la répétition des mêmes moyens, la grossièreté de quelques détails, le
calque trop fidèle du canevas original, le double évanouissement de
Lélie et de Célie sont rachetés par la mâle et simple vigueur du style.
Point de but moral, quoi qu'on en ait dit. C'est le mariage tel qu'il
est ou peut être, la franche reproduction des angoisses triviales de la
vie. C'est le ménage de Sganarelle avec ses ridicules et ses déboires;
le vulgaire époux aussi malheureux de se croire trompé que de
l'être;--enfin le double commentaire du mot de La Fontaine:
«En met-on son bonnet
»Moins aisément que de coutume?»
et du mot tout aussi fameux de Montaigne: «Où diable a-t-on placé
l'honneur des femmes?»
Le bon sens pratique de Gassendi descend ici jusqu'à la raillerie
cynique. De nouveau les sornettes romanesques sont vilipendées; la
raison triviale de Sancho devenu Gros-René plane sur l'ensemble; enfin
la servante «forte en gueule,» qui deviendra la Martine des _Femmes
savantes_, fait sa première apparition.
La cour, à son retour de l'île des Faisans, approuve la pièce et
l'applaudit. Bientôt Molière, dans l'espoir de la séduire et de la
capter, va s'éloigner de ce sillon populaire et essayer l'imitation
espagnole, qui ne lui réussira pas.
PERSONNAGES ACTEURS
GORGIBUS, bourgeois de Paris. L'ESPY.
CÉLIE, sa fille. Mlle DUPARC.
LÉLIE, amant de Célie. LA GRANGE.
GROS-RENÉ, valet de Lélie. DUPARC.
SGANARELLE, bourgeois de Paris, et cocu MOLIÈRE.
imaginaire.
LA FEMME de Sganarelle. Mlle DEBRIE.
VILLEBREQUIN, père de Valère. DEBRIE.
LA SUIVANTE de Célie. Mad. BÉJART.
UN PARENT de la femme de Sganarelle.
La scène est sur une place publique.
SCÈNE I.--GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.
CÉLIE, sortant tout éplorée, et son père la suivant.
Ah! n'espérez jamais que mon cœur y consente.
GORGIBUS.
Que marmottez-vous là, petite impertinente?
Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu?
Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu?
Et, par sottes raisons, votre jeune cervelle
Voudroit régler ici la raison paternelle?
Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi?
A votre avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi,
O sotte! peut juger ce qui vous est utile?
Par la corbleu! gardez d'échauffer trop ma bile;
Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur[287],
Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
Votre plus court sera, madame la mutine,
D'accepter sans façon l'époux qu'on vous destine.
J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,
Et dois auparavant consulter s'il vous plaît:
Informé du grand bien qui lui tombe en partage,
Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage?
Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats[288],
Pour être aimé de vous doit-il manquer d'appas?
Allez, tel qu'il puisse être, avecque cette somme
Je vous suis caution qu'il est très-honnête homme.
CÉLIE.
Hélas!
GORGIBUS.
Eh bien, hélas! Que veut dire ceci?
Voyez le bel hélas qu'elle nous donne ici!
Eh! que si la colère une fois me transporte,
Je vous ferai chanter hélas de belle sorte!
Voilà, voilà le fruit de ces empressemens
Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans;
Des quolibets d'amour votre tête est remplie,
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie.
Jetez-moi dans le feu tous ces méchans écrits
Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits;
Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes
Du conseiller Matthieu[289]; l'ouvrage est de valeur,
Et plein de beaux dictons à réciter par cœur.
Le Guide des pécheurs[290] est encore un bon livre,
C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre;
Et, si vous n'aviez lu que ces moralités,
Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés.
CÉLIE.
Quoi! vous prétendez donc, mon père, que j'oublie
La constante amitié que je dois à Lélie?
J'aurois tort, si, sans vous, je disposois de moi:
Mais vous-même à ses vœux engageâtes ma foi.
GORGIBUS.
