Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque

jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être

longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se

fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra

aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour

déclarer que la terre doit être à qui la travaille.

Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le

long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison

commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé

midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là

que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à

louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée

depuis des siècles.

Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le

triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux

et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait

quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les

saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, _le

canier_, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de

piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois

dans le pot plein de fromage fermenté:--Toi, Peyre, va-t’en à

Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux

Aygatières...

Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour

des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée

bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.

Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient conservé chacun leur

lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les

affranchit.--«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras

vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand

amour.

Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan

songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se

retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de

pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune.

Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout

le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour

de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze

sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient

venir maintenant:--C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous

travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous,

puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.

Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se

ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des

propriétaires.

VI

LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE

A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient

depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné

Balandran cognant à la porte, l’éveilla.

--Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que

mademoiselle Blasy se marie...

--Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.

--... Avec M. Anténor.

--Anténor! Qui ça Anténor?

--Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.

Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M.

l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose.

C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause

de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran,

et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait

sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays

ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...

Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà

Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue,

heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux

commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes

d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.

Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le

portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique

peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait

au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les

hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les

deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus

joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et

clair, un rayon brillait.

Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses

inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la

nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était

arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son

art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature

planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor;

et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés

et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du

chemin, semblait prendre une joie malicieuse à répéter sans

cesse:--Anténor! Anténor!

Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser

mademoiselle Jeanne.

La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq,

l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas

maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande

en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait

et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé,

demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à

boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère

et se retira.

Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les

inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était

mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.

Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait

pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans

auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M.

Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses

dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier

avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son

capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes,

courber en un mot sa tête de propriétaire foncier sous les fourches

caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M.

Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.

Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son

pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans

railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point

d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de

gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la

carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de

ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus

présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus

exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle,

d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le _Journal des chasseurs_ ou

bien la _Revue agricole de la zone de l’olivier_!

C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu

s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement

satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de

petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout

cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale;

et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la

fourmilière des paysans.

Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne devait-il pas

compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs,

pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté

lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...

Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du

doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de

son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans

d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le

mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre

noir,--coups de fusil rares!--le grand-duc empaillé qui ouvrait dans

l’ombre ses yeux d’or.

VII

MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA

Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au

bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M.

Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes

l’abbé Mistre ne parlait plus.

L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il

releva la tête:

--«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre?

N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme

lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor.

Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était

accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence

indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en

famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il

désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite

ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy,

entre Anténor et Jeanne.»

Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste;

l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.

La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous

les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu

révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout,

n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant

très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.

D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque.

Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du

prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu

et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais

monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor.

Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné

qui buvait et ne se montrait guère.

Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui

allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, _boire le

lait_ chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit!

par respect pour sa soutane, mais point la nièce.

En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait

un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société

(les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu

désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire,

conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance

et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance

ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait

obligé de compter avec l’abbé Mistre.

A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui

enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches,

plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites

condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage

se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa

faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste

état des filles pauvres de province.

--Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de

rien!

Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:--Ah!

grand enfant! Ah! vieil imbécile!

Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.

--Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...

--Mademoiselle Jeanne voudra!

--C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement

dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se

marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!...

Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle

accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que

moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma

faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!

--Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé

avec un regard fin.

Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il

savait que Jeanne écoutait.

VIII

ESTÈVE SE CONSOLE

«..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la

porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez

vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant

quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de

pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je

n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que

j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité,

le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était

là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas

être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire?

Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.

»JEANNE.»

--Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir,

furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne

avait remis cette lettre.

--Il y a que c’est fini! dit Estève.

Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement

furieux du contre-temps: pour son neveu d’abord, mais surtout pour

lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait,

il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous

les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les

autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays

et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il

avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes

ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à

l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne

voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais

l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à

la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans

l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était

pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa

fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas

quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce

grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes

invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville

artisane et rentière ne soupçonnait pas.

Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et

s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux,

tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la

pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les

plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop

pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était

jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en

conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et

mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.

Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.

--«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se

dit-il, on n’en meurt pas!»

Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses

chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le

vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces

grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et,

de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double

pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si

fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.

Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain

mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les

artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte,

traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq,

mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait,

d’Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours

gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait

Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que

mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor,

faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir

d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce

temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans

quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou

dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la

chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays

une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de

ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe

une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.

Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à

mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la

sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve

évanoui.

IX

LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE

Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.

Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé,

beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de

l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de

prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses.

D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la

saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même

libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à

moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de

la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il

pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue

du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.

De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il

essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s’apercevoir qu’à

mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois

il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au

fond ne répondait pas.

Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent.

Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de

Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant

ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M.

Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre,

mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre

eut lieu.

Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de

bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes

entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu

d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui

ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de

Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et

songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre

les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en

face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.

--Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute

seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire?

Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon,

incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un

autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse

dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...

Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant

le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:

--Double brute! s’écria-t-il.

A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson.

Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et

tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête

morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:

--Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute,

de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!

Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.

--Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.

--Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!

--Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?

--Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.

--Amoureux?

--Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père

Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.

Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses

soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait

Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi

buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?

--Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!

--Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent

s’entendre.

X

COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.

Les vieux s’entendirent.

Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était

au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et

les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un

sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il

partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter

Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne

pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.

Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte

de se procurer des greffes.

--Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...

Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait:

Ça marche, tout est prêt! il ajouta:--Bonjour, monsieur Blasy!

M. Blasy souriait toujours.

On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume,

montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:--Enfin!

puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche

ce matin!

Or il l’avait mise exprès, le brave homme!

Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se

boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre,

intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père

Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se

firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur

âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne

jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris

légèrement.

--Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe

quelque chose!

En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor.

Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et

regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait

le chemin d’Entrays.

Ils s’appelaient, causaient par groupes.

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 10 / 16 段