jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane
d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille
de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle
chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le
bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous
voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se
change en un flocon de neige, avec le bouchon en équilibre tout au
bout.»
Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion
d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages:
--Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le
passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon
serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire;
mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les
matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre.
--Comme ici les grives?
--Précisément! Ce fut même ce qui me sauva...
--Ecoutez! écoutez!
--Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du
malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je
vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire,
faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et,
finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions
épouvantables.
--Ils étaient empoisonnés?
--Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux
d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné
compagnon, mon matelot les avait grisés.
Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait
moins fort, les paquets de mer tombaient moins dru, et plus la tempête
se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le _Bigorneau_ semblait
exagérer son double mouvement de roulis et de tangage.
--La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres
de Fabien.
On but aux hardis marins, à l’équipage du _Singe-Rouge_. Fabien
triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec
une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler
qu’amiral.
IV
LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE
Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc!
frappés d’une main légère.
--Entre, Cyprienne! dit Lancelevée.
Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et
plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de
la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur
irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt
une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses
fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu,
sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement
agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se
reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris
d’entre-pont soufflait à son charmant visage.
--Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!...
Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel
ajouta:
--Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai
bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le
_Bigorneau_.
A l’extérieur, le _Bigorneau_, comme l’appelaient nos six capitaines,
était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la
maison et le navire.
Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de
fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de
gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa
vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme.
Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas
se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait
des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui,
permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à
ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes
émotions maritimes.
Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un
triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus
et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre
construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une
tempête de plantes intertropicales.
Les naufragés admirèrent le _Bigorneau_. Ils durent encore admirer le
petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci
d’Andromaque--_parva Pergama_!--l’était à l’ancienne Troie, le petit
port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du
_Singe-Rouge_ bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer
enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six
capitaines, la triomphante _Castagnore_ pour qui le port avait été
creusé et le _Bigorneau_ bâti; tout cela, _Bigorneau_, port et
_Castagnore_, création et propriété du _Cercle nautique_, fondé deux ans
auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la
région antiboise le goût des choses de la mer.
Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du _Bigorneau_ avait
été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre
capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la _Castagnore_; mais, hélas!
depuis deux ans, le port restait vierge et la _Castagnore_ ne partait
pas!
Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des
capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges,
Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait
faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues
atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement
rouvert les blessures d’Arluc.
D’un autre côté, le règlement était formel: la _Castagnore_ ne devait
prendre la mer qu’avec son équipage au complet, les six membres du
Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois
et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire?
Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait
le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de
colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher.
Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a
vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre
de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un
président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut
jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique
glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans
l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah!
capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion.
--Capitaine de quoi?
--De frégate sans doute.
Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait
cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y
est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là
par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux
soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier
le déhanchement maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris
l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc
gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville
du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que
capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels.
V
UN PETIT PORT DE MER
C’est charmant Antibes: un port, un môle, un phare, tout comme au
_Bigorneau_, mais un peu plus grands cependant; et d’agréables remparts
s’élevant juste de ce qu’il faut pour offrir une belle vue aux
promeneurs qui font leur tour quotidien des courtines.
Le petit phare est si petit qu’il n’éclaire guère que lui-même; le petit
môle n’embrasse de la mer que ce qu’une si petite ville peut en désirer;
le petit port ne reçoit que des tartanes, et, de temps en temps, un
brick-goëlette que les gens du pays--bons Provençaux--appellent
invariablement brigoulette.
Il y a une place à Antibes, la Grand’Place, avec une vieille tour
sarrasine qui, s’ennuyant toute seule derrière les maisons, regarde,
par-dessus les toits, tout le long du jour, ce qui se passe de neuf au
café de la Marine.
Et quel silence partout:
A peine troublé dans les rues par le soupir qu’arrache la brise aux
frêles palmes de quelque dattier penché sur le mur d’un jardin ou
l’auvent d’une épicerie, et par le bruit de l’eau des lavoirs qui
jaillit limpide, et puis s’en va, coulant en ruisseaux au milieu des
rues, s’ensanglanter, devant les fabriques de coulis, du jus des tomates
pressées.
A la porte marine, sur le pré de la Prud’homie, une chaudière fume,
pleine de tan pour teindre en brun les voiles. Des filets sèchent
étendus. Amarrées le long du quai, les tartanes restent immobiles
au-dessus de leur immobile reflet. Un bateau entre, tout se
révolutionne: les coques dansent, les mâts s’inclinent, et leur longue
image s’en va serpentant dans l’eau claire avec une flamme rouge au
bout.
