Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais

presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi

faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans

aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller

à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à

Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre.

Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère

non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas

manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me

pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:--Et si je te quittais,

Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:--Si tu me quittais,

Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas!

Mais Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire.

La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du

terrain:--Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend!... Et c’étaient des

éclats de rire. Elle avait voulu, pour mieux courir, quitter ses

bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de

l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien

assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche

de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi

sous les rosiers d’un parc devenus buissons, et la robe de Diane de

Poitiers, ourlée d’or et de perles fines, ne devait pas vraiment avoir

mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts

royales de Chambord ou de Chenonceaux.

Mais c’est Roset qu’il fallait voir étendue paresseusement sous son

ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante,

ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit

boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d’où s’exhalait un fin

parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs.

Roset n’aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides

l’étonnaient en la ravissant autant qu’une forêt vierge et ses lianes.

Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi

provençal, ses côtes plantées d’oliviers couleur d’argent et d’amandiers

au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavande et ses ravines

brûlées du soleil, sans un brin d’herbe, où coule sur la marne bleue un

mince filet d’eau claire.

Ici, au contraire, la verdure et l’eau, les fleurs humides, les mousses

mouillées où le pied s’enfonce, et partout, même aux endroits élevés du

bois où n’apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d’eaux cachées qui

vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous

vos pieds en nombre infini, et montant par d’invisibles canaux dans

l’intérieur des hautes herbes et jusqu’à la cime des grands arbres,

venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et

affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs.

--C’est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c’est encore

plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine!

La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous

fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies mêlées de soleil

dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons

paysages des environs de Paris autant qu’un soleil bleu à une olivette,

et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va

bien le demi-deuil.

Quelle fraîcheur il faisait! on eût dit que toutes les petites sources

invisibles avaient fait irruption cette fois, entr’ouvrant les rudes

écailles de l’écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles et des

fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d’herbe sourdait un filet

d’eau, et c’était, le long des étroits sentiers creusés dans le sable

jaune, un murmure sans fin de ruisselets d’une heure et de cascades

improvisées.

Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de

quelque forestier, avait l’air d’un vrai lustre d’église avec ses

longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la

mousse brillait, largement imprégnée d’eau, et les branches basses des

châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes

bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur frêle tige

aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et

fondue par l’averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe

claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal; les oiseaux

prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s’égouttaient à

petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure

auparavant m’avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d’une façon

fort comique, un peu d’herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous

retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d’eau,

marais microscopique où se mirait l’envers des feuilles et d’où

sortaient frissonnant à la brise comme des touffes de joncs les pointes

du gazon noyé.

Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne

dura guère... Les huit jours étaient écoulés; le Panthéon, bleu de

vapeur et pareil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les

arbres; cela nous fit songer qu’il fallait regagner Paris.

XXVI

LES NOCES DE ROSET

Vous rappelez-vous, madame, ce bal de noces auquel nous assistions

l’hiver dernier, et le triste amoureux qui vous fit tant rire? C’était

un pauvre garçon depuis longtemps épris de la mariée. Tout le monde

savait son secret, mais lui voulait faire le brave:

--Qu’elle se marie, tant mieux, je danserai à sa noce!

Et il dansait, le malheureux, mais de quel air navré! Moi, ses

entrechats me tiraient des larmes.

Dire que pendant six mois, sans que rien m’y obligeât, j’ai joué cet

attendrissant et ridicule personnage. Ah! Roset! Roset! que de noces en

si peu de temps, que de noces où j’ai dansé comme on danse à ces

noces-là, avec un pan de nez et les yeux rouges! Il est vrai que c’était

un peu ma faute si Roset se mariait si souvent.

Malgré nos huit jours de bonheur champêtre, je n’étais pas bien sûr

encore d’aimer Roset; d’ailleurs, si j’en avais été sûr, je n’aurais

voulu le laisser voir pour rien au monde. Amoureux? Un poëte lyrique!

Cela fait rougir rien que d’y penser.

Roset, elle, restait la même et prenait mon amour comme il venait. Il

n’eût tenu qu’à moi, les premiers jours, de lui faire planter là son

petit hôtel, son Valaque et ses robes à queue. Sans bien comprendre

peut-être la nécessité du sacrifice, la chère enfant s’y fût néanmoins

résignée pour me faire plaisir. Mais, voyant mon indifférence à cet

endroit, elle fut ravie, et trouva charmant de pouvoir garder tout

ensemble Jean-des-Figues, le Valaque et le petit hôtel.

