Il avait reconnu combien est impuissante la prétention de de

Au lecteur

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OEUVRES COMPLÈTES

DE J.-B. POQUELIN

MOLIÈRE

E. COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

OEUVRES COMPLÈTES

DE J.-B. POQUELIN

MOLIÈRE

NOUVELLE ÉDITION

PAR

M. PHILARÈTE CHASLES

PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE

«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour

Molière».

SAINTE-BEUVE.

TOME PREMIER

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1888

Droits de reproduction et de traduction réservés

JEAN-BAPTISTE POQUELIN MOLIÈRE

NÉ LE 15 JANVIER 1622, MORT LE 17 FÉVRIER 1673

«Quel est le plus grand des écrivains de mon règne? demandait Louis XIV

à Boileau.--Sire, c'est Molière.»

Non-seulement Despréaux ne se trompait pas, mais de tous les écrivains

que la France a produits, sans excepter Voltaire lui-même, imprégné de

l'esprit anglais par son séjour à Londres, c'est incontestablement

Molière ou Poquelin qui reproduit avec l'exactitude la plus vive et la

plus complète le fond du génie français.

En raison de cette identité de son génie avec le nôtre, il exerça sur

l'époque subséquente, sur le dix-huitième siècle, sur l'époque même où

nous écrivons, la plus active, la plus redoutable influence. Tout ce

qu'il a voulu détruire est en ruine. Les types qu'il a créés ne peuvent

mourir. Le sens de la vie pratique, qu'il a recommandé d'après Gassendi,

a fini par l'emporter sur les idées qui imposaient à la société

française. Il n'y a pas de superstition qu'il n'ait attaquée, pas de

crédulité qu'il n'ait saisie corps à corps pour la terrasser, pas de

formule qu'il ne se soit efforcé de détruire. A-t-il, comme l'exprime si

bien Swift, _déchiré l'étoffe avec la doublure_? l'histoire le dira. Ce

qui est certain, c'est que l'élève de Lucrèce, le protégé de Louis XIV,

poursuivait un but déterminé vers lequel il a marché d'un pas ferme,

obstiné, tantôt foulant aux pieds les obstacles, tantôt les tournant

avec adresse. Le sujet de _Tartuffe_ est dans Lucrèce; à Lucrèce

appartient ce vers, véritable devise de Molière:

_Et religionis..... nodos solvere curo[1]._

La puissance de Molière sur les esprits a été telle, qu'une légende

inexacte, calomnieuse de son vivant, romanesque après sa mort, s'est

formée autour de cette gloire populaire. Il est un mythe comme Jules

César et Apollon.

[1] Ce que je veux, c'est rompre les entraves qui nous enchaînent

(_religionis.... quod religat_).

Dates, événements, réalités, souvenirs, sont venus se confondre dans un

inextricable chaos où la figure de Molière a disparu. Tous les vices

jusqu'à l'ivrognerie, jusqu'à l'inceste et au vol, lui furent imputés de

son vivant. Les vertus les plus éthérées lui furent attribuées par les

prêtres de son culte. Homme d'action, sans cesse en face du public, du

roi ou de sa troupe, occupé de son gouvernement et de la création de ses

œuvres, il n'a laissé aucune trace de sa propre vie, aucun document

biographique, à peine une lettre. Les pamphlets pour et contre lui

composaient déjà une bibliothèque, lorsqu'un écouteur aux portes, nommé

Grimarest, collecteur d'anas, aimant l'exagération des récits et

incapable de critique, prétendit, trente-deux ans après la mort du

comédien populaire, raconter et expliquer sa vie. Vers la même époque,

une comédienne, à ce que l'on croit du moins, forcée de se réfugier en

Hollande, jetait dans un libelle les souvenirs de coulisse qu'elle avait

pu recueillir sur l'intérieur du ménage de Molière et de sa femme. Enfin

quelques détails authentiques, semés dans l'édition de ses œuvres

publiée par Lagrange en 1682, complètent l'ensemble des documents

comtemporains qui ont servi de base à cette légende de Molière,

excellente à consulter, mais qu'il est bon de soumettre à l'examen le

plus scrupuleux.

Essayons d'en extraire le petit nombre de faits dont la biographie de

Molière doit se composer désormais et qui, grâce au zèle et à la

curiosité infatigable d'une armée de scoliastes et de critiques, ne

peuvent plus être contestés.

Les ancêtres de Molière étaient Écossais. Ses auteurs remontaient à des

_Pawklyn_ d'Écosse, soldats ou archers de Charles VIII, et dont les

descendants étaient devenus bourgeois de Paris, puis tapissiers du roi

de père en fils. Ce nom, _Pawklyn_, qui se retrouve intégralement dans

une pièce authentique citée par M. Taschereau, répugnant à l'orthographe

française et latine, se transforma tour à tour et par une métamorphose

naturelle en Pauquelin, Poclain, Poclin, Pocguelin, Poguelin, Pocquelin

et Poquelin. C'est sous cette dernière forme que nous apparaissent le

père et le grand-père de Molière. Ajoutons, sans vouloir attacher aucune

superstition philologique à ce fait singulier, que des racines

teutoniques du mot _Pawklyn_ ou Poquelin, l'une, _lyn_, ou _lein_,

indique la grâce ou l'élégance au moyen du diminutif: l'autre, _Pawky_,

la sagacité populaire et la pénétration ingénieuse. Dans ce sens, Allan

Ramsay et Robert Burns l'emploient souvent.

Au coin de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, près le

cimetière des Saints-Innocents, non loin des piliers des Halles on

voyait, au commencement du dix-huitième siècle, une maison à pignons

antiques, habitée de père en fils par de riches tapissiers du roi et

remarquable par son enseigne, par les sculptures qui l'ornaient autant

que par son achalandage. Une troupe de singes grimpant à un pommier et

se jetant des pommes avait été taillée dans la pierre; de là les mots

brodés sur une espèce de tente ou de pavillon suspendu au-dessus de la

boutique, mots dont l'orthographe inexacte ne choquait alors personne:

AV PAVILLON DES CINGES.

C'était la demeure des Poquelin, qui tenaient rang honorable dans la

bourgeoisie; car la charge de tapissier du roi était déjà dans la

famille, et l'enfant Poquelin, né et baptisé le 15 janvier 1622, sous

les noms de Jean-Baptiste, avait neuf ans lorsque la même charge fut

transmise à son père Jean Poquelin, et quinze ans lorsqu'on lui en fit

obtenir la survivance.

Jean-Baptiste fit ses classes comme externe à Paris au collége de

Clermont, chez les jésuites, qui, depuis la fin du seizième siècle,

dirigeaient l'éducation française; admirables humanistes, habiles à

aiguiser les facultés de l'esprit, mais qui, s'écartant du sens chrétien

de la grâce tel que la sévérité des jansénistes l'enseignait,

favorisèrent les belles-lettres et les formules brillantes de

l'intelligence, et pétrirent de leurs propres mains Molière, Fontenelle,

Voltaire. Ses condisciples, Bernier, Hesnault, Cyrano de Bergerac,

Chapelle, le prince de Conti, allèrent, de l'aveu de leurs parents, leur

cours d'humanités terminé, écouter les leçons de ce savant et prudent

Gassend, surnommé Gassendi, qui transmettait la libre pensée de la

Renaissance au monde nouveau du dix-septième siècle. Gassend eût été

brûlé ou tout au moins exilé, s'il n'avait pas écrit en latin et prévenu

les dangers par l'aménité de son commerce et la réserve de sa conduite.

Nul n'avait plus grande horreur de la routine que cet observateur à la

fois sagace et hardi, qui complétait la découverte de Harvey, apercevait

dans le ciel cinq nouveaux satellites de Jupiter, riait des scolastiques

et de leurs raisonnements sur le vide, et poursuivait de son ironie ceux

qui ne voyaient aucun salut hors de la formule aristotélique. Sous la

direction de Gassendi, le fils du tapissier se mit à traduire en vers

français, comme premier essai de son talent énergique, le beau poëme

matérialiste du romain Lucrèce. Gassendi lui communiqua sa persévérante

haine pour le mensonge et pour la servilité de la pensée toujours

séduite par la tradition ou la mode. Les causeries de Gassendi, qui

n'ont pas laissé de trace, ont déterminé la voie philosophique suivie

par Molière: «L'heureux temps, écrit le malin et doux philosophe à l'un

de ses amis (toujours en latin), que celui où, les envieux étant

absents, ne craignant pas les espions, nous livrant sans crainte à la

recherche du vrai, nous pouvions philosopher à notre gré et rire à notre

aise de la _comédie_ que joue le monde entier!» Pour ce chef d'école si

modéré et si habile, rire et philosopher, c'était même chose. Molière

prit au sérieux les enseignements de Gassendi; son théâtre n'en est que

le développement.

Sa famille avait fondé sur lui de grandes espérances; il alla étudier le

droit à Orléans, et il paraît prouvé qu'il se fit recevoir avocat. En

1645, date précise (comme le dit très-bien M. Louandre), le brillant

élève du collége de Clermont se détacha tout à coup de sa famille;

pourquoi? aucun fait et aucun renseignement positif ne l'attestent. Le

goût de la comédie et des représentations scéniques, émané de l'Italie,

s'était emparé des esprits. La folie des théâtres succédait à la manie

des Académies. Le _noble métier_ d'acteur et d'auteur,--et les deux

professions se confondaient,--attirait les jeunes âmes, enivrées du

succès du _Cid_, joué en 1632. «A présent, dit Corneille dans

_l'Illusion_:

..... Le théâtre

Est dans un lieu si haut, que chacun l'idolâtre.»

