reprendre.
--Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu,
l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux
pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...
--Blanquet?
--Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que
lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain
de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus
avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup
de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de
police.
--Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que
Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!
Mais Roset se reprenant à rire:
--Préférerais-tu que ce fût moi?
--Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.
--Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une figue. Il est bien
heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne
t’en serais jamais aperçu.
Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je
compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là,
eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je
n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection
terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était
mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de
son ami.
LE TOR D’ENTRAŸS
A FERDINAND FARRE
I
BON COURAGE, BALANDRAN!
Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du
soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le
chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix
au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion,
marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par
goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre
était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au
château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout
guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans
et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre
Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de
pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut
un bon sourire:
--Bien le bonjour, monsieur l’abbé.
--Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est
ta récolte que tu portes?
--Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran
d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au
fond du bissac de toile grise.
Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.
--La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce
que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!
--Ça te profitera, Balandran.
--Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la
parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour
le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les
petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en
goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un
joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je
pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille
dépassant, _crapauder_ un peu le dimanche.
--Païen de Balandran!
--Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais
eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère...
Nous ne savons pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme
ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du
quinze... si vous vouliez...
--Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait
une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!
--Monsieur l’abbé!...
--Adieu, Balandran, et bon courage!
Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la
montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le
colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux,
harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses
dents:--Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son
bon courage!
II
BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES
Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du
plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de
chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette
source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur
de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.
--C’était donc vous, père Antiq?
--Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent
railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler
ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans
doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.
--Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!
--De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père
Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l’âne
pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée...
_arri_! bourriquet, _arri_! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est
qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton
bastidon finira par te manger ta boutique.
--Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai
enterré déjà force beaux écus.
--Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.
--Si elle me reste, père Antiq?
--Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles?
Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais
cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut,
canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est
arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui
de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y
voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu
dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus,
saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les
rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux,
brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les
grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe
la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou
ne reste dans cet _Ermas_ qui d’abord n’était qu’un caillou. Monsieur
Mistre est là qui te surveille:--Courage! Balandran, courage! Encore six
mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée,
je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le
notaire qui t’a prêté l’argent,--car tu emprunteras, Balandran,--le
notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances:
capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer?
Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est
charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu
dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu
auras fait un jardin.
Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des
calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du
rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le
père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante
l’encourageait:
--Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez
raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez,
dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me
connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...
Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il
aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les
amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs,
Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver
quelques écus pour le jour--et ce jour ne pouvait tarder--où le château
d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet,
gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras,
n’importe quoi, un coin de terre.
Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte
noire qui conduit dans les bas quartiers.
III
LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE
Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son
oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et
suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les
passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui
constituent le _quartier bas_, le quartier agricole de la ville.
C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de
jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le
bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la
porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur
femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.
--_A diousias_! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?
Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un
tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.
Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre
monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres.
Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand
rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne
pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.
--Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné?
Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il
l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée,
le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve,
aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se
sentait pas d’aise.
Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy
évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de
quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De
plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et
maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de
paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que
l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant
surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce
n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y
avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage,
soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger
tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais
rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël,
après avoir bu un doigt de vin cuit.
Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq,
lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée,
comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.
--Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa
pioche. Mais Cadet ne répondit pas.
Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et
qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.
--Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq
en attachant l’âne à la crèche.
Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à
pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après
des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.
--Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et
soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne
décontenancé.
Un _bée_ joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur
un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles
sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout
l’hiver.
Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.
Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier,
des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas,
le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du
groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de
terre de la récolte.
Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier
tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:
--Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.
Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux
Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une
main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en
train de roussir.
--Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.
Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard,
philosophiquement il ajouta:
--Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!
IV
LE ROMAN D’ESTÈVE
Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de
mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès
le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils
soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux,
sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques
notions d’arpentage.
Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel
pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’_Amitié_, avait mis tout
Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer
le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris
d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la
grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux
écoles d’Aix.
Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas
davantage que s’il eût été apprenti; et le vieil Antiq, qui pour rien
au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un
droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail
et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier,
quasi manuel à son idée.
Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et
comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce
qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et
tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son
temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les
traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux,
en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en
passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la
grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives
couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait,
au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes
comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.
Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait
tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle
saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le
grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses
aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers
de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes
d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents
roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela,
ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une
compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref,
Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que
l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre
auquel il ne comprenait rien.
--Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en
remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque
main une vieille bouteille.
--Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison
soit en joie.
Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi
avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à
l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?
Estève allait se marier.
--Avec qui?
--Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy,
propriétaire du château d’Entrays.
--Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le
père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait
pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de
paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde
un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père
Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le
débraillé pittoresque de son cher neveu.
C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des
choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses
hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.
Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la
campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M.
Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut
présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne,
naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait
toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air
d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé
entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir
même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à
son propre père.
--Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq;
vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle
voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple,
avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la
conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant
d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au
contraire:--Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?--Un peu dur, monsieur
Blasy: la terre n’a pas son sang.--Il nous faudrait quelques gouttes de
pluie.
Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.
Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le
petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le
colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine
claire chanter. Il pensait à Jeanne.
--Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en
décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.
Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était
déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel
mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine
percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer
l’heure des arrosages.
V
LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.
Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les
Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les
livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils
ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et
cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial,
note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les
aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait
d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.
Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de
vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce
que signifie _entrays_, ce qu’est un _tor_, ce qu’est un _plan_, et
pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.
Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (_inter aquas_) est forcément une
pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée
dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons,
situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs
de la Durance. On appelle _tor_ un plateau moindre accoté au _plan_
comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a,
sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se
distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et
Tor-le-plus-bas.
Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.
Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être
trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors
qu’il domine.
Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais
tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac
immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors
soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le
pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le
poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se
précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était
abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles
plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le
Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que,
dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme
actuelle.
Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre
hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces
mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement
perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et
la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y
rencontre partout.
De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux
paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les
nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le
Tor-le-plus-haut et le Plan.
Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et
de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre
quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence
de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du
promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site
escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes
vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là
évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la
fouine.
Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le
Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire.
Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu
des mille et des mille écus pour le mettre en état. Parfois le
grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les
premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils
s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de
Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.
--Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.
Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se
décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches
blanches: ÉTUDE DE MAITRE BEINET, _Vente par licitation_, annonçaient la
grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à
Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance
choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux
quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les
étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le
monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus
sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.