Que le ciel la préserve à jamais de danger!

Voyez quelle bonté de vouloir me venger!

En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce

M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse;

Et l'on ne doit jamais souffrir, sans dire mot,

De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot.

Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte:

Montrons notre courage à venger notre honte.

Vous apprendrez, maroufle, à rire à mes dépens,

Et, sans aucun respect, faire cocu les gens.

Il revient après avoir fait quelques pas.

Doucement, s'il vous plaît: cet homme a bien la mine

D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine;

Il pourroit bien, mettant affront dessus affront,

Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.

Je hais de tout mon cœur les esprits colériques,

Et porte grand amour aux hommes pacifiques;

Je ne suis point battant, de peur d'être battu,

Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu.

Mais mon honneur me dit que d'une telle offense

Il faut absolument que je prenne vengeance:

Ma foi! laissons-le dire autant qu'il lui plaira;

Au diantre qui pourtant rien du tout en fera!

Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer pour ma peine,

M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine,

Que par la ville ira le bruit de mon trépas,

Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?

La bière est un séjour par trop mélancolique,

Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique.

Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé

Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé.

Quel mal cela fait-il? La jambe en devient-elle

Plus tortue, après tout, et la taille moins belle?

Peste soit qui premier[315] trouva l'invention

De s'affliger l'esprit de cette vision,

Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage

Aux choses que peut faire une femme volage!

Puisqu'on tient, à bon droit, tout crime personnel,

Que fait là notre honneur pour être criminel?

Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme:

Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme,

Il faut que tout le mal tombe sur notre dos:

Elles font la sottise, et nous sommes les sots.

C'est un vilain abus, et les gens de police

Nous devroient bien régler une telle injustice.

N'avons-nous pas assez des autres accidens

Qui nous viennent happer en dépit de nos dents?

Les querelles, procès, faim, soif et maladies,

Troublent-ils pas assez le repos de la vie,

Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement

De se faire un chagrin qui n'a nul fondement?

Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes,

Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.

Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort;

Mais pourquoi, moi, pleurer, puisque je n'ai point tort.

En tout cas, ce qui peut m'ôter ma fâcherie,

C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie.

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien

Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.

N'allons donc point chercher à faire une querelle

Pour un affront qui n'est que pure bagatelle.

L'on m'appellera sot, de ne me venger pas,

Mais je le serois fort, de courir au trépas.

Mettant la main sur sa poitrine.

Je me sens là pourtant remuer une bile

Qui veut me conseiller quelque action virile:

Oui, le courroux me prend; c'est trop être poltron:

Je veux résolûment me venger du larron.

Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,

Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

SCÈNE XVIII.--GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

CÉLIE.

Oui, je veux bien subir une si juste loi;

Mon père, disposez de mes vœux et de moi;

Faites, quand vous voudrez signer cet hyménée

A suivre mon devoir je suis déterminée;

Je prétends gourmander mes propres sentimens,

Et me soumettre en tout à vos commandemens.

GORGIBUS.

Ah! voilà qui me plaît, de parler de la sorte.

Parbleu, si grande joie à l'heure me transporte,

Que mes jambes sur l'heure en caprioleroient[316],

Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroient!

Approche-toi de moi; viens çà, que je t'embrasse.

Une telle action n'a pas mauvaise grâce;

Un père, quand il veut, peut sa fille baiser,

Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser.

Va, le contentement de te voir si bien née

Me fera rajeunir de dix fois une année.

SCÈNE XIX.--CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LA SUIVANTE.

Ce changement m'étonne.

CÉLIE.

Et lorsque tu sauras

Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras.

LA SUIVANTE.

Cela pourroit bien être.

CÉLIE.

Apprends donc que Lélie

A pu blesser mon cœur par une perfidie;

Qu'il étoit en ces lieux sans...

LA SUIVANTE.

Mais il vient à nous.

SCÈNE XX.--LÉLIE, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LÉLIE.

Avant que pour jamais je m'éloigne de vous,

Je veux vous reprocher au moins en cette place...

CÉLIE.

Quoi! me parler encore! Avez-vous cette audace?

LÉLIE.

Il est vrai qu'elle est grande; et votre choix est tel,

Qu'à vous rien reprocher je serois criminel.

Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire

Avec le digne époux qui vous comble de gloire.

CÉLIE.

Oui, traître, j'y veux vivre; et mon plus grand désir,

Ce seroit que ton cœur en eût du déplaisir.

LÉLIE.

Qui rend donc contre moi ce courroux légitime?

CÉLIE.

Quoi! tu fais le surpris et demandes ton crime!

SCÈNE XXI.--CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, armé de pied en cap, LA SUIVANTE

DE CÉLIE.

SGANARELLE.

Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur

Qui, sans miséricorde, a souillé notre honneur[317]!

CÉLIE, à Lélie, lui montrant Sganarelle.

Tourne, tourne les yeux, sans me faire répondre.

LÉLIE.

Ah! je vois...

CÉLIE.

Cet objet suffit pour te confondre.

LÉLIE.

Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir.

SGANARELLE, à part.

Ma colère à présent est en état d'agir;

Dessus ses grands chevaux[318] est monté mon courage;

Et, si je le rencontre, on verra du carnage.

Oui, j'ai juré sa mort; rien ne peut l'empêcher.

Où je le trouverai, je le veux dépêcher.

Tirant son épée à demi, il approche de Lélie.

Au beau milieu du cœur, il faut que je lui donne...

LÉLIE, se retournant.

A qui donc en veut-on?

SGANARELLE.

Je n'en veux à personne.

LÉLIE.

Pourquoi ces armes-là?

SGANARELLE.

C'est un habillement

A part.

Que j'ai pris pour la pluie. Ah! quel contentement

J'aurois à le tuer! Prenons-en le courage.

LÉLIE, se retournant encore.

Eh?

SGANARELLE.

Je ne parle pas.

A part, après s'être donné des soufflets pour s'exciter.

Ah! poltron! dont j'enrage;

Lâche, vrai cœur de poule!

CÉLIE, à Lélie.

Il t'en doit dire assez,

Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés.

LÉLIE.

Oui, je connois par là que vous êtes coupable

De l'infidélité la plus inexcusable,

Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.

SGANARELLE, à part.

Que n'ai-je un peu de cœur!

CÉLIE.

Ah! cesse devant moi,

Traître, de ce discours l'insolence cruelle!

SGANARELLE, à part.

Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle!

Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux.

Là, hardi! tâche à faire un effort généreux,

En le tuant tandis qu'il tourne le derrière.

LÉLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait

retourner Sganarelle, qui s'approchoit pour le tuer.

Puisqu'un pareil discours émeut votre colère,

Je dois de votre cœur me montrer satisfait,

Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.

CÉLIE.

Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.

LÉLIE.

Allez, vous faites bien de le vouloir défendre.

SGANARELLE.

Sans doute, elle fait bien de défendre mes droits.

Cette action, monsieur, n'est point selon les lois:

J'ai raison de m'en plaindre, et, si je n'étois sage,

On verroit arriver un étrange carnage.

LÉLIE.

D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal?...

SGANARELLE.

Suffit. Vous savez bien où le bât me fait mal;

Mais votre conscience et le soin de votre âme

Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme;

Et vouloir, à ma barbe, en faire votre bien,

Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien.

LÉLIE.

Un semblable soupçon est bas et ridicule.

Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule:

Je sais qu'elle est à vous; et bien loin de brûler...

CÉLIE.

Ah! qu'ici tu sais bien, traître, dissimuler!

LÉLIE.

Quoi! me soupçonnez-vous d'avoir une pensée

De qui son âme ait lieu de se croire offensée?

De cette lâcheté voulez-vous me noircir?

CÉLIE.

Parle, parle à lui-même, il pourra t'éclaircir.

SGANARELLE, à Célie.

Vous me défendez mieux que je ne saurois faire,

Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.

SCÈNE XXII.--CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE,

LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous

Faire éclater, madame, un esprit trop jaloux;

Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe:

Il est de certains feux de fort mauvaise grâce;

Et votre âme devroit prendre un meilleur emploi

Que de séduire un cœur qui doit n'être qu'à moi.

CÉLIE.

La déclaration est assez ingénue.

SGANARELLE, à sa femme.

