Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or? Pour moi, j'ai cette

manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MADELON.

Je vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai une délicatesse

furieuse pour tout ce que je porte; et, jusqu'à mes chaussettes, je ne

puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.

MASCARILLE, s'écriant brusquement.

Ahi! ahi! ahi! doucement! Dieu me damne, mesdames, c'est fort mal en

user; j'ai à me plaindre de votre procédé; cela n'est pas honnête.

CATHOS.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

MASCARILLE.

Quoi! toutes deux contre mon cœur en même temps! M'attaquer à droite et

à gauche! Ah! c'est contre le droit des gens: la partie n'est pas égale;

et je m'en vais crier au meurtre.

CATHOS.

Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.

MADELON.

Il a un tour admirable dans l'esprit.

CATHOS.

Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie avant qu'on

l'écorche.

MASCARILLE.

Comment, diable! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.

SCÈNE XI.--CATHOS, MADELON, MASCARILLE, MAROTTE.

MAROTTE.

Madame, on demande à vous voir.

MADELON.

Qui?

MAROTTE.

Le vicomte de Jodelet.

MASCARILLE.

Le vicomte de Jodelet?

MAROTTE.

Oui, monsieur.

CATHOS.

Le connoissez-vous?

MASCARILLE.

C'est mon meilleur ami.

MADELON.

Faites entrer vitement.

MASCARILLE.

Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de

cette aventure.

CATHOS.

Le voici.

SCÈNE XII.--CATHOS, MADELON, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR.

MASCARILLE.

Ah! vicomte!

JODELET. (Ils s'embrassent l'un l'autre.)

Ah! marquis!

MASCARILLE.

Que je suis aise de te rencontrer!

JODELET.

Que j'ai de joie de te voir ici!

MASCARILLE.

Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

MADELON, à Cathos.

Ma toute bonne, nous commençons d'être connues; voilà le beau monde qui

prend le chemin de nous venir voir.

MASCARILLE.

Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme-ci: sur ma parole

il est digne d'être connu de vous.

JODELET.

Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit; et vos attraits

exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.

MADELON.

C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie.

CATHOS.

Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée

bien heureuse.

MADELON, à Almanzor.

Allons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les choses?

Voyez-vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil?

MASCARILLE.

Ne vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte; il ne fait que

sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.

JODELET.

Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.

MASCARILLE.

Savez-vous, mesdames, que vous voyez dans le vicomte un des vaillants

hommes du siècle? C'est un brave à trois poils[276].

JODELET.

Vous ne m'en devez rien, marquis; et nous savons ce que vous savez faire

aussi.

MASCARILLE.

Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.

JODELET.

Et dans des lieux où il faisoit fort chaud.

MASCARILLE, regardant Cathos et Madelon.

Oui, mais non pas si chaud qu'ici. Ahi! ahi! ahi!

JODELET.

Notre connoissance s'est faite à l'armée; et la première fois que nous

nous vîmes, il commandoit un régiment de cavalerie sur les galères de

Malte.

MASCARILLE.

Il est vrai, mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y

fusse[277]; et je me souviens que je n'étois que petit officier encore,

que vous commandiez deux mille chevaux.

JODELET.

La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour récompense bien mal

aujourd'hui les gens de service comme nous.

MASCARILLE.

C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.

CATHOS.

Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.

MADELON.

Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.

MASCARILLE.

Te souvient-il, vicomte, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les

ennemis au siége d'Arras[278]?

JODELET.

Que veux-tu dire avec ta demi-lune? C'étoit bien une lune tout entière.

MASCARILLE.

Je pense que tu as raison.

JODELET.

Il m'en doit bien souvenir, ma foi! j'y fus blessé à la jambe d'un coup

de grenade, dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce;

vous sentirez quel coup c'étoit là.

CATHOS, après avoir touché l'endroit.

Il est vrai que la cicatrice est grande.

MASCARILLE.

Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci; là, justement au

derrière de la tête. Y êtes-vous?

MADELON.

Oui, je sens quelque chose.

MASCARILLE.

C'est un coup de mousquet que je reçus, la dernière campagne que j'ai

faite.

JODELET, découvrant sa poitrine.

Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de

Gravelines[279].

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut-de-chausse.

Je vais vous montrer une furieuse plaie.

MADELON.

Il n'est pas nécessaire: nous le croyons sans y regarder.

MASCARILLE.

Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est.

CATHOS.

Nous ne doutons pas de ce que vous êtes.

MASCARILLE.

Vicomte, as-tu là ton carrosse?

JODELET.

Pourquoi?

MASCARILLE.

Nous mènerions promener ces dames hors des portes[280], et leur

donnerions un cadeau[281].

