Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi;

Les douceurs ne feront que blanchir contre moi[235];

Et je te dirai tout.

MASCARILLE.

O la fine pratique!

Un mari confident!

MARINETTE.

Taisez-vous, as de pique[236]!

ALBERT.

Pour la troisième fois, allons-nous-en chez nous

Poursuivre en liberté des entretiens si doux.

[221] Monologue imité de l'_Interesse_ de Secchi, mais avec plus de

verve et de vivacité.

[222] Pour: mon espoir est que nous irons. Ellipse exagérée et

excessive, qui n'est pas un archaïsme.

[223] Pour: percer les mailles de la cotte d'armes; se battre en

ferraillant. Ce mot populaire, que nous avons conservé, ferait croire

que _maille à partir_ a la même origine.

[224] Deux ferrailleurs, ou héros de chevalerie, alors à la mode.

[225] Pour: me réfugier dans le bois, dans le fourré. Expression

proverbiale hors d'usage.

[226] Pour: remuer la mâchoire et manger. Archaïsme et proverbe.

[227] Pour: puis-je davantage; du latin _magis_. Contraction archaïque,

et locution usitée aujourd'hui.

[228] Trait de mœurs qui résume toute l'existence des spadassins

méridionaux, italiens, espagnols, provençaux, etc., et toute la rage des

duels sous Louis XIII.

[229] Pour: prendre des armes, préparer le combat. Ellipse trop forte,

et sens obscur.

[230] Expression populaire, pour: faire la chatte hypocrite. Du latin,

_catus_, _cata_, et _mitis_ (chat doux).

[231] Expression impropre, et non latine, comme on l'a prétendu, pour:

la femme d'Albert n'eut que vous pour fruit de sa dernière grossesse.

[232] Récit obscur, embarrassé et très-mal écrit, comme tous les

passages de cette pièce dans lesquels Molière essaye d'expliquer

l'imbroglio italien qu'il emprunte.

[233] Pour: regarder dans les yeux tout le monde. Expression impropre,

faute de français.

[234] Pour: d'émerveillement. Merveille, dans le sens actif, est un

archaïsme perdu.

[235] Pour: ne produiront pas d'effet. Expression proverbiale empruntée

au tir des armes à feu. Les balles qui ne frappent pas le but laissent

une marque blanchâtre qui indique le point qu'elles ont frappé.

[236] Pour: langue de serpent, piquante. Les sorcières modernes ont

attaché un sens défavorable à cette couleur du jeu de cartes.

FIN DU DÉPIT AMOUREUX

DEUXIÈME ÉPOQUE

1659--1664

COMÉDIES DE MOEURS.--IMITATION DU DRAME HÉROÏQUE ESPAGNOL.

V. 1659. LES PRÉCIEUSES RIDICULES.

VI. 1660. SGANARELLE, ou LE COCU IMAGINAIRE, imitation

de l'italien.

VII. 1661. DON GARCIE DE NAVARRE, imitation de l'espagnol.

VIII. 1661. L'ÉCOLE DES MARIS.

IX. 1661. LES FACHEUX.

X. 1662. L'ÉCOLE DES FEMMES.

XI. 1663. LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES.

XII. 1663. L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.

XIII. 1664. LE MARIAGE FORCÉ.

XIV. 1664. LA PRINCESSE D'ÉLIDE, imitation de l'espagnol.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 18 NOVEMBRE 1659, SUR LE

THÉATRE DU PETIT-BOURBON.

Le règne de Louis XIV commençait; le succès de _l'Étourdi_ et du _Dépit

amoureux_ venait de fixer à Paris la troupe de Molière, dont la

réputation grandissait. La salle du Petit-Bourbon, au Louvre, était

souvent pleine; on admirait le jeu comique de _Mascarille_ et de ses

camarades. Néanmoins le nouveau maître de la scène ne se détachait guère

de ses prédécesseurs et de ses rivaux que par une verve plus spirituelle

et plus nourrie, par une ironie plus goguenarde et plus gauloise, mêlée

encore de caprices italiens et de souvenirs espagnols. Nulle attaque

directe aux travers contemporains ne signalait le réformateur des mœurs

et le souverain des esprits.