L'on ne demandoit pas, carogne, ta venue;

Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend,

Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galant.

CÉLIE.

Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.

Se tournant vers Lélie.

Tu vois si c'est mensonge; et j'en suis fort ravie.

LÉLIE.

Que me veut-on conter?

LA SUIVANTE.

Ma foi, je ne sais pas

Quand on verra finir ce galimatias;

Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre.

Et si[319], plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre.

Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler.

Elle se met entre Lélie et sa maîtresse.

Répondez-moi par ordre, et me laissez parler.

A Lélie.

Vous, qu'est-ce qu'à son cœur peut reprocher le vôtre?

LÉLIE.

Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre;

Que lorsque sur le bruit de son hymen fatal,

J'accours tout transporté d'un amour sans égal,

Dont l'ardeur résistoit à se croire oubliée,

Mon abord en ces lieux la trouve mariée.

LA SUIVANTE.

Mariée! à qui donc?

LÉLIE, montrant Sganarelle.

A lui.

LA SUIVANTE.

Comment, à lui?

LÉLIE.

Oui-da!

LA SUIVANTE.

Qui vous l'a dit?

LÉLIE.

C'est lui-même aujourd'hui.

LA SUIVANTE, à Sganarelle.

Est-il vrai?

SGANARELLE.

Moi? J'ai dit que c'étoit à ma femme

Que j'étois marié.

LÉLIE.

Dans un grand trouble d'âme,

Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi.

SGANARELLE.

Il est vrai: le voilà.

LÉLIE, à Sganarelle.

Vous m'avez dit aussi

Que celle aux mains de qui vous avez pris ce gage

Étoit liée à vous des nœuds du mariage.

SGANARELLE.

Montrant sa femme.

Sans doute. Et je l'avois de ses mains arraché,

Et n'eusse pas sans lui découvert son péché.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Que me viens-tu conter par ta plainte importune?

Je l'avois sous mes pieds rencontré par fortune;

Et même, quand, après ton injuste courroux,

Montrant Lélie.

J'ai fait dans sa foiblesse entrer monsieur chez nous,

Je n'ai point reconnu les traits de sa peinture.

CÉLIE.

C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure;

Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison

A Sganarelle.

Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison.

LA SUIVANTE.

Vous voyez que sans moi vous y seriez encore,

Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore.

SGANARELLE, à part.

Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant?

Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude[320] pourtant.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée,

Et, doux que soit le mal[321], je crains d'être trompée.

SGANARELLE, à sa femme.

Eh! mutuellement, croyons-nous gens de bien;

Je risque plus du mien que tu ne fais du tien.

Accepte sans façon le marché qu'on propose.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose!

CÉLIE, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble.

Ah! dieux, s'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait?

Je dois de mon courroux appréhender l'effet.

Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris pour ma vengeance

Le malheureux secours de mon obéissance;

Et, depuis un moment, mon cœur vient d'accepter

Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter.

J'ai promis à mon père; et ce qui me désole...

Mais je le vois venir.

LÉLIE.

Il me tiendra parole.

SCÈNE XXIII.--GORGIBUS, CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME

DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LÉLIE.

Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour,

Brûlant des mêmes feux; et mon ardent amour

Verra, comme je crois, la promesse accomplie

Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie.

GORGIBUS.

Monsieur, que je revois en ces lieux de retour,

Brûlant des mêmes feux; et mon ardent amour

Verra, que vous croyez, la promesse accomplie

Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie,

Très-humble serviteur à votre Seigneurie[322].

LÉLIE.

Quoi! monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir?

GORGIBUS.

Oui, monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir:

Ma fille en suit les lois.

CÉLIE.

Mon devoir m'intéresse,

Mon père, à dégager vers lui votre promesse.

GORGIBUS.

Est-ce répondre en fille à mes commandemens?

Tu te démens bientôt de tes bons sentimens.

Pour Valère, tantôt... Mais j'aperçois son père:

Il vient assurément pour conclure l'affaire.

SCÈNE XXIV.--VILLEBREQUIN, GORGIBUS, CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME

DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

GORGIBUS.

Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin?

VILLEBREQUIN.

