bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait
ainsi.
--Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset
moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé:
--C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux!
Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne
voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait
l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis,
en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui
demander raison de ce public élan de tendresse:
--Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en
s’enfuyant.
XXII
LE CORSET ROSE
C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses
selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis
cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et
blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large
escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent
tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et
l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et
sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande
Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul
par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant
personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur.
--Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand
j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même.
Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure il savait la
nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse
me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma
main en cherchant la serrure:
--Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être
nerveux!
Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide,
et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants
déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un
oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut,
Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand
il était triste, c’était sa façon de pleurer.
--Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait
pas.
--Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure?
Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de
confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y
prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et
commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je
changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de
Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires:
--Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de
Reine; mais fais mieux que Brutus, et n’attends pas une blessure
mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu!
Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier
que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait
une cuirasse.
Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de
Roset sur le coin du lit?
Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines!
Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et
devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant
corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces
corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de
rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux!
Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce
moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à
dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une
imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me
revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que
Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors
toute ma douleur éclata.
--Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je
le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que
d’amour. Regarde ce corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à
vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans.
Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils
riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il
y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous
autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de
scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset.
Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de
corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier
joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du
pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le
voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un
Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle
griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des
cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un
soupçon de carmin.
Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé
qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui,
je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le
corset en satin rose de mademoiselle Roset.
Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu
consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque
inquiétude. Il ne voulut pas me quitter de la nuit.--Tu es trop agité
pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai
sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais
très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence,
mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau
sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du
sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute
la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était
complètement consolé.
Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans
les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs,
Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à
pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire
reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives
descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les
poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses
lèvres--ne lui demandez pas pourquoi--le corset tiède encore et
suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais
aimée, je vous jure!
XXIII
AMÈRE DÉRISION
Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui
m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En
avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant
la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis,
corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand
votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont
bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous
cogner le front.
Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot
grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je
m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma
propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le
personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui,
désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des
inventions les plus raffinées du luxe, des arts et du plaisir, et
finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la
Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles.
Le fond psychologique de mon _Étude_ laissait peut-être quelque chose à
désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre
carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les
diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait
rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le
pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait
décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec
l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le
cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un
petit carré de vélin!
Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant
dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les
frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un
petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine
des libraires MES ORGIES, LIVRE DE VERS, _par Jean-des-Figues_, avec son
beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte
d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui
représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes
ornées de lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des
reins.
J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse
dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez
piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait
mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de
rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du
diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire!
Enfin, une lettre arriva:
«Canteperdrix, quatorze d’avril 1865
»Mon cher garçon,
»J’ai lu ton livre et ne t’en fais pas compliment. Depuis
avant-hier que Roman, le facteur, nous l’apporta, c’est comme si
l’enfer était entré rue des Couffes; ta mère pleure, tes tantes
pleurent, tout le monde pleure, et sœur Nanon, qui ne parle plus
d’héritage, se signe toujours en parlant de toi.
»Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues?
Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes
chansons? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans
chemise! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour
mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à
travailler comme un satyre?
»Et tu as le front encore de me demander de l’argent! D’abord, je
te dirai que nous sommes présentement plus désargentés que le
ciboire des pénitents gris; l’orage a fait périr la bonne moitié de
nos vers à soie et le reste ne promet guère; les oliviers tombent
fleur avant l’heure; la vigne a toujours la maladie, sans compter
que j’ai dépensé trois cents francs au moins cet hiver à la
Cigalière pour relever le bastidon, chercher la source qui s’était
perdue et faire couler l’eau.
»Ah! si tu la voyais maintenant notre Cigalière, toute passée au
lait de chaux et luisant de loin dans les figuiers, avec ses murs
blancs et ses tuiles neuves! Si tu voyais la vieille treille
remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage,
le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord,
tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la
main; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là,
Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand
seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à
Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on
ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des
chansons honnêtement.
»Mais quant à t’envoyer un liard rouillé en sus de ton mois, il n’y
faut pas compter, Jean-des-Figues, même si j’avais des écus plein
mon grenier. Je ne veux pas me laisser manger vif, et c’est bien
assez de ce que je te donne pour l’honneur que tu fais à la
famille.
»J’ai l’honneur d’être, en attendant, ton père qui t’aime.»
Et la signature.
A tout autre moment, la lettre m’aurait ému, m’apportant ainsi en pleine
mélancolie parisienne un parfum lointain du pays; mais cette fois je
n’en remarquai que l’ironie involontaire. N’était-ce pas bien le cas de
venir, comme mon père le faisait, me reprocher mes folles amours et mes
débauches, alors précisément que sans argent et sans maîtresse il
m’arrivait quelquefois de me consoler du dîner absent en contemplant le
bel effet de mon nom sur la couverture d’un livre?
Quoi! Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour
sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes! Quoi! tu
passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu
que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le
trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par
chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou
qu’une grammaire grecque! Quoi! tu révères la femme comme la plus suave
des fleurs et l’éclosion suprême de la matière; tu voudrais, afin de
mieux t’en réjouir, la voir entourée de toutes les merveilles du luxe,
ainsi qu’un camélia délicat dans la laque et l’or d’une jardinière de
salon; et pour toi précisément la porte du salon est fermée! De quoi
sert donc la poésie si ce n’est à rendre plus douloureuse ta misère, en
t’apprenant à désirer ce que tu ne saurais tenir!