MADELON.

Nous ne saurions sortir aujourd'hui.

MASCARILLE.

Ayons donc les violons pour danser.

JODELET.

Ma foi, c'est bien avisé.

MADELON.

Pour cela, nous y consentons: mais il faut donc quelque surcroît de

compagnie.

MASCARILLE.

Holà! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, la Verdure,

Lorrain, Provençal, la Violette! Au diable soient tous les laquais! Je

ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi.

Ces canailles me laissent toujours seul.

MADELON.

Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu'ils aillent querir

des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d'ici près,

pour peupler la solitude de notre bal.

Almanzor sort.

MASCARILLE.

Vicomte, que dis-tu de ces yeux?

JODELET.

Mais toi-même, marquis, que t'en semble?

MASCARILLE.

Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies[282]

nettes. Au moins, pour moi, je reçois d'étranges secousses, et mon cœur

ne tient plus qu'à un filet.

MADELON.

Que tout ce qu'il dit est naturel! Il tourne les choses le plus

agréablement du monde.

CATHOS.

Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit.

MASCARILLE.

Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu

là-dessus.

Il médite.

CATHOS.

Eh! je vous en conjure de toute la dévotion de mon cœur, que nous

oyions quelque chose qu'on ait fait pour nous.

JODELET.

J'aurois envie d'en faire autant, mais je me trouve un peu incommodé de

la veine poétique, pour la quantité des saignées que j'y ai faites ces

jours passés[283].

MASCARILLE.

Que diable est-ce là? Je fais toujours bien le premier vers; mais j'ai

peine à faire les autres. Ma foi! ceci est un peu trop pressé; je vous

ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

JODELET.

Il a de l'esprit comme un démon.

MADELON.

Et du galant, et du bien tourné.

MASCARILLE.

Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la comtesse?

JODELET.

Il y a plus de trois semaines que je ne lui aie rendu visite.

MASCARILLE.

Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à

la campagne courir un cerf avec lui?

MADELON.

Voici nos amies qui viennent.

SCÈNE XIII.--LUCILE, CÉLIMÈNE, CATHOS, MADELON, MASCARILLE, JODELET,

MAROTTE, ALMANZOR, VIOLONS.

MADELON.

Mon Dieu, mes chères[284], nous vous demandons pardon. Ces messieurs ont

eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds; et nous vous avons

envoyé querir pour remplir les vides de notre assemblée.

LUCILE.

Vous nous avez obligées, sans doute.

MASCARILLE.

Ce n'est ici qu'un bal à la hâte; mais, l'un de ces jours, nous vous en

donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus?

ALMANZOR.

Oui, monsieur; ils sont ici.

CATHOS.

Allons donc, mes chères, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude.

La, la, la, la, la, la, la, la.

MADELON.

Il a tout à fait la taille élégante.

CATHOS.

Et a la mine de danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Madelon pour danser.

Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence,

violons, en cadence! Oh! quels ignorans! Il n'y a pas moyen de danser

avec eux. Le diable vous emporte! ne sauriez-vous jouer en mesure? La,

la, la, la, la, la, la, la. Ferme! O violons de village!

JODELET, dansant ensuite.

Holà! ne pressez pas si fort la cadence: je ne fais que sortir de

maladie.

SCÈNE XIV.--DU CROISY, LA GRANGE, CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE,

JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE, un bâton à la main.

Ah! ah! coquins, que faites-vous ici? Il y a trois heures que nous vous

cherchons.

MASCARILLE, se sentant battre.

Ahi! ahi! ahi! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi.

JODELET.

Ahi! ahi! ahi!

LA GRANGE.

C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme

d'importance!

DU CROISY.

Voilà qui vous apprendra à vous connoître.

SCÈNE XV.--CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, MASCARILLE, JODELET,

MAROTTE, VIOLONS.

MADELON.

Que veut donc dire ceci?

JODELET.

C'est une gageure.

CATHOS.

Quoi! vous laisser battre de la sorte!

MASCARILLE.

Mon Dieu! je n'ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent,

et je me serois emporté.

MADELON.

Endurer un affront comme celui-là, en notre présence!

MASCARILLE.

Ce n'est rien: ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a

longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer pour si peu de chose.

SCÈNE XVI.--DU CROISY, LA GRANGE, MADELON, CATHOS, CÉLIMÈNE, LUCILE,

MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE.

Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets.

Entrez, vous autres.

Trois ou quatre spadassins entrent.

MADELON.

Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans

notre maison!

DU CROISY.

Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus

que nous; qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous

donnent le bal?

MADELON.

Vos laquais!

LA GRANGE.