Un secret important que j'ai su ce matin,

Qui rompt absolument ma parole donnée.

Mon fils, dont votre fille acceptait l'hyménée,

Sous des liens cachés trompant les yeux de tous,

Vit depuis quatre mois avec Lise en époux;

Et, comme des parens le bien et la naissance

M'ôtent tout le pouvoir de casser l'alliance,

Je vous viens...

GORGIBUS.

Brisons là. Si, sans votre congé,

Valère votre fils ailleurs s'est engagé,

Je ne vous puis celer que ma fille Célie

Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie;

Et que, riche en vertu, son retour aujourd'hui

M'empêche d'agréer un autre époux que lui.

VILLEBREQUIN.

Un tel choix me plaît fort.

LÉLIE.

Et cette juste envie

D'un bonheur éternel va couronner ma vie...

GORGIBUS.

Allons choisir le jour pour se donner la foi!

SGANARELLE, seul.

A-t-on mieux cru jamais être cocu que moi?

Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence

Peut jeter dans l'esprit une fausse créance.

De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien;

Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.

[287] Pour: sans beaucoup de délai. Expression impropre.

[288] Sans doute les ducats d'or, qui, neufs (car leur valeur dépendait

de leur conservation et de leur poids), équivalaient à 11fr. 90c. de

notre monnaie.

[289] Pibrac, docte magistrat du seizième siècle, auteur de quatrains

moraux que l'on faisait apprendre aux enfants, et que madame de

Maintenon, à douze ans, allait étudier dans les champs en gardant les

moutons, couverte d'un masque pour préserver son teint, et un gros

morceau de pain dans sa panetière. Matthieu, autre grave magistrat,

historiographe de France, écrivit les _Tablettes de la Vie et de la

Mort_, qui servirent au même usage.

[290] Guide, au féminin, traduction littérale de la _Guia de pecadores_,

ouvrage ascétique de Louis de Grenade. On dit aujourd'hui _guide_ au

masculin.

[291] Pour: qui me ferais prier. Ce n'est ni un archaïsme ni une faute,

mais une locution populaire d'un charmant effet.

[292] Pour: d'une belle manière. Adjectif pris dans le sens de

l'adverbe.

[293] Imitation du passage d'une nouvelle de Sabadino.

[294] Pour: elle se pâme. Ellipse populaire.

[295] Pour: il ne s'en faut guère. Archaïsme provincial, c'est-à-dire:

«dans un espace de temps égal à celui qui vient de se passer, elle sera

bien.»

[296] Pour: salir, défigurer. Archaïsme inusité aujourd'hui.

[297] Proverbe populaire, pour: chose sans importance, qu'il ne faut pas

se déranger pour aller voir.

[298] Pour: contre tout. Licence de style très-énergique.

[299] Pour: ainsi je ferais. Apocope archaïque, du latin _sic_. Elle est

suivie de l'autre ellipse également archaïque, la suppression du pronom

personnel.--Je meure, autre ellipse populaire, pour: je mangerai, ou il

faut que je meure, c'est-à-dire: «j'aimerais mieux mourir que de ne pas

manger.» Tournure dont la concision égale la vigueur.

[300] Pour: femme dévergondée. Mot populaire, de l'espagnol _truhan_,

bouffon, vagabond, qui se rapporte lui-même à l'italien et à l'espagnol

_truffa_, tromperie.

[301] Pour: petit personnage grotesque. Mot populaire, diminutif de

marmot.

[302] Pour: chagrin, du mot de la basse latinité _marritio_, douleur qui

se rapporte à _mœrens_, affligé.

[303] D'après la tradition, ce parent était un vieillard à cheveux

blancs.

[304] Pour: prendre l'attitude de la chèvre qui bondit. Proverbe qui

n'est pas tout à fait hors d'usage.

[305] D'après le témoignage d'un contemporain (Neufvillenaine), Molière

démontait son visage dans cette scène d'une manière admirable, et, dans

tout le cours de la pièce, «il en changeoit plus de vingt fois.»

[306] Voyez plus haut, p. 289.

[307] Pour: la fausse hypocrite. De l'italien _maschera_, qui est aussi

féminin. _Far la maschera_, dissimuler, porter un masque; nous avons

conservé: jeter le masque.

