Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte

LA

GUEUSE PARFUMÉE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, 11

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA =BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER=

A 3 FR. 50 LE VOLUME

=Au bon Soleil=, 2ᵉ mille. 1 vol.

=Paris Ingénu=, 2ᵉ mille. 1 vol.

=Les Ogresses=, 2ᵉ mille. 1 vol.

=La Gueuse parfumée=, 4ᵉ mille. 1 vol.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--15579.

PAUL ARÈNE

LA

GUEUSE PARFUMÉE

RÉCITS PROVENÇAUX

JEAN DES FIGUES

LE TOR D’ENTRAŸS--LE CLOS DES AMES

LA MORT DE PAN

LE CANOT DES SIX CAPITAINES.

Monsieur Godeau dit entre autres

choses dans sa harangue: «La

Provence est fort pauvre, et

comme elle ne porte que des jasmins

et des orangers, on la peut

appeler une gueuse parfumée.»

_Menagiana._

QUATRIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1907

JEAN-DES-FIGUES

A ALPHONSE DAUDET.

I

LES FIGUES-FLEURS

Je vins au monde au pied d’un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour

que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur

goutte de miel, s’ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà,

certes, une jolie façon de naître, mais je n’y eus aucun mérite.

Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte

femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ,

accourut. Une source coulait là près, on me lava dans l’eau vive; ma

mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père,

afin que j’eusse plus chaud, prit, pour m’emmaillotter, une paire de

chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et

comme le jour s’en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne

Blanquet, par-dessus le bât, les deux grands sacs de sparterie tressée;

ma mère s’assit dans l’un, mon père me posa dans l’autre en même temps

qu’un panier de figues nouvelles, et c’est ainsi que je fis mon entrée à

Canteperdrix, par le portail Saint-Jaume, au milieu des félicitations et

des rires, accompagné de tous nos voisins que le soir chassait des

champs comme nous, et perdu jusqu’au cou dans les larges feuilles

fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait

être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom

de _Jean-des-Figues_ me resta, et jamais les gens de ma ville, tous

dotés de surnoms comme moi, les Corbeau-blanc, les Saigne-flacon, les

Mange-loup, les Platon, les Cicéron, les Loutres, les Martres et les

Hirondelles ne m’ont appelé autrement.

Vous voyez que mon destin était des plus modestes et que je ne

descendais, hélas! ni d’un notaire ni d’un conservateur des hypothèques,

les deux grandes dignités de chez nous. Mais, quoique fils de paysans,

et enveloppé pour premiers langes dans de vieilles chausses trouées et

souillées de terre, je suis de race cependant. La petite ville de

Canteperdrix, comme tant d’autres cités de notre coin du Midi, s’est

gouvernée en république, ou peu s’en faut, entre son rocher, ses

remparts et sa rivière, de temps immémorial jusqu’au règne de Louis XIV.

Aussi bien,--et ce n’est pas l’héritage dont je remercie le moins

ceux-là qui me l’ont gardé,--me suis-je trouvé être venu au monde avec

la main fine et l’âme fière, ce qui par la suite me permit de porter

des gants sans apprentissage et de n’avoir pas l’air trop humble devant

personne: les deux grands secrets du savoir-vivre, à ce que j’ai cru

deviner depuis.

D’ailleurs, en cherchant bien, qui est sûr de n’être pas un peu noble,

dans un pays surtout où la marchandise anoblissait? Je suis noble, moi,

tout comme un autre; un de mes aïeux, paraît-il, venu de Naples avec le

roi René, apporta le premier l’arbre de grenade en Provence, et, sans

remonter si loin, dans le pays on se souvient encore de

_Vincent-Petite-Épée_, mon arrière-grand-père maternel. Que de fois

n’ai-je pas entendu raconter son histoire! Dernier rejeton d’une

illustre famille ruinée, Vincent, après mille aventures de mer et de

garnison, possédait pour toute fortune, quelques années avant 1789, deux

ou trois journées de vigne qu’il cultivait lui-même. Il les maria

bravement avec trois ou quatre journées de pré que lui apportait en dot

la fille d’un voisin. C’est ainsi que naquit ma grand’mère. Mais quoique

devenu paysan, Vincent n’en continua pas moins à porter l’épée. Les gens

qui le voyaient suivre son âne au bois en tenue de gentilhomme lui

criaient:--«Bien le bonjour, Vincent l’Espazette!... Hé! Vincent,

qu’allez-vous faire de ce grand sabre?» Et le bon Vincent répondait,

sans paraître fâché de leurs plaisanteries:--«C’est pour couper des

fagots, mes amis, pour couper des fagots!»

