Eh bien, vous avez vu ma nièce et ma fille. Les affaires iront-elles

bien? Quel est le résultat de cette visite?

LA GRANGE.

C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous.

Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grâce de

la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très-humbles

serviteurs.

DU CROISY.

Vos très-humbles serviteurs.

GORGIBUS, seul.

Ouais! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit

venir leur mécontentement? Il faut savoir un peu ce que c'est. Holà!

SCÈNE III.--GORGIBUS, MAROTTE.

MAROTTE.

Que désirez-vous, monsieur?

GORGIBUS.

Où sont vos maîtresses?

MAROTTE.

Dans leur cabinet.

GORGIBUS.

Que font-elles?

MAROTTE.

De la pommade pour les lèvres.

GORGIBUS.

C'est trop pommadé[253]; dites-leur qu'elles descendent.

SCÈNE IV.--GORGIBUS.

Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner.

Je ne vois partout que blancs d'œufs, lait virginal, et mille autres

brimborions que je ne connois point. Elles ont usé, depuis que nous

sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins: et quatre

valets vivroient tous les jours des pieds de moutons qu'elles emploient.

SCÈNE V.--MADELON, CATHOS, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous

graisser le museau! Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces

messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avois-je

pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous

donner pour maris?

MADELON.

Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé

irrégulier[254] de ces gens-là?

CATHOS.

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder

de leur personne?

GORGIBUS.

Et qu'y trouvez-vous à redire?

MADELON.

La belle galanterie que la leur! Quoi! débuter d'abord par le mariage?

GORGIBUS.

Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage? N'est-ce pas

un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien

que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacré où ils

aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions?

MADELON.

Ah! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me

fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous

faire apprendre le bel air des choses.

GORGIBUS.

Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est

une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de

débuter par là.

MADELON.

Mon Dieu! que si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt

fini! La belle chose que ce seroit, si d'abord Cyrus épousoit Mandane,

et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie[255]!

GORGIBUS.

Que me vient conter celle-ci?

MADELON.

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le

mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut

qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentimens,

pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit

dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la

promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il

devient amoureux: ou bien être conduit fatalement chez elle par un

parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache

un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs

visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question

galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration

arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque

jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée: et cette

déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur,

et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il

trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au

discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de

peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la

traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les

jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les

désespoirs, les enlèvemens, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses

se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en

bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en

blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du

mariage, et prendre justement le roman par la queue; encore un coup, mon

père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé; et j'ai mal au

cœur à la seule vision que cela me fait.

GORGIBUS.

Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.

CATHOS.

En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le

moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en

galanterie! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de

Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galans et Jolis-Vers,

sont des terres inconnues pour eux[256]. Ne voyez-vous pas que toute

leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne

d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une jambe

toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en

cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans; mon Dieu!

quels amans sont-ce là! Quelle frugalité d'ajustement, et quelle

sécheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai

remarqué encore que leurs rabats[257] ne sont pas de la bonne faiseuse,

et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses

ne soient assez larges.

GORGIBUS.

Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre

à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...

MADELON.

Eh! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous

appelez autrement.

GORGIBUS.

Comment, ces noms étranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptême?

MADELON.

Mon Dieu! que vous êtes vulgaire[258]! Pour moi, un de mes étonnemens,

c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on

jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Madelon, et ne

m'avouerez-vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le

plus beau roman du monde?

CATHOS.

Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit

furieusement à entendre prononcer ces mots-là; et le nom de Polixène,

que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte, que je me suis donné, ont

une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.

GORGIBUS.

Écoutez: il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez

d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et

marraines; et pour ces messieurs dont il est question, je connois leurs

familles et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à

les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la

garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de

mon âge.

CATHOS.

Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est que je trouve

le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce qu'on peut

souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu?

MADELON.

Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris,

où nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir le tissu

de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.

GORGIBUS, à part.

Il n'en faut point douter, elles sont achevées[259]. (Haut.) Encore un

coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes! je veux être maître

absolu; et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez

mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez

religieuses; j'en fais un bon serment.