[308] Pour: ni demi-respect. Archaïsme passé d'usage.

[309] Une des formations de mots familières au poëte.

[310] Type du sot, qui semble se rapporter à l'italien _giocoso_, ou

plutôt _giuoco_, raillerie, badinage. Tous les étymologistes ont

renoncé, disent-ils, à trouver l'origine de ce mot, que Molière, le

premier, a introduit dans notre langue.

[311] Pour: lancer rudement. Verbe qui ne s'emploie plus qu'au neutre.

Nuance archaïque malheureusement perdue. «Ils ruèrent Absalon dans une

grande fosse,» dit la vieille traduction des _Rois_, qui remonte à la

fin du onzième siècle.

[312] Ces deux vers sont imités du roman de Sorel, ami de Guy-Patin,

_Francion_, auquel Scarron et le Sage ont aussi fait des emprunts.

[313] C'est-à-dire: pour un petit dommage. Quelques élèves de Sorbonne,

chassés par le doyen pour lui avoir volé des prunes, obtinrent, dit-on,

leur rentrée en grâce en lui disant: «Nous chassez-vous pour des

prunes?» Que cette origine soit vraie ou fausse, le proverbe populaire

est resté.

[314] Pour: la bonté même. C'est la forme italienne, _la istessa bonta_.

[315] Pour: le premier. Ellipse archaïque.

[316] Pour: cabrioleroient.

[317] Ici, comme on le voit, le même mot rime avec lui-même.

[318] Proverbe populaire qui s'est conservé jusqu'à nos jours, et

remonte au temps de la chevalerie.--Le chevalier, en voyage et

habituellement, montait le palefroi, cheval d'une allure aisée et d'une

taille ordinaire. Dans les batailles il chevauchait le destrier, plus

grand et vigoureux. «Monter sur ses grands chevaux,» c'est aller en

guerre.

[319] Pour: cependant. Archaïsme inusité aujourd'hui.

[320] Pour: une alarme chaude. Ellipse archaïque.

[321] Pour: quelque doux que soit le mal. Ellipse archaïque.

[322] Triple rime féminine, d'un effet ironique et charmant.

FIN DE SGANARELLE OU LE COCU IMAGINAIRE

DON GARCIE DE NAVARRE

OU

LE PRINCE JALOUX

COMÉDIE HÉROIQUE.

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 4 FÉVRIER 1661, SUR LE

THÉATRE DU PALAIS-ROYAL

Anne d'Autriche, reine espagnole, venait de marier son fils à celle que

son cœur maternel avait toujours désirée. La jeune reine, Espagnole

elle même, arrivait de Fontarabie escortée d'une cour galante. Le

cardinal Mazarin, «qui (dit un contemporain) conservait sa puissance

bien avant dans la mort,» gardait cette attitude de commandement qui ne

trompait personne.--_Representa muy bien eso defunto cardenal_, disait

_Fuen Saldagne_ en contemplant le lit de parade où cette comédie se

jouait: «Voilà un cardinal mort qui représente très-bien.»

Tout se dirigeait donc vers la dignité, la pompe, l'élégance qui

allaient caractériser le pouvoir nouveau. Parler l'espagnol et le bien

parler, c'était faire sa cour aux deux reines. A côté de la troupe

italienne qui avait partagé avec Molière la salle du Petit-Bourbon était

venue s'établir, le 24 juillet 1660, une troupe espagnole, grave,

sérieuse, malgré ses danses nationales et ses ardents boléros, troupe

qui jouait, dit-on, fort bien le drame de Lope et de Caldéron.

Molière et sa troupe n'avaient rien à gagner à ce mouvement des mœurs.

On devait regarder le destructeur des _Précieuses_ et l'auteur du _Cocu

imaginaire_ comme un bouffon indigne d'arrêter les regards de la bonne

société.

Le théâtre qui lui avait été concédé occupait la place sur laquelle la

colonnade du Louvre se déploie aujourd'hui. On ne prévint même pas les

pauvres acteurs; et, pour bâtir la colonnade, sans autre forme de

procès, on mit la pioche et le marteau dans

« . . . . . . . le théâtre

«Fait de bois, de pierre et de plâtre

«Qu'ils avoient au Petit-Bourbon[323].»

