Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps,

avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture,

déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue

par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes

qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était

de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords

des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la

vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où

la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou

d’un pâtre d’Ionie.

L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à

demi sauvage. Mais comme--suivant la tradition immémoriale de ses

prédécesseurs à San-Pansi--il joignait aux fonctions sacrées le rare

métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en

automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques

dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.

Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de

boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions

qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des

vallées!

--«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers», grognait-il, entendant

chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main:

--«_Pichoun aganto la campano._»

Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée,

tandis que le pauvre _clerson_ essoufflé, perdu dans les buis d’où sa

tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.

--«_Qué te n’embarre de bestiari!_» disait l’ermite, en revenant

s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.

* * * * *

Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé

descendu au village:

--«Ici, les enfants!» criait l’ermite.

Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans

son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne

cérémonie.

Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu

les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le

soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face

sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai

offert le miel et le fromage, et comme eux--ne riez pas trop!--j’ai

frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les

garçons vigoureux.

J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand

le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des

satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma

pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble

autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages

pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite

pontifiant dans les rayons du soir.

* * * * *

Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en

certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de

San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu

spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être

inquiété, les durs siècles du moyen âge.

Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors

frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science),

j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une

intéressante discussion pagano-archéologique:

--Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce

n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique?

--D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se

versant à boire; on ne le trouve, il est vrai, sur aucun calendrier,

mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq

vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le

premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé

aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré

encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de

son existence s’est perdu.

--Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la

première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le

Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége

déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.

Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.

--Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille

religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les

campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés

et ses mystères.

--Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en

venir?

--A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que

Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous

trouvez--sans le savoir, j’aime à le croire--grand prêtre du dernier des

faux dieux.

--Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ecclésiastique assemblée.

Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son

cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain

de San-Pansi, laissait voir.

Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au

rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à

droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau

traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une

imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure

couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.

--Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à

peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est _le pas des Portes_.

Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains

et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier,

descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et

les dieux du pays de lumière.

Du _pas des Portes_, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur

le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous

voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts,

alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes

parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines

arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du

bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord

d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois,

dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme

des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et

formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa

face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil

rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?...

--Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en

m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit

commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais,

à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers

de la contrée.

--Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne

sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout;

tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple

artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un

dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer

que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes,

transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la

nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans

d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la

fécondité et guérit les enfants de la colique. Les preuves, d’ailleurs,

ne manquent point...

--Voyons, monsieur, voyons ces preuves.

--N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du

temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas

une preuve aussi que ce nom de _Peyrimpi_, pierre impie, qu’a la

montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas

excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens

incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici,

faut-il que je vous les rappelle:

| HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE... |

etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se

confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre

saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse,

direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre

fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans

les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le

visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit

San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage,

conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en

riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et

visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie

singulière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la

vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les

végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour

signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni

sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien

examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les

taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les

bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui

peuplent le ciel.

Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres,

et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant

vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine:

--Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et

fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et

qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux

saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.

--Pure plaisanterie... monsieur!...

--Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit

siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un

scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.

Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui

desservait la table un long regard, regard de prêtre, passionné, tenace

et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de

campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de

Saint-François.

* * * * *

Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la

promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.

Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une

cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé

de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des

plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite,

chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux

lézards.

--Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le

dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.

A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec

cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens

tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que

San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.

Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire

lamentable:

Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit vicaire qu’on lui

avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec,

menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès

les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il

voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.

Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout,

gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué

tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la

peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la

houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu

parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et

soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles

stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais

ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on

ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur,

N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée

et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.

--Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en

haussant les épaules.

--Mais les fromages? les pots de miel?...

--Interdit, comme tout le reste!

Et me montrant l’autel de grès:

--Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler

là-bas dans le vallon.

Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le

surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui

n’y était plus.

Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.

Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les

cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique,

tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu:

--Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je.

A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent

subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des

feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.

C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout

dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme,

nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait

à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande

flûte de hongreur.

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal..

I

LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE

Le vent d’Est faisait rage autour du _Bigorneau_.

--Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée.

Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en

seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à

travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et

le festin continua.

--A votre santé, colonel!

--Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel.

On remplit les verres de nouveau:

--A votre santé, capitaine!

Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit:

--Messieurs, capitaines, à votre santé!

Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible

petit yacht--le _Singe-Rouge_--battait de l’aile dans la tempête. Un

homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout,

buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont.

Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent.

--A ton roman nautique! disait l’un.

--A ta grande symphonie maritime! disait l’autre.

--Aux mots goudronnés que tu collectionnes!

--Aux bruits de tempêtes que tu notes!

--Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire,

cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé.

--Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée

n’est pas bleue.

Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria:

--Terre!

--Quelle terre?

--Antibes.

--Cap sur Antibes!

--Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien.

--Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le

musicien qui lui-même s’appelait Miravail.

Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria:

--Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans

Antibes.

--Et ça?

--Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit.

A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et

murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch

au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron,

d’alcool brûlé et d’amande amère.

Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer,

hallucination plus singulière:

En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues,

c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes

plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes

en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même

port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle.

--Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je

sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de

voir double; or c’est ici le contraire qui arrive.

Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché

sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague,

le _Singe-Rouge_ faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et

filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port.

--La barre à bâbord, droit sur le chenal!

Le _Singe-Rouge_ enfila le chenal: arrêt subit, craquement sinistre. Du

même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au

vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant

entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la

grosse pince d’un gros crabe.

--O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant.

Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient

roulé, et murmura:

--Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent

la cuisine.

Hé! du récif?... Holà! du récif?...

A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et

ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son

naufrage, l’infortuné peintre dégringola...

II

L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX

.... Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel,

se réjouissaient autour d’une soupe de poisson.

--J’ai faim! dit le peintre en manière de salut.

--Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse.

--Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par

le trou d’homme resté ouvert.

--Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire!

ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites

pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles.

Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du

_Bigorneau_, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en

rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos

de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc

leur vieille querelle endormie.

L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a ses romantiques et

ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en

appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va

trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût

commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait

furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse

aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers

Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre

trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin.

Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait

volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de

nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font

qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire.

--Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens.

--Parisien qui ne les aime pas!

--Capitaine Barbe!

--Capitaine Arluc!

Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à

l’incident:

--Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce

n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des

cactus, des aloès et des figues de Barbarie.

Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux capitaines;

d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.

Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans

les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois

exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés;

respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement

nautique des hôtes du _Bigorneau_, ils s’étaient crus jusque-là dans

l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point

pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel

étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui

navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des

cactus!

III

QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE

Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non

plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.

La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes

nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats.

Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir,

les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des

rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus

couleur d’or.

Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce

de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier,

qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que

c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se

sauver sur la vaisselle.

--Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.

La recommandation était inutile.

--Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte,

ça pique aux jambes.

--Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant

capitaine Varangod.

--Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!

Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient

inaccessibles à la crainte.

Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse

comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine

Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins

dans la bouillabaisse.

Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son

affectueux appétit.

--Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée,

j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai

plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse,

l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient

tressauter les verres et les bouteilles se heurter.

Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés

certains regards de défiance.

Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les

regards bilieux de Saint-Aygous.

Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes

gasconnades maritimes; elle est pire arrosée de vin de la Gaude, cet

amer nectar antibois.

Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits,

quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces,

poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages,

tout y passa.

C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois

simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien

reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que

surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en

mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les

croire.

--«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il

fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges

à point sous l’eau transparente des criques.»

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 12 / 16 段