Oui, nos laquais: et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher

comme vous faites.

MADELON.

O ciel! quelle insolence!

LA GRANGE.

Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous

donner dans la vue; et, si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour

leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur-le-champ.

JODELET.

Adieu notre braverie[285].

MASCARILLE.

Voilà le marquisat et la vicomté à bas.

DU CROISY.

Ah! ah! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées! vous irez

chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos

belles, je vous en assure.

LA GRANGE.

C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos

propres habits.

MASCARILLE.

O fortune! quelle est ton inconstance!

DU CROISY.

Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.

LA GRANGE.

Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, mesdames, en

l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il

vous plaira; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et

nous vous protestons, monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement

jaloux.

SCÈNE XVII.--MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

CATHOS.

Ah! quelle confusion!

MADELON.

Je crève de dépit!

UN DES VIOLONS, à Mascarille.

Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres?

MASCARILLE.

Demandez à monsieur le vicomte.

UN DES VIOLONS, à Jodelet.

Qui est-ce qui nous donnera de l'argent?

JODELET.

Demandez à monsieur le marquis.

SCÈNE XVIII.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

GORGIBUS.

Ah! coquines que vous êtes! vous nous mettez dans de beaux draps blancs,

à ce que je vois; et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment,

de ces messieurs et de ces dames qui sortent.

MADELON.

Ah! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.

GORGIBUS.

Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre

impertinence, infâmes! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur

avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive

l'affront.

MADELON.

Ah! je jure que nous en serons vengées ou que je mourrai en la peine. Et

vous, marauds, osez-vous vous tenir ici après votre insolence?

MASCARILLE.

Traiter comme cela un marquis! Voilà ce que c'est que du monde, la

moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissoient.

Allons, camarade, allons chercher fortune autre part; je vois bien qu'on

n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu

toute nue.

SCÈNE XIX.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, VIOLONS.

UN DES VIOLONS.

Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez, à leur défaut, pour

ce que nous avons joué ici.

GORGIBUS, les battant.

Oui, oui, je vais vous contenter, et voici la monnoie dont je vous veux

payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en

fasse autant; nous allons servir de fable et de risée à tout le monde,

et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous

cacher, vilaines, allez vous cacher pour jamais! (Seul.) Et vous, qui

êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusemens des

esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes,

puissiez-vous être à tous les diables!

[250] Pour: mijaurées, affectées. Du languedocien _pécqua_, se

rattachant à l'italien _pecora_, de _pecus_, animal insupportable.

[251] Pour: si ce n'est oui et non. Ellipse archaïque et d'excellent

effet.

[252] Pour: air de raffinement excessif. Mot pris en bonne part entre

1650 et 1660; en mauvaise part depuis Molière.

[253] Verbe créé par Molière pour les besoins de la scène.

[254] _Faire estime et procédé irrégulier_, expressions qui sont

aujourd'hui du commun usage, étaient alors nouvellement inventées et

appartenaient au style précieux. Voyez, sur les mots de cette espèce,

ridiculisés par Molière, et qui semblent aujourd'hui naturels, la notice

de cette pièce.

[255] Héros et héroïnes des romans dont on raffolait, et que

mademoiselle de Scudéry, leur véritable auteur, avait fait paraître par

_préciosité_, non pas sous son propre nom, mais sous celui de son frère.

[256] Invention allégorique de mademoiselle de Scudéry, grande

précieuse, dans son roman de _Clélie_, et qui eut un succès prodigieux,

bien que ce ne soit, au fond, que le _Roman de la Rose_, accommodé au

goût du siècle. C'est _Tendre_, ville capitale du pays de _Passion_,

dont il faut s'emparer. On y est conduit par le fleuve d'_Inclination_,

et l'on arrive à son but par le village des _Billets-Galants_, puis par

le hameau des _Billets-Doux_, qui mène au château des _Petits-Soins_,

après quoi tout est dit. Ces cartes allégoriques devinrent une manie,

firent fureur; il y en eut pour la coquetterie et même pour le

jansénisme. La comédie porta un coup mortel à cette géographie ridicule.

[257] Pour: cols rabattus, alors garnis de dentelles et noués avec deux

cordons à glands. La cravate les a remplacés, laissant aux seuls hommes

d'Eglise le rabat et la calotte que portaient autrefois les laïques.

Voyez les portraits de Saint-Evremont et de Corneille.

[258] Mot renouvelé par madame de Staël, et qui, depuis elle, est resté

de bon usage.

[259] Pour: accomplies. Archaïsme excellent.

[260] Pour: comme un chrétien, comme un homme civilisé. Archaïsme qui

consiste à employer l'adjectif comme un adverbe.