SCÈNE VI.--CATHOS, MADELON.

CATHOS.

Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière!

que son intelligence est épaisse, et qu'il fait sombre dans son âme!

MADELON.

Que veux-tu, ma chère? j'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me

persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que

quelque aventure un jour me viendra développer une naissance plus

illustre.

CATHOS.

Je le croirois bien; oui, il y a toutes les apparences du monde; et pour

moi, quand je me regarde aussi...

SCÈNE VII.--CATHOS, MADELON, MAROTTE.

MAROTTE.

Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son

maître vous veut venir voir.

MADELON.

Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: Voilà un

nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles.

MAROTTE.

Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la

filophie dans le grand Cyre.

MADELON.

L'impertinente! Le moyen de souffrir cela! Et qui est-il, le maître de

ce laquais?

MAROTTE.

Il me l'a nommé le marquis de Mascarille.

MADELON.

Ah! ma chère, un marquis! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est

sans doute un bel esprit qui aura ouï parler de nous.

CATHOS.

Assurément, ma chère.

MADELON.

Il faut le recevoir dans cette salle basse plutôt qu'en notre chambre.

Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation.

Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.

MAROTTE.

Par ma foi! je ne sais point quelle bête c'est là; il faut parler

chrétien[260], si vous voulez que je vous entende.

CATHOS.

Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien

d'en salir la glace par la communication de votre image.

Elles sortent.

SCÈNE VIII.--MASCARILLE, DEUX PORTEURS.

MASCARILLE.

Holà! porteurs, holà! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces

marauds-là ont dessein de me briser, à force de heurter contre les

murailles et les pavés.

PREMIER PORTEUR.

Dame! c'est que la porte est étroite. Vous avez voulu aussi que nous

soyons entrés jusqu'ici.

MASCARILLE.

Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint

de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse, et que j'allasse

imprimer mes souliers en boue? Allez, ôtez votre chaise d'ici.

DEUXIÈME PORTEUR.

Payez-nous donc, s'il vous plaît, monsieur.

MASCARILLE.

Hein?

DEUXIÈME PORTEUR.

Je dis, monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît.

MASCARILLE, lui donnant un soufflet.

Comment, coquin! demander de l'argent à une personne de ma qualité!

DEUXIÈME PORTEUR.

Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens? et votre qualité nous

donne-t-elle à dîner?

MASCARILLE.

Ah! ah! je vous apprendrai à vous connoître! Ces canailles-là s'osent

jouer à moi!

PREMIER PORTEUR, prenant un des bâtons de sa chaise.

Çà, payez-nous vitement!

MASCARILLE.

Quoi?

PREMIER PORTEUR.

Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure.

MASCARILLE.

Il est raisonnable, celui-là.

PREMIER PORTEUR.

Vite donc.

MASCARILLE.

Oui-da! tu parles comme il faut, toi; mais l'autre est un coquin qui ne

sait ce qu'il dit. Tiens, es-tu content?

PREMIER PORTEUR.

Non, je ne suis pas content; vous avez donné un soufflet à mon camarade,

et... (Levant son bâton.)

MASCARILLE.

Doucement! tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi quand

on s'y prend de la bonne façon. Allez, venez me reprendre tantôt pour

aller au Louvre, au petit coucher.

SCÈNE IX.--MAROTTE, MASCARILLE.

MAROTTE.

Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à l'heure.

MASCARILLE.

Qu'elles ne se pressent point: je suis ici posté commodément pour

attendre.

MAROTTE.

Les voici.

SCÈNE X.--MADELON, CATHOS, MASCARILLE, ALMANZOR.

MASCARILLE, après avoir salué.

Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace de ma visite; mais

votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a pour

moi des charmes si puissans, que je cours partout après lui.

MADELON.

Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez

chasser.

CATHOS.

Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené.

MASCARILLE.

Ah! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en

contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout

ce qu'il y a de galant dans Paris.

MADELON.

Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses

louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre

sérieux dans le doux de votre flatterie.

CATHOS.

Ma chère, il faudroit faire donner des siéges.

MADELON.

Holà! Almanzor!

ALMANZOR.

Madame?

MADELON.

Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

MASCARILLE.

Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi?

Almanzor sort.

CATHOS.

Que craignez-vous?

MASCARILLE.

Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise[261]. Je

vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de

faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More[262].

Comment, diable! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur

garde meurtrière[263]. Ah! par ma foi, je m'en défie! et je m'en vais

gagner au pied[264], ou je veux caution bourgeoise[265] qu'ils ne me

feront point de mal.

MADELON.

Ma chère, c'est le caractère enjoué.

CATHOS.

Je vois bien que c'est un Amilcar[266].

MADELON.

Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre

cœur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

CATHOS.

Mais de grâce, monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous

tend les bras il y a un quart d'heure; contentez un peu l'envie qu'il a

de vous embrasser.

MASCARILLE, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons.

Eh bien, mesdames, que dites-vous de Paris?

MADELON.

Hélas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudroit être l'antipode de la

raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des

merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.

MASCARILLE.

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les

honnêtes gens.

CATHOS.

C'est une vérité incontestable.

MASCARILLE.

Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise[267].

MADELON.

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les

insultes de la boue et du mauvais temps.

MASCARILLE.

Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vôtres?

MADELON.

Hélas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de

l'être; et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener

ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies[268].

CATHOS.

Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres

souverains des belles choses.

MASCARILLE.

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent

tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une

demi-douzaine de beaux esprits.

MADELON.

Eh! mon Dieu! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si

vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connoissance

de tous ces messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux

qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y

en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner

bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela.

Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le

moyen de ces visites spirituelles[269], on est instruit de cent choses

qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel

esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes,

les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé: un tel a

composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait

des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une

jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; monsieur

un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont

elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur

a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son

roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est là ce qui vous

fait valoir dans les compagnies; et, si l'on ignore ces choses, je ne

donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

CATHOS.

En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne

se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui

se fait chaque jour: et, pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde,

s'il falloit qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de

nouveau que je n'aurois pas vu.

MASCARILLE.

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se

fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux établir chez vous une

académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un

bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les

autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je

veux; et vous verrez courir de ma façon dans les belles ruelles[270] de

Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes

et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

MADELON.

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois

rien de si galant que cela.

MASCARILLE.

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en

verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.

CATHOS.

Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.

MASCARILLE.

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je

vous donnerai à deviner.

MADELON.

Les madrigaux sont agréables quand ils sont bien tournés.

MASCARILLE.

C'est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux

toute l'Histoire romaine.

MADELON.

Ah! certes, cela sera du dernier beau: j'en retiens un exemplaire au

moins, si vous le faites imprimer.

MASCARILLE.

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est

au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à

gagner aux libraires, qui me persécutent.

MADELON.

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.

MASCARILLE.

Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un impromptu que je

fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis

diablement fort sur les impromptus.

CATHOS.

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCARILLE.

Écoutez donc.

MADELON.

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

MASCARILLE.

Oh! oh! je n'y prenois pas garde:

Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde,

Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur;

Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

CATHOS.

Ah! mon Dieu, voilà qui est poussé dans le dernier galant.

MASCARILLE.

Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant.

MADELON.

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

MASCARILLE.

Avez-vous remarqué ce commencement, _Oh! oh!_ voilà qui est

extraordinaire, _oh! oh!_ comme un homme qui s'avise tout d'un coup,

_oh! oh!_ La surprise, _oh! oh!_

MADELON.

Oui, je trouve ce _oh! oh!_ admirable.

MASCARILLE.

Il semble que cela ne soit rien.

CATHOS.

Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne

se peuvent payer.

MADELON.

Sans doute et j'aimerois mieux avoir fait ce _oh! oh!_ qu'un poëme

épique.

MASCARILLE.

Tudieu! vous avez le goût bon.

MADELON.

Eh! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.