Ces réflexions et d’autres semblables me conduisirent promptement à une
sorte de misanthropie. Pendant plusieurs mois, j’évitai soigneusement
tout ce qui pouvait me rappeler des idées de richesse ou de plaisir. Le
théâtre m’irritait; la musique surtout, avec ses chants, ses douces
langueurs et ses accès de joie bruyante, m’était devenue
particulièrement insupportable. Je vivais enfermé chez moi, raturant
furieusement les dernières pages de mon étude, et tenté bien souvent de
jeter au feu ce que j’en avais déjà écrit, tant le métier me paraissait
métier de dupe.
Cependant, ce n’était rien encore que cela, et le destin, avec Roset, me
réservait une bien autre humiliation.
XXIV
LE SONGE D’OR
Est-il rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un
bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d’un nuage de
fin moka ou d’une goutte de vieux cognac roux comme l’ambre? de sentir
sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au
cœur un gousset bien garni? et, fermant les yeux à demi pour concilier
les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de
tout confondre en un même désir voluptueux, l’Idéal, le Réel, l’ombre de
la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent
dans le cerveau?
Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom
d’auteur--on fit courir le bruit que c’était l’œuvre d’une grande dame
fort lancée--ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m’en
acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous
cette averse d’or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m’étais
offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la
nuit rose. Irai-je d’abord au théâtre ou au bal? L’idée de ces joies
désirées me causait par avance une vive émotion.
On trouvera invraisemblable qu’après avoir vécu plus d’un an à Paris, en
plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le
désillusionné, j’en fusse encore à considérer une soirée au
Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s’ensuit, comme
le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n’ai qu’une
chose à répondre: j’étais ainsi!
D’ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale,
combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi?
Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort
d’un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris
élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes,
et finissent généralement par croire qu’ils ont beaucoup connu toutes
sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les
comparerais volontiers, n’était l’humilité de l’image, à ces garçons des
cabarets à la mode qui s’imaginent être de grands viveurs parce que
quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre
l’œil à la serrure.
Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand,
le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir
préalablement l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait
la féerie-revue des Grains-de-Poivre.
Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et
chignons fous. Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus
mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes
cheveux. Palsambleu! Roset au bout de ma lorgnette...
Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la
porte des artistes, et Roset aussitôt m’arrivait encapuchonnée, sans
avoir pris le temps d’agrafer son burnous.
Ce n’était plus la Roset d’il y a trois mois, presque maigre et gardant
encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset
affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et
qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises
poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs;
une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et
plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune!
mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de
cédrat, confiture ambrée, musquée et sucrée, qu’il ne faut goûter que
dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine.
Je m’aperçus avec quelque satisfaction que, ce soir-là, je n’avais pas à
craindre pour elle l’injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une
voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à
l’oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un
martin-pêcheur.
--Mon breack! dit Roset fièrement.
Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en
équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais,
au même instant, pas plus gros que le poing, s’élança du fouillis des
jupons et des fourrures, et ses pattes de devant appuyées sur le tablier
de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d’aboyer
furieusement aux grelots tintants du poney.
Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle
histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait
la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que
je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j’avais entièrement perdu la tête.
Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d’un
petit hôtel Renaissance? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de
cette soirée m’est resté très-vague, et même je ne jurerais pas que le
vin, la vanité et la joie ne m’eussent grisé un peu.
Tout ce qu’il y a, c’est que je crus être ivre décidément, et voir
trouble, et voir double, quand j’eus remarqué l’architecture de
l’escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas,
un candélabre à la main.
--Rien que ça de luxe! disait Roset.
Sans doute son luxe m’étonnait, mais ce qui m’étonnait plus que tout,
c’était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s’emparait
de moi et que j’essayais en vain de secouer.
J’étais bien sûr de ne m’être jamais trouvé en bonne fortune pareille,
bien sûr de n’avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et
pourtant rien ne m’y paraissait nouveau: les fleurs des tapis, les
moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais
comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit
nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce
qu’elle allait laisser voir.
--De deux choses l’une, me disais-je: ou bien il faut croire, comme
Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues.
Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m’étudiais à marcher
droit.
Enfin, de portière en portière et d’étonnement en étonnement, nous
arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt
dans le plus galant déshabillé du monde.
Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset
vêtue ainsi avec si peu de pudeur et tant de dentelles? Ce n’était,
certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine! Et ce lit, ce nid
d’amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette clarté
sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées?
Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux,
comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu’il s’embellissait
chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver
ainsi toute la nuit, priant l’aurore et le soleil de me réveiller le
plus tard possible.
XXV
UNE IDYLLE
Les songes heureux s’en vont d’ordinaire aux premiers rayons, comme la
rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller,
je m’aperçus que mon rêve ne s’envolait point. Un vrai soleil entrait
par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont
la moins charmante n’était pas Roset qui s’étirait les bras en riant.
--Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues?
--Pour mieux t’admirer, mon enfant!
--Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu
admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon
imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa
petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se
promenait dans les coussins.
Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en
apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon
héros. O profonde et comique humiliation des poëtes et de la poésie!
Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier
depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus
haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les
plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet
oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce
peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi
encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et
les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis
chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et
pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui
installait-il? Roset, ma petite perle noire!
--Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par
la fenêtre.
Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que
j’étais jaloux, et fut ravie:
--Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de
t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon
théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne.
Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une
jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas
à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de fer!
Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la
découverte d’un bois.
--En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de
temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au
bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller
plus loin.