Lui fût-elle engagée encore davantage,
Un autre est survenu, dont le bien l'en dégage.
Lélie est fort bien fait; mais apprends qu'il n'est rien
Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien;
Que l'or donne aux plus laids certains charmes pour plaire,
Et que sans lui le reste est une triste affaire.
Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri,
Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari.
Plus que l'on ne le croit, ce nom d'époux engage,
Et l'amour est souvent un fruit du mariage,
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner?
Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences;
Que je n'entende plus vos sottes doléances.
Ce gendre doit venir vous visiter ce soir;
Manquez un peu, manquez à le bien recevoir;
Si je ne vous lui vois faire un fort bon visage,
Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.
SCÈNE II.--CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.
LA SUIVANTE.
Quoi! refuser, madame, avec cette rigueur,
Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur cœur!
A des offres d'hymen répondre par des larmes,
Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes!
Hélas! que ne veut-on aussi me marier!
Ce ne seroit pas moi qui[291] se feroit prier:
Et, loin qu'un pareil oui me donnât de la peine,
Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine.
Le précepteur qui fait répéter la leçon
A votre jeune frère a fort bonne raison
Lorsque, nous discourant des choses de la terre,
Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,
Qui croît beau[292] tant qu'à l'arbre il se tient bien serré,
Et ne profite point s'il en est séparé.
Il n'est rien de plus vrai, ma très-chère maîtresse,
Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse!
Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin!
Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin,
L'embonpoint merveilleux, l'œil gai, l'âme contente;
Et je suis maintenant ma commère dolente.
Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair,
Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver;
Sécher même les draps me sembloit ridicule,
Et je tremble à présent dedans la canicule.
Enfin il n'est rien tel, madame, croyez-moi,
Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi:
Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
D'un: Dieu vous soit en aide, alors qu'on éternue[293].
CÉLIE.
Peux-tu me conseiller de commettre un forfait,
D'abandonner Lélie, et prendre ce mal fait?
LA SUIVANTE.
Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête,
Puisque si hors de temps son voyage l'arrête;
Et la grande longueur de son éloignement
Me le fait soupçonner de quelque changement.
CÉLIE, lui montrant le portrait de Lélie.
Ah! ne m'accable point par ce triste présage.
Vois attentivement les traits de ce visage:
Ils jurent à mon cœur d'éternelles ardeurs;
Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs,
Et que, comme c'est lui que l'art y représente,
Il conserve à mes feux une amitié constante.
LA SUIVANTE.
Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,
Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.
CÉLIE.
Et cependant il faut... Ah! soutiens-moi.
Elle laisse tomber le portrait de Lélie.
LA SUIVANTE.
Madame,
D'où vous pourroit venir... Ah! bons dieux! elle pâme[294]!
Eh! vite, holà! quelqu'un!
SCÈNE III.--CÉLIE, SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.
SGANARELLE.
Qu'est-ce donc? me voilà.
LA SUIVANTE.
Ma maîtresse se meurt!
SGANARELLE.
Quoi! n'est-ce que cela?
Je croyois tout perdu, de crier de la sorte.
Mais approchons pourtant. Madame, êtes-vous morte?
Ouais! elle ne dit mot.
LA SUIVANTE.
Je vais faire venir
Quelqu'un pour l'emporter; veuillez la soutenir.
SCÈNE IV.--CÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.
SGANARELLE, en passant la main sur le sein de Célie.
Elle est froide partout, et je ne sais qu'en dire.
Approchons-nous pour voir si sa bouche respire.
Ma foi! je ne sais pas; mais j'y trouve encor, moi,
Quelque signe de vie.
LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fenêtre.
Ah! qu'est-ce que je voi?
Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre;
Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.
SGANARELLE.
Il faut se dépêcher de l'aller secourir;
Certes, elle auroit tort de se laisser mourir.
Aller en l'autre monde est très-grande sottise,
Tant que dans celui-ci l'on peut être de mise.
Il la porte chez elle avec un homme que la suivante amène.
SCÈNE V.--LA FEMME DE SGANARELLE.
