--C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.

--Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.

L’huissier entra, apportant un papier timbré:

--«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire

des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à

Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la

requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»

Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans

trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement

à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de

payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par

saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il

demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires

du montant des susdites obligations.

--Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est

pas difficile.

Et comme Jeanne ne comprenait pas:

--Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait

deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on

me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se

vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux

bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au

père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec

les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne,

tout Canteperdrix sait la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les

acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la

petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure

pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui

demander pardon.

Puis, l’embrassant:

--Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un

fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon

aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait

rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te

voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.

--Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du

coude.

Estève prit la main de Jeanne:

--Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais

la demande en mariage.

Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans,

assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et

redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en

mesure pour la vente.

--Et vous, père Antiq?

--Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le

jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un

homme, lui donne une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre

et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.

--Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.

--Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux

m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la

joie! je lui prêterai ses cent écus!

LE CLOS DES AMES

A LÉON CLADEL.

I

CE QU’ÉTAIT LE CLOS

Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la

vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si

bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de

jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de

sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore

chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour

du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles

autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne

portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des

grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.

Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus

clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus

délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le

clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie énigmatique va produire

sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle

vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos

des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri.

Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du

mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin

de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en

nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur

l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles

par un trou de haie, au temps des cerises.

II

CE QU’ÉTAIT M. SUBE

M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le

plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus

peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce

couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité

bourgeoise?

Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu

aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et

fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et

respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond

à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M.

Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier

d’Italie! Et le soir, au cercle,--quand tous les autres peupliers

frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe

autour de lui,--d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en

feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles coulées dans l’oreille

avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les

peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix

qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les

bords de la Durance par un beau coup de mistral.

Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel

les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848

ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées

particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce

tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre,

violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à

facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du

soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux

préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci

qu’imparfaitement.

III

SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE

Et cependant le propre père de M. Sube, _Sube le Rouge_, comme on

l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la

révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces

choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les

grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs.

La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon.

Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des

hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier

révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la

grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube

fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été

surnommé _Sube le Rouge_, c’était uniquement pour la couleur de ses

cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours,

devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette

supposition.

D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube

le Rouge était mort.

IV

UNE VIEILLE MAISON

A Canteperdrix les gens disaient:--«La maison Sube, vieille maison!» Il

faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier,

projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie.

Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une

vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et

Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube

n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au

plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à

Canteperdrix.

Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de

blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des

tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le

nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se

promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond

à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de

microscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y

compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux

meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts

marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous

les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en

carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en

fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube

passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille

bourgeoisie.

Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du

propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su

qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles

vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes

d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie

la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses,

ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires...

si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien

que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en

savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur

qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht

provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix

douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.

Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M.

Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté

attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il

archiviste-paléographe?

V

MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE

M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames;

seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant

M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.

Voici comment:

Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de

Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en

fonder un. On l’appellerait le _Musée Tirse_.--«Là, disait-il, seront

déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des

donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les

outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits

bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes

grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des XVᵉ et XVIᵉ

siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche

du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute

d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains

ignorantes!»

Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y

intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à

honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par

l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos,

à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait

le nom de _salle Sube_.

VI

VOYAGE DE DÉCOUVERTES

Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures

simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression

produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par

l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans

être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De

même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets

antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.

Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps

endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande

gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques,

que de doutes, que d’interrogations singulières!

Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité

d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité

même ne caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé

pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations

de Subes?

Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan

de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux

n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que

tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.

Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube

découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en

conclut--non sans vanité--à d’innombrables alliances nobles, dont le

souvenir se serait perdu.

Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur

aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il

n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la

coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air

empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il

prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable

Révolution.

Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque

personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux

solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait

là l’_Encyclopédie_, le _Dictionnaire philosophique_, les livres de

Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’_Origine des Cultes_; il

y avait, le dirai-je? _le Compère Mathieu_ lui-même à côté des _Ruines_

de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un

Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une

main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée

sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je

ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses

inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime

qu’il ne se rappelait pas avoir commis.

Tout à coup, d’entre les feuilles d’un _Zadig_ qu’il époussetait, un

papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans

son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait,

s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans

sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune

sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit

que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.

VII

LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE

Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du

paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube

croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits

culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des

rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:

Acquéreur de biens nationaux!

Spoliateur de la noblesse et du clergé!

Détenteur de l’argent des morts!

Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le

portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme

d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge

elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait

sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M.

Sube-le-Blanc!

VIII

DOMAINES NATIONAUX

_Extrait du registre_ _Vente_

_des Ventes._ _nº 342._

Du troisième jour complémentaire an III de la République une et

indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la

République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du

citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces

présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen

Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à

ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national

dont la désignation suit, savoir:

Le Clos dit des Ames _seu Purgatoire_, ci-devant appartenant à la

ci-devant confrérie des _Ames du Purgatoire_, lequel clos de la

contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi,

les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.

Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc

de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de

toute obligation de messes, prières, processions et autres

pratiques superstitieuses dont la République venderesse déclare

l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.

Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de

six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5

de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en

numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en

mandats et assignats à trente capitaux pour un.

_Signé_:

SUBE (EUDORE ANACHARSIS)

=TROTABAS=, commissaire, etc., etc.

IX

LE CHAMP DE SAINFOIN

«Clos dit des Ames _seu Purgatoire_!» se répétait avec terreur le pieux

et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée,

réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer

leurs travaux.

On avait ouvert la séance à midi.--«Sube est bien long avec ses

antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une

heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son

chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.

Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva

le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur

un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit

formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du

corridor, mais personne ne répondit.

Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur lui de presser le

loquet et de pousser la porte. Personne encore!

M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés,

meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de

la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement

froissé et mouillé de larmes!

M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami

Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée,

il se dirigea vers le balcon.

O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ

de sainfoin, M. Sube allait et venait.

M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:

--Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant

ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?

--«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos

s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube

ni M. Sube ne répondirent.

Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.

Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le

sainfoin:--«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais

n’eut pas l’air de le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina;

puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva

perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras,

et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la

pesanteur. C’était là sa manière de saluer.

M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse.

Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à

grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes

s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en

colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et

tourbillonnaient autour de la tête de l’importun.

Et M. Sube soupirait:

--«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?...

Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!»

M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de

monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était

devenu fou.

LA MORT DE PAN

A HIPPOLYTE BABOU.

LA MORT DE PAN

Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre _Des

Oracles qui ont cessé_.

«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la

mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé,

partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui

venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la

troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un

certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de

frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il

faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais

que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il

avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le

fit; aussitôt le calme cessa et l’on entendit de tous côtés des

plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes

affligées et surprises.»

Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire

qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses

comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais

quelque chose--moi qui vous parle--ayant eu cette joie, en pleine

Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au

dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.

Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des _Païens

innocents_, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du

Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait

ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint

de campagne.

* * * * *

Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage!

Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des

heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait.

Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des

torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége

s’arrêtait; les garçons embrassaient les filles, et c’était une joie,

des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et

rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement,

sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des

marjolaines et des buis.

Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi

et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et

sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au

soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.

Et _zou_! les enfants, à San-Pansi!

* * * * *

Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de

mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste

probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.

La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé

regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas

donné sa vieille pierre pour la chapelle.

Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas

le curé, c’était l’ermite.

* * * * *

Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en pointe presque aussi

rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air

de païen.

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 11 / 16 段