Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon

ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement

solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une

simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à cœur, en claque

et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les

innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil.

--Tiens! tiens! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec

son habit noir, qui s’en va droit à Maygremine! Qu’est-ce que cela peut

bien vouloir dire?... Hélas! tout entier à son idée fixe,

Jean-des-Figues n’entendait rien.

Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup,

mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était

seule. Elle me donna même sa main à baiser:--«C’est presque permis

maintenant», semblait-elle dire.

Je ne m’expliquais pas ce subit changement.

Un instant après, ce fut bien mieux: mon habit noir et moi, tombions en

plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose

inouïe! tous les archets de s’arrêter! Comme par l’effet d’une secousse

électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut

en même temps tous les visages; pupitres, cahiers de musique, archets,

carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les

boîtes et dans les armoires; les exécutants eux-mêmes s’évanouirent, et,

avant que la surprise m’eût permis de placer un mot, j’avais vu

mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la

suivre, en me faisant un signe d’intelligence auquel je ne compris rien,

et je me trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec M.

Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un

discours de sa voix de comice agricole.

J’avais peur...

Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens

paraphernaux et d’amour partagé, de mes succès, de l’héritage de misè

Nanoun, des innombrables vertus de Reine.

Moi, j’avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n’était

pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il

s’agissait, je commençais à vaguement regretter qu’une quatrième averse

survenant ne m’eût pas une bonne fois arrêté en route.

Puis, tout d’un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le

cerveau; je compris, et, confus, je m’enfonçai dans le fauteuil pour

essayer de cacher mes basques.

Oh! cet habit! dans quelle horrible situation il me mettait! J’aurais

voulu le voir aux cinq cents diables! Figurez-vous que, trompé comme

tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme

madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon

notaire s’était imaginé que je venais demander sa fille en mariage.

--Mais parlez, mon ami, parlez! croyez-vous que je sois un ogre?

Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux,

paternellement.

En vain j’essayai de protester.

--A qui ferez-vous accroire, monsieur Jean-des-Figues, que vous avez

endossé l’habit et coiffé le tuyau de poêle dans l’unique dessein de

faire peur à nos moineaux?

C’était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître.

Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m’en aller. Sur-le-champ, la

main de Reine me fut accordée.

--Grand merci! m’écriai-je une fois dehors et mes idées un peu

rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça!... M. Cabridens

est allé trop loin... J’avais envie de me dédire.

Il n’était plus temps.

Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà

couru tout Canteperdrix; mes bons parents en pleuraient de joie; les

libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du

Cimetière Vieux, levaient en l’air, d’indignation, leurs cannes à bec de

corbin, et les gens bien informés se racontaient dans l’oreille que la

comédienne du Bras-d’Or était tout simplement ma maîtresse, venue de

Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu’elle était immédiatement

repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts.

XXIX

CET IMBÉCILE DE NIVOULAS

Je trouvai chez moi un mot de Roset:

Au bout d’un jour, à ce qu’il paraît, Nivoulas l’ennuyait déjà; alors,

elle avait eu regret de ses torts, et s’était mise en route pour

retrouver Jean-des-Figues.

La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un

coup. Mais elle ne m’en voulait pas, Reine étant belle.

«Quant à moi, continuait-elle, j’ai failli rester en gage au Bras-d’Or,

malgré mon envie de repartir. J’étais si sûre de te ramener! Je n’avais

pris que juste l’argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de

Nivoulas, qui me poursuivait avec l’intention de me tuer dans tes bras,

est arrivé à temps pour payer la note.

«Mais ne sois pas jaloux de lui; je l’ai en horreur, il m’aime trop, et

le pauvre garçon aura fait un triste voyage...»

Puis en manière de post-scriptum:

«Décidément, ce Nivoulas m’obsède, mais j’ai mon idée. J’ai rencontré,

ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et

depuis il rôde autour de l’hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi!

Ce serait drôle, n’est-ce pas, Jean-des-Figues?»

Au-dessous du mot «drôle», près de la signature, il y avait une petite

tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien.

Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme.

Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se

faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne

duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous

une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.

Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne

m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à

l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me

poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir

que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de

fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris

une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des

cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode.

Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses amies de pension, la fine

fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la _Vie Parisienne_

au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement

provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les

cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables

robes à fanfreluches.

Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle

sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter

des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.

C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et

la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la

bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire

cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à

mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je

crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à

Paris.

Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville,

on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me

voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir,

sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens,

quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi,

Nivoulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.

Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier

pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les

grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être

jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane

grimpait une côte?

J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant

était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la

plus comique avec la fureur de ses yeux:

--Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à

perdre.

Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon

lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se

fût parlé à lui-même:

--O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire

tenir un mulet borgne par une femme!

Miséricorde! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu’il s’assit et

qu’il se leva plus de vingt fois pour me raconter cette lamentable

aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux sur le

champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas

l’avait laissée expirante, au milieu des bohémiens, à une lieue loin de

Canteperdrix, dans la caravane dételée.

--Et c’est vous qui venez me chercher? lui dis-je, rouge comme le feu et

touché jusqu’aux larmes...

--Laissez-moi, je l’aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas

voir que je lui tendais la main; mais elle est malade, bien malade, et

quoiqu’elle ne m’en ait rien dit, j’ai compris, j’ai cru deviner,

Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir.

«Laissez-moi, je l’aime toujours...» Comme il me parut grand en disant

cela, cet imbécile! Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens,

quand les trois vieilles femmes qu’un peu d’argent avait séduites, me

montrèrent, en l’absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane,

Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis

ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me

prit, et j’eus envie de lui crier:

--Ne m’aimez pas, Roset; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est

Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer!

Mais voyez le divin égoïsme des femmes: Roset, tout entière à son

bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre

garçon qui pleurait silencieusement dans un coin.

La nuit tombant, il fallut partir.

--Janan va venir, disaient les vieilles.

Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain,

et tous les jours, si je voulais, jusqu’au départ.

XXX

EST-CE QU’ON SAIT?... ALLEZ-Y VOIR!.

J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et

rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place

où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires

reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre

deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se

lamentait, assis dans l’herbe.

--Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan

aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils

emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!...

Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les

bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De

quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les

atteindre?

Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon

mariage et Canteperdrix:--C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te

dis-je!... Puis je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me

suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie.

Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.

Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce

campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux

allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire

sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque

morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se

crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que

je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait

diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des

apparences fantastiques.

Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir

me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête

perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison:

noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes

qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques,

pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de

la Hogue.

Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon

père me justifia aussi bien qu’il put, et les préparatifs du mariage

recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre,

j’étais entièrement incapable de volonté.

Une idée fixe me tenait: si Roset était morte!

Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce

mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais

rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que

j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables

symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à

mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me

vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me

regardant.

Un jour, à la Cigalière, je m’aperçus que la terre paraissait remuée de

frais autour du figuier. Pourtant la saison ne valait rien pour fouir.

Je m’informai:

--Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque

chose là, un matin... Le tronc du figuier m’empêchait de bien voir... et

puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs

affaires...

--Et qu’ont-ils enterré?...

--Est-ce qu’on sait? fit-il en arrachant un bourgeon gourmand.

Est-ce qu’on sait... Ces cinq mots d’abord ne me frappèrent point. Mais

bientôt, autour de la petite phrase jetée, une série d’imaginations

folles naquirent, se succédèrent comme les cercles qui courent sur

l’eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession,

toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui

peut-être vous sembleront n’en avoir guère: la disparition de Roset et

la terre remuée sous mon figuier.

Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l’heure où les moineaux font

tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient.

D’un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de

M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la

conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des

chardons et des garances dont la société s’entretenait, aux mœurs

singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d’autant plus aisée que

l’inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il élaboré, un

mémoire sur cet important problème ethnologique...

--Ethnologique et social! interrompit le nouveau substitut, petit jeune

homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu’on

apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers l’or clair de

ses favoris. Social! ai-je dit: est-ce, en effet, autre chose qu’un

problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme

l’Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent

ni lois ni prêtres, qui méprisent l’état civil, et qui, chose

épouvantable à penser, naissent, se marient et meurent, librement comme

ils l’entendent? N’est-ce pas...

Au risque de me faire un ennemi, j’interrompis le disert substitut.

--Pardon! mais quand un bohémien vient à mourir?

--Si c’est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l’hospice qui se

charge des sépultures; mais, vous comprenez, s’il meurt en plein champ,

sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! Et là-dessus, de l’index de

sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l’air un geste qui

me donna le frisson.

_Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!_... Ces deux courtes phrases me

bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme

deux hannetons fantastiques.

Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas:

Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont

capables de tout!) et ensevelie (remarquez, ici, le doigt de la

Providence!) sous le même figuier où j’étais né.

Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes.

Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière,

l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine; les

vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille,

attendaient.

Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu’il me semblait connaître,

s’arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable brun et sec

en descendait, Janan sans doute;... il choisissait l’endroit... il

creusait une fosse... Qu’apportent ces trois vieilles femmes, dans un

drap?...

Les branches et le tronc m’empêchaient de bien voir, comme mon père,

mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs

flottants et une petite main.

C’était fini, j’entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le

drap et la pioche... Un coup de fouet!... En route, en route, disait

Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille

vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui

disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse!

Une question me restait à faire:

--A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à

fouiller ainsi sous le figuier?

--Diantre! Jean-des-figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le

brave homme en riant de son bon rire; quel jour? je l’ai, ma foi! bien

oublié!

Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup:

--Eh! parbleu! il y aura deux semaines demain. C’était justement le

matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne.

XXXI

LE VERRE D’EAU

Vous avez lu _Mireille_ et ce merveilleux dialogue d’amour qui fera le

mûrier du mas des Micocoules éternellement sacré, comme le balcon du

palais Montaigu, aux poëtes et aux amoureux:

--«Peut-être un coup de soleil, dit Vincent, vous a enivrée. Je sais moi

une vieille au village de Baux, la vieille Taven, elle vous applique

bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement du cerveau ivre,

les rayons exorcisés jaillissent dans le cristal.»

Depuis longtemps, on se le rappelle, le soleil m’avait enivré, un rayon

fou me dansait dans la tête; la réponse de mon père fut le verre d’eau

froide qui me guérit.

Mais au prix de quelle épouvantable crise!

Voilà donc mes pressentiments changés en certitude: Roset morte, et

comment ensevelie! Je courus d’une traite à la Cigalière; et toute la

nuit, pleurant Roset, au pied du figuier où les paysans me retrouvèrent

à l’aurore, je sentis avec une bizarre impression de soulagement et de

souffrance, le maudit rayon, le rayon de Blanquet qui s’échappait de mon

front rafraîchi.

Je fus comme un enfant pendant huit jours. J’avais le délire et je

disais, paraît-il, des choses si énormes, que le mariage se rompit pour

de bon cette fois. Mon père tremblait en m’en apportant la nouvelle:

--Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai

voir M. Cabridens...

--Hélas! répondis-je, à quoi bon? Sachez, père, que l’on vient au monde

avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le

métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en

font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque

galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien

fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus

rien.

Mon père ne comprit pas et me crut plus fou que jamais. C’était là,

d’ailleurs, l’opinion commune.

Ah! mes chers compatriotes de Canteperdrix, monsieur, madame Cabridens,

et vous mademoiselle Reine maintenant l’épouse du joli substitut à

favoris clairs, me pardonnerez-vous mes scandales? C’étaient les

derniers frissons de l’eau où, pareil à une tige d’acier rougi, le rayon

achevait de fumer et de s’éteindre.

Puis je me retrouvai presque calme: rêves romanesques, coquetteries de

libertinage, toutes les folles étincelles de mon cerveau s’étaient

envolées; tandis que dans mon cœur je sentais enfin brûler, large comme

la flamme d’une lampe funéraire, l’amour que j’avais toujours eu pour

Roset.

Cependant, au milieu de la joie causée par ma convalescence, je

remarquai que tout le monde devenait triste subitement, si par hasard je

faisais quelque allusion à mon figuier ou à Roset morte.

--Chut! chut! petit, disait mon père, on te défend de parler de cela!

Ces façons me mettaient en colère. Étais-je donc un enfant, pour

m’imposer silence de la sorte? Aussi pris-je la résolution de garder mes

douleurs pour moi, et de ne plus parler de Roset à personne.

On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois

que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous

mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures.

Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et

la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié,

mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des

champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond

de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je

relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les

Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes

vapeurs violettes, s’alignaient dans la zone empourprée du ciel,

claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet

d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or.

Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues:

--Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être

malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil,

sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la

Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton

champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant?

A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil,

de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me

tira de ma rêverie.

--_Arri!_... _Arri!_... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme,

et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil

âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en

avançait pas d’un pouce.

--Balthazar, _Arri_!

O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme

que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main

légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou.

--Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer.

--Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues?

--Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière?

--Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris

de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à

travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer

au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place.

--O Providence! m’écriai-je.

Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait

grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois

jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant

son mari bohémien.

Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point.

Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je

m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel

appétit manger des figues sur sa propre tombe.

Cette idée l’égaya beaucoup:

--Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y

ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps

du roi René...

Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un

fou rire:

--C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je

comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait

en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que

nous l’enterrâmes.

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 8 / 16 段