souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:--Je vous
montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main.
Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous
pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres
joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique
dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en
m’attendant, fumait un cigare sur la porte.
--Serai-je à temps pour la lecture?
--Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore commencé, je ne sais pas
quel train ils mènent là-haut.
Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir
combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa
revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient
encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup.
Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne
était assise.--La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut
pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume.
Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode
orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau
claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne.
Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils
l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà
à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable
enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare
complaisance.
Je compris alors la tristesse de Nivoulas.
Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se
précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche
s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette.....
--Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de
rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru
au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui
l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville,
devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait
laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de
Canteperdrix!
XVIII
ROSET RACONTE SON HISTOIRE
Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout
le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me
retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue
vertueuse.
Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à
couler.
Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait
embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur
le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en
croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.
Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le
rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.--Le
moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime
résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle
m’avait prise en grippe!
Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la
route de Marseille.
--Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route?
--Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce
que je savais seulement la place de votre Paris?
Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés,
Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en
Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi,
l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur
maison roulante.
Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de
Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu
vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de
ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles:
«Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier
supérieur...»
--Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont
noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter:
ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous
étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille
voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres
côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement,
sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe
blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme
une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en
chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au
milieu des ustensiles et des paquets de linge.
Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée
plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma
naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la
grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous
le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux
reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs!
Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit
l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père,
que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite
voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été
du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les
gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le
boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un
pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi,
j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise,
pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain:
--Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main
au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il
m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse.
--Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps
pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta
mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit
un peu vite, et l’on t’oublia.
Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la
famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les
marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé,
volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du
jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin;
quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour
très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse
et ma robe.
Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays,
suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage,
plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait
pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les
bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout y excellait, et comme ce
garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.
Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan
montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride,
et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous
comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait
notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât
les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans
avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je
criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête
menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait
ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle
chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore,
pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval.
Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des
distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à
souper, il me demanda en mariage pour le soir même.
--Pour le soir même, Roset?
--Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les
bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que
nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.
XIX
FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET
--Vous vous épousâtes donc?
--Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me
parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les
Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait
déranger bien des projets.
Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils
possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre
froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois
dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait
d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de
faire revernir la caravane.
Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un
vacarme:
--Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais,
moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et
ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous saurions
en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à
nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.
Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les
poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction
en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait
de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de
marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le
soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.
--Mais Marseille où vous me cherchiez?...
--Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si
jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me
délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et
de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.
Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous
prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous
nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir
s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions
ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre,
et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour
de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent
attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des
charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions,
ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.
S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les
bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps
immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la
nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette
quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les
bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne
faudrait-il pas qu’il en mourût trop.
Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les
montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se
fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par
bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et
l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.
--Enfin!... soupira Jean-des-Figues.
--Nous partîmes donc, continua Roset.
--Comment cela, Roset, vous partîtes?
--Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je
n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un
ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire
épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous
chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre
de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin,
puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis
encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros,
et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre,
comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des
affaires et qui ressemblait au Père éternel.
--Vous vendre..., le brigand!
--Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux
Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes
chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la
mer, au _Roucas blanc_, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là,
Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours...
Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une
femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles.
Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien
pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait
au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible;
enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la
main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe.
Il me fit peine, je l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.
J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à
Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui
n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple
pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me
suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en
plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout
droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux
jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave
garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.
--O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.
--Que d’aventures en plein XIXᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.
XX
ET NIVOULAS...?
Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans
manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne
sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour,
cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce
verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette
chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en
sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes
dents, alors, tout étonné de mon plaisir:--Fallait-il être bête!
m’écriai-je.
Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme
je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une
pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi,
quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades
ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me
trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.
Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné
sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de
qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au
jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O
Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour
éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en
partant. Nivoulas pâlit...
--Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.
--Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et
s’efforçant de sourire.
Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même
mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé
en la montrant:--Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle,
Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce
moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir
flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.
Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un
regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis
seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais
d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée.
Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette
douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande,
quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était,
la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je
d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une
mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux
pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce
soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors.
La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En
voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux
yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une
émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le
cerveau.--Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à
l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et
préférai ne pas me répondre.
La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la
promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie.
Enfin elle se décide à parler:
--Si nous allions souper? dit-elle.
Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la
déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si
jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si
fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur
sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée,
faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet
phrygien.
Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout,
de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et
comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes
projets de vertu s’étaient envolés.
Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on
n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons
tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares,
et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne
rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous
nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La
Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille.
Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de
grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud
de ruban, le loup se détache... Miséricorde!
--Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure
inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords.
XXI
L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR
Nivoulas fut heureux trois semaines.
--Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset
depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà
devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai
petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la
main.
C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes
amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si
j’avais choisi moi-même.
La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps
de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à
la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor,
veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et
dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en
compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon de la
main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si
galamment porter son sceptre royal de folle avoine.
La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La
fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le
nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut
mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom
d’_Hostel de Saint-Adamastor_, aristocratiquement inscrit autrefois,
autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais
en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les
boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent
insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais
ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de
Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis,
les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le
vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des
visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et
passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces.
Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui
semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit
jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré
l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le paravent de M.
Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle
Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour
s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes.
Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa
façon de comprendre le XVIIIᵉ siècle et l’amour!
Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans
cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui,
apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait.
En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du
cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les
spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’_entrée au café_
surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de
la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi
un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du
bonheur et de la grande vie.
Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les
loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes,
n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté.
Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes
garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles,
mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues par les sottes
lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes
perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et
dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles
affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le
fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis,
obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la
vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et
prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau
sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.
Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset;
Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais
quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés
du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle
Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à
ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur.
--Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un
beau jour.