Le 18 novembre 1659, le roi étant à Irun, d'où il devait ramener sa

fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, les _Précieuses ridicules_ furent

jouées par la troupe de Molière devant la cour et la bourgeoisie.

L'œuvre nouvelle produisit un effet surprenant. On n'avait pas encore

vu sur le théâtre une farce en un acte et en prose dans le genre des

saynètes espagnoles, écrite du plus vigoureux style, d'une vérité

poignante, d'une naïveté parfaite et d'une exquise finesse de ton. Dès

la première scène l'originalité éclatait. Deux nouveaux acteurs, La

Grange et du Croisy, qui s'étaient joints récemment à la troupe de

Molière, faisaient leur entrée sous leur propre nom, et se présentaient

d'eux-mêmes au public. Ensuite apparaissait le vieux bourgeois, gonflé

de sa fortune, fier de sa roture, mécontent de sa famille, qui tourne au

bel esprit, pressé surtout de marier ses filles, qui dépensent en

frivolités son revenu péniblement acquis. Les voici elles-mêmes,

superbement ornées et semblables à mademoiselle Paulet la Lionne de

Voiture; avec force rubans, fleurs et dentelles, «se démontant les

hanches,» dit un contemporain, pour imiter la belle désinvolture

andalouse, et ne parlant que du bout des lèvres avec un rhythme musical,

emprunté de l'Italie. Les deux «Pecques provinciales» sont récemment

débarquées dans la capitale, où elles viennent se faire admirer du beau

monde. Madame de Rambouillet elle même, la reine des _Précieuses_, qui

assiste à la représentation avec sa cour, partage la gaieté générale.

Assurément ce n'est pas elle que l'on raille, mais ses ridicules

imitatrices; celles qui représentent l'excès, l'afféterie du goût

italico-espagnol.

Nos héroïnes, comme madame la duchesse de Longueville et mademoiselle de

Montpensier, donnent dans le romanesque. Elles sont entichées,

bourgeoises qu'elles sont, des raffinements du _Cyrus_ et de la

_Clélie_. Elles ne savent que l'amour appris dans la carte du Tendre.

Elles dépensent tout l'argent du bonhomme en

Blanc, perles, coques d'œufs, parfums, pieds de mouton,

Baume, lait virginal et cent mille autres drogues[237].

[237] Scarron.

Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou Claude, mais

Almanzor. Elles-mêmes se sont débaptisées, comme les puritains de

Cromwell donnaient à leurs fils le nom de _Va-et-ne-pèche-jamais_, ou

celui de _Sois-sauvé-par-la-grâce_; comme on s'appelait _René_ ou

_Atala_, _Corinne_ ou _Delphine_, en 1812, ou _Brutus_ en 1793.

Elles ont le fanatisme du bel esprit, et en adorent les subtilités.

Portraits, énigmes, madrigaux, factices formules de la poésie tombée en

enfance, leur sont familières. Elles s'expriment comme le _Doni_, comme

_Gongora_, _Marini_ ou l'_Arétin_, premier modèle de ce beau langage.

Elles disent comme cet écrivain, qu'il faut «pêcher dans le lac de sa

pensée avec l'hameçon du souvenir.» Pour elles, la jupe de dessus est

«la modeste,» la seconde, qu'on apercevait un peu, «la friponne,» et la

dernière, «la secrète.» Elles ne dansent pas, elles tracent sur le

parquet des «chiffres et des lacs d'amour.» Pour elles les désirs d'un

soupirant nouveau sont «l'ode involontaire de _novices en chaleur_.»