A un moment de ma vie, le plus heureux sans aucun doute, où je me

sentais l’âme assez large pour toutes les vanités, il m’arriva, je le

confesse, de prendre ma noblesse au sérieux. Pendant quelques mois le

tailleur qui m’habillait s’honora d’habiller M. le chevalier

Jean-des-Figues, et je me vois encore faisant étinceler au petit doigt

de ma main gauche une bague d’or blasonnée qui portait d’azur à un tas

de figues mûrissantes.

II

L’OREILLE GAUCHE DE BLANQUET

Je n’étais pas né, vous le voyez, pour faire un homme extraordinaire, et

je cultiverais encore, comme mon père et mon grand-père l’ont cultivé,

notre champ de la Cigalière, sans un accident qui m’arriva lorsque

j’avais deux ans.

C’était vers la fin mars; après avoir, comme toujours, passé ses mois

d’hiver dans son moulin d’huile de la Grand’Place, au milieu des jarres

et des sacs d’olives, mon père, fermant les portes une fois le beau

temps venu, avait repris les travaux des champs.

Nous partions avec l’aube tous les matins; ma mère, à pied suivant

l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre; mon père allait devant,

au trot de Blanquet, jambe de-çà, jambe de-là, le bout de ses souliers

traînant par terre, et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous

l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre.

Excellent Blanquet! comme je l’aimais avec ses belles oreilles touffues

et son long poil blanchi en maint endroit par le soleil, les coups de

bâton et la rosée. Outre mon père, qui était lourd, les couffins de

sparterie et le bât, on le chargeait toujours de quelque chose encore,

sac de semence ou tronc d’amandier, sans compter la pioche luisante mise

en travers sur son cou pelé. Mais toute cette charge ne l’empêchait pas

de filer gaiement, et son grelot tintant à chaque pas faisait un bruit

plus joyeux que mélancolique.

Nous arrivions au champ; mon père et ma mère, suivant la saison, se

mettaient aux oliviers ou à la vigne; on déchargeait l’âne, on attachait

la chèvre quelque part, et, comme je n’étais pas encore bien solide sur

mes pieds, j’avais mission de rester près d’elle à lui tenir compagnie,

regardant les lézards courir sur le mur de pierre sèche et voler les

sauterelles couleur de coquelicot.

Dans l’après-midi, au gros de la chaleur, nous cherchions un peu d’ombre

pour manger un morceau et dormir une demi-heure. Par malheur, la

campagne de mon pays est une campagne où l’ombre est rare; aussi nos

paysans ne font-ils pas de façons avec le soleil.

Je les vois encore par bandes de trois ou de quatre, couchés en rond

sous l’ombre grêle d’un amandier; le pain de froment s’est durci à la

chaleur et le vin a eu le temps de tiédir dans le petit _fiasque_ garni

de paille tressée; la terre brûle la culotte; l’amandier, de ses

feuilles maigres, filtre le soleil comme un crible et fait à peine ombre

sur le sol. Cela, néanmoins, paraît excellent aux braves gens, et c’est

sans malice, si vous passez, qu’ils vous invitent à vous reposer un

instant près d’eux,--«au bon frais!»

Mon père, qui avait des idées sur tout, imagina un meilleur système. Au

beau milieu du champ tout blanc de soleil, il apportait une grosse

pierre, y attachait l’âne, puis, jetant sa veste à terre, il s’asseyait

dessus, tirait le dîner du bissac, et nous voilà tous les trois en train

de faire notre repas à l’ombre de l’âne, mon père à côté de la grosse

pierre, près de la tête de Blanquet par conséquent, ma mère un peu plus

bas, vers la queue, et moi tranquille sous l’oreille gauche; l’ombre de

l’oreille droite, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, ayant toujours été

réservée au fiasque de vin.

Le repas fini, on dormait un peu, chacun à sa place. Tout petit que

j’étais, il me fallait faire comme les autres. A l’ombre de l’oreille de

Blanquet, dans la chaleur assoupissante, je fermais les yeux béatement,

puis je les rouvrais, et, sans rien dire, comme effrayé du bruyant

silence de midi, je regardais le ciel luisant et tout en satin bleu, le

soleil sur la campagne déserte, mon père et ma mère qui dormaient,

Blanquet immobile près de sa pierre, et la chèvre mordant les bourgeons

gourmands, debout contre le tronc d’un amandier. Puis le sommeil me

reprenait et je fermais les yeux de nouveau. Alors je n’entendais plus

que le tapage enragé des cigales, le cri de l’herbe brûlée par le

soleil, le chant isolé de l’ortolan, le roulement lointain de la

Durance, et, de temps en temps, le grelot de Blanquet tourmenté par les

mouches.

Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle

mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton

habitude, tu remuas si fort l’oreille,--cette adorable oreille gauche,

gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans

de belles touffes de poils fauves,--l’oreille à l’ombre de laquelle je

dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment

de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage,

peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque

savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te

roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière.

Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne

dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta

lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un

amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout

embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite

bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de

loin par-dessus la rivière.

Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour,

je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme

d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué

l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si

souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela

malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi

vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de

soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir

ou m’en plaindre.

Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort,

qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure

durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais

plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive

ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des

millions, des milliards de cigales.--«Ah! mon pauvre enfant! il est

perdu...» s’écriait ma mère.

Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme,

avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau.

Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il

paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en

resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien

de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau

plus chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je

passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des

papillons bleus dans les roches:--«Il y a du soleil là-dedans,» disaient

les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère

pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les

épaules.

III

SOUVENIRS D’ENFANCE.

En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment

ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que

ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire

d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai

besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la

vague image--si vague, que parfois, elle me semble un rêve--d’une grande

salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de

tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et

descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé,

qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur

ses doigts meurtris.

Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le

paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce

vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux voyages

qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes!

Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le

premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que

Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres

forêts que nos oliviers!

Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies,

encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant

par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons

pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le

joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle

dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses,

c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame

incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses

falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit

page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées,

sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.--Qui est

cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans

savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir

réfléchi:--Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la

dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant

et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je

n’avais jamais entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire.

Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit.

Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa

gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les

portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et

moi, vers tous les coins de Canteperdrix.

Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne

connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans

tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les

pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du

Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic,

étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans

laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les

autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide

les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet,

laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que

sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le

pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et

leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces

rues s’appellent des _andrônes_. Quelquefois même, le terrain étant rare

entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait quand!

se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors

passait dessous. C’étaient là les _couverts_, abri précieux pour

polissonner les jours de pluie!

Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que

le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites

maisons à un étage; mais nous préférions l’autre comme plus mystérieux.

On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient

aux champs, jusqu’au moment où, le soir venu, la ville s’emplissait de

monde, de femmes aux fenêtres, d’hommes qui quittaient leurs outils sur

l’escalier, de gens qui dînaient assis dans la litière au milieu de la

rue, pour profiter d’un reste de crépuscule, et de vieux attardés

poussant leur âne: _Arri! arri! bourriquet!_

Ai-je assez couru dans les rues désertes! ai-je assez jeté de pierres

contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures

et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs! Quelle joie si on en

ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand

bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des passants, chose

positivement comique, des plateaux rouillés et des poires en fer.

Ai-je, au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des

tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur

qui sentaient le miel! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles tours

républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la

tramontane et du vent marin; mais derrière eux, pendant mille ans, nos

aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu’un avocat libéral

voulut un jour les faire détruire; il les appelait dans son

discours,--le misérable!--des monuments de l’odieuse féodalité.

Mais mon plus grand bonheur était encore l’hiver, au moulin d’huile,

quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s’écrasaient les

olives, quand l’eau bouillait en grondant, et qu’on voyait à chaque coup

de presse un long filet d’or s’écouler dans les bassins. Au milieu de

l’âcre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement

replongée dans l’ombre, à mesure que la lampe accrochée à la meule

tournait, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les

groupes oisifs; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre,

écumait l’huile qui montait, jusqu’à ce que, tout recueilli, on lâchât

l’eau jaune dans _les enfers_.

Moi, je restais dans mon coin assis sur les débris des olives pressées,

rêvant d’une foule de choses inconnues, écoutant les paysans parler,

leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant

à propos d’un rien ma pensée partir en voyage.

J’étais, comme on dit, _un imaginaire_; j’avais les goûts les plus

singuliers, collectionnant, j’ignore dans quel dessein mal entrevu, des

herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un

jour fort précieusement,--on faillit en mourir de rire à la

maison,--certain fragment d’un vase fort peu précieux que je prenais

pour une antiquité romaine! Mystère des cerveaux d’enfant! Quel intérêt

pouvais-je trouver à l’archéologie, ignorant que j’étais comme un petit

sauvage?

Mon père voulut pourtant essayer de m’apprendre un peu d’arboriculture;

mais au bout de trois mois de leçons, m’ayant chargé de prendre des

greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j’eus une

distraction et j’entai, autant qu’il m’en souvient, les pousses des

sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra de moi, et

voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d’un

sien parent qui était abbé, il m’envoya droit au collége, moi, les vases

étrusques et madame de Pompadour.

IV

L’AME DE MON COUSIN

Maudisse le collége qui voudra! ce nom exécré ne me rappelle que longues

courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à

l’école, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m’a point

pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le

mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles.