[261] Liberté du cœur. Voiture, dans le même sens, dit: «J'ai perdu ma

franchise.»

[262] Expression proverbiale, pour: comme les Turcs traitaient les Mores

d'Afrique.

[263] Terme d'escrime.

[264] Pour: gagner du terrain en levant le pied.

[265] Pour: caution donnée par un bourgeois solvable, garantie

suffisante.

[266] Pour: un personnage enjoué. Telle est la prétention de l'un des

plus ridicules héros du grand _Cyrus_.

[267] Chaise à porteurs, inventée en Angleterre, que le marquis de

Montbrun avait importée en France, et qui était devenue très à la mode.

[268] Depuis le règne de Henri IV, tous les beaux esprits s'étaient fait

un devoir d'insérer leurs productions dans des recueils, qui sous le

titre d'_Espadon satirique_, de _Cabinet des Muses_ et de _Recueil de

Poésies_, faisaient les délices des gens à la mode.

[269] Pour: intellectuelles.

[270] Pour: assemblées de gens à la mode. C'était l'espace, d'ailleurs

meublé avec beaucoup d'élégance, qui séparait de la muraille le lit de

la précieuse, et où se tenaient rangés, dans le temple de l'alcôve, les

_alcôvistes_, c'est-à-dire les desservants de la prêtresse et de son

temple.

[271] Pour: du chromatique. Archaïsme. Le mot est aujourd'hui masculin.

Le chromatique se compose de demi-tons, et s'accorde avec le raffinement

des précieuses.

[272] Allusion à la troupe de l'hôtel de Bourgogne, qui avait pris

l'habitude de l'emphase.

[273] Menue garniture des vêtements, qui, à cette époque, étaient

chargés de rubans, de plumes et de dentelles; il y en avait aux

souliers, aux bas, aux gants, à l'épée, au chapeau et à l'habit.

[274] Nom du marchand qui avait la vogue pour la «petite oie,»

c'est-à-dire pour les rubans. Le mot _perdrigon_ signifie aussi une

belle couleur violette, et nous ignorons si c'est à la boutique de

Perdrigeon qu'elle a dû son nom.

[275] Bande d'étoffe flottante au-dessus du genou et couvrant la moitié

de la jambe. Mode qui remontait à Louis XIII.

[276] Pour: portant la moustache et la royale. Tous les portraits de la

fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième sont

remarquables par la taille particulière et la pointe effilée de ces

ornements du visage.

[277] Ici Molière-Mascarille s'adresse à Jodelet-Brécourt, comédien plus

âgé que lui, et qui l'avait précédé sur le théâtre.

[278] 1654.

[279] 1659.

[280] Pour: au delà de l'enceinte, qui, sous Louis XIII, renfermait

56,780 hectares, et qui était bornée par des fossés et des remparts. Nos

boulevards actuels occupent l'emplacement de cette promenade alors à la

mode.

[281] Détail de mœurs et expression de l'époque. «Donner un repas, une

fête, une partie de plaisir,» surtout à la campagne. Je ne cite que pour

mémoire l'étymologie du P. Bouhours, _cadendo_, parce que les buveurs

tombent; et celle d'un spirituel musicien, _cadit_, parce que ces

plaisirs tombent des nues et nous surprennent. Néanmoins le mot anglais

_godsend_, qui a le même sens (envoyé par le bon Dieu), semblerait

autoriser cette dernière origine.

[282] Expression proverbiale d'une vulgarité très-énergique, pour:

sortir d'affaires sans accident désagréable. Du latin, ou plutôt du

celtique, _bracca_, pantalon gaulois.

[283] Allusion assez piquante à la manie poétique de Brécourt-Jodelet,

qui écrivait beaucoup et sans aucun talent.

[284] Une «chère» était une précieuse. Le second de ces mots se

rapportait à l'intelligence, et le premier aux qualités du cœur. «Ma

chère,» expression restée dans la langue, nous vient des précieuses.

[285] Pour: beaux habits, du mot celtique _brav_, dont le sens s'est

détourné depuis. On dit encore dans le nord de la France: «Comme il est

brave!» pour: Comme il est fier de son costume! Archaïsme passé de mode.

FIN DES PRÉCIEUSES RIDICULES.

SGANARELLE

OU LE COCU[286] IMAGINAIRE

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 23 MAI 1660 SUR LE THÉATRE

DU PETIT-BOURBON

Six mois se sont écoulés depuis la représentation et le succès des

_Précieuses_. Molière a trente-huit ans. Le roi le protége. Marquis,

partisans de Hardy et de Garnier, grands hommes des ruelles, ont beau

l'attaquer et le combattre, la bourgeoisie, la jeunesse et le roi

marchent avec lui.