Prudes jusqu'à la dernière affectation, raffolant de platonisme pur, ne

pouvant souffrir un mot qui rappelle une idée physique, ces élèves de

l'_Astrée_ appartiennent encore à la vieille cour de Louis XIII, ce

monarque céladonique qui employait une paire de pincettes pour saisir un

billet doux dans le corsage de mademoiselle de Hautefort.

Mais voici venir le brillant séducteur de ces héroïnes. «Sa perruque est

si grande, qu'elle balaye la place à chaque fois qu'il fait la

révérence, et son chapeau si petit, qu'il est aisé de juger que le

marquis le porte bien plus souvent dans la main que sur la tête; son

rabat[238] se peut appeler un honnête peignoir, et ses canons semblent

n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à la

cligne-musette. Un brandon de glands lui sort de la poche comme d'une

corne d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, qu'il

n'est pas possible de dire s'ils sont de _roussi de vache d'Angleterre_

ou de maroquin. Ils ont un demi-pied de haut, et chacun est fort en

peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats peuvent

porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre[239].»

C'est Mascarille, ou plutôt Molière.

[238] Col rabattu sur la chemise.

[239] Récit en prose et en vers de la farce des _Précieuses_. Paris,

1660.

Burlesque symbole de l'élégance affectée et surannée, il porte avec

mignardise le demi-masque de velours noir, la «Mascarilla» des Valois.

Il est marquis, et bientôt il va se doubler d'un vicomte, valet comme

lui, mais grave et laconique, le pourpoint boutonné jusqu'au menton,

homme de guerre, homme de poids, la plume sur l'oreille et traînant avec

majesté sa longue rapière à la Sully. Double image de la vieille cour:

ici, le raffiné, le joli, le faux gracieux; c'est Mascarille;--là, les

grands gestes, les embrassements solennels; c'est Jodelet. Le vicomte de

Jodelet complète le marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de

Balzac auprès de la gentillesse maniérée de Voiture.

La jeune cour et la société nouvelle firent des gorges chaudes de toute

cette défroque des vieux ridicules longtemps en faveur. Ce ne fut pas un

succès, mais un éclat de rire universel. On en avait assez de ce vieux

monde: Corneille pâlissait; la société faisait peau neuve, la

_préciosité_ recula dans les profondeurs du passé. Il y avait longtemps

que les esprits fermes, la bonne Gournay, Malherbe, Régnier; les esprits

caustiques ou pénétrants, Guy-Patin, Gassendi, Peiresc; les esprits

délicats, Chapelle, Desmarets, Richelieu lui-même, avaient protesté

contre la contagion subtile de l'hôtel de Rambouillet. Le spirituel et

caustique ami des Pisani, Tallemant des Réaux lui-même, n'avait pu

s'empêcher de convenir que le raffinement de son ami «donnoit

quelquefois dans l'excès[240].»

[240] Voyez Tallemant, Historiette de _la Maison de la marquise de

Rambouillet_.

On avait déjà ouvert quelques faibles et impuissantes attaques contre

cette forteresse protégée par le cours même de la civilisation.

Richelieu avait signalé à son protégé Desmarets le sujet des

_Visionnaires_, parodie qui n'est pas sans mérite; œuvre étrange où

l'imagination raille l'imagination; où les héros romanesques et

pourfendeurs, les versificateurs ronsardistes et les amoureuses éprises

d'Alexandre et de Cyrus étalent tour à tour la pompe et l'exubérance de

leurs pensées. Quelques écrivains du dernier ordre, dédaignés à juste

titre par les _précieuses_ et chassés de leurs ruelles, avaient essayé

contre le goût à la mode de maladroites représailles. Les comédiens

d'Italie, Scaramouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles

méprisaient, avaient prêté leur théâtre à l'abbé de Pure et enrichi de

leurs lazzi le canevas grossier qui les mettait en scène. Enfin un poëte

bizarre, Chapuzeau, qui devint précepteur de Guillaume III et passa dans

les régions du Nord une partie de sa vie, avait osé, dès l'année 1656,

toucher à l'arche sainte, et publier contre elle son _Cercle des femmes,

entretiens comiques en six entrées dialoguées_. Il faut rendre justice à

l'infortuné Chapuzeau: le Mascarille de Molière se montre dans cette

mauvaise ébauche sous la forme d'un nommé Germain, marquis postiche que

son maître emploie au même usage et que l'on bâtonne à la fin de la

pièce en présence de sa belle humiliée.