Il s'est subitement éloigné de ces lieux,
Et sa fuite a trompé mon désir curieux:
Mais de sa trahison je ne suis plus en doute,
Et le peu que j'ai vu me la découvre toute.
Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur
Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur;
Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres,
Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres.
Voilà de nos maris le procédé commun;
Ce qui leur est permis leur devient importun.
Dans les commencemens ce sont toutes merveilles;
Ils témoignent pour nous des ardeurs nonpareilles;
Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux,
Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.
Ah! que j'ai de dépit que la loi n'autorise
A changer de mari comme on fait de chemise!
Cela seroit commode; et j'en sais telle ici
Qui, comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi.
En ramassant le portrait que Célie avoit laissé tomber.
Mais quel est ce bijou que le sort me présente?
L'émail en est fort beau, la gravure charmante.
Ouvrons.
SCÈNE VI.--SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.
SGANARELLE, se croyant seul.
On la croyoit morte, et ce n'étoit rien.
Il n'en faut plus qu'autant[295] elle se porte bien.
Mais j'aperçois ma femme.
LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule.
O ciel! c'est miniature!
Et voilà d'un bel homme une vive peinture!
SGANARELLE, à part, et regardant par-dessus l'épaule de sa femme.
Que considère-t-elle avec attention?
Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon.
D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue.
LA FEMME DE SGANARELLE, sans apercevoir son mari.
Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue;
Le travail plus que l'or s'en doit encor priser.
Oh! que cela sent bon!
SGANARELLE, à part.
Quoi! peste, le baiser!
Ah! j'en tiens!
LA FEMME DE SGANARELLE poursuit.
Avouons qu'on doit être ravie
Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
Et que, s'il en contoit avec attention,
Le penchant seroit grand à la tentation.
Ah! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine!
Au lieu de mon pelé, de mon rustre...
SGANARELLE, lui arrachant le portrait.
Ah! mâtine!
Nous vous y surprenons en faute contre nous,
Et diffamant l'honneur[296] de votre cher époux.
Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme!
Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien madame?
Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter!
Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter?
Peut-on trouver en moi quelque chose à redire?
Cette taille, ce port que tout le monde admire,
Ce visage, si propre à donner de l'amour,
Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour;
Bref, en tout et partout, ma personne charmante
N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente?
Et, pour rassasier votre appétit gourmand,
Il faut joindre au mari le ragoût d'un galant?
LA FEMME DE SGANARELLE.
J'entends à demi-mot où va la raillerie.
Tu crois par ce moyen...
SGANARELLE.
A d'autres, je vous prie:
La chose est avérée, et je tiens dans mes mains
Un bon certificat du mal dont je me plains.
LA FEMME DE SGANARELLE.
Mon courroux n'a déjà que trop de violence,
Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
Écoute, ne crois pas retenir mon bijou,
Et songe un peu...
SGANARELLE.
Je songe à te rompre le cou.
Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie,
Tenir l'original!
LA FEMME DE SGANARELLE.
Pourquoi?
SGANARELLE.
Pour rien, ma mie,
Doux objet de mes vœux, j'ai grand tort de crier,
Et mon front de vos dons vous doit remercier.
Regardant le portrait de Lélie.
Le voilà! le beau fils, le mignon de couchette,
Le malheureux tison de ta flamme secrète,
Le drôle avec lequel...
LA FEMME DE SGANARELLE.
Avec lequel... Poursui.
SGANARELLE.
Avec lequel, te dis-je... et j'en crève d'ennui.
LA FEMME DE SGANARELLE.
Que me veut donc conter par là ce maître ivrogne?
SGANARELLE.
Tu ne m'entends que trop, madame la carogne!
Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
Et l'on va m'appeler seigneur Cornélius:
J'en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l'ôtes,
Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.
LA FEMME DE SGANARELLE.
Et tu m'oses tenir de semblables discours?
SGANARELLE.
Et tu m'oses jouer de ces diables de tours?
LA FEMME DE SGANARELLE.