Pas de jeune gentilhomme qui ne fût fier de jouer la comédie et de bien

«pousser une passion. Le roi, en 1641, venait de déclarer par ordonnance

que l'_état de comédien ne peut être désormais imputé à blâme et

préjudiciable à la réputation des comédiens dans le commerce public_. De

nombreuses colonies dramatiques se répandaient à travers la France et

l'Europe. Ravis de divertir les autres pour s'amuser eux-mêmes, fils de

familles, jeunes artistes, poëtes en herbe, accompagnés de leurs belles,

allaient chercher fortune. Le même phénomène s'était manifesté en

Espagne du temps de Lope, en Angleterre à l'époque de Shakespeare,

surtout en Italie à la fondation des académies, qui créèrent chacune

leur théâtre; autant de troupes de théâtre que d'académies, autant

d'académies que de hameaux. Les _Mémoires_ de Tristan, ceux de Cosnac,

surtout le _Roman comique_ de Scarron et le _Viage entretenido_ (Voyage

amusant) de Rojas décrivent plaisamment cette vie nomade, celle de

Molière comme de Salvator Rosa, qui peignait pour son théâtre ses

propres décorations, récitait des odes et des satires habillé en

Scaramouche et soutenait en Italie la dernière gloire de la «Comédie de

l'art.»

Emporté par le mouvement général, Molière ne fut pas plus bohémien que

son époque; mais il fut bohémien de génie; réunissant un petit nombre

d'enfants de famille qu'il qualifia d'_Illustre théâtre_, il planta ses

tréteaux d'abord à la porte de Nesle, où se trouve maintenant un des

pavillons du palais de l'Institut, puis au port Saint-Paul, c'est-à-dire

en plein vent, en face de l'Hôtel de Ville, enfin au Jeu de Paume de la

Croix-Blanche, au carrefour de Buci, dans un lieu couvert.

Pourquoi donner ce titre d'_illustre_ au petit groupe nomade dont il

était directeur? Et quel est le sens de ce baptême nouveau (Molière)

qu'il imposa à son génie et qu'il a rendu glorieux? C'était le théâtre

éclatant par excellence qu'il voulait créer (_illustris_). Un écrivain

étranger, non sans quelque apparence de raison, veut trouver dans

_moliri_ (faire effort, tendre vers un but) l'origine du mot Molière

qu'il prit en quittant celui de Poquelin et qui avait déjà appartenu à

deux romanciers obscurs. Une ambition soutenue caractérise en effet

Molière; rien de flottant, rien de livré au hasard; il sait où il va;

pas de moyen qu'il n'emploie, pas de labeur qui l'effraye; profondément

déterminé et résolu, jamais il ne s'écarte de sa route. Gaieté,

érudition, passion, tout est sacrifié à l'œuvre unique; jamais âme plus

ardente et plus passionnée ne fut servie par un plus infatigable esprit.

Entre 1645 et 1660, les soins de Molière sont consacrés à la création de

sa troupe, dont il fit quelque chose de tellement accompli, que «jamais,

dit Segrais, on n'avoit rien vu de tel et on ne le verra jamais. Il en

étoit l'âme; elle étoit formée de sa main; il n'y en a jamais eu, il ne

pourra jamais y en avoir de pareille[2].» Costumes, personnages,

diction, Molière soignait tout, surveillait tout, gouvernait sa petite

république avec une extrême vigilance, communiquait à chacun son

activité et son énergie, et marchait à travers la France d'un pas libre

et déjà triomphant. On croit que Scarron, dans le charmant personnage du

comédien «le Destin,» n'a fait que reproduire l'image affaiblie du

généreux Molière, favori du peuple et des siens. Sa trace se perd dans

cette Odyssée lointaine et vagabonde, école de la vie dont il a tiré si

grand profit! En 1648, il apparaît à Nantes, puis à Bordeaux, où,

dit-on, une médiocre tragédie de sa composition, _la Thébaïde_, fut

jouée sans succès; à Lyon, en 1653, où sa première œuvre sérieuse,

_l'Étourdi_, fut représentée et bien accueillie; puis à Avignon, à

Pézénas, à Narbonne; enfin, en 1654, pendant la tenue des États présidés

par le prince de Conti, à Montpellier, selon les uns; à Béziers, selon

les autres. Son ancien condisciple, le prince de Conti, personnage libre

dans ses mœurs et violent dans son austérité, l'ayant invité à se

rendre auprès de lui pour jouer devant les États _le Dépit amoureux_,

qui eut beaucoup de succès, lui offrit, dit-on, de l'attacher à sa

personne en qualité de secrétaire. Tout était intrigue et débauche

autour de ce bizarre protecteur de Molière, qui n'accepta pas sa

proposition et continua de courir la province. Il ne quitta le Languedoc

qu'en 1657, passa le carnaval de 1658 à Grenoble, vint s'établir à

Rouen, et, pendant son séjour dans cette ville, obtint, par l'entremise

soit du prince de Conti, soit du duc d'Orléans, la permission de venir

jouer devant la cour.

[2] _Segraisiana_, p. 173.

Il avait trente-six ans, un rare talent de comédien, une habileté

consommée à distribuer les emplois, à pénétrer le caractère de ses

acteurs, à user même de leurs défauts, à incarner leurs caractères dans

ses rôles, à gouverner leurs passions et à profiter de leurs rivalités

et de leurs travers; d'ailleurs créé, pour ainsi dire, pour être le

modèle et le type de l'artiste méridional, «le teint brun, les sourcils

noirs et forts, dit mademoiselle Poisson, qui l'a connu, les lèvres

épaisses, la bouche grande et le nez gros; marchant gravement, l'air

sérieux; ni trop gras ni trop maigre, la taille plus grande que petite,

le port noble, la jambe belle.» Il ne connaissait ni la ville ni la

cour, mais seulement la province et le monde, beaucoup les anciens et

les Italiens; l'étude, l'art, l'observation, l'amour, avaient absorbé

treize années de son errante jeunesse. Comme Shakespeare, il avait connu

les faiblesses et les ivresses de la passion. De là ces arabesques et

ces enjolivements de sa légende, surchargée d'amours légères ou

sérieuses qui se croisent et se mêlent comme dans un dédale, et qui

sembleraient à peine avoir dû lui laisser le temps de créer une de ses

œuvres.

Qu'il ait été forcé à Pézénas de sauter dans la rue par une fenêtre pour

échapper à un mari mécontent, cela n'est pas prouvé. Mais on ne peut

douter de l'étrange et dramatique situation qu'il occupait dans sa

troupe nomade entre Madeleine Béjart, mademoiselle Debrie et

mademoiselle Duparc; trois déesses qui le gênaient, disait son ami

Chapelle, autant que Junon, Pallas et Vénus embarrassaient Jupiter au

siége d'Ilion. Madeleine, impérieuse créature, fille d'un procureur au

Châtelet, mariée à un sieur de Modène et devenue veuve, avait deux ans

de plus que Molière; c'était elle sans doute qui l'avait entraîné dans

la vie nomade. Elle ne cessa pas, malgré les inconstances du poëte,

d'exercer sur lui une influence redoutable.

Soit que le caractère peu indulgent de Madeleine eût porté Molière à

chercher des distractions ailleurs ou que l'âge eût altéré la beauté de

l'ancienne soubrette, Molière avait arrêté ses regards sur mademoiselle

Duparc, habile danseuse, d'une beauté majestueuse et classique et qui

repoussa ses hommages. Mademoiselle Debrie (tel était le nom de théâtre

de Catherine Leclerc, femme d'Elme Wilquin), douée d'un grand talent

pour la scène et d'une beauté accomplie, se montra plus indulgente;

l'amour, chez elle, était moins une affection violente qu'une indulgente

et charitable sympathie; étrange caractère, moins rare que l'on ne

pense. Auprès de mademoiselle Debrie, Molière venait se consoler de ses

échecs et pleurer ses faiblesses. Une enfant destinée à punir Molière de

ses légèretés ou de la fougue de ses passions s'élevait à côté de ces

trois femmes; c'était la jeune sœur de Madeleine, que Molière lui-même

avait instruite et presque vue naître et qui va tenir une place

importante dans la vie du poëte.

Cette troupe, qui passait pour la meilleure de France, arrive à Paris en

1658, conduite par son directeur Molière. Elle joue _Nicomède_, le 24

octobre de la même année, au vieux Louvre, dans la salle des Gardes,

devant le roi. Il y remplissait le premier rôle, et comme, de l'aveu de

tous les contemporains, ce grand homme était un acteur tragique

détestable, il est probable que la conscience du peu de succès qu'il

avait obtenu lui fit adresser au roi la prière de représenter devant lui

«un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque

réputation et dont il régalait les provinces.» Le roi _le tint pour

agréable_; satisfait du _Docteur amoureux_, il permit à la troupe de

prendre le titre de TROUPE DE MONSIEUR et de jouer sur le théâtre du

Petit-Bourbon, alternativement avec les comédiens italiens.

Ici s'arrête le long apprentissage de Molière et commence pour lui une

vie nouvelle composée de trois sillons qui s'entre-croisent:--sa vie

passionnée et intérieure, la plus douloureuse qui se puisse

imaginer;--sa vie d'études et de travaux, série de triomphes entremêlée

de rares échecs et soutenue par la constante sympathie et l'inébranlable

protection du roi;--sa vie sociale et politique, lutte ardente et habile

contre les difficultés de sa direction ou plutôt de son gouvernement,

surtout contre les crédulités et les sottises humaines, qu'il aborda et

terrassa sans pitié, sans ménagements, non sans adresse; ne craignant

pas de frayer sa voie et de conquérir son succès même à travers les plus

légitimes appuis et les plus fortes bases de la société humaine.

Chacune de ses œuvres est un combat; c'est sur le champ de bataille, en

relisant successivement les drames de Molière, en les replaçant au

milieu des faits et des passions qui les ont produits ou vus naître, que

l'on peut apprécier la stratégie du maître, la portée de ses attaques et

la valeur de sa conquête. Aussi renvoyons-nous le lecteur à chacune des

introductions qui, dans l'édition présente, sont destinées à éclairer la

marche qu'il a suivie. C'est là que l'on verra s'établir par degrés et

se développer, depuis l'arrivée de Molière à Paris jusqu'à sa mort, ce

que M. Bazin appelle si bien l'association tacite du monarque et du

poëte. _Les Précieuses ridicules_ frappent l'hôtel de Rambouillet; _les

Fâcheux_, _l'École des Femmes_, _le Mariage forcé_, continuent, comme

nous le montrerons, à démanteler, si l'on peut le dire, les forteresses

de la vieille tradition et à ployer les esprits à cette convenance, à

cette décence élégante qui devaient être les caractères de la société

nouvelle. Bientôt la troupe de Molière obtient de passer au théâtre du

Palais-Royal. A la fin de 1661, du vivant de son père, il prend le titre

de valet de chambre du roi, «sans y ajouter celui de tapissier.» Après

_l'École des Femmes_ il reçoit une pension de mille livres; en août

1665, sa troupe est nommée TROUPE DU ROI et attachée au service du

monarque, avec une subvention de sept mille livres. Enfin Molière

devient l'âme de toutes les fêtes données à Versailles, et sa faveur ne

peut être un moment ébranlée, ni par les médecins qui soignent le roi,

ni par les scolastiques encore estimés, ni par les courtisans du petit

lever, ni par les ministres.

La source de ses maux était en lui-même. A ces trois déesses, au milieu

desquelles, comme dit encore Chapelle, «il cheminait si péniblement,» il

avait trouvé bon de joindre un fléau plus terrible pour un homme sérieux

et passionné,--une jeune épouse coquette et adorée.

«Son âme, il le dit lui-même, était née avec les dernières dispositions

à la tendresse.» Cette jeune fille de dix-sept ans, élevée sur ses

genoux, coquette indomptable, admirable cantatrice, «un peu maigre,»

disent les contemporains, mais remplie de grâces et de talents qui

furent le désespoir et l'unique amour de Molière jusqu'à la fin de sa

vie,--Armande-Gresinde Béjart, sœur cadette de Madeleine, devint sa

femme le 20 février 1662. Ses ennemis s'écrièrent qu'il épousait sa

fille. Il y avait, en effet, vingt-trois ans de différence entre Molière

et sa femme. Le roi, pour désarmer la calomnie, tint sur les fonts de

baptême le premier enfant de Molière, Louis, né le 28 février 1664.

Bientôt le drame que le grand poëte avait préparé de ses propres mains

suivit son cours nécessaire. La femme du comédien, en butte aux

galanteries et aux assiduités de tout ce que la cour avait de brillant,

passa pour s'être laissée séduire par celui que ne dédaignaient pas les

princesses, le hardi et brillant Lauzun. Jaloux à la fois comme don

Garcie et Sganarelle, Molière exigea de sa femme des explications et

reçut d'elle l'aveu très-équivoque d'une inclination «pure, disait-elle,

pour M. de Guiche,» le plus jeune et le plus beau des seigneurs. S'il

faut ajouter foi à la chronique, d'ailleurs peu digne de crédit quant à

ces annales secrètes du boudoir, on peut joindre le nom de l'abbé de

Richelieu à celui des deux héros, l'un le don Juan, l'autre le Lovelace

de leur époque. Lié avec Chapelle, qui recevait ses tristes confidences,

devenu l'ami du peintre Mignard, du physicien Rohault, de Jean de La

Fontaine, de Boileau Despréaux, Molière retrouvait auprès de

mademoiselle Debrie, toujours patiente et sympathique, les consolations

de cette amitié mêlée de tendresse qui donnent à ce personnage un

caractère touchant et singulier. Les liens du mariage étaient rompus; il

ne voyait sa femme qu'au théâtre et allait à Auteuil, dans une solitude

champêtre et opulente, pleurer en liberté sa faiblesse et sa douleur,

dont les grâces charitables de mademoiselle Debrie ne pouvaient tarir la

source.

Au milieu de ces angoisses et parmi les tracas de son métier,

s'acquittant avec la plus active exactitude des tâches pénibles et des

improvisations nombreuses que le roi lui commandait, il créa _Tartuffe_

et le _Misanthrope_.

Il avait reconnu combien est impuissante la prétention de demander à la

vie une perfection qu'elle refuse aux plus austères et aux plus

indulgents: c'est là le _Misanthrope_. Il avait compris combien est

facile la séduction de l'apparence et du simulacre, et dangereuse

l'habileté qui se pare des dehors d'une perfection souveraine: voilà

_Tartuffe_. Faire jouer la première de ces pièces n'était pas difficile;

Molière, qui s'était donné le plaisir de faire entrer à la fois dans son

drame Lauzun, M. de Guiche et sa femme, se rendit maître, par cette

création, plus estimée à son apparition que populaire, du premier rang

parmi les rois de la scène élégante et du drame de salon. Cinq années de

diplomatie persévérante furent nécessaires pour que _Tartuffe_ prît

possession du théâtre. Molière essaya trois actes de la pièce devant le

roi, qui eut peur des interprétations que l'on pourrait donner à son

consentement. Il lut le manuscrit devant le légat, trop habile pour ne

pas faire mine de l'approuver. Dans des conférences particulières avec

le roi, audiences intimes dont personne ne nous a révélé les détails,

Molière obtint enfin l'autorisation verbale de jouer _Tartuffe_ à

Villers-Cotterets, chez Monsieur, puis chez le prince de Condé, au

Raincy. Il préparait les voies; il travaillait, si l'on peut le dire,

avec la sape, pour atteindre un résultat éloigné mais certain. En 1667,

se prévalant de la parole royale et profitant de l'absence du monarque,

qui était en Flandre, il changea le titre de son œuvre de _Tartuffe_,

fit _l'Imposteur_, adoucit quelques passages du dialogue et lui ouvrit

hardiment le théâtre. Suspendu par ordre du premier président du

parlement, excommunié par l'archevêque de Paris, _Tartuffe_ alla

chercher protection auprès du roi lui-même, en Flandre, où deux

camarades de Molière présentèrent à Louis XIV la requête modeste, mais

urgente et presque sévère, de leur directeur. «Le roi avait donné sa

parole, nul de ses sujets ne pouvait l'empêcher de la tenir. Il

s'agissait d'ailleurs d'une lutte suprême entre les tartuffes qui en

voulaient aux plaisirs de Sa Majesté et ceux qui avaient le soin de la

divertir.» Le roi répondit avec bonté, sans donner une solution

définitive, revint à Saint-Germain le 7 septembre 1668, vit Molière,

écouta ses sollicitations et ses prières, et ne leva pas encore

l'interdit. M. Bazin fait remarquer à ce propos avec beaucoup de

justesse que les querelles du jansénisme n'étaient pas terminées, et que

la représentation de _Tartuffe_ pouvait aigrir et envenimer de nouveau

des plaies que Louis XIV avait intérêt à fermer. En effet, le grand

athlète de Jansénius, Arnault, fait sa soumission le 4 décembre 1668; le

bref définitif de réconciliation, daté du 19 janvier 1669, arrive à

Paris vers la fin de janvier. Aussitôt Molière, mettant à profit la paix

universelle, glisse son _Tartuffe_ à l'ombre du bref accordé par Clément

IX, et le fait jouer de l'aveu de Louis XIV, le 5 février de la même

année. La victoire reste à sa persévérance et à son adresse.

Molière avait touché le point culminant de sa gloire. Entre 1664 et

1673, il continua, sans s'élever plus haut que _Tartuffe_ et _le

Misanthrope_, cette campagne contre les hypocrisies, qui est sa vie

elle-même. Dans _l'Amour médecin_, dans _le Médecin malgré lui_, les

tartuffes de la formule médicale et de la Faculté; dans les _Femmes

savantes_, les hypocrites d'érudition et de bel esprit; dans _Georges

Dandin_, _le Bourgeois gentilhomme_, _Amphitryon_, _M. de Pourceaugnac_,

_la Comtesse d'Escarbagnas_, enfin dans le sublime et hardi _Don Juan_,

les hypocrites de l'étiquette, de la formule héréditaire et du rang

social substitué au mérite, furent frappés tour à tour. Il alla même,

dans _l'Avare_, jusqu'à s'attaquer à l'excès du respect filial et à

l'abus de l'autorité paternelle chez l'homme vicieux. Improvisateur

incomparable, d'un génie toujours présent, il s'acquittait envers le roi

son protecteur par la rapidité de son obéissance et la création de

nombreux divertissements, mêlés de musique, de danses et de décorations

presque magiques.

_Les Fâcheux_, _l'Amour médecin_, _Mélicerte_, _M. de Pourceaugnac_,

apparurent ainsi, évoqués par le génie de l'artiste. On n'explique la

prodigieuse fécondité de ces rapides enfantements mêlés de plusieurs

chefs-d'œuvre que par les ressources dont le roi lui permettait de

disposer, l'autorité qui lui était accordée, l'ordre sévère qu'il

apportait dans sa vie, enfin la combinaison des qualités les plus rares

et des conditions les plus heureuses qui aient pu développer et

favoriser le génie de l'artiste.

Il avançait ainsi, et tout était vaincu, marquis, médecins, précieuses,

jansénistes, jésuites, lorsque la plaie originelle de cette âme tendre

saigna de nouveau, et acheva en peu de temps une carrière si courte et

si remplie. La jeune Armande rentra dans la maison de son mari; le 15

septembre 1672, Molière devint père d'un enfant qui mourut presque

aussitôt. Le régime était abandonné, la vie devint plus dissipée et plus

bruyante, la toux plus fréquente et plus âpre. Molière, qui avait raillé

sa propre misanthropie comme le type de la fausse sagesse, et ses

jalousies effrénées comme l'apanage de Sganarelle et de Georges Dandin,

se mit, dans une œuvre nouvelle, la dernière qu'il ait produite, à

railler à la fois médecins et malades: ceux-là comme impuissants,

ceux-ci comme crédules. Le monde demi-sceptique et élégant au milieu

duquel vivait Molière, la société de Chapelle et de Ninon, trouva la

plaisanterie excellente, fournit à l'envi des traits au pauvre Molière,

et se réjouit fort de composer à frais communs la cérémonie burlesque du

_Malade imaginaire_; réunis autour d'une table bien servie, les convives

de Ninon furent les sacrificateurs et la Faculté de médecine fut la

victime.

Enfin _le Malade imaginaire_ parut sur la scène. C'était un malade

véritable, ou plutôt un mourant, qui se moquait de la mort et de

l'impuissance humaine à la prévenir et à la suspendre. La _Danse

Macabre_ du moyen âge n'a pas d'enseignement plus douloureux que ce

bouffon homme de génie et ce philosophe artiste venant en robe de

chambre de malade plaisanter à la fois la santé qui s'ignore et la mort

qui arrive, l'imprudence niaise de ceux qui prétendent guérir et la

stupide fantaisie des imaginations frappées. C'est le comble de

l'incertitude et de la débilité humaines dont Molière a fait la satire,

et c'est au milieu de cette œuvre si triste et si grotesque qu'il a

expiré, à la quatrième représentation du _Malade imaginaire_, en

prononçant le mot _juro_ de la célèbre cérémonie. Dévoué, comme

toujours, aux intérêts de sa troupe, il avait résisté aux prières de

ceux que l'état de sa santé effrayait et qui ne voulaient pas qu'il se

rendît au théâtre. «Non, dit-il; que deviendroient tous ces pauvres

gens?»

On le reporta chez lui après la représentation, qu'il eut le courage de

soutenir jusqu'au bout. Il était épuisé et sentait l'approche de ses

derniers moments. Deux prêtres de sa paroisse, qu'il envoya chercher,

refusèrent leur secours. Suffoqué par le sang, et assisté, dit

Grimarest, par deux sœurs religieuses, il mourut le 17 février 1673,

avant l'arrivée d'un troisième ecclésiastique, plus compatissant et plus

chrétien.

_Philarète Chasles._

OEUVRES COMPLÈTES

DE MOLIÈRE

PREMIÈRE ÉPOQUE

1645-1658

PREMIÈRES OEUVRES; ESSAIS DE JEUNESSE ET IMITATIONS

DE LA COMMEDIA DELL'ARTE

I. -- LE MÉDECIN VOLANT, canevas italien.

II. -- LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ, canevas italien.

III. 1653. L'ÉTOURDI, imitation de l'italien.

IV. 1654. LE DÉPIT AMOUREUX, imitation de l'italien.

LE MÉDECIN VOLANT[3]

COMÉDIE

Des personnages dont le caractère est convenu, le costume arrêté

d'avance, le langage différent, le type invariable, et qui, sur un plan

tracé, improvisent un dialogue pittoresque, conforme aux situations,

telle est la comédie «all' improviso» que les Italiens ont inventée;

celle que Trivelin, Scaramouche et Mezzetin ont fait applaudir en

France. La souplesse physique et la facilité du dialogue prêtent, si ce

n'est de la valeur, au moins du charme à cette vive forme de l'art,

forme enfantine, la seule qui, au commencement du dix-septième siècle et

à la fin du seizième, fût populaire dans le midi de l'Europe.

[3] Le titre de l'arlequinade italienne est: _Il Medico volante_, le

_Médecin sauteur_; épithète justifiée par les singuliers tours de force

que le héros de la farce accomplit.

Poquelin enfant, lorsqu'il allait du collége de Clermont aux

Saints-Innocents et de la halle au collége, dut admirer souvent la farce

italienne, ses tréteaux, ses masques, ses lazzi déjà imités par nos

farceurs qui tenaient en plein air leurs assises sur le pont Neuf.

Très-jeune il essaya d'adapter à nos mœurs, de traduire et d'arranger

quelques-uns de ces canevas qui lui plaisaient; la traduction du _Medico

volante_ fut un des premiers efforts de ce jeune esprit qui débutait par

l'admiration docile.