Tout était donc préparé pour cette révolution qui allait inaugurer en

France une époque nouvelle. «Jamais, dit le journaliste Loret,

l'_OEdipe_ de Corneille, l'_Amalasunthe_ de Quinault, la _Cassandre_ de

Boisrobert,

«N'eurent une vogue si grande»

que cette _action folâtre_,

«Tant la pièce semble friande

»A plusieurs tant sages que fous;

»Pour moi, j'y portai trente sous;

»Mais oyant leurs fines paroles,

»J'en ris pour plus de dix pistoles.»

Les comédiens de Molière, dit-il encore, «furent visités

»Par gens de toutes qualités,

»Qu'on n'en vit jamais tant ensemble

»Que ces jours passés, ce me semble,

»Dans l'hôtel du Petit-Bourbon.»

«On vint à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'avoir le

divertissement de cet ouvrage, qui passe pour le plus charmant et le

plus délicat que l'on ait vu au théâtre[241].»

[241] Donneau, préface de _la Cocue imaginaire_.

Tout à coup les yeux se dessillèrent. Le vieil ami des _précieuses_,

Ménage, s'écria en sortant du théâtre du Petit-Bourbon: «Monsieur

Chapelain, il va falloir détruire ce que nous avons adoré; car nous

approuvions toutes ces sottises.» Du milieu du parterre, une voix

bourgeoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoiselle de

Gournay, s'était écrié: «Courage, Molière, voilà la bonne comédie!» Le

bruit du succès traversa la France, et, pendant que la troupe donnait à

Paris deux représentations par jour de la pièce favorite, le jeune roi,

aux yeux duquel l'hôtel de Rambouillet était l'asile de ses ennemis,

demanda le manuscrit, le lut, fit jouer la pièce devant lui et partagea

l'opinion du public. Cette vogue extraordinaire se soutint quatre mois

entiers; il fallut doubler et tripler le prix des places. Une édition

subreptice parut avec un privilége obtenu par surprise. L'autorité des

ruelles disparut, autorité redoutable qui avait épouvanté Scarron. «On

ne vit plus de belles dames en possession de faire la destinée des

pauvres auteurs... tenir ruelle pour étouffer dès sa naissance une

comédie... Les plus partiales ne colportèrent plus d'avance des factums

par les maisons comme on fait en sollicitant un procès[242].» Les

académies de femmes et tous ces petits cercles précieux dont Tallemant

se moque[243] perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorité

de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un seul au Luxembourg

sous l'autorité de Segrais et de l'abbé Cotin. L'esprit faux, «celui où

l'imagination a trop de part,» comme le dit si bien La Bruyère, fut

frappé de discrédit.

[242] Scarron, préface de _l'Écolier de Salamanque_.

[243] Voy. l'Histor. de _la Vicomtesse d'Auchy_. Éd. Paulin; Paris,

1855.

Le vieux monde attaqué ne se rendit pas sans combat. Marquis et

précieuses trouvèrent leurs défenseurs. Chapuzeau récrivit en vers son

_Cercle des femmes_, qu'il fit représenter sans succès sur un théâtre

rival, celui du Marais, pour revendiquer la création de Mascarille.