Et quels diables de tours? Parle donc sans rien feindre.
SGANARELLE.
Ah! cela ne vaut pas la peine de se plaindre!
D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
Hélas! voilà vraiment un beau venez y voir[297]!
LA FEMME DE SGANARELLE.
Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense
Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,
Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
Pour prévenir l'effet de mon ressentiment?
D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle!
Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.
SGANARELLE.
Eh! la bonne effrontée! A voir ce fier maintien,
Ne la croiroit-on pas une femme de bien?
LA FEMME DE SGANARELLE.
Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses,
Adresse-leur tes vœux, et fais-leur des caresses:
Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.
Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.
SGANARELLE, courant après elle.
Oui, tu crois m'échapper... je l'aurai malgré toi.
SCÈNE VII.--LÉLIE, GROS-RENÉ.
GROS-RENÉ.
Enfin nous y voici. Mais, monsieur, si je l'ose,
Je voudrois vous prier de me dire une chose.
LÉLIE.
Eh bien, parle!
GROS-RENÉ.
Avez-vous le diable dans le corps,
Pour ne pas succomber à de pareils efforts?
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secoués,
Que je m'en sens, pour moi, tous les membres roués;
Sans préjudice encor d'un accident bien pire,
Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire:
Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau,
Sans prendre de repos, ni manger un morceau.
LÉLIE.
Ce grand empressement n'est point digne de blâme;
De l'hymen de Célie on alarme mon âme;
Tu sais que je l'adore; et je veux être instruit,
Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.
GROS-RENÉ.
Oui, mais un bon repas vous seroit nécessaire
Pour s'aller éclaircir, monsieur, de cette affaire;
Et votre cœur, sans doute, en deviendroit plus fort
Pour pouvoir résister aux attaques du sort:
J'en juge par moi-même, et la moindre disgrâce,
Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse;
Mais, quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout[298]
Et les plus grands revers n'en viendroient pas à bout.
Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune,
Contre les coups que peut vous porter la fortune,
Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur,
De vingt verres de vin entourez votre cœur.
LÉLIE.
Je ne saurois manger.
GROS-RENÉ, bas, à part.
Si ferai bien, je meure[299].
Haut.
Votre dîner pourtant seroit prêt tout à l'heure.
LÉLIE.
Tais-toi, je te l'ordonne!
GROS-RENÉ.
Ah! quel ordre inhumain!
LÉLIE.
J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim.
GROS-RENÉ.
Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude
De voir qu'un sot amour fait toute votre étude.
LÉLIE.
Laisse-moi m'informer de l'objet de mes vœux,
Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.
GROS-RENÉ.
Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne.
SCÈNE VIII.--LÉLIE.
Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne;
Le père m'a promis, et la fille a fait voir
Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.
SCÈNE IX.--SGANARELLE, LÉLIE.
SGANARELLE, sans voir Lélie, et tenant dans ses mains le portrait.
Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne
Du malheureux pendard qui cause ma vergogne,
Il ne m'est point connu.
LÉLIE, à part.
Dieux! qu'aperçois-je ici?
Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi?
SGANARELLE, sans voir Lélie.
Ah! pauvre Sganarelle, à quelle destinée
Ta réputation est-elle condamnée!
Faut...
Apercevant Lélie qui le regarde, il se tourne d'un autre côté.
LÉLIE, à part.
Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
Être sorti des mains qui le tenoient de moi.
SGANARELLE, à part.
Faut-il que désormais à deux doigts l'on te montre,
Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre
On te rejette au nez le scandaleux affront
Qu'une femme mal née imprime sur ton front?
LÉLIE, à part.
Me trompé-je?
SGANARELLE, à part.
Ah! truande[300]! as-tu bien le courage
De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge?
Et femme d'un mari qui peut passer pour beau,
Faut-il qu'un marmouset[301], un maudit étourneau...
LÉLIE, à part, et regardant encore le portrait que tient Sganarelle.
Je ne m'abuse point; c'est mon portrait lui-même.
SGANARELLE lui tourne le dos.