Quatre heures d’ennui par jour! Qu’est-ce que cela quand on tient dans

son pupitre d’écolier la clef d’or qui ouvre la porte des rêves?...

Quatre heures... Puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres

ruelles de la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu’à ce

qu’on s’arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire

Horace et Virgile, couchés dans l’herbe.

Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance,

et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes

verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries latines;

petit pont sonore sous lequel j’ai tant rêvé, retentissant tout le jour

des bruits de la grand’route qu’il porte, de la musique des grelots, du

battement régulier des lourdes charrettes et de la voix rauque des

paysans; maigres ruisseaux roulant des blocs l’hiver, presque à sec

l’été, mais dont le léger bruit en tombant dans les rochers altérés

sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu’un son de flûte antique;

lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n’ai pour les faire

revivre qu’à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les

_Géorgiques_ ou les _Odes_. Il y a là des fragments d’idylle, où vous ne

verriez rien et qui sont pour moi un coin de vallon; des strophes entre

les vers desquelles j’aperçois encore, comme entre les branches d’un

buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes

yeux de sur mon Horace; des odes qui veulent dire un sommeil à l’ombre

et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans

Horace tout cela? Certes je l’ignore! Libre à vous de jeter au feu ces

vieux livres, si vous ne trouvez pas entre leurs feuillets les fleurs

desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au

lieu des blanches épaules de quelque Galathée rustique, vous apparaît

pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études.

A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean

Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar; j’ai même retrouvé, il

n’y a pas six mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce

titre en lettres romaines:

JOHANNIS FICULEI

OPERA QUÆ SUPERSUNT

_Quæ supersunt_! comprenez-vous? Ce qui reste, ce qui a surnagé des

œuvres perdues de Jean-des-Figues. _Quæ supersunt_, comme pour Térence

ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. _Opera_ simplement eût été

trop simple; mais, _Opera quæ supersunt_!

Et, voyez le destin! ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être

juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier

son volume; bien des strophes, bien des hexamètres restés en feuilles

volantes se perdirent, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera,

hélas! que très-incomplète aux siècles futurs: _Johannis Ficulei opera

quæ supersunt_.

C’est qu’au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue

tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt ans,

pleurait de n’avoir encore rien conquis; je venais de m’apercevoir avec

terreur que moi Jean-des-Figues l’ensoleillé, je n’étais pas amoureux

encore et que j’allais prendre mes quinze ans aux pastèques.

Amoureux à quinze ans! c’était précoce; aussi cette belle idée d’être

amoureux ne me vint-elle pas ainsi toute seule.

Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité

comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens

pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je

considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit

prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.--«L’homme

s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand

philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train

de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant

ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit

fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une

tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme

dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou

de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une

tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son

onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie,

il faut bien alors que ce Dieu--fût-il insoucieux de nous comme les

grands olympiens de Lucrèce--interrompe un instant sa promenade pour

donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est

pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à

la Providence.

J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier

bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second

réservé.

Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!...

Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu

commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous

l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les

dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas

votre malle maudite et bénie!

Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse

terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au

_plus-haut_, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les

tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la

malle du _pauvre Mitre_... Quant au _pauvre Mitre_, que nous nommions

toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était

le _pauvre Mitre_, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire

des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs

mystérieux.

Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à

la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin,

pourtant, je l’ouvris--on m’avait laissé seul à la maison,--je l’ouvris,

le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux,

j’y trouvai!

C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés:

Une pipe turque et sa blague,

Trois romans et cinq volumes de poésie,

Un miroir à main,

Un pistolet,

Une lime à ongles,

Un gant mignon qui sentait l’ambre,

Une liasse de lettres d’amour,

Un portrait de femme dans une pantoufle,

Et un oiseau-mouche empaillé!

De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux,

feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le

ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à

l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie

d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à

la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et

or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne

m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification

amoureusement et douloureusement ironique.

J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis

quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut,

le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres

poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie reverdissait donc aussitôt

fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et

mourir?

Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est

peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours!

Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie

supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au

petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du

palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins

embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir

l’idée, le désir d’y pénétrer jamais.

Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous

incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un

nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les

lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant

elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais

quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer,

d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir

attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.

Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt

pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre

qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un héritier trop

indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites

pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous,

que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de

m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce

pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme

Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme

malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où,

sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière

d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la

retenait prisonnière.

V

OU SCARAMOUCHE ABOIE

Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir

même. Voici comment la chose se passa:

Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude

entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois

quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à

ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du

Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves.