MASCARILLE.

Mais n'admirez-vous pas aussi _je n'y prenois pas garde? Je n'y prenois

pas garde_, je ne m'apercevois pas de cela; façon de parler naturelle,

_je n'y prenois pas garde. Tandis que, sans songer à mal_, tandis

qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, _je vous regarde_,

c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous

contemple; _votre œil en tapinois..._ Que vous semble de ce mot

_tapinois_? n'est-il pas bien choisi?

CATHOS.

Tout à fait bien.

MASCARILLE.

_Tapinois_, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de

prendre une souris, _tapinois_.

MADELON.

Il ne se peut rien de mieux.

MASCARILLE.

_Me dérobe mon cœur_, me l'emporte, me le ravit. _Au voleur! au voleur!

au voleur! au voleur!_ Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et

court après un voleur pour le faire arrêter? _Au voleur! au voleur! au

voleur! au voleur!_

MADELON.

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

MASCARILLE.

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS.

Vous avez appris la musique?

MASCARILLE.

Moi? Point du tout.

CATHOS.

Comment donc cela se peut-il?

MASCARILLE.

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

MADELON.

Assurément, ma chère.

MASCARILLE.

Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût: _Hem, hem, la, la, la, la,

la_. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de

ma voix; mais il n'importe, c'est à la cavalière.

Il chante.

Oh! oh! je n'y prenois pas garde, etc.

CATHOS.

Ah! que voilà un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MADELON.

Il y a de la chromatique[271] là dedans.

MASCARILLE.

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? _Au voleur!

au voleur!_ Et puis, comme si l'on crioit bien fort, _au, au, au, au, au

voleur!_ Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, _au voleur!_

MADELON.

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est

merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l'air et des

paroles.

CATHOS.

Je n'ai encore rien vu de cette force-là.

MASCARILLE.

Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.

MADELON.

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes

l'enfant gâté.

MASCARILLE.

A quoi donc passez-vous le temps, mesdames?

CATHOS.

A rien du tout.

MADELON.

Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissemens.

MASCARILLE.

Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez;

aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous

voyions ensemble.

MADELON.

Ce n'est pas de refus.

MASCARILLE.

Mais je vous demande d'applaudir comme il faut quand nous serons là; car

je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu

prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de

condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous

engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation: et je

vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre

ose nous contredire! Pour moi, j'y suis fort exact; et, quand j'ai

promis à quelque poëte, je crie toujours: Voilà qui est beau! devant que

les chandelles soient allumées.

MADELON.

Ne m'en parlez point: c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe

cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque

spirituelle qu'on puisse être.

CATHOS.

C'est assez: puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de

nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE.

Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d'avoir fait

quelque comédie.

MADELON.

Eh! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites.

MASCARILLE.

Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé

une que je veux faire représenter.

CATHOS.

Et à quels comédiens la donnerez-vous?

MASCARILLE.

Belle demande! Aux grands comédiens[272]; il n'y a qu'eux qui soient

capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorans qui

récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et

s'arrêter au bel endroit: et le moyen de connoître où est le beau vers,

si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire

le brouhaha?

CATHOS.

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un

ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

MASCARILLE.

Que vous semble de ma petite oie[273]? La trouvez-vous congruente à

l'habit?

CATHOS.

Tout à fait.

MASCARILLE.

Le ruban en est bien choisi?

MADELON.

Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur[274].

MASCARILLE.

Que dites-vous de mes canons[275]?

MADELON.

Ils ont tout à fait bon air.

MASCARILLE.

Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous

ceux qu'on fait.

MADELON.

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de

l'ajustement.

MASCARILLE.

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

MADELON.

Ils sentent terriblement bon.

CATHOS.

Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

MASCARILLE.

Et celle-là?

Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.

MADELON.

Elle est tout à fait de qualité; le sublime en est touché

délicieusement.

MASCARILLE.

Vous ne dites rien de mes plumes! Comment les trouvez-vous?

CATHOS.

Effroyablement belles.

MASCARILLE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 14 / 22 段