--Fi donc! monsieur, ce partage est indigne!

Sans doute, si je l’avais aimée. Mais puisqu’il était convenu que je ne

l’aimais pas, puisque mes amis le savaient, puisque je le racontais à

qui voulait l’entendre, ce partage devenait simplement une des mille

petites gredineries donjuanesques que l’usage permet aux honnêtes gens;

et j’avais le droit de rire et d’être fier en voyant, après nos

querelles, Roset me revenir toujours la première, soit qu’elle m’aimât

réellement, soit plutôt qu’elle ne pût résister au désir de me montrer

un diamant nouveau ou bien quelque robe merveilleuse.

Par malheur, s’il était facile de persuader aux autres que mes

sentiments envers Roset n’allaient pas au delà du caprice, il l’était

beaucoup moins de me le persuader à moi-même. Malgré mes grands airs

cavaliers, malgré mes professions de foi magnifiques, je me réveillai un

beau matin tout bêtement et tout bourgeoisement jaloux.

Jaloux de Roset! sans oser le dire! On peut se figurer le supplice. Et

Roset qui ne se gênait pas, Roset qui, sous mes yeux, le plus

naturellement du monde, faisait succéder un Mingrélien au Valaque, puis

beaucoup de personnes au Mingrélien!... Vous auriez cru parfois qu’elle

y mettait de la malice.

Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes,

voulurent être de la fête:--Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop

d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient

quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et

Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à

ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours.

Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes

meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario

reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le

scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel

ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte

sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer,

amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée

qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de

ses vieux amis et nous apporter dans les plis de sa robe le parfum des

élégances parisiennes!

Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie:

De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La

caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la

méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir

à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante

pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de

la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la

_Revue_, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le

lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la

semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura.

Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais

eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau

chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès.

Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset:

--Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non,

un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà

échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant!

--Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon

homme aux caroubes.

Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien

quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer

l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle;

mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme

aux caroubes c’était moi.

Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux

heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé

sous ses fenêtres faire le pied de grue.

--Mon pauvre Jean-des-Figues, me disait Roset le lendemain, il pleuvait

si fort hier que je n’ai pas eu le courage de venir. Mais crois-tu

qu’avec ce temps-là, un inconnu en manteau brun s’est promené toute la

nuit sous mes fenêtres?

--Pas possible, Roset!

--Puisque je te le dis.

Et nous rîmes, nous rîmes de cet imbécile!

Cependant notre amour allait s’envenimant.

Roset ne s’arrêtant pas de se marier, je pris des maîtresses par

représailles. Peine perdue: Roset eut l’air de trouver cela naturel.

--O perversité des femmes! disais-je.

--O sottise des hommes! aurait pu dire Roset.

Mais Roset avait mieux à faire que de philosopher sur ma sottise.

Nivoulas, disparu depuis trois mois, revenait de province, plus

amoureux que jamais, avec un héritage et pardonnait tout, à cette

condition qu’on l’aimerait comme autrefois, et qu’on renoncerait aux

Mingréliens, aux Valaques et à Jean-des-Figues.

--Faut-il que je renonce? me demanda Roset.

--Mon Dieu, oui! Pourquoi pas? lui répondis-je la rage au cœur, mais

sans rien en laisser voir.

--Adieu alors, Jean-des-Figues!

--Adieu, Roset.

C’est ainsi que nous nous quittâmes; et le soir même, un grand désir de

calme, de repos aux champs m’étant venu, le soir même je m’embarquais

pour Canteperdrix, triste, il est vrai, mais heureux aussi de voir une

fin à mes ridicules amours et à mon ridicule martyre.

Pourtant, au moment de partir, je crus me rappeler que le matin, en nous

quittant, lorsqu’elle me disait: Adieu, Jean-des-Figues! de sa voix

malicieuse, Roset avait une larme, une toute petite larme tremblante au

coin de l’œil.

--Est-ce que par hasard elle m’aimerait? Et j’eus presque envie de ne

plus partir. Mais je m’aperçus que moi-même je pleurais. Alors tout mon

scepticisme me reprenant:

--Fou, fou, que tu es! m’écriai-je, de croire que Roset a pu t’aimer.

