fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et
bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de
flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux
_Castagnores_, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes,
qui, peints sur chaque côté de l’avant, avaient donné leur nom au
bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le
monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que
Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la
dernière heure.
Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous
une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour
empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à
coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui
tremblait.
--C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses
et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière.
Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans
le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait.
Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux
hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps
enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît.
--Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle
Brin-de-Bouleau avec ses pirates du _Singe-Rouge_ qui vient de m’enlever
Fabien.
Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il
rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le
_Bigorneau_, que le feu du ciel incendiait la _Castagnore_, que les six
capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient
régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette,
devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes,
que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et
qu’enfin il épousait Cyprienne.
XV
LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS
Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit
jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette
musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des
pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la
ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de
soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes
comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin
en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien,
en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique!
Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son
aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses
craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.
Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son
équipage, et certain de voir la _Castagnore_ partir, était déjà au
_Bigorneau_, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du
matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:--Êtes-vous prêts?
signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une
antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits
d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui
signifiait:--Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte,
Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien,
l’équipage est là, on peut parer la _Castagnore_!
Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa
joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir.
Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de
Saint-Aygous.
Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis,
mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit,
essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa.
Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre
côté du cap.
--Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu.
--Quel phoque?
--Le phoque du rocher de la Fournigue.
--Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée
ailleurs.
--Ils disent que c’est un phoque, reprit le capitaine, moi je soupçonne
que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils
veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre
américaine de tirer dessus à boulet rouge.
L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait
en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la
Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres,
Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées.
A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien!
c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance,
abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre
américaine canonne!
Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en
l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne,
folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre
ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et
cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.
Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses
larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et
un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que
les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée,
elle courut jusqu’à un petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il
était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa.
Voici ce qui s’était passé:
La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin,
sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap
d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une
fournigue noyée.
Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps,
habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque
matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre
luisant et ses pattes courtes.
Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le
vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants
qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place
où, jadis, il y avait un phoque.
Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en
chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue
par habitude, quelque chose remuer dessus!
--Le phoque! s’était-il écrié.
Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de
l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans
les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes
verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que trace au
pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les
fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en
terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur
l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le
phoque.
--On dirait qu’il a grandi...
--Il marche sur ses pattes de derrière.
--Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir.
--C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que
les Américains s’amusent à le canonner?
--Il ne reviendra plus si on le canonne.
Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette
d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à
ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait
bien être un homme vêtu de coutil.
--Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme
sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue,
puisqu’on ne voyait pas de bateau?
Varangod se tut pour ne pas froisser la population.
La population tenait à son phoque!
Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices
de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient
retournés un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque
lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et
de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris,
avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient
des flèches d’or du soleil.
Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.
Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui
prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la
Fournigue.
Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs
filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton,
race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait
le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer
et de le montrer dans les foires.
Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de
l’îlot:
--Vois-tu la bête?
--Je la vois...
--Et que fait-elle?
--_Creze qué pesco._
Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à
moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une,
avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après ceux
de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le
harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et
portant la main à son chapeau manille:
--Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur...
XVI
CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU
La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et
mettre la main sur Saint-Aygous!
Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et
transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout
abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.
Il raconta que la veille, vers minuit, au _Bigorneau_ de l’Ilette,
tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la _Castagnore_ un
suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le
sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en
travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui
laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.
--Et comment étaient-ils vêtus?
--Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de
paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.
--Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs.
--Il y en a encore, conclut l’autre.
Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des
Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui
l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de
Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait
les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue
pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé
Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles.
Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était
le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates
croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous.
Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se
passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du
serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du
_Bigorneau_ peindre la _Castagnore_ à la lumière d’une lanterne, tout le
monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail
et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de
croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques
libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise
importante, les membres de ces deux estimables corporations.
Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût désiré se faire
ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas.
Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque
les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à
l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs
consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui
restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de
l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste,
et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.
Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de
gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée.
Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île,
Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie,
très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la
Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait.
XVII
TOUT S’ARRANGE
Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme
au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins
lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne
Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la
vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.
Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet
îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas
perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru
voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste,
guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une
empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de
pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du _Singe-Rouge_,
et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se
rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de
nouvelles surprises les attendaient.
--Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à
coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière
mélancolie:
--L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle
Brin-de-Bouleau!
En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair
des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une
femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme,
ce n’était pas Fabien.
L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:
Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle
s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un
musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir,
du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts
de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de
Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée,
elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades
flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois,
sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la
retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier,
Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas par un
bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:
--«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir
s’en aller d’une île à pied sec.»
Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément,
était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un
projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui
consistait en ceci:--Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le
romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le
passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui
pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.
Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand
costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa
robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la
pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous
dans sa pose désespérée.
--Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.
--Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.
Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice,
rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui
sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à
Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées
tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.
En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir
sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions
de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands
fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup
Antibes et les courses, la _Castagnore_ et mademoiselle Cyprienne,
Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son
côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et
quand le _Singe-Rouge_ aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits
purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide,
promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et
lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent
dix orangers et le petit pavillon de la Badine.
XVIII
DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE
Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les
Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à
l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout
impatients d’assister au lancement solennel de la _Castagnore_ et
d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.
Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes
paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois,
tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil
superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des
artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie,
coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette,
que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.
Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.
Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et
le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le
bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant
des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus
jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail
n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du
bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un
homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les
rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les
inspire:--_Zou!_ Jouzé... _Zou!_ Marius... Hardi, les enfants!... et si
l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à
faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de
marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à
pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.
Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du
_Bigorneau_, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu,
Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la
_Castagnore_? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes,
essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné
Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.
--Capitaine, voyons, capitaine!...
--Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez plus capitaine; vous
pouvez m’appeler colonel à présent!
Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le
bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de
certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui
déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable
disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne
pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus
tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart
d’heure, que la _Castagnore_ ne partit pas.
--La _Castagnore_ partira, elle partira quand même! s’écria soudain
Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas
de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir.
--A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc
et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien
devina ce qu’allait proposer Lancelevée.
--Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq.
Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons.
Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux
yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la
_Castagnore_.
--Vive la _Castagnore!_ crièrent les cinq capitaines moins Fabien, en
se présentant sur la terrasse du _Bigorneau_.
--Vive la _Castagnore_! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les
capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur.
Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la
_Castagnore_ aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut,
luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de
_Castagnore_. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au
cabestan.
Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre,
écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait
glisser la _Castagnore_ avant de plonger son avant dans les flots
éclaboussés.
On se montrait les capitaines:--C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est
Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas
mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien:
--En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que
c’est un pirate!
Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie.
--Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée.
Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la _Castagnore_
cria.
--Hardi, capitaines, encore un tour!
Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la
foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.
Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri
poussé par la foule.
Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du
soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et
de la gelée, la _Castagnore_, sous une secousse trop brusque imprimée au
cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la _Castagnore_
venait de tomber en miettes.
L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!...
ran tan plan!... sur le bateau de la _Prud’homie_; mais, de l’événement,
les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal
attendu, ne partit point.
--Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.
Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et,
gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous
connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter
l’ancre devant le musoir du _Bigorneau_.
--Les pirates! cria la foule.
--Le _Singe-Rouge_! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une
silhouette de femme, le peintre ajouta:
--Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau.
Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient.
Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et
toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne,
et Cyprienne l’avait trouvée charmante.
Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne:
--Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous.
Puis elle avait ajouté: