SCÈNE XIII.--VALÈRE, SGANARELLE.

VALÈRE.

Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se fût si

bien acquitté de son devoir. (Sganarelle rentre avec ses habits de

valet.) Ah! mon pauvre garçon, que je t'ai d'obligations! que j'ai de

joie! et que...

SGANARELLE.

Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus m'a rencontré; et sans

une invention que j'ai trouvée, toute la mèche étoit découverte.

(Apercevant Gorgibus.) Mais fuyez-vous-en[7] le voici.

Valère sort.

SCÈNE XIV.--GORGIBUS, SGANARELLE.

GORGIBUS.

Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parlé à votre frère:

il m'a assuré qu'il vous pardonnoit; mais, pour en être plus assuré, je

veux qu'il vous embrasse en ma présence; entrez dans mon logis, et je

l'irai chercher.

SGANARELLE.

Eh! monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez à présent;

et puis je ne resterai pas chez vous, je crains trop de sa colère.

GORGIBUS.

Ah! vous y demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais à présent

chercher votre frère; ne craignez rien, je vous réponds qu'il n'est plus

fâché.

Gorgibus sort.

SGANARELLE, de la fenêtre.

Ma foi, me voilà attrapé, ce coup-là; il n'y a plus moyen de m'en

échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai bien peur que, s'il vient à

crever, il ne grêle sur mon dos force coups de bâton, ou que, par

quelque ordonnance plus forte que toutes celles des médecins, on ne

m'applique tout au moins un cautère royal[8] sur les épaules. Mes

affaires vont mal: mais pourquoi se désespérer? puisque j'ai tant fait,

poussons la fourbe jusqu'au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et

faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes.

Sganarelle saute par la fenêtre et s'en va.

SCÈNE XV.--GROS-RENÉ, GORGIBUS, SGANARELLE.

GROS-RENÉ.

Ah! ma foi! voilà qui est drôle! comme diable on saute ici par les

fenêtres! Il faut que je demeure ici, et que je voie à quoi tout cela

aboutira.

GORGIBUS.

Je ne saurois trouver ce médecin; je ne sais où diable il s'est caché.

(Apercevant Sganarelle qui revient en habit de médecin.) Mais le voici.

Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonné à votre frère; je vous

prie, pour ma satisfaction, de l'embrasser: il est chez moi, et je vous

cherchois partout pour vous prier de faire cet accord en ma présence.

SGANARELLE.

Vous vous moquez, monsieur Gorgibus; n'est-ce pas assez que je lui

pardonne? je ne le veux jamais voir.

GORGIBUS.

Mais, monsieur, pour l'amour de moi.

SGANARELLE.

Je ne vous saurois rien refuser: dites-lui qu'il descende.

Pendant que Gorgibus entre dans la maison par la porte, Sganarelle y

rentre par la fenêtre.

GORGIBUS, à la fenêtre.

Voilà votre frère qui vous attend là-bas: il m'a promis qu'il fera tout

ce que vous voudrez.

SGANARELLE, à la fenêtre.

Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici; je vous conjure

que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans

doute, il me ferait cent hontes, cent opprobres devant tout le monde.

Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la

fenêtre.

GORGIBUS.

Oui-da, je m'en vais lui dire... Monsieur, il dit qu'il est honteux et

qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande pardon en particulier.

Voilà la clef, vous pouvez entrer; je vous supplie de ne me pas refuser,

et de me donner ce contentement.

SGANARELLE.

Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction: vous allez

entendre de quelle manière je vais le traiter. (A la fenêtre.) Ah! te

voilà, coquin!--Monsieur mon frère, je vous demande pardon, je vous

promets qu'il n'y a pas de ma faute.--Pilier de débauche, coquin, va, je

t'apprendrai à venir avoir la hardiesse d'importuner monsieur Gorgibus,

de lui rompre la tête de tes sottises!--Monsieur mon frère...--Tais-toi,

te dis-je.--Je ne vous désoblig...--Tais-toi, coquin!

GROS-RENÉ.

Qui diable pensez-vous qui soit chez vous à présent?

GORGIBUS.

C'est le médecin et Narcisse son frère; ils avoient quelque différend,

et ils font leur accord.

GROS-RENÉ.

Le diable emporte! ils ne sont qu'un.

SGANARELLE, à la fenêtre.

Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre! Comme il baisse la vue! il

voit bien qu'il a failli, le pendard! Ah! l'hypocrite, comme il fait le

bon apôtre!

GROS-RENÉ.

Monsieur, dites-lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frère à la

fenêtre.

GORGIBUS.

Oui-da... Monsieur le médecin, je vous prie de faire paroître votre

frère à la fenêtre.

SGANARELLE, de la fenêtre.

Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois

souffrir auprès de moi.

GORGIBUS.

Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes celles que vous

m'avez faites.

SGANARELLE, de la fenêtre.

En vérité, monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi, que je

ne vous puis rien refuser. Montre-toi, coquin! (Après avoir disparu un

moment, il se remontre en habit de valet.) Monsieur Gorgibus, je suis

votre obligé. (Il disparoît encore, et reparoît aussitôt en robe de

médecin[9].) Eh bien, avez-vous vu cette image de la débauche?

GROS-RENÉ.

Ma foi, ils ne sont qu'un; et, pour vous le prouver, dites-lui un peu

que vous les voulez voir ensemble.

GORGIBUS.

Mais faites-moi la grâce de le faire paroître avec vous, et de

l'embrasser devant moi à la fenêtre.

SGANARELLE, de la fenêtre.

C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous, mais, pour

vous montrer que je veux tout faire pour l'amour de vous, je m'y résous,

quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de

toutes les peines qu'il vous a données.--Oui, monsieur Gorgibus, je vous

demande pardon de vous avoir tant importuné, et vous promets, mon frère,

en présence de monsieur Gorgibus que voilà, de faire si bien désormais,

que vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus

songer à ce qui s'est passé.

Il embrasse son chapeau et sa fraise, qu'il a mis au bout de son

coude.

GORGIBUS.

Eh bien, ne les voilà pas tous deux?

GROS-RENÉ.

Ah! par ma foi, il est sorcier.

SGANARELLE, sortant de la maison, en médecin.

Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends; je n'ai pas

voulu que ce coquin soit descendu avec moi, parce qu'il me fait honte;

je ne voudrois pas qu'on le vît en ma compagnie, dans la ville où je

suis en quelque réputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous

semblera. Je vous donne le bonjour, et suis votre serviteur, etc.

Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans

la maison par la fenêtre.

GORGIBUS.

Il faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon; en vérité, s'il lui a

pardonné, ce n'a pas été sans le bien maltraiter.

Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle en habit de

valet.

SGANARELLE.

Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise, et de la

bonté que vous avez eue, je vous en serai obligé toute ma vie.

GROS-RENÉ.

Où pensez-vous que soit à présent le médecin?

GORGIBUS.

Il s'en est allé.

GROS-RENÉ, qui a ramassé la robe de Sganarelle.

Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le médecin, et

qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe et joue la farce chez vous,

Valère et votre fille sont ensemble, qui s'en vont à tous les diables.

GORGIBUS.

Oh! que je suis malheureux! mais tu seras pendu, fourbe, coquin!

SGANARELLE.

Monsieur, qu'allez-vous faire de me pendre? Écoutez un mot, s'il vous

plaît. Il est vrai que c'est par mon invention que mon maître est avec

votre fille; mais, en le servant, je ne vous ai point désobligé: c'est

un parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens.

Croyez-moi, ne faites point un vacarme qui tourneroit à votre confusion,

et envoyez à tous les diables ce coquin-là avec Villebrequin. Mais voici

nos amans.

SCÈNE XVI.--VALÈRE, LUCILE, GORGIBUS, SGANARELLE.

VALÈRE.

Nous nous jetons à vos pieds.

GORGIBUS.

Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sganarelle, ayant un

si brave gendre. Allons tous faire noces, et boire à la santé de toute

la compagnie.

[4] Vieux mot français, encore en usage dans le peuple: semelle neuve

appliquée à de vieilles chaussures.

[5] Hémistiche célèbre du _Cid_, qui jouissait alors de toute sa

popularité.

[6] Sabine apporte une fiole médicale remplie de vin blanc, ce qui

corrige un peu la laideur de cette dégoûtante facétie, empruntée aux

derniers tréteaux, et qui n'a rien de Molière.

[7] Pour: enfuyez-vous, c'est-à-dire, vous, fuyez d'ici.

[8] Le fer rouge.

[9] Ce sont ces tours de passe-passe qui expliquent le titre de

_Médecin volant_.

FIN DU MÉDECIN VOLANT.

LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ

COMÉDIE

Le jeune Poquelin sortait du collége des jésuites et des leçons de

Gassendi. Frais émoulu de ses classes, il riait, avec Bernier et

Chapelle, du _Ferio Darii Bamalipton_ et de l'inutile parlage des

docteurs scolastiques; il leur préférait, au grand scandale de sa

famille, Tabarin et Guillot Gorju.

Le canevas qui nous est parvenu sous le titre de _la Jalousie du

Barbouillé_ n'est qu'une imitation servile de ces farces qui éveillaient

son génie. L'art y manque; l'incisive vigueur de Molière s'y annonce. On

y voit la bourgeoise dominant son mari de toute la force de sa finesse

et de toute l'autorité de son sang-froid: la femme de _Georges Dandin_

apparaît. Pour but de sa colère et de sa satire, Molière a déjà choisi

la formule inutile de la science et les vaines draperies de la

rhétorique.

Sans doute cette facétie fut l'une des premières que représenta la

troupe des enfants de famille dirigée par Molière, et qui, sous le nom

de l'_Illustre théâtre_, alla s'établir à la porte de Nesle.

«J'ai ouï dire à des gens agez, raconte Perrault, qu'ils avoient veu le

théâtre de la comédie de Paris de la même structure et avec les mêmes

décorations que celui des danseurs du pont Neuf; que la comédie se

jouoit en plein air et en plein jour; que le bouffon de la troupe se

promenoit par la ville avec un tambour pour avertir qu'on alloit

commencer. Les pièces qui nous restent de ce temps-là sont de la mesme

beauté que le lieu où l'on en faisoit la représentation. Ensuite on les

joua à la chandelle, et le théâtre fut orné de tapisseries qui donnoient

des entrées et des sorties aux acteurs par l'endroit où elles se

joignoient l'une à l'autre.

»Ces entrées et ces sorties estoient fort incommodes, et mettoient

souvent en désordre les coeffures des comédiens, parce que, ne s'ouvrant

que fort peu en haut, elles retomboient rudement sur eux quand ils

entroient ou quand ils sortoient. Toute la lumière consistoit d'abord en

quelques chandelles dans des plaques de fer-blanc attachées aux

tapisseries; mais comme elles n'éclairoient les acteurs que par derrière

et un peu sur les côtés, ce qui les rendoit presque tout noirs, on

s'avisa de faire des chandeliers avec deux lattes mises en croix portant

chacun quatre chandelles, pour mettre au-devant du théâtre. Ces

chandeliers, suspendus grossièrement avec des cordes et des poulies

apparentes, se haussoient et se baissoient sans artifice et par main

d'homme, pour les allumer et les moucher. La symphonie estoit d'une

flute et d'un tambour, ou de deux méchans violons au plus.»

Telle était, à peu de chose près, la mise en scène des jeunes acteurs de

la porte de Nesle. Par économie, probablement, le chef de la troupe,

Poquelin, se couvrait ou se _barbouillait_ le visage de farine, comme le

faisait Gros-Guillaume, le _Fariné_ de l'hôtel de Bourgogne. Il ne

serait pas impossible que deux autres canevas ou farces jouées par sa

troupe à Paris, et dont le titre seul nous est parvenu, _le Docteur

pédant_ (18 juin 1660), et _la Jalousie du Gros-René_ (15 avril 1663),

fussent identiques, sauf le titre, à _la Jalousie du Barbouillé_.

Le persécuteur des faux docteurs, des faux médecins, des avocats, des

scolastiques, de tous ceux qui sacrifient aux mots la réalité de la vie,

prend déjà les armes.

Il n'a que vingt ans: la guerre commence.

PERSONNAGES

LE BARBOUILLÉ,[10] mari d'Angélique.

LE DOCTEUR.

ANGÉLIQUE, fille de Gorgibus.

VALÈRE, amant d'Angélique.

CATHAU, suivante d'Angélique.

GORGIBUS, père d'Angélique.

VILLEBREQUIN.

LA VALLÉE.

SCÈNE I.--LE BARBOUILLÉ, seul.

Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes! J'ai

une femme qui me fait enrager: au lieu de me donner du soulagement, et

de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt

fois le jour; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade,

la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah! pauvre

Barbouillé, que tu es misérable! Il faut pourtant la punir. Si tu la

tuois... l'intention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois

mettre en prison... la carogne en sortiroit avec son passe-partout. Que

diable faire donc? Mais voilà monsieur le docteur qui passe par ici, il

faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.

SCÈNE II.--LE DOCTEUR, LE BARBOUILLÉ.

LE BARBOUILLÉ.

Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose

qui m'est d'importance.

LE DOCTEUR.

Il faut que tu sois bien malappris, bien lourdaud, et bien mal morigéné,

mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer

_rationem loci, temporis et personæ_. Quoi! débuter par un discours mal

digéré, au lieu de dire: _Salve, vel salvus sis, doctor doctorum

eruditissime_. Eh! pour qui me prends-tu, mon ami?

LE BARBOUILLÉ.

Ma foi, excusez-moi, c'est que j'avois l'esprit en écharpe, et je ne

songeois pas à ce que je faisois; mais je sais bien que vous êtes galant

homme.

LE DOCTEUR.

Sais-tu bien d'où vient le mot galant homme?

LE BARBOUILLÉ.

Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.

LE DOCTEUR.

Sache que le mot galant homme vient d'élégant: prenant le _g_ et l'_a_

de la dernière syllabe, cela fait _ga_, et puis, prenant _l_, ajoutant

un _a_ et les deux dernières lettres, cela fait _galant_, et puis,

ajoutant _homme_, cela fait _galant homme_. Mais, encore, pour qui me

prends-tu?

LE BARBOUILLÉ.

Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que

je veux vous proposer; il faut que vous sachiez...

LE DOCTEUR.

Sache auparavant que je ne suis pas seulement une fois docteur, mais que

je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix

fois docteur: 1º parce que, comme l'unité est la base, le fondement et

le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous

les docteurs, le docte des doctes; 2º parce qu'il y a deux facultés

nécessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses, le sens et

l'entendement; et, comme je suis tout sens et tout entendement, je suis

deux fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.

D'accord. C'est que...

LE DOCTEUR.

3º Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon

Aristote; et, comme je suis parfait et que toutes mes productions le

sont aussi, je suis trois fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.

Eh bien, monsieur le docteur...

LE DOCTEUR.

4º Parce que la philosophie a quatre parties, la logique, la morale, la

physique et la métaphysique; et, comme je les possède toutes quatre, et

que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.

Que diable, je n'en doute pas. Écoutez-moi donc.

LE DOCTEUR.

5º Parce qu'il y a cinq universaux[11], le genre, l'espèce, la

différence, le propre et l'accident, sans la connoissance desquels il

est impossible de faire aucun bon raisonnement; et, comme je m'en sers

avec avantage et que j'en connois l'utilité, je suis cinq fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.

Il faut que j'aie bonne patience.

LE DOCTEUR.

6º Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et, comme je

travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.

Oh! parle tant que tu voudras!

LE DOCTEUR.

7º Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et, comme

je possède une parfaite connoissance de tout ce qui peut rendre heureux,

et que je le suis en effet par mes talens, je me sens obligé de dire de

moi-même: _O ter quaterque beatum!_ 8º parce que le nombre de huit est

le nombre de la justice à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et

que la justice et la prudence avec lesquelles je mesure et pèse toutes

mes actions me rendent huit fois docteur; 9º parce qu'il y a neuf Muses,

et que je suis également chéri d'elles; 10º parce que, comme on ne peut

passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres,

et qu'il est le nombre universel, aussi, quand on m'a trouvé, on a

trouvé le docteur universel, je contiens en moi tous les autres

docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies,

démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre,

cinq, six, sept, huit, neuf, dix fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.

Que diable est ceci? je croyois trouver un homme bien savant, qui me

donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminées, qui, au

lieu de me parler, s'amuse à jouer à la mourre[12]. Un, deux, trois,

quatre...; ah, ah, ah! Oh bien! ce n'est pas cela; c'est que je vous

prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire

perdre vos peines, et que, si vous me satisfaites sur ce que je veux de

vous, je vous donnerai ce que vous voudrez, de l'argent, si vous en

voulez.

LE DOCTEUR.

Eh! de l'argent?

LE BARBOUILLÉ.

Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.

LE DOCTEUR, troussant sa robe derrière son cul.

Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un

homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire? Sache, mon ami, que,

quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse

seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui

dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet curieux, ce cabinet

dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable,

cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle

incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans

une île fertile, cette île dans une province opulente, cette province

dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et

que tout le monde où seroit cette monarchie florissante, où seroit cette

province opulente, où seroit cette île fertile, où seroit cette ville

célèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château

pompeux, où seroit cet appartement agréable, où seroit ce cabinet

curieux, où seroit ce coffre admirable, où seroit cet étui précieux, où

seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pleine

de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que

de cela.

Il s'en va.

LE BARBOUILLÉ.

Ma foi, je m'y suis mépris: à cause qu'il est vêtu comme un médecin,

j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent; mais, puisqu'il n'en veut

point, il n'y a rien de plus aisé que de le contenter: je m'en vais

courir après lui.

Il sort.

SCÈNE III.--ANGÉLIQUE, VALÈRE, CATHAU.

ANGÉLIQUE.

Monsieur, je vous assure que vous m'obligerez beaucoup de me tenir

quelquefois compagnie: mon mari est si mal bâti, si débauché, si

ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à

penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui.

VALÈRE.

Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir. Je

vous promets de contribuer de tout mon pouvoir à votre divertissement;

et, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est point

désagréable, je vous ferai connoître, par mes empressemens, combien j'ai

de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez.

CATHAU.

Ah! changez de discours, voyez porte-guignon[13] qui arrive.

SCÈNE IV.--LE BARBOUILLÉ, VALÈRE, ANGÉLIQUE, CATHAU.

VALÈRE.

Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes

nouvelles; mais aussi bien les auriez-vous apprises de quelque autre;

et, puisque votre frère est fort malade...

ANGÉLIQUE.

Monsieur, ne m'en dites pas davantage; je suis votre servante, et vous

rends grâce de la peine que vous avez prise.

LE BARBOUILLÉ.

Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage.

Ah, ah! madame la carogne, je vous trouve avec un homme, après toutes

les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini

en Capricorne[14].

ANGÉLIQUE.

Eh bien, faut-il gronder pour cela? Ce monsieur vient de m'apprendre que

mon frère est bien malade: où est le sujet de querelle?

CATHAU.

Ah! le voilà venu; je m'étonnois bien si nous aurions longtemps du

repos.

LE BARBOUILLÉ.

Vous vous gâtez, par ma foi, toutes deux, mesdames les carognes: toi,

Cathau, tu corromps ma femme; depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la

moitié de ce qu'elle valoit.

CATHAU.

Vraiment oui, vous la baillez bonne.

ANGÉLIQUE.

Laisse là cet ivrogne; ne vois-tu pas qu'il est si soûl qu'il ne sait ce

qu'il dit?

SCÈNE V.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILLÉ.

GORGIBUS.

Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille!

VILLEBREQUIN.

Il faut savoir ce que c'est.

GORGIBUS.

Eh quoi! toujours se quereller! vous n'aurez pas la paix dans votre

ménage?

LE BARBOUILLÉ.

Cette coquine-là m'appelle ivrogne. (A Angélique.) Tiens, je suis bien

tenté de te bailler une quinte major[15], en présence de tes parents.

GORGIBUS.

Au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait.

ANGÉLIQUE.

Mais aussi c'est lui qui commence toujours à...

CATHAU.

Que maudite soit l'heure où vous avez choisi ce grigou!

VILLEBREQUIN.

Allons, taisez-vous! la paix!

SCÈNE VI.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILLÉ, LE

DOCTEUR.

LE DOCTEUR.

Qu'est ceci? quel désordre! quelle querelle! quel grabuge! quel vacarme!

quel bruit! quel différend! quelle combustion! Qu'y a-t-il, messieurs?

qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Çà, çà, voyons s'il n'y a pas moyen de vous

mettre d'accord; que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union

chez vous.

GORGIBUS.

C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.

LE DOCTEUR.

Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause de leur

différend.

GORGIBUS.

Monsieur...

LE DOCTEUR.

Mais en peu de paroles.

GORGIBUS.

Oui-da: mettez donc votre bonnet.

LE DOCTEUR.

Savez-vous d'où vient le mot bonnet?

GORGIBUS.

Nenni.

LE DOCTEUR.

Cela vient de _bonum est_, bon est, voilà qui est bon, parce qu'il

garantit des catarrhes et fluxions.

GORGIBUS.

Ma foi, je ne savois pas cela.

LE DOCTEUR.

Dites donc vite cette querelle.

GORGIBUS.

Voici ce qui est arrivé.

LE DOCTEUR.

Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je

vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent à la

ville; mais, pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien

m'arrêter un moment.

GORGIBUS.

J'aurai fait en un moment.

LE DOCTEUR.

Soyons donc bref.

GORGIBUS.

Voilà qui est fait incontinent.

LE DOCTEUR.

Il faut avouer, monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de

dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu

de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns, qu'on ne

les entend point. _Virtutem primam esse puta compescere linguam._ Oui,

la plus belle qualité d'un honnête homme, c'est de parler peu.

GORGIBUS.

Vous saurez donc...

LE DOCTEUR.

Socrate recommandait trois choses fort soigneusement à ses disciples: la

retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les

choses en peu de paroles. Commencez donc, monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.

C'est ce que je veux faire.

LE DOCTEUR.

En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours,

tranchez-moi d'un apophthegme, vite, vite, monsieur Gorgibus, dépêchons,

évitez la prolixité.

GORGIBUS.

Laissez-moi donc parler.

LE DOCTEUR.

Monsieur Gorgibus, touchez là, vous parlez trop; il faut que quelque

autre me dise la cause de leur querelle.

VILLEBREQUIN.

Monsieur le docteur, vous saurez que...

LE DOCTEUR.

Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes

disciplines, un âne en bon français. Eh quoi! vous commencez la

narration sans avoir fait un mot d'exorde! Il faut que quelque autre me

conte le désordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le détail de ce

vacarme.

ANGÉLIQUE.

Voyez-vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari?

LE DOCTEUR.

Doucement, s'il vous plaît; parlez avec respect de votre époux, quand

vous êtes devant la moustache d'un docteur comme moi.

ANGÉLIQUE.

Ah! vraiment oui, docteur! Je me moque bien de vous et de votre

doctrine, et je suis docteur quand je veux.

LE DOCTEUR.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 2 / 22 段