[323] Loret, _Muse historique_, 30 octobre 1660.

Les démolitions commencèrent le lundi 11 octobre 1660. Molière, désolé,

présenta au roi ses doléances, qui furent bien accueillies: on lui

permit de jouer ses pièces dans la grande salle du Palais-Royal, où le

cardinal de Richelieu avait fait représenter _Mirame_. Cette salle,

située dans l'aile droite du palais, en face du passage Radzwill, était

délabrée, mais beaucoup plus vaste que la précédente.

«... Notre sire a trouvé bon,

dit Loret,

«Qu'on leur donne et qu'on leur apprête

«(Pour exercer, après la fête[324],

«Leur métier docte et jovial)

«La salle du Palais-Royal,

«Où diligemment on travaille

«A leur servir vaille que vaille.»

[324] De la Toussaint, 1660.

«Vaille que vaille,» dit le bon Loret.--«Trois poutres de la charpente

étaient pourries et estayées. La moitié de la salle découverte et en

ruines[325].»

[325] Ms. de la Grange.

Cette enceinte déserte et délabrée, qui, depuis la mort de Richelieu,

était resté vide, passait, dit Sauval, qui en donne la description

exacte, «pour le plus grand théâtre du monde, et le plus commode qu'il y

ait jamais eu, quoiqu'il ne consiste qu'en vingt-sept degrés[326] et en

deux rangées de loges; il est dressé dans une salle qui n'a pas plus de

neuf toises de large; l'espace destiné pour les spectateurs n'en a que

dix ou onze de profondeur, et cependant un si petit lieu tient jusqu'à

quatre mille personnes, qui est quatre ou cinq fois plus que dans le

théâtre de pareille grandeur, et de l'invention de Mercier, le Vitruve

ou le Palladio de notre temps..... ceux des théâtres anciens, qui

n'avoient guère moins d'un pied et demi de haut, étoient si incommodes,

qu'à grand peine pouvoit-on monter et descendre, et qui pis est le

huitième degré ils commençoient à s'élever de plusieurs toises au dessus

des acteurs, et depuis le trente ou quarantième jusqu'à l'infini; joint

qu'ils occupoient beaucoup de place, et que, servant en même temps de

siége et de marchepied, chacun venoit à s'entrecrotter, marchoit sur les

habits de ceux qui étoient au-dessous de lui, comme les autres qui

étoient au-dessus marchaient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va

pas ainsi; là les degrés n'ont que quatre ou cinq pouces de haut, et par

ce moyen, dans un lieu où les Grecs et les Romains auroient eu de la

peine à en placer six ou sept au plus, il s'en trouve vingt-sept; on les

monte et descend aisément, et comme ils ne portent tous ensemble qu'une

toise et demie ou environ, les spectateurs du vingt-septième degré ne

sont point au-dessus des acteurs. Mais parce qu'avec quatre ou cinq

pouces de hauteur, il n'y auroit pas moyen de s'asseoir dessus, on y

rangeoit des formes[327] qui n'occupoient qu'une partie, afin de pouvoir

passer par derrière, je laisse là les autres commodités qui s'y

trouvent. Au reste, lorsque ce théâtre fut rendu au public, on couvrit

ces degrés, qui pourtant ne sont pas si bien cachés, qu'en entrant on

n'en aperçoive une partie[328].»

[326] Banquettes.

[327] Bancs.

[328] Sauval, t. III, p. 87.

La concession de cette grande salle à machines, destinée aux

représentations héroïques, était un embarras et un piége pour Molière.

Ce talent ingénu et vigoureux va-t-il imiter Calderon et Lope, ou

essayer les broderies délicates, les nuances un peu pâles de _Zaïde_ et

de la _Princesse de Clèves_? Va-t-il, après Rotrou et Richelieu, se

lancer dans la carrière des drames héroïques et galants? Répudiant la

brutalité significative de Sganarelle, va-t-il s'essayer aux péripéties

castillanes et à l'élégie amoureuse? Il aura cette faiblesse, et il en

subira la peine.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 17 / 22 段