Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient

toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en

sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si

quelqu’un eût été là, c’est à peine s’il aurait pu entrevoir un grand

vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d’une rampe.

Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait

guère sur cette place, où tout le long du jour on n’entendait que le

bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui

travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane,

et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui

prenait sa leçon de piano.

En arrivant on remarquait d’abord la maison Cabridens, à cause de ses

panonceaux étincelants et de son éteignoir en pierre curieusement

sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la

porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du

temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir

pareil où les valets de pied éteignaient les torches. Or, quoi qu’on sût

parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze

ans à peine, d’un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet

éteignoir n’en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un

vague reflet d’aristocratie, et maître Cabridens disait _nous autres_,

sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de

Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut,

défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d’aimer trop les

bécasses et d’en porter toujours quelqu’une, afin de hâter sa maturité,

dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d’ailleurs, pardonnait

cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la

branche aînée.

Pourtant, ce qui m’intimidait le plus, ce n’était ni l’inquiétante

solitude de la place, ni l’éteignoir de pierre, ni les panonceaux

accolés; ce qui m’intimidait par-dessus tout, c’était la façon qu’avait

maître Cabridens de fermer sa porte: de quel air majestueux il en tirait

à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa

poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où

l’orgueil se mêlait à une bienveillante compassion.

Ce n’est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque

artisan de la grand’rue, qui aurait fermé sa porte avec cette

noblesse-là! Fermer notre porte en plein jour, et pourquoi faire? je

vous le demande! Qu’aurions-nous eu à défendre ou à cacher?

Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte:

--J’ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je veux, personne

n’entre; j’ai là ma femme qui m’aime, ma fille qui est belle, mes

meubles auxquels je suis habitué; j’ai là ma fortune, mon repos, mon

bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se sont tuées de

travail jusqu’à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race

tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd’hui.

Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l’air deux fois plus

fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu’elle fût, elle

allait s’ouvrir devant Jean-des-Figues.

Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de

terrain à notre champ de la Cigalière. «Ce travail donne une peine du

diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes

de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme

ça! Puis, cherchant quelque chose dans son gousset: Tiens,

Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi; ce doit être

romain.» Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et

mince, encore toute jaune de terre. Il n’est pas rare chez nous de

trouver ainsi, en piochant ou en labourant, des monnaies romaines

enfouies, et bien souvent, l’hiver, le long des remparts, j’ai vu un

camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si

commun de la colonie de Nîmes avec les deux têtes d’empereur et le

crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque.

Cette fois pourtant, il ne s’agissait point d’une pièce romaine, quoi

qu’en pensât mon père, plus fort en agriculture qu’en numismatique, mais

d’une pièce bien autrement curieuse, d’une pièce inconnue, inespérée,

unique, d’une pièce dont le savant et vénérable historien de

Canteperdrix, l’ami d’A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane,

n’avait pu soupçonner l’existence, d’une pièce, enfin, sur la face de

laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée:

CANTAPERDIX CIVITAS! Sur le revers, au milieu de lettres presque

effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de

la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé.

La découverte de cette médaille prit les proportions d’un événement.

Ainsi, dans un temps où la France gémissait encore sous le poids de la

féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie!

Chacun voulait voir la fameuse pièce; quelques jaloux insinuèrent

qu’elle pourrait bien être fausse, mais tous, enthousiastes ou

sceptiques, me conseillèrent la même chose:--il faut porter cela à

maître Cabridens.

Porter cela à maître Cabridens! Quelle impression ces simples mots me

faisaient!... Entrer dans la maison de mademoiselle Reine! Qui sait? la

rencontrer... lui parler peut-être...

--Ah! me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir,

c’est avec une pièce semblable qu’on doit payer passage sur le pont qui

mène en paradis. Mais je n’osais pas; retenu par l’absurde timidité des

amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens lui-même

devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître

Cabridens prit les devants; il rencontra mon père, il lui dit avoir

entendu parler de moi, de mes goûts, qu’il aimait les jeunes gens, qu’il

voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps.

Pour le coup, je n’hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau

comme un fifre, je me présentais bravement place du Cimetière Vieux.

Drelin! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette; et la

sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas

épouvantable augmenté encore par l’écho du corridor. J’eus peur et

j’allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir:

--Maître Cabridens, s’il vous plaît?

Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr’ouverte, et, ce

jour-là, nous n’en dîmes pas davantage.

Maître Cabridens m’attendait dans son cabinet. En rien de temps nous

fûmes amis, on se lie vite entre numismates! Mademoiselle Reine nous

écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable

intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en

creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux

empaillés, le médailler d’acajou avec ses innombrables petits tiroirs

et ses rangées d’anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs

fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de

statuettes en plâtre tirées on ne sait d’où et représentant des gens qui

se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis

précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu’à la _veille_

des légats avignonnais et jusqu’au petit fief héréditaire de la famille

des Sanson.

--Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître

Cabridens.

--Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.

--Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de

la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la

société...

Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me

remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens

m’accompagnant:--Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à

cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis,

nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais

écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!...

c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons,

à revoir, monsieur Jean-des-Figues!

Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.

VIII

PALESTINE ET MAYGREMINE

Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de

son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes

dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige

bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait

les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les

bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles

tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver.

Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait

souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum

de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps

venir, sans le voir encore.

Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de

_Palestine_, ou plutôt de _Maygremine_, comme les paysans l’appelaient

malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée

ainsi qu’une auberge dans la poussière de la grande route, le même nom

qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les

roses et les oliviers.

Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade

pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude

d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais

dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame,

musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait

ses travaux, et quelquefois,--on se rappelait, sacrebleu! quoique

notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!--quelquefois,

il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux

verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure,

sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles

réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la

simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué.

Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.

D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les

promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine

d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier

parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La

mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris,

presque bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait

craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les

mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre,

vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme

un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être

incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un

amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les

paysans appellent ce genre de roche _marras_ ou _nougat_, maître

Cabridens disait _pudding_, il faut croire que c’est là le nom

scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des

restes de vieille maçonnerie.

Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur

de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les

propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial,

fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives,

le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge.

Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires

presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des

capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les

moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis

en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit

mélancolique, dans de grands réservoirs carrés, vieux de cent ans, tout

encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant

qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de

peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens

travaux hydrauliques, _serves_, conduits crevés et aqueducs; partout de

la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les

cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible

dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte

d’une fée.

Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là

quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où

les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de

bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la

tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à

coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol

inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti

de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à

l’autre, sur ses ailes de velours.

Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte

silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter

les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine!

nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne.

Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les

prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos

pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis

quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le

bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant;

la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le

vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de

nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.

--Et voilà toutes vos amours?--Non pas, certes! Nous avions pris, Reine

et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.

Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres

brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants

usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se

compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.

Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier!

Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du

temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous

amusions à lui jeter des cailloux.--Si le monde savait!... disait Reine

qui se croyait fort coupable.

Vous riez?

Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à

tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta.

Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?

Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et

courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom,

jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais,

hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir

de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance,

et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt

la fleur éclore.

IX

AU FOU!... AU FOU!...

Qu’est-ce que l’amour?

On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans

l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien

qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait

point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous

avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions

faire la plus cruelle de nos souffrances.

L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop

simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment

aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en

guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de

figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes

couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle

lectrice!

Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule puissance de

l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment

ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de

soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des

siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile

en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot

amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont

certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement

affublé.

Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi

détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi

perverti l’idée de l’amour parmi les hommes!

L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si

la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu

quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous.

Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que

nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit,

et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des

contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage,

prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père,

en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair.

Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent

de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poëtes que

l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au

contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les

épines, bien entendu.

J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi,

Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de

mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence

des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer

quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans

m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse!

Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa

malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille

folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon

cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour,

et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf,

éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse

reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où,

m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait,

sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine

d’amandiers.

Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait

éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à

part la verdure joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était

blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de

neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les

parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre

à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des

chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se

dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la

Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de

tempête!

Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin

nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car,

bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et

comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait

malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant

amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais

tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.

J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route:

--Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues!

--Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie.

C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de

Maygremine pour garder la chèvre et que madame Cabridens venait

d’élever à la dignité de femme de chambre.

--Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues.

--O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire!

Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée

dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce

moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre

mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage

s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout

ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à

boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la

flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque

ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps

que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue.

Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais,

auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si

je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses

cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps

que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes

vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par

surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les

archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus

savoureux baiser du monde.

Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au

cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et

ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté

de Maygremine.

Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors

j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me

regardait en riant et criait de toutes ses forces:

--Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!

X

LES QUATUORS D’ÉTÉ

Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après

un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les

avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux

et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se

répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations

délicieuses dont je le sentais déborder.

--Vous aimiez Roset, malheureux!

--Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien

comprendre aux sublimités de l’amour!

--Vous l’aimiez, vous dis-je.

--Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais

guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux

amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles,

l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums

qui tombe des amandiers en fleur?

Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me

fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé

Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais

quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le

véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc

d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que

j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne

m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au

pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme

malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse.

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 2 / 16 段