L'abbé de Pure, «cet abbé des plus galans» dont Molière, disait un

critique[244], n'avait fait qu'habiller le canevas «à la française,»

prétendait que Molière le dérobait. On affirma même que la veuve du

farceur Guillet Gorju avait vendu à Molière la pièce tout entière,

contenue dans les mémoires de son mari. Pamphlets, satires,

dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de tout genre,

accablèrent le satirique. Le champion le plus hardi de ces dames et de

leurs travers fut un sieur de Somaize, qui, dans son _Dictionnaire des

précieuses_ et dans deux misérables pièces intitulées les _Véritables

précieuses_ et le _Procès des précieuses_, prit hautement le parti des

Arthémises et des Clélies. «L'auteur de la farce du Petit-Bourbon,

dit-il, n'est qu'un singe et un voleur, plagiaire d'habitude, aidé par

les Italiens... Il n'y a certes pas à le comparer à l'illustre

Boisrobert, à l'admirable M. Magnon, auteur d'_Artaxerce_, au sublime

Boyer, qui est si plein de feu... Quant aux comédiens du Petit-Bourbon,

ils ne jouent rien qui vaille, et doivent tout à la force de leurs

brigues.»

[244] De Visé, _Nouvelles nouvelles_, IIIe partie, page 217.

Mais le coup était porté; Boileau et Racine suivirent Molière. Le cours

de l'influence italienne espagnole s'arrêta.

Personne toutefois ne put empêcher que le long règne des précieuses ne

laissât dans le langage et les mœurs des traces indélébiles. Le

raffinement, qu'elles avaient poussé trop loin et qui leur avait fait

deviner et préparer jusqu'à la nouvelle orthographe que devait inaugurer

Voltaire, introduisit dans l'idiome et dans l'usage commun une multitude

d'expressions ingénieusement métaphoriques devenues tout à fait

françaises malgré Molière:--«s'encanailler--humeur communicative--le

blond hardi des cheveux.»--Chose étrange! la plupart de celles que

Molière a incriminées, en les plaçant dans la bouche de ses personnages

ridicules, sont aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus

naturel. Nous citerons entre autres:

«Faire estime--procédé irrégulier--le moyen que--s'accommoder de

quelqu'un--débuter par--du dernier bourgeois--le bel air des

choses--débiter les sentiments--dans les formes--exercer les

esprits--sécheresse de conversation--se défaire de--chose tout à fait

choquante--tissu d'un roman--intelligence épaisse--courir après le

mérite--chasser sur nos terres--s'inscrire en faux--être des

nôtres--être en passe de--enchérir sur--se piquer d'esprit--n'être pas

de refus--comme il faut--l'esprit assaisonne sa bravoure--peupler la

solitude--danser proprement--etc., etc.»

Le public, la cour, le populaire, les esprits sérieux, appartenaient à

Molière. «Je n'ai plus, s'écria-t-il, qu'à étudier le monde.» Le vrai

siècle de Louis XIV était inauguré, et Louis XIV lui-même avait reconnu

le poëte qui devait l'aider le plus efficacement dans son œuvre

politique.

PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES

PAR MOLIÈRE

C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux! Je ne vois

rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutôt que

celle-là.

Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par

honneur ma comédie. J'offenserois mal à propos tout Paris, si je

l'accusois d'avoir pu applaudir à une sottise: comme le public est le

juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence à

moi de le démentir; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du

monde de mes _Précieuses ridicules_ avant leur représentation, je dois

croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens

ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces

qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il

m'importoit qu'on ne les dépouillât pas de ces ornemens, et je trouvois

que le succès qu'elles avoient eu dans la représentation étoit assez

beau pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne les faire voir

qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le

proverbe[245], et je ne voulois pas qu'elles sautassent du théâtre de

Bourbon dans la galerie du Palais[246]. Cependant je n'ai pu l'éviter,

et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce

entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilége obtenu par

surprise. J'ai eu beau crier: O temps! ô mœurs! on m'a fait voir une

nécessité pour moi d'être imprimé ou d'avoir un procès; et le dernier

mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la

destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisseroit pas de faire sans

moi.

[245] Expression proverbiale: Belle à la chandelle, laide au grand jour.

[246] C'est-à-dire du théâtre de Molière dans la boutique des libraires

du Palais. Voy. _le Lutrin_ de Boileau.

