méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se
retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais
soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en
allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris
des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les
boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau
garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse,
descendre de voiture en joyeuse compagnie:--Ce doit en être un, me
disais-je, et j’avais envie de me présenter.
Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!
Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique
devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût
offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire
violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais
je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.
Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir
cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des
girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes
en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je
cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau
qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de
femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au
beau milieu, une émotion subite me vint.
La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les
comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend
rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums,
Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il
s’aperçoit lui-même distinctement, assis avec son justaucorps écarlate,
dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les
artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus
exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne
emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le
mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs,
et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent
notaires à Canteperdrix!
Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette
apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se
sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de
vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu
chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au
moment où le rideau retombe:
--Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.
Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait,
à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il
s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher
dans la capitale.
Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en
me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large
barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et
lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du
théâtre.
Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage
d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de
demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et
grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de
ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.
Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui
dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se
promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en
devins rouge comme mon gilet.
--Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà
un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée
qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit
noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son
feuilleton pour vivre.
Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors,
pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité
ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle
que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le
reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:
--Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de
me mener au grand air.
XV
SUR L’IMPÉRIALE
Une fois dehors:--«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir
tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard
bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et
la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au
Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche,
et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:--Oui,
voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs
humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah!
Jean-des-Figues, naître au XVIᵉ siècle, aimer des souveraines comme le
Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme
Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme
Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il
nous aurait fallu.
Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon
nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais
sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande
éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut
être fait.
--Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une
voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se
croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne
du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le
printemps et l’été!
Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de
Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de
causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues
parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas,
n’ayant pas l’habitude du trottoir.
--Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je
voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que
j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens
jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous,
il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon
cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments
se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un
petit fifre comme si un régiment défilait. Il m’a semblé alors que nous
marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés
par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais
c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours
chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se
passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends
encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.
--Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban
avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa
moustache d’un air satanique.
L’omnibus roulait sur un pont.
--Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la
grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans
l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle
et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te
donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la
gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te
rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au
ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.
J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais
déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de
l’impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande
Ourse avec tristesse:
--Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants
jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de
barbares[A]!
[A] Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.
Tant d’éloquence me transporta.
--Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!
--Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein
marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent,
reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets
que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par
hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles
d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes
contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la
peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.
Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille
d’huître, me paraissait un Prométhée.
XVI
LE CÉNACLE
Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban
l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me
fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut
mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous
trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert
comme moi la malle de quelque cousin Mitre.
Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de
respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but
véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et
l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux
maintenant!
Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le
criterium du cénacle.
Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout
de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni
de sentiment, aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui,
lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil
idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du
Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel,
ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.
Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de
large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne
manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine
injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris
le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée
qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits
par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés,
vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous
les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres,
Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à
contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs
exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un
vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre
toute-puissante fantaisie.
Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé--littérairement--la
coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de
se réfugier dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices,
en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme
et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du
_cannabis indica_, de l’opium et du vin d’Espagne.
Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles
strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux
étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations
étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si
parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout
d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:--«Que
l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»
Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de
braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons
ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse
s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes
classiques à briser.
Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou
maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à
l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait,
peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer
une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes
d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front,
mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme
de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides
d’or.
O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se
rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie
furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux
Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises
et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des
matières en ressemblait à une liste des _Mille-e-tre_, recueillie çà et
là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait
le tour du monde.
Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui,
Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce
Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie
quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec
lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire
éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.
Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du
vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier,
j’avais su condenser en formule:
--«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement
intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois
de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à
suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations
par des images et des sons.»
Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers
tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais
d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une
valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note,
évoquent la même sensation qu’elle:
Les seins étincelants d’une folle maîtresse.
Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!
--«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le
novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la
vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi
littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la
poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque
chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»
J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le
moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient
de mots chatoyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On
voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres
tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie
composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes
que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de
soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait
à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.
Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives
du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le
secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour
le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement,
donnerait sa bénédiction aux _poetæ minores_ agenouillés. Un Athénien de
Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il
disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout
du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On
mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je
n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte
Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.
XVII
LA GRECQUE DES ILES.
Et Reine? Et Roset?
En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis
du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils
aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux
les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.
Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à
l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt,
chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où
jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries,
une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait
sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable
amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au
milieu de tant d’autres voluptueux caprices?
Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maîtresse, mes amis me
prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient
parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car
tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.
J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne
m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de
voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un
jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est
quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de
promener.
--Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.
Le visiteur s’inclina.
--Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de
prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.
--Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis,
m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:
--Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:
--Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il
s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: LA REVUE BARBARE,
_organe de la nouvelle poésie_. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas;
administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de
secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.
Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de
m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et
subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable
de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander
ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie,
afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.
La _Revue barbare_ naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de
revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un
piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un
quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le
cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités
apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers,
émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes
peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas
voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche,
Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la
rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes,
se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate
et bleu--ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la
circonstance--et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies
soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.
--Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant
déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas
venir.
Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes!
Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de
Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre
restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en
ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre!
C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie
littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.
Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme
jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable
adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas
se révéla.
Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si
maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en
hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les
luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des
haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi
efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques
pouces. Tout lui profitait en longueur.
Estimant néanmoins son système musculeux convenablement préparé,
Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et
carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme
bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos
mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en
l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se
mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un
gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique.
Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de
Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul
n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de
mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois
encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons
succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture
cette annonce irritante et mélancolique:--_A paraître dans notre
prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu_,
LA VIE EN ROUGE, _par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et
saine..., etc... etc._
Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et,
comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus
d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme:
--Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues; j’ai essayé de leur
donner des vers, mon _Jupiter peignant les comètes_, dans la grande
manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était
bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin:
* * * * *
Des étoiles restaient entre les dents du peigne!
Sur son trône taillé dans un clair diamant,
Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire,
Zeus tout au fond des cieux souriait gravement,
Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire.
Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu
de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux
premier chapitre à tout le cénacle assemblé.