[286] Mot qui ne s'emploie plus que dans la mauvaise compagnie, et dont

il est inutile d'expliquer le sens. Les étymologistes le font dériver de

l'italien _cocuza_, citrouille, haut de la tête; ou du latin

_concumbere_, ou enfin de _cuculus_, coucou. La plus spirituelle de ces

hypothèses, toutes assez arbitraires, est celle qui fait du «cocu» le

mari de la «coquette.» Archaïsme qui n'avait rien d'indécent à l'époque

de Molière.

Cependant il faut faire vivre une troupe de douze personnes dévouées qui

ont suivi sa fortune et dont il est l'unique soutien.

La cour n'est pas revenue encore des frontières d'Espagne, où Louis XIV

va chercher sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, compagne de son trône

et de sa couche royale, qui ne put jamais apprendre notre langue ni

s'associer à nos mœurs. L'été va commencer. Le beau monde a quitté

Paris; Monsieur, frère du roi, protecteur en titre de la troupe qui

porte son nom, ne paye point aux acteurs la pension promise. On est

embarrassé; la petite république formée des mains de Molière est en

danger dès sa naissance.

Elle est organisée cependant et ne demande qu'à marcher. Molière, pour

rendre ses acteurs plus complets dans leurs rôles, pour ménager leur

temps et leurs peines, a déjà spécialisé leurs talents et assigné à

chacun le type approprié à sa nature, à sa voix, même à son caractère.

Le gros Duparc, avec sa lourde panse et la rondeur de ses allures, est

Gros-René; le médiocre l'Espy prononce d'une voix caverneuse les

sentences de Gorgibus; le pâle et élégant Brécourt est le vicomte de

Jodelet. Molière se rapproche autant que possible des masques italiens

qu'il admire, et ramène à l'unité de la nature humaine la fantasque

variété de ces types convenus. Lui-même, admirablement divertissant dans

le comique, «habile (disent les contemporains) à monter et à démonter

vingt fois son visage dans la même scène,» d'une grande agilité de corps

(le journaliste Loret l'appelle _ce fameux danseur_), artiste et pour

ainsi dire peintre de ses rôles, habitué de bonne heure aux lazzi que

lui avait enseignés Scaramouche, il a mis en réserve pour son usage les

rôles bouffons, hargneux et quinteux, impossibles et grotesques,

passionnés et bizarres; le public y a pris goût.

Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molière choisit une

vieille pièce italienne en trois actes, œuvre naïve fondée sur un

quiproquo plaisant, esquisse sans élévation, sans moralité, mais non

sans gaieté populaire, puisque les bouffons la firent encore applaudir à

Paris en 1716;--un de ces fruits corrompus de l'Italie dans sa

décadence. Molière effaça les grossièretés les plus choquantes du

_Ritratto, ouvero Arlichino cornuto per opinione_ (le _Portrait, ou

Arlequin cornu d'imagination_), renforça le canevas italien de plusieurs

emprunts habilement faits au _Francion_ de Sorel, à Sabadino,

contemporain de Boccace, à Scarron, à Rabelais, à Montaigne; prêta la

vigueur de cette versification mordante qu'il avait apprise chez Lucrèce

à l'ingénuité des mœurs bourgeoises; se chargea du rôle principal, rôle

fatigant au dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebrequin et

Gros-René, et obtint un succès de rire fou qui se prolongea et grandit

pendant quarante représentations.

Le _Cocu imaginaire_ trouva des fanatiques. «Joué à l'époque où chacun

quitte Paris pour aller se divertir à la campagne (ainsi parle Donneau,

dans la préface de sa Cocue _imaginaire_, qui fut imprimée à la fin de

1660, mais non jouée)... quoique Paris fût, ce semble, désert... il

s'est trouvé assez de personnes de condition pour remplir plus de

quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et assez de

bourgeois pour remplir autant de fois le parterre.» Un autre fanatique,

nommé Neufvillenaine, allait répéter de maison en maison des fragments

de la pièce nouvelle dont il ne manquait pas une représentation. Après

la sixième, il la savait par cœur. Alors il se hâta de la faire

imprimer en la dédiant à Molière, ornée d'arguments admiratifs où il

notait les diverses nuances de son jeu.

Molière ne se formalisa pas. Dans l'édition qu'il publia lui-même de ses

premières comédies, il reproduisit même les observations et «argumens»

de Neufvillenaine, qu'il remercia de sa sympathie et de son larcin.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 15 / 22 段