Mon Dieu! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour; et qu'un

auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime! Encore si l'on m'avoit

donné du temps, j'aurois pu mieux songer à moi, et j'aurois pris toutes

les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont

coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur

que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et

dont j'aurois tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien

fleurie, j'aurois tâché de faire une belle et docte préface; et je ne

manque point de livres qui m'auroient fourni tout ce qu'on peut dire de

savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur

origine, leur définition, et le reste.

J'aurois parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma

pièce, ne m'auroient pas refusé ou des vers françois, ou des vers

latins. J'en ai même qui m'auroient loué en grec; et l'on n'ignore pas

qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace[247] à la tête

d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me

reconnoître; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots

pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurois

voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire

honnête et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être

copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés; que ces

vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout

temps la matière de la comédie; et que, par la même raison que les

véritables savans et les vrais braves ne se sont point encore avisés de

s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan, non plus que les

juges, les princes et les rois de voir Trivelin[248], ou quelque autre,

sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi; aussi

les véritables précieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les

ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me

laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes[249] veut m'aller

relier de ce pas: à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.

[247] Pour: efficacité. Archaïsme que le style théologique a conservé.

[248] Personnages symboliques, ou masques de la _Commedia dell Arte_,

inventée par les Italiens.

[249] Molière donne habilement l'adresse et le nom de son libraire, pour

que l'on n'aille pas acheter la contrefaçon. Les ouvrages se vendaient

alors reliés au moins en parchemin.

PERSONNAGES ACTEURS

LA GRANGE,} amans rebutés. {LA GRANGE.

DU CROISY,} {DU CROISY.

GORGIBUS, bon bourgeois. L'ESPY.

MADELON, fille de Gorgibus,} précieuses {Mlle DEBRIE.

CATHOS, nièce de Gorgibus, } ridicules. {Mlle DUPARC.

MAROTTE, servante des précieuses ridicules. Mad. BÉJART.

ALMANZOR, laquais des précieuses ridicules. DEBRIE.

LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet de la Grange. MOLIÈRE.

LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy. BRÉCOURT.

DEUX PORTEURS DE CHAISE.

VOISINES.

VIOLONS.

La scène est à Paris, dans la maison de Gorgibus.

SCÈNE I.--LA GRANGE, DU CROISY.

DU CROISY.

Seigneur la Grange...

LA GRANGE.

Quoi?

DU CROISY.

Regardez-moi un peu sans rire.

LA GRANGE.

Eh bien?

DU CROISY.

Que dites-vous de notre visite? En êtes-vous fort satisfait?

LA GRANGE.

A votre avis, avons-nous sujet de l'être tous deux?

DU CROISY.

Pas tout à fait, à dire vrai.

LA GRANGE.

Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A-t-on jamais vu,

dites-moi, deux pecques[250] provinciales faire plus les renchéries que

celles-là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous? A peine

ont-elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais

vu tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâiller,

tant se frotter les yeux, et demander tant de fois: Quelle heure est-il?

Ont-elles répondu que[251] oui et non à tout ce que nous avons pu leur

dire? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions été les

dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont

fait?

DU CROISY.

Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur.

LA GRANGE.

Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je me veux venger de

cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mépriser. L'air

précieux[252] n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu

dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne

part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquette que leur

personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu; et, si vous

m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur fera voir

leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur

monde.

DU CROISY.

Et comment, encore?

LA GRANGE.

J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de

beaucoup de gens, pour une manière de bel esprit; car il n'y a rien à

meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant qui

s'est mis dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se

pique ordinairement de galanterie et de vers, et dédaigne les autres

valets, jusqu'à les appeler brutaux.

DU CROISY.

Eh bien, qu'en prétendez-vous faire?

LA GRANGE.

Ce que j'en prétends faire? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.

SCÈNE II.--GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.

GORGIBUS.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 13 / 22 段