Cet homme est curieux.
LÉLIE, à part.
Ma surprise est extrême!
SGANARELLE, à part.
A qui donc en a-t-il?
LÉLIE, à part.
Je le veux accoster.
Haut. Sganarelle veut s'éloigner.
Puis-je... Eh! de grâce, un mot.
SGANARELLE, à part, s'éloignant encore.
Que me veut-il conter?
LÉLIE.
Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?
SGANARELLE, à part.
D'où lui vient ce désir? Mais je m'avise ici...
Il examine Lélie et le portrait qu'il tient.
Ah! ma foi, me voilà de son trouble éclairci!
Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme;
C'est mon homme; ou plutôt c'est celui de ma femme.
LÉLIE.
Retirez-moi de peine, et dites d'où vous vient...
SGANARELLE.
Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient;
Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance;
Il étoit en des mains de votre connoissance;
Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie,
L'honneur d'être connu de Votre Seigneurie;
Mais faites-moi celui de cesser désormais
Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais,
Et songez que les nœuds du sacré mariage...
LÉLIE.
Quoi! celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage...
SGANARELLE.
Est ma femme, et je suis son mari.
LÉLIE.
Son mari?
SGANARELLE.
Oui, son mari, vous dis-je, et mari très-marri[302];
Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
Sur l'heure à ses parens.
SCÈNE X.--LÉLIE.
Ah! que viens-je d'entendre!
On me l'avoit bien dit, et que c'étoit de tous
L'homme le plus mal fait qu'elle avoit pour époux.
Ah! quand mille sermens de ta bouche infidèle
Ne m'auroient pas promis une flamme éternelle,
Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux
Devoit bien soutenir l'intérêt de mes feux.
Ingrate! et quelque bien... Mais ce sensible outrage,
Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage,
Me donne tout à coup un choc si violent,
Que mon cœur devient foible et mon corps chancelant.
SCÈNE XI.--LÉLIE, LA FEMME DE SGANARELLE.
LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule.
Apercevant Lélie.
Malgré moi, mon perfide... Hélas! quel mal vous presse?
Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse.
LÉLIE.
C'est un mal qui m'a pris assez subitement.
LA FEMME DE SGANARELLE.
Je crains ici pour vous l'évanouissement;
Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.
LÉLIE.
Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce.
SCÈNE XII.--SGANARELLE, UN PARENT DE LA FEMME DE SGANARELLE[303].
LE PARENT.
D'un mari sur ce point j'approuve le souci,
Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi[304]:
Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle
Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle:
C'est un point délicat; et, de pareils forfaits,
Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais.
SGANARELLE.
C'est-à-dire qu'il faut toucher au doigt la chose.
LE PARENT.
Le trop de promptitude à l'erreur nous expose.
Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu,
Et si l'homme, après tout, lui peut être connu?
Informez-vous-en donc; et, si c'est ce qu'on pense,
Nous serons les premiers à punir son offense.
SCÈNE XIII.--SGANARELLE.
On ne peut pas mieux dire; en effet, il est bon
D'aller tout doucement. Peut-être sans raison
Me suis-je en tête mis ces visions cornues,
Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues.
Par ce portrait enfin dont je suis alarmé,
Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé.
Tâchons donc par nos soins[305]...
SCÈNE XIV.--SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE sur la porte de sa maison
reconduisant Lélie, LÉLIE.
SGANARELLE, à part, les voyant.
Ah! que vois-je? Je meure[306]!
Il n'est plus question de portrait à cette heure;
Voici, ma foi, la chose en propre original.
LA FEMME DE SGANARELLE.
C'est par trop vous hâter, monsieur; et votre mal,
Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre.
LÉLIE.
Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre,
De l'obligeant secours que vous m'avez prêté.
SGANARELLE, à part.
La masque[307] encore après lui fait civilité!
La femme de Sganarelle rentre dans sa maison.
SCÈNE XV.--SGANARELLE, LÉLIE.
SGANARELLE, à part.
