Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des

paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de

moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues,

il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne

distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de

myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise

saumure noire, le _pey-sala_, bouillie d’imperceptibles petits poissons

triturés, qui jadis, sous le nom de _garum_, faisait se pourlécher les

babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de

jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...

Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout

petit clos précédé d’un tout petit pavillon.

Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés

par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient

leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine.

Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en

longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion

toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon

par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus:

Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits

plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an,

rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille

femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de

forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix

orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps,

des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville

au _Bigorneau_, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille

baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout

le long du littoral, est l’apanage de la richesse.

Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne.

Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:--Pourquoi lui et

pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil

obus qu’on dévisse.

Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût

aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette

jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime.

Voici comment.

X

LA BOUÉE-POSTE.

A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation

perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de

voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires

les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé

inviolablement par la solitude et la tempête.

Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut

que le _Bigorneau_ eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide,

surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la

boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette.

Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le

service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de

tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres

adressés au _Bigorneau_.

Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée.

Mais, à part le samedi, jour des publications maritimes, lesquelles,

pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et

maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que

quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile

ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de

corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le

Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après

s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte.

Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener

ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant

de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste,

puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets

du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait

reconnu le _Singe-Rouge_.

La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de

rouge, timbrée de rouge à l’effigie du _Singe-Rouge_, et portait

l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un

crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son

droit, mais il eut tort de violer la lettre.

«Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal

orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises tout ça, et je

sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant

je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le

temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis

rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes,

mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le

mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta

mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le

navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles,

à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais

toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des

motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a

fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance.

Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me

traites. Je vais me venger. Méfie-toi.

BRIN-DE-BOULEAU.»

Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait

une seconde, sévère et d’aspect officiel:

_Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils._

Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du

_Singe-Rouge_, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau,

constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le

sieur Fabien, peintre-pirate déserteur;

Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au _Bigorneau_ de

l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue

là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié

avec des bourgeois anthropophages; Considérant au surplus que huit

jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour

constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la

susdite mer;

Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au

mouillage du _Singe-Rouge_, à défaut de quoi ils se verraient

obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement

consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe.

Ont signé:

MIRAVAIL, TRÉBASTE.

Et plus bas:

L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU.

--Des pirates! je m’en étais toujours douté...

Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau,

Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie

imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque

des fenouils.

Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival

à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il

communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie,

et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de

Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait

coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son

ombrelle, des brins de corail dans le sable.

--Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus belliqueux

qu’indigné, à la lecture du firman des pirates.

Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de

Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge

de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à

l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts.

XI

UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE

Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout

opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous.

Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son

affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un

métier devenu si rare.

Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant

interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines:

--Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous!

A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car

Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en

particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble.

--Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton

de réprobation affectueuse.

--Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la mer, qui ravage les

côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des

calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des

Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois

pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le _Bigorneau_,

entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates

probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui

vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et

nous ne rougirions pas?

Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du

discours le détrompa:

--... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne

rougirions pas de voir, depuis deux ans, la _Castagnore_ moisir sur sa

quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la

mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les

pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil

sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion

doivent avoir de nous ces forbans?

Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas

de querelle. Que la _Castagnore_, quand luira l’aube, reçoive le baptême

d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit.

--Vive Lancelevée!

--Vivent les pirates!

Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais

pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le _Bigorneau_.

A minuit, on se sépara.

--Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner

les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple!

Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis

s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la _Castagnore_,

et s’écria d’une voix héroïque:

--Cette nuit, je veux coucher à mon bord!

Il y coucha.

Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la

ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et

se dirigeait vers le _Bigorneau_ de l’îlette, sous le prétexte d’aller

chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et

Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner

Fabien et Cyprienne.

Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si,

d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de

l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un

mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande

contre mademoiselle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M.

Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être

faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina

grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était),

très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut

fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable

personne.

Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout

de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite

d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette

Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle

d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite

bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de

nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence

sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent

comme un rendez-vous de jour.

--Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire...

Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il

prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent

s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après

avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller.

Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’aurait pas versé le

sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il

rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à

la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge!

Un léger bruit interrompit ce doux rêve.

--Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas

aller s’embrasser plus loin?

Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien!

Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le

foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du

paysage et à la gravité des circonstances.

D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié

endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se

jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la

force d’ajouter:

--Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille!

Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et

le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air

le plus gracieusement déshonorée du monde.

--Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous

en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je

l’eusse peut-être enlevée.

Puis il ajouta, non sans noblesse:

--Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus

moyen de faire autrement.

Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni

Cyprienne ni Fabien ne protestèrent.

--Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez

votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait.

Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se

recoucha dans son canot et dans son rêve.

Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du _Bigorneau_,

doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait

tout entendu.

XII

IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE

Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un

homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la

_Castagnore_.

Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla.

--Qui vive?

--Saint-Aygous!

--C’est bien, très-bien: toujours le premier!

Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point,

roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant:

--Sacré nom de D...! mon rhumatisme!

--Capitaine... voyons, capitaine...

--Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la

_Castagnore_... La _Castagnore_ ne partira point... Au vent de la mer,

sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus.

Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous

essayait de le consoler:

--Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au

plus...

--Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des

courses.

--En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!...

décidément... il y a un sort jeté.

Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine,

Saint-Aygous ajouta:

--Capitaine, une idée!--Laquelle, Saint-Aygous?

--Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille...

--Comment! je marie ma fille?

--Mais sans doute, avec M. Fabien.

--En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne,

répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme,

avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne

avec Fabien, après?

--Fabien est marin?

--Comme la mer. Parbleu, un pirate!

--Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place?

--Et nos règlements, Saint-Aygous?

--Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est

plus étranger, Fabien est de votre famille.

--Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur.

Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent.

Ce matin encore, faute d’un rameur, la _Castagnore_ ne partit pas. Mais

le soir, au _Bigorneau_, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les

vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se

fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme

d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de

Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant

provisoire de la _Castagnore_.

XIII

CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR

Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:--Je me suis trompé,

s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux

Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec

plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier.

Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de

Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique

de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui

ne rame pas.

Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le

remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de

Fabien; pour cela il fallait que la _Castagnore_ prît la mer avant le

mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire

prendre la mer à la _Castagnore_.

Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la

chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par

quels moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés?

Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera,

Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste,

Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera

au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses

blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le

sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute

préjudiciable galanterie.

--Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien,

en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours

venimeux.

Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire.

Il avait son plan, lui aussi!

--Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique

la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une

langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à

voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace.

A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine

Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une

langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine.

Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq heures, on apprit

qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en

mangerait.

--Il n’en mangera pas!

--Il en mangera!

--Et la goutte?

--Et la gourmandise?

Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine

n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir,

il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de

l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le

crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des

grands jours, baptisée par lui _Crocodile_, et qui consistait en un

verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau.

--Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait

vainement de le contenir.

Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace.

La langouste fut mangée au _Bacchus navigateur_, café-restaurant. La

belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le

capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle

Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un

riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine

Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans

doute, si l’amour ne sanctifiait tout!

Enfin--car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant

d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque--la

langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on

décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage,

réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse

improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant

ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle.

Le plan réussit à merveille.

Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux

commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle

éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la

langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod

taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu

regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient,

l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise

à l’eau de la _Castagnore_, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la

menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des

témoins au café de la garnison.

Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte.

Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague.

Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe

étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas!

l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une

ancienne blessure s’était rouverte.

Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu

dans trois jours.

XIV

ENLÈVEMENT NOCTURNE

Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient,

trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer

le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes,

cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient

rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage

endommagé?

Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les

cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant,

au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche;

prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même

jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc,

faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant

sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si

belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et

ses cheveux roux, lourds comme l’or.

De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir,

les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la

_Castagnore_, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les

rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les

cataplasmes au champagne!

Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines,

Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son

rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération.

A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le

Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon

la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul

homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent,

malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et

malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous

rames en main et faisant honneur à la _Castagnore_.

Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas.

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 14 / 16 段