M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style

rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier

trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce

joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On

saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du

jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les

fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte de Boucher; on

pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on

brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut

détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale

s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la

place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables

bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein

goulot l’arbre de la liberté!

Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le

meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut

de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de

belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait

la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules

de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme

jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui

s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne

régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus

loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine

Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne

enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique

odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre

et d’iris.

Palestine était bien le cadre qui convenait à ce galant fantastique.

Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel

le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en

trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à

travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une

pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient

seuls en place des carrosses armoriés.

Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche

pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une

porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et

les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais

quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant

brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant

le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit

amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson.

On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long

de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur

le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des

champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des

genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la

terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies redevenues

sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient

continué de fleurir là.

Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin

et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et

moi, sur la terrasse de Palestine.

Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de

lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les

chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je

passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru

devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.

Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour.

Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant

sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On

ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La

lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à

chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante

aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les

branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait

là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois

pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux

musiques de la nuit.

A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres de la terrasse, je

distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa

robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la

reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que

son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille

rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en

regardant ses roses.

Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un

grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition

effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit

arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre

au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela.

Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe

fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière,

tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur.

Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur

la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers

la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré

un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais

au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.

Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même

temps que les étoiles s’ouvraient au ciel, on voyait s’allumer les

étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était

bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son

cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria

de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine!

s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.»

Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire

répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué,

et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez

qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou,

pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le

jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet

d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle

qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le

brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant

sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes

qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je

revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture

s’éloignait en courant dans la nuit.

«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber

amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me

chagrinait, un point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche

la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer

mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne

me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la

mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.

VI

UN PEU DE PHYSIOLOGIE

Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout

Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous

allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au

figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du _gros

propriétaire_, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens

s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un

pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait

sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et

défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois

positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que,

dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait

maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces

gens-là.

D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros

homme! pour contenir à lui seul tant de science? Membre de plusieurs

sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître

Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment

un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le

même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules

cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de

l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les

belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu

qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi

passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!--«Tullius est

universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse.

Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du

préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en

discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de

chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr

volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour

expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître

Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait

renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il

adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes

provençaux:--«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux

grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écrivent en patois et ne

sont membres de rien!»

Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame

Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui

plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois,

madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était

plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix,

parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un

couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus

depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les

petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle

s’imaginait être les vraies manières des grandes dames.

Madame Cabridens...

Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:--Quoi!

Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures

véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès

le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune

et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine

possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur

et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont

pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que

ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité,

fabriquées d’un flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par

quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.

--Mais cependant...--Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc

jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et

son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants,

et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de

fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le

soleil?

Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures

immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’_homme de

qualité_, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle,

se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de

ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela

autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine,

et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît

que le tempérament du chevalier était _lymphatico-bilieux_, et qu’il

étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de

la lune!

Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de

mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et

madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle

au milieu d’un carré de choux! Si encore on avait pu faire entendre...

Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri

de tout soupçon.

Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer

que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un

mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était

l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?

Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être

le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres

latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à

peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût

illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon

désespoir.

La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous

en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine

infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude

Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les

amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre

d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô

mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la

porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en

saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs,

n’ai-je pas pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui,

résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses _ab ovo_,

commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux

drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je,

qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame

Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance

sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de

leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.

Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans

ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons

ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine

commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du

directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle

une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et

quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!--«C’était, si je ne me

trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.--«A la fin d’avril, reprenait

madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me

souviens bien de la date.»

Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour,

et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens

parlait de l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé

ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain

souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute

prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros.

J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur

et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues

impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas

avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais

quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour

créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un

soir dans deux cœurs bourgeois!

M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde

la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils

furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais

voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur!

et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en

justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent

évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de

l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce

n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es

fille, mais la fille idéale de cette princesse en robe brodée de perles

et de ce héros inconnu!

Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement

expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.

VII

CANTAPERDIX CIVITAS

Voir Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous

ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable! quelques accords de son

piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les

jours de grand’messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies.

Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n’eusse éperons ni

moustaches, l’_idéal_ rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à

Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la

tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu’elles font, des

regards, oh! mais des regards à nous brûler les paupières. Ces jolis

riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d’un an. Mon

amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons.

Il le fallait bien. N’eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan

et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la _maison Cabridens_, la

plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du _Cimetière

Vieux_, place où, de temps immémorial, logeait l’aristocratie

cantoperdicienne?

La gueuse parfumée: Récits provençaux · 第 1 / 16 段