Roset, tu le sais bien, n’aime que les caroubes et la cigarette, et si

ses beaux yeux allumés t’ont semblé humides tout à l’heure, c’est que

tu pleurais, toi, et que tu les voyais à travers tes larmes.

Sur ce merveilleux raisonnement, la locomotive siffla.

XXVII

RETOUR AU PAYS

A quatorze lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l’usage,

pour le coupé capitonné de drap gros bleu d’une voiture de messageries.

Je me sentis tout d’un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait.

En chemin de fer, vous n’êtes qu’à moitié parti: le tracas des trains,

les gares, les buffets, les gens, c’est un peu de Paris qu’on emporte;

mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit

et qui a l’accent de votre ville natale, c’est un peu du pays qui vient

au-devant de vous.

Qu’elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui

avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de

Blanquet! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut

réjouissante!

Il faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges,

et tout le long de la route on ne rencontrait que cornues de bois et

bennes à charrier le raisin, qui s’en allaient pleines vers la ville,

ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à

grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux

d’un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours.

Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d’automne qui,

mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de

l’horizon, souhaiter à l’enfant prodigue sa bienvenue!

Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu,

sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits

plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les

remparts, et les machicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées

d’herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus

les ormes des lices, de quel cœur je les saluai!

Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula

entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues; quand

la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit

sauter sur ses genoux, la diligence et moi, comme une nourrice son

nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus.

Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière Vieux:

--Arrêtez! conducteur, arrêtez! criai-je...

Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je

les aimais.

Mais le conducteur ne m’entendit point. Heureusement pour moi, car

c’étaient les quatre ou cinq plus méchantes personnes de la ville, et

ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions.

Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. Il

fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les

embellissements de la Cigalière. Tout y était fort beau en effet et

conforme à la description enthousiaste que m’en avait donné sa lettre:

le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre,

et le figuier dont les larges feuilles buvaient l’eau froide du vivier.

--Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l’ombre et les

bons sommeils d’autrefois.

Blanquet n’était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l’avait troqué,

la foire d’avant, contre le mulet d’un bohémien. Il croyait ainsi faire

un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être

borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on plus à la maison de ce bon,

de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du

brigand de bohémien que l’injure à la bouche.

--Si c’était le Janan de Roset! pensai-je, au portrait que me fit mon

père du vendeur de bêtes aveugles.

Et cela me donna envie de rire.

Ici, le lecteur va m’interrompre.

--Comment, monsieur Jean-des-Figues, dira-t-il, voulez-vous qu’un vieil

âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant

Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul

un tel voyage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les

besoins du roman, à Canteperdrix, dans l’écurie de votre père?

A cela je répondrai d’abord:

Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrement

forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les

courses, flairent d’abord le vent, s’ils réussissent à s’échapper, puis

piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons,

précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu’ils

traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu’à

ce qu’ils tombent ou qu’ils aient retrouvé le maigre pâturage natal.

Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet

dont il s’agit, le Blanquet vendu au bohémien n’était peut-être pas le

même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m’avait planté là quinze

mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac

de figues; mais j’ajouterai que cela ne fait rien à l’affaire, qu’à la

maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom

de Blanquet; qu’un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par

un autre Blanquet entièrement semblable; qu’on s’habitue à les

confondre, et qu’on aime tous les membres de la dynastie comme s’il n’y

avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle,

qu’un seul et unique Blanquet.

Puis ceci réglé, je continue.

Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M.

Cabridens me reçut avec l’affectueuse familiarité d’un confrère; madame

Cabridens joua la femme d’esprit enfouie au fin fond de cette horrible

province, et qui trouve enfin quelqu’un à qui parler; quant à

mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire.

Je retrouvais tout comme je l’avais laissé. Sur les murs du salon,

c’était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de

chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des

merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano

n’était point changé, les fauteuils à lyre gardaient leur place;

j’aurais reconnu jusqu’aux mêmes grains de poussière, si un grain de

poussière n’avait pas été chose introuvable dans le salon de madame

Cabridens.

Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille

cantoperdicienne brillait prisonnière entre deux lentilles de cristal,

et visible du revers et de la face comme une hostie dans l’ostensoir. Je

remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d’intérieur

certaine étoffe de soie brochée et ramagée qui jadis ne sortait de

l’armoire qu’aux jours de fête. A part cela, et mademoiselle Reine un

peu grandie, j’aurais pu croire que jamais je n’avais quitté

Canteperdrix.