Mais cela sans bruit, sans qu’un cordage crie, sans qu’un bordage
grince, comme si Antibes tout entière, la ville et le port, craignait de
donner l’éveil au crabe velu ou au poulpe que guette là-bas ce vieux
pêcheur, un roseau à la main et jambes nues dans l’eau.
Puis de jolis noms: l’_Ilette_, la _Gravette_, diminutifs bien choisis
pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout
quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le
contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de
Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les
Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches.
VI
LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE?
S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé
le goulet du _Bigorneau_, remis à flot, sans trop d’avaries, le
_Singe-Rouge_, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin
de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le
long de la grève, il leur dit:
--Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je
cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue
une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances
(pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi,
Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue
successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages,
l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une
cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une
plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait
mis tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil
comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la
nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient
dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en
or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue
phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue!
--C’est pourtant vrai, dit le romancier.
--Absolument vrai! affirma le musicien.
--Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma
maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc,
Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les
refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises,
déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu
qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas,
vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont
des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le
_Singe-Rouge_, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa
proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur!
Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions
enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les
poissons pour n’avoir pas soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée?
Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat
était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit
une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer,
appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle
entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement
essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île,
nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce
rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer
ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille.
--C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien.
--Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de
contre-point.
--Très-amusant! affirma le romancier.
--Sans doute, pour intoxiquer de romans malsains une brave fille, et lui
faire croire que nous écumons la mer en pirates toutes les fois que le
bateau va chercher une livre de sucre aux épiceries de Cannes ou du
golfe Juan! Bref cela vous amuse, moi cela m’ennuie. Antibes est
charmant...
--Mademoiselle Cyprienne adorable!
--La belle malice! De plus, au dire des capitaines, la mer est plus
souvent bleue au _Bigorneau_ qu’ailleurs. J’ai besoin de peindre ici,
partez sans moi sur le _Singe-Rouge_.
--Parfaitement! Et Brin-de-Bouleau?
--Brin-de-Bouleau! Vous lui conterez ce que vous voudrez. L’enfant
croira tout, elle est si bête.
VII
MADEMOISELLE CYPRIENNE ET MADEMOISELLE BRIN-DE-BOULEAU.
Et pourtant, non! Brin-de-Bouleau n’était pas bête, ou plutôt elle
l’était à sa manière, ce qui est une façon d’avoir de l’esprit.
Un matin, dans l’atelier où Fabien étudiait, on avait vu entrer une
assez jolie fille, mais si frêle et si blanche, et tout ébouriffée de
cheveux blonds, qui venait se proposer pour modèle.
--Mademoiselle pose les bouleaux? demanda un rapin facétieux.
--Je n’ai jamais essayé; quoique ça, je les poserai bien tout de même.
L’atelier éclata de rire.
--Ici, mademoiselle, on ne peint que la figure. Mais allez chez M.
Corot, il cherche des bouleaux pour son tableau du salon.
--Vous dites: M. Corot?
Et la jolie fille s’en alla chez M. Corot à qui, gravement, elle raconta
son histoire.
Chose qui n’étonnera personne, le bon peintre la reçut à merveille (ce
babil d’oiseau l’amusait), et tout le temps qu’elle voulut il permit à
Suzette de venir flâner dans son atelier deux ou trois fois par semaine,
payant les séances et lui laissant croire qu’elle posait.
Ceci l’avait rendue très-fière.
--Que fais-tu maintenant, Suzette?
--Je pose les bouleaux chez Corot.
D’où le surnom de Brin-de-Bouleau, qui convenait on ne peut mieux à sa
fine petite personne argentée, et les cartes vraiment curieuses qu’elle
s’était fait graver:
MADEMOISELLE SUZETTE
_dite_ Brin-de-Bouleau
POSE L’ENSEMBLE ET LE PAYSAGE
Brave Brin-de-Bouleau! A part le vieux maître qui parfois, entre deux
tableaux, lui parlait sérieusement, jamais personne, y compris les cinq
ou six rapins pour qui elle s’imaginait poser le paysage, et Fabien qui
leur succéda, jamais personne au monde n’avait daigné lui faire part
d’une idée juste.
C’était une mode, au contraire, de bourrer son pauvre cerveau sans
défense des notions les plus extravagantes. Et Brin-de-Bouleau acceptait
tout avec confiance et sérénité. Aussi, devenue femme et presque grasse
à dix-huit ans (on la devinait telle du moins sous les vêtements
accusateurs et mollement drapés qu’elle portait par coquetterie de
modèle), son corps tout entier semblait-il avoir embelli et fructifié
aux dépens de sa tête, demeurée enfantinement petite dans une mousse de
cheveux fous.
