musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec
beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux
d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses
doigts; mais si on essayait de le féliciter:--N’est-ce pas que c’est
touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement,
rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites
comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux
bécasses!
Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable
d’homme arrivait à Maygremine, amenant à sa suite deux amateurs
toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois
boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents
Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la
_Société des quatuors d’été_, qui se réunissait ainsi tous les lundis et
vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je
fus admis à les écouter, par faveur spéciale.
On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres
étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: _Un!... deux!...
trois!... quatre!..._ et voilà nos exécutants en train de faire aller
les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux
endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté
particulières aux vrais dilettanti. _Piano!... piano!... piano!..._
disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop
fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens
s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or
par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors
glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand
bassin.
Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une
fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les
violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers à dos
de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de
cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les
persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique,
de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.
Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands
artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux
chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les
prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la
fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les
flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.--Mon cher
Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez
pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et
pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop
mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!--«Ce M. de
Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait
maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques
du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.
Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu
par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais
dame! après deux heures de grande musique!... Musique à part, c’était
encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant
le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée.
Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux
cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et
venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les
touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine
effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes
joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se
dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du
pauvre Mitre.
Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et
quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce
moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et
mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un
grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de
feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me
souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre.
Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je
ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin
crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils
étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine avait, sans doute, la
peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!--Dans les yeux de
Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre
contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au
fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des
grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs
immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été.
Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait
chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi
poudroie autour en poussière d’or.
Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter,
ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits
sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas
un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon,
devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais
quelles sottises à l’oreille.--De vous pincer, juste ciel! et où cela,
monsieur Jean-des-Figues?--Au beau milieu du salon, madame, ainsi que
j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu,
d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible
à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste
regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux; et,
suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la
saveur du doux et terrible baiser.
Pour le coup, je me crus ensorcelé!
Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce
baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine
que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait
donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore
et la retrouver.
--Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses
Reine pour en être à jamais guéri.
XI
ROMÉO ET JULIETTE
Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour,
c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle
Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait.
Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était
forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris
au hasard le chemin de Maygremine.
L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les
lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre
sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux
d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.
Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier
étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait
s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel. Je la
voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il
me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller
comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les
grillons et les rossignols.
Je m’avançai jusque sous le balcon.
--Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici?
--Vous embrasser, mademoiselle.
Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais
sérieusement l’escalade:
--Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir!
A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où
je m’accrochais déjà.
--Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir.
Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille
et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du
rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le
chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que
le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.
Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans
chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite
qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie.
--C’est comme dans _Roméo_! disait-elle. Et que venez-vous faire sur
mon balcon, à pareille heure?
--Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser.
--Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain,
Jean-des-Figues?
--Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me
précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un
récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais
pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore.
Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre.
Elle finit pourtant par me dire:
--Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à
l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez.
--Aimer Roset! Dieu m’est témoin...
--Pourtant, ce baiser?...
--Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues?
Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux
fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait
d’une rose!
--Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes
détestables sophismes.
J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique fleur qui devait
guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas
au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon,
devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle
Roset qui riait dans le clair de lune.
Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle
avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa
rivale.
Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une
sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le
velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux
d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos
lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.
Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là!
Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais
clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et
le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et
nous mourions sans avoir d’histoire.
Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de
plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et,
toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que
j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.
XII
DÉPART SUR L’ANE
Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait
toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession
de ce charmant et détestable succube.
Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître
Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos
dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple.
Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner
une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés.
La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La
malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède
trouvé!
Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques
pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et
vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme
font les abeilles aux premiers beaux jours, quand, n’osant pas encore
se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.
J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait
positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un
ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras.
--Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu
fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de
plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine,
si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau
matin de mes projets de gloire et de voyage.
Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur
Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse
allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux
d’un écervelé?
Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset.
Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences:
--Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer.
L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais
comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te
porterait au bout du monde.
Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer
l’équipement de Blanquet.
Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les
poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une
solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade
fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à
la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le
brave homme fit semblant de ne pas entendre:--Attendez, dit-il tout à
coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le
temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait,
refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en
velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre
costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La
mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à
bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.
Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon
ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le
portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.--Il faudra
peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint
m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je
sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques;
quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la
poulaine relevés en bec d’oiseau comme ceux de Polichinelle; un gilet
pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du
plus magnifique velours bleu.
Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore
plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine
rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous
la charge.
--Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la
gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât.
--Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre,
tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la
gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.
--Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart
d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de
paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.
Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en
songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout
le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père,
d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:
--Sois sage, Jean... puis: _Arri, Blanquet_! et voilà Jean-des-Figues
parti pour la gloire.
Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on enfile du regard
toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je
regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière,
ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les
ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les
petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout
vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.
Une voix railleuse interrompit ma contemplation.
--Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me
criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie
m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au
trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.
C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes
concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue
de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon
pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.
XIII
FUITE DE BLANQUET
Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que
voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en
costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à
la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour
valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de
meilleur cœur.
Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour
changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers:
ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait
cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une
fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée,
j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte,
toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi,
entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas
la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à
piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de
mes figues qui duraient toujours.
Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises
du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de
nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il
traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses
prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux
pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte
du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde
au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe
tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas,
s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide,
quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.
Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une
fois aussi,--pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il
vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs
claires du Rhône,--Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le
cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.
Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies
diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque
pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le
moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si
mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.
Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous
approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas,
du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la
grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le
bruit.
Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au
jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.
Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des
milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre
moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce
grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées
déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement
dans le demi-jour et la fumée!
J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous
montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris,
entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre
et noir comme de l’herbe de cimetière.--Tiens, mange, Blanquet, mange,
dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais
Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet
contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et
de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait.
Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le
licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant
feu des quatre pieds, vers la terre natale.
Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il
culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse;
et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de
l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon
tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches,
baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en
bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement
de terre glaise.
Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues
avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet
courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des
Couffes.--Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en
route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui,
libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à
oublier, la gloire à conquérir?...
Je songeai d’abord à la gloire.
XIV
UNE PREMIÈRE
Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un
cousin homme de goût!
Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides
provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le
soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si
j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,--romans,
brochures ou gazettes,--évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète
le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui
passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie,
et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat,
j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans
Canteperdrix, à tailler ma vigne.
Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres,
choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris
les idées les moins raisonnables du monde.
Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un
pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient
harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans
exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre
souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des
pipes de diamant et d’or!
Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles
choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant
ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un
double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné
d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un
oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou
de Meudon!