Ce petit salon provincial, il me semblait l’avoir vu la veille; mes deux

ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poëtes et les

Valaques, tout cela me faisait l’effet d’un lointain songe, d’un de ces

songes du matin mêlés de plaisir et d’angoisse que l’on se rappelle,

réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur.

--Ne bougeons pas d’ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu’au cou

au fond d’un bon gros fauteuil en velours d’Utrecht.

Puis, regardant du coin de l’œil mademoiselle Reine attendrie:

--Quel dommage, Jean-des-Figues, d’avoir été à ce point bronzé par la

vie, et de ne pouvoir plus être amoureux!

XXVIII

MÉFAITS D’UN HABIT NOIR

Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer,

des souliers de dévote, et la tante Nanon entra:

--Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite,

Jean-des-Figues! _Elle_ est sur la terrasse du Bras-d’Or.

--Qui cela, tante Nanon?

--Tu ne sais donc pas, la Parisienne!... qui est débarquée par la

dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. Et levant

au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon

s’écria:

--Jésus! Marie!! Joseph!!! elle fume des cigarettes...

Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle

ayant été jugée indigne d’un aussi grand homme que moi, on m’avait bon

gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six

cents francs de solides rentes, deux terres au soleil, la maison

qu’elle habitait rue des Jardinets, près de l’église, et par-dessus tout

ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu’à la

bourgeoisie, car on l’appelait mademoiselle, bien qu’elle fût veuve,

_misè Nanoun_, s’il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est

un grand honneur.

La maison de misè Nanoun touchait à l’auberge du Bras-d’Or, et un simple

rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrasses

contiguës.

Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du

matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes,

c’était Roset, Roset en personne.

--Quel spectacle, mon pauvre Jean!

--Ah! tante Nanon, ne m’en parlez pas!

Laissant tante Nanon en observation derrière sa vigne, Jean-des-Figues

se précipita vers la rue.

Mon premier mouvement fut de courir au Bras-d’Or, à Roset; vous savez,

la force de l’habitude! et tante Nanon derrière sa vigne allait être

témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en

apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de

l’auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main.

Voir Roset m’avait mis le feu au corps, mais l’apparition de Nivoulas

l’éteignit.

--Quoi, toujours Nivoulas! pensai-je, toujours les noces de Roset!

Alors me rappelant combien depuis six mois j’avais souffert, et de

quelle façon ridicule! encore meurtri, encore aigri, j’eus honte de mon

lâche empressement.

--Fuyons la tentation, allons à Maygremine!

Je me mis donc en route pour Maygremine; toutes mes illusions, tous mes

souvenirs d’enfance m’étaient à la fois revenus. Le désir que j’avais de

ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j’aimais

Reine.

L’orage, un orage d’automne, menaçait quand je partis, et dès mes

premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des

sous, s’aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus

pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j’espérais

atteindre Maygremine avant le gros de la pluie. Mais en un clin d’œil

les nuages crèvent déchirés par l’éclair, l’eau tombe à seaux, la route

roule une rivière, et avant que j’aie pu me mettre à l’abri, je me

trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert

de boue, dans un état à ne me présenter nulle part.

En aurai-je le démenti? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par

l’idée de Roset; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour

Maygremine, sur la foi d’une éclaircie.

Il faut croire que la pluie m’en voulait ce jour-là, car, surpris d’une

nouvelle ondée, mon veston bleu de roi partage le sort qu’avait eu déjà

ma jaquette gris-perle.

Exaspéré, je rentre encore et me rehabille. Trois fois, comme dirait une

épopée classique, Jean-des-Figues changea de vêtements, et trois fois la

malice d’un ciel d’automne l’inonda, ses vêtements et lui, sans réussir

à calmer sa fièvre.

Malheureusement, ma garde-robe de poëte n’était pas inépuisable; et,

quand une redingote puce eut subi la même aventure que la jaquette

gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma

visite.

Je me sentis vaguement perdu. J’entendais à travers le rideau de vigne,

par la fenêtre de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation

irrésistible! Comme pour mieux railler ma défaite, l’orage s’en était

allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un

éclat plein d’ironie.

C’était à s’arracher les cheveux.

--Et mon habit noir? m’écriai-je, subitement illuminé, mon habit noir

auquel je ne songeais pas! Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine

aujourd’hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse.

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 7 / 16 段