternes et d’une pâleur sénile semblait hypnotiser les soldats

qui le considéraient sans clignoter, respirant à peine, immobiles et

remplis de terreur. Le colonel était un vieillard énorme, obèse et

imposant. Son visage charnu, très large à la hauteur des pommettes,

allait en se rétrécissant vers le front, et se terminait en bas par une

épaisse barbe argentée en forme de pelle, ce qui lui donnait l’aspect

d’un grand losange irrégulier. Ses sourcils gris se dressaient hirsutes

et rébarbatifs. Il parlait, en n’élevant presque pas la voix, mais

chaque son émis par cet organe peu ordinaire, fameux dans la

division--et auquel, entre parenthèses, il était redevable de sa

brillante carrière--était distinctement entendu aux endroits les plus

éloignés du vaste terrain d’exercices et jusque sur la route.

--Qui es-tu? demanda brusquement le colonel arrêté devant le jeune

soldat Charafoutdinov qui se trouvait près de la palissade du gymnase.

--Le soldat Charafoutdinov de la 6e compagnie, Votre Haute Noblesse!

cria avec empressement et d’une voix enrouée le Tatare.

--Imbécile! Je te demande à quel poste tu as été placé?

Le soldat, décontenancé par l’apostrophe et par l’aspect courroucé du

colonel, gardait le silence, se contentant de cligner des paupières.

--Eh bien? dit le colonel en haussant la voix.

--Une sentinelle est... inviolable... bégaya le Tatare au hasard... Je

ne sais pas, Votre Haute Noblesse, finit-il par déclarer franchement,

posément.

Le visage bouffi du colonel se colora d’un rouge brique et ses sourcils

en broussailles se hérissèrent. Il jeta un regard circulaire autour de

lui et demanda brusquement:

--Quel est l’officier chargé du peloton?

Romachov s’avança et porta la main à sa casquette.

--C’est moi, Monsieur le colonel.

--Ha! ha! sous-lieutenant Romachov, vous devez bien vous occuper de vos

hommes! Les genoux réunis! hurla soudain Choulgovitch, en roulant des

yeux. Quelle attitude avez-vous en présence de votre colonel? Capitaine

Sliva, je vous fais remarquer que votre officier subalterne ne sait pas

se tenir devant un supérieur dans l’exercice de ses fonctions... Et toi,

âme de chien, dit Choulgovitch, en se retournant vers Charafoutdinov,

quel est ton colonel?

--Je ne sais pas, répondit le Tatare avec tristesse, mais promptement et

fermement.

--Heu! Je te demande quel est ton colonel? qui... mais c’est moi! Tu

comprends, moi, moi, moi, moi, moi!...

Et Choulgovitch en même temps se frappait plusieurs fois la poitrine de

toutes ses forces avec la paume de sa main.

--Je ne peux pas savoir...

Le colonel s’empêtra dans une phrase longue de vingt mots et farcie

d’injures cyniques.

--Capitaine Sliva, veuillez mettre immédiatement ce fils de chien au

piquet avec le chargement complet sur le dos; qu’il pourrisse sous les

armes, le coquin! Quant à vous, sous-lieutenant, vous songez plus aux

jupons qu’au service. Vous valsez, vous lisez Paul de Kock... Vous

appelez ça un soldat, vous? dit-il en plantant son doigt sur les lèvres

de Charafoutdinov.--C’est un être honteux, infâme, ignoble, mais ce

n’est pas un soldat. Il ne connaît pas le nom de son colonel... Vous

m’étonnez, sous-lieutenant!

Romachov regardait ce visage aux cheveux gris, rouge et irrité; il

sentait son cœur battre et ses yeux s’obscurcir sous le coup de

l’outrage et de l’émotion... Et soudain, d’une façon presque inattendue

pour lui-même, il dit d’une voix sourde:

--C’est un Tatare, monsieur le colonel. Il ne comprend pas le russe, et,

de plus...

Instantanément, Choulgovitch pâlit, ses joues flasques s’enflèrent et

ses yeux devinrent hagards et effrayants.

--Comment?--rugit-il d’une voix si peu naturelle et si assourdissante

que des gamins juifs qui étaient assis près de la route sur la clôture

se dispersèrent comme une volée de moineaux.--Comment? vous répliquez?

Taisez-vous! Un blanc-bec, un _fendrik_ se permet... Lieutenant

Fédorovski, vous annoncerez à l’ordre d’aujourd’hui que j’inflige au

sous-lieutenant Romachov quatre jours d’arrêts à la chambre pour ne pas

comprendre la discipline. Je notifie au capitaine Sliva une sévère

réprimande pour n’avoir pas su inculquer à ses officiers subalternes les

vrais principes concernant les obligations du service.

L’adjudant-major salua d’un air respectueux et impassible. Sliva, qui

s’était courbé, avait un visage de bois sans expression et conservait

toujours sa main tremblante à la visière de la casquette.

--C’est honteux, capitaine Sliva, grommela Choulgovitch en se calmant

peu à peu. Vous, un des meilleurs officiers du régiment, un vieux

militaire, vous tolérez de pareilles négligences chez vos officiers!

Serrez-leur la vis, dressez-les sans vous gêner. Inutile de se gêner

avec eux. Ce ne sont pas des demoiselles, que diantre! Ils ne tomberont

pas en pâmoison...

Il tourna le dos brusquement et se dirigea vers sa calèche, accompagné

de l’adjudant-major. Tandis qu’il s’asseyait, que la voiture gagnait la

route et disparaissait derrière le bâtiment de l’école régimentaire, un

silence craintif, embarrassé, pesait sur la place.

--Eh bien, mon cher monsieur! dit sèchement Sliva au bout de quelques

minutes, avec mépris et malveillance, quand les officiers se furent

séparés pour rentrer chez eux, la langue vous a démangé! Vous auriez dû

rester immobile et vous taire, même si le tonnerre était tombé sur vous!

Et maintenant j’ai une réprimande à l’ordre, à cause de vous. Pourquoi

diable vous a-t-on envoyé dans ma compagnie? Vous me rendez les mêmes

services qu’une cinquième patte à un chien. Vous devriez encore sucer le

sein de votre nourrice et non pas...

Il n’acheva pas sa phrase, agita le bras d’un geste las et, tournant le

dos au jeune officier, s’en alla traînant la jambe, courbé et affaissé

sur lui-même, pour regagner son logement crasseux de vieux célibataire.

Romachov suivit du regard le dos étroit et long de son capitaine et,

malgré l’amertume que lui causait l’affront récent qu’il avait reçu

publiquement, il se sentit pris, au fond de son cœur, de pitié pour cet

homme solitaire, grossier, privé de toute affection et n’aimant que deux

choses au monde: avoir une compagnie bien tenue, et se saouler tous les

soirs, «avant l’oreiller», comme disaient les vieilles badernes du

régiment.

Et comme Romachov avait, comme beaucoup de très jeunes gens, la naïve et

quelque peu ridicule habitude de songer à soi à la troisième personne et

de s’appliquer des phrases de romans feuilletons, il prononça

mentalement ces mots:

«Ses bons yeux expressifs se voilèrent d’un nuage de tristesse...»

Le duel · 第 6 / 36 题