Mais on aimait ainsi Brin-de-Bouleau, et Brin-de-Bouleau s’aimait ainsi:
--Je suis bête!... Et puis après? disait-elle.
Bien des lecteurs s’étonneront que Fabien ait pu si facilement oublier
une aussi adorable personne. A cela, il faut répondre que
Brin-de-Bouleau, nature affectueuse mais calme, ne prit jamais au
tragique le fait très-simple d’être oubliée.
D’ailleurs notre héros est peintre; et, pour les peintres, si le cadre
est quelque chose en peinture, il est presque tout en amour. Fabien
avait aimé Brin-de-Bouleau à Paris. A Paris, et même dans ces coquets
environs de Paris où la musique du mirliton répond à la voix du
rossignol, où toujours le parfum des feuilles et de l’eau se marie au
parfum des fritures prochaines, Brin-de-Bouleau _faisait bien_. Mais à
l’île Saint-Honorat, près de la mer, en pleins myrtes, vêtue comme on
sait, et marchant toujours dans un nuage de cigarettes, Brin-de-Bouleau
_jurait_ horriblement.
De même pour mademoiselle Cyprienne: Fabien, en l’aimant, aimait surtout
Antibes. Sans Antibes, peut-être n’eût-il pas aimé Cyprienne, et sans la
féerique apparition de Cyprienne sur la porte du _Bigorneau_, Antibes
peut-être lui eût-il paru moins aimable. Était-ce l’amour, était-ce le
soleil, qui dorait d’un jour si clair le petit port, les deux tours et
la ville?
Et puis Fabien avait une manie singulière: demeuré ingénu malgré sa
folle existence, toute petite villa vue du chemin de fer, tout
contrevent vert mi-fermé, toute porte discrètement bourgeoise le
faisaient rêver d’amour paisible et de facile bonheur. Déjà une fois,
passant par Antibes, il s’était dit:--Joli endroit! je dois être
amoureux de quelqu’un que je ne connais pas et qui habite là-dedans.
Ce quelqu’un se trouva justement être mademoiselle Cyprienne.
VIII
PEINTURES MURALES
Fabien avait besoin d’un prétexte à ne pas quitter les Antibes.
La peinture le lui offrit.
Son naufrage, les aventures extraordinaires qu’il s’était données,
celles plus extraordinaires encore qu’on lui soupçonnait, avaient fait
du peintre navigateur l’idole des capitaines. Leur enthousiasme ne
connut plus de bornes lorsqu’il proposa de décorer à l’huile, et gratis,
de quelques sujets maritimes, l’intérieur du _Bigorneau_.
Le _Bigorneau_ était bien un peu noir, éclairé seulement par l’œil de
chat des hublots; mais on y voyait, la porte ouverte. Et puis, à force
de chercher la Méditerranée bleue, Fabien avait découvert que le Midi
est blanc, que le ciel y est d’argent, les ombres mêmes transparentes,
ce qui lui permettrait, sans faillir à l’art, de faire ses décorations
très-claires et visibles encore au demi-jour.
Fabien s’installa donc au _Bigorneau_, fermé pour tous jusqu’à nouvel
ordre; au _Bigorneau_, si près d’Antibes et plus près encore de la
petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du
rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable
Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre,
mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être
fort étonnés.
Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles
enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de
longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six
capitaines:
Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement;
Escragnol, appuyé sur une langouste;
Varangod, souriant et doux;
Arluc, agité de sa perpétuelle tempête;
Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins.
Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement
l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous.
A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que
l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du _Bigorneau_
et de la _Castagnore_.
D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure,
que hantent seuls le poulpe et le crabe _pelous_; un ciel bas, la lame
blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin,
les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux
conquise.
En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec
son port, son _Bigorneau_, telle que l’avait faite le génie des six
capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain
apparaissait Antibes, Antibes dont le _Bigorneau_ n’est que la miniature
et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la
miniature du _Bigorneau_.
Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance,
mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la
_Castagnore_: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les
flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis
que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les
navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée
dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines
pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la
bouillabaisse.
Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues
vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie
du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne.
Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de l’ouvrage. Fabien
avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un
aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une
telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours
prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par
places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres
méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien
choisir, comparer...
La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon
Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant,
brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient
délicieuses.
IX
PARFUMS ET FLEURS
Fabien et Cyprienne semblaient heureux.
Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que
lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le _Bigorneau_.
Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de
ce qu’il appelait un tas de _micmacs_, et faisait de plus en plus froide
mine.
Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros,
un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.
Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis)
n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait
l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi.
Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où
la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien
reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente
ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.
Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à
trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit,
vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.
Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où
Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique.
Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et
Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.
A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il
n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses
revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce
à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois
lui auraient payée tous les semestres.