Il m'aperçoit; voyons ce qu'il me pourra dire.
LÉLIE, à part.
Ah! mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire...
Mais je dois condamner cet injuste transport,
Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.
Envions seulement le bonheur de sa flamme.
En s'approchant de Sganarelle.
Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!
SCÈNE XVI.--SGANARELLE, CÉLIE, à sa fenêtre, voyant Lélie qui s'en va.
SGANARELLE, seul.
Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.
Cet étrange propos me rend aussi confus
Que s'il m'étoit venu des cornes à la tête.
Regardant le côté par où Lélie est sorti.
Allez, ce procédé n'est point du tout honnête.
CÉLIE, à part, en entrant.
Quoi! Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux!
Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux?
SGANARELLE, sans voir Célie.
Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!
Malheureux bien plutôt de l'avoir, cette infâme,
Dont le coupable feu, trop bien vérifié,
Sans respect ni demi[308] nous a cocufié[309]!
Mais je le laisse aller après un tel indice,
Et demeure les bras croisés comme un jocrisse[310]!
Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau,
Lui ruer[311] quelque pierre, ou crotter son manteau[312],
Et sur lui, hautement, pour contenter ma rage,
Faire au larron d'honneur crier le voisinage.
Pendant le discours de Sganarelle, Célie s'approche peu à peu, et
attend, pour lui parler, que son transport soit fini.
CÉLIE, à Sganarelle.
Celui qui maintenant devers vous est venu,
Et qui vous a parlé, d'où vous est-il connu?
SGANARELLE.
Hélas! ce n'est pas moi qui le connois, madame:
C'est ma femme.
CÉLIE.
Quel trouble agite ainsi votre âme?
SGANARELLE.
Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,
Et laissez-moi pousser des soupirs à foison.
CÉLIE.
D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes?
SGANARELLE.
Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes[313],
Et je le donnerois à bien d'autres qu'à moi,
De se voir sans chagrin au point où je me voi.
Des maris malheureux vous voyez le modèle:
On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle;
Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction:
L'on me dérobe encor la réputation.
CÉLIE.
Comment?
SGANARELLE.
Ce damoiseau, parlant par révérence,
Me fait cocu, madame, avec toute licence;
Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui
Le commerce secret de ma femme et de lui.
CÉLIE.
Celui qui maintenant...
SGANARELLE.
Oui, oui, me déshonore;
Il adore ma femme, et ma femme l'adore.
CÉLIE.
Ah! j'avois bien jugé que ce secret retour
Ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour;
Et j'ai tremblé d'abord, en le voyant paroître,
Par un pressentiment de ce qui devoit être.
SGANARELLE.
Vous prenez ma défense avec trop de bonté:
Tout le monde n'a pas la même charité;
Et plusieurs, qui tantôt ont appris mon martyre,
Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.
CÉLIE.
Est-il rien de plus noir que ta lâche action?
Et peut-on lui trouver une punition?
Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie,
Après t'être souillé de cette perfidie?
O ciel! est-il possible?
SGANARELLE.
Il est trop vrai pour moi.
CÉLIE.
Ah! traître! scélérat! âme double et sans foi!
SGANARELLE.
La bonne âme!
CÉLIE.
Non, non, l'enfer n'a point de gêne
Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.
SGANARELLE.
Que voilà bien parler!
CÉLIE.
Avoir ainsi traité
Et la même innocence et la même[314] bonté!
SGANARELLE soupire haut.
Aïe!
CÉLIE.
Un cœur qui jamais n'a fait la moindre chose
A mériter l'affront où ton mépris l'expose!
SGANARELLE.
Il est vrai.
CÉLIE.
Qui, bien loin... Mais c'est trop, et ce cœur
Ne sauroit y songer sans mourir de douleur.
SGANARELLE.
Ne vous fâchez pas tant, ma très-chère madame,
Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme.
CÉLIE.
Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer
Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer:
Mon cœur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire,
Et j'y cours de ce pas; rien ne m'en peut distraire.
SCÈNE XVII.--SGANARELLE.