Je ne doute pas que sa troupe nomade n'ait souvent représenté, pour

divertir les provinciaux, cette charge populaire, favorable à l'agilité

du jeune acteur, valet et médecin à la fois, et qui, pour s'acquitter de

son double personnage, saute d'une fenêtre à l'autre, et de la rue dans

la maison. Boursault versifia plus tard ce canevas, qu'il fit jouer en

1661. La pièce de Boursault finit par un vers insolent:

«Faisons des médecins, ou volans ou volés!»

La prétendue comédie de _la Casaque_, représentée ensuite à Paris, par

la troupe de Molière, le 25 mai 1666, ne doit faire qu'un avec le

canevas du _Médecin volant_. Quelques traits du rôle de l'avocat

semblent révéler la touche de Molière; les germes obscurs du _Médecin

malgré lui_, de _l'Amour médecin_ et des _Fourberies de Scapin_

apparaissent confusément dans cette ébauche.

PERSONNAGES

GORGIBUS, père de Lucile.

LUCILE, fille de Gorgibus.

VALÈRE, amant de Lucile.

SABINE, cousine de Lucile.

SGANARELLE, valet de Valère.

GROS-RENÉ, valet de Gorgibus.

UN AVOCAT.

SCÈNE I.--VALÈRE, SABINE.

VALÈRE.

Eh bien, Sabine, quel conseil me donnes-tu?

SABINE.

Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolûment que ma

cousine épouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avancées,

que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez

aimé; mais, comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle

vous porte, et que nous nous sommes vues à l'extrémité par l'avarice de

mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour

différer le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous

parle, contrefait la malade; et le bon vieillard, qui est assez crédule,

m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût

de vos bons amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à

la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de

faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin,

et, par ce moyen, vous pourriez l'entretenir à l'insu de notre

vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec

Villebrequin.

VALÈRE.

Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma porte, et qui voulût tant

hasarder pour mon service! Je te le dis franchement, je n'en connois pas

un.

SABINE.

Je songe à une chose; si vous faisiez habiller votre valet en médecin:

il n'y a rien de si facile à duper que le bonhomme.

VALÈRE.

C'est un lourdaud qui gâtera tout; mais il faut s'en servir faute

d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable trouver ce maroufle à

présent? Mais le voici tout à propos.

SCÈNE II.--VALÈRE, SGANARELLE.

VALÈRE.

Ah! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir. J'ai besoin de

toi dans une affaire de conséquence; mais, comme je ne sais pas ce que

tu sais faire...

SGANARELLE.

Ce que je sais faire, monsieur? employez-moi seulement en vos affaires

de conséquence, ou pour quelque chose d'importance: par exemple,

envoyez-moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le

beurre vaut au marché, abreuver un cheval, c'est alors que vous

connoîtrez ce que je sais faire.

VALÈRE.

Ce n'est pas cela; c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin.

SGANARELLE.

Moi, médecin, monsieur! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira;

mais, pour faire le médecin, je suis assez votre serviteur pour n'en

rien faire du tout; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu? Ma foi,

monsieur, vous vous moquez de moi.

VALÈRE.

Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles.

SGANARELLE.

Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin; car,

voyez-vous bien, monsieur, je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour

vous dire la vérité. Mais, quand je serai médecin, où irai-je?

VALÈRE.

Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille qui est malade; mais tu es un

lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois bien...

SGANARELLE.

Eh! mon Dieu, monsieur, ne soyez point en peine; je vous réponds que je

ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la

ville. On dit un proverbe, d'ordinaire: Après la mort, le médecin; mais

vous verrez que, si je m'en mêle, on dira: Après le médecin, gare la

mort! Mais, néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire

le médecin; et si je ne fais rien qui vaille?

VALÈRE.

Il n'y a rien de si facile en cette rencontre: Gorgibus est un homme

simple, grossier, qui se laissera étourdir de ton discours, pourvu que

tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté.

SGANARELLE.

C'est-à-dire qu'il faudra lui parler philosophie, mathématique.

Laissez-moi faire; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je

vous réponds de tout; venez seulement me faire avoir un habit de

médecin, et m'instruire de ce qu'il me faut faire, et me donner les

licences, qui sont les dix pistoles promises.

Valère et Sganarelle s'en vont.

SCÈNE III.--GORGIBUS, GROS-RENÉ.

GORGIBUS.

Allez vitement chercher un médecin, car ma fille est bien malade, et

dépêchez-vous.

GROS-RENÉ.

Que diable aussi! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard?

Croyez-vous que ce ne soit pas le désir qu'elle a d'avoir un jeune homme

qui la travaille? Voyez-vous la connexité qu'il y a, etc. (_galimatias_).

GORGIBUS.

Va-t'en vite; je vois bien que cette maladie-là reculera bien les noces.

GROS-RENÉ.

Et c'est ce qui me fait enrager; je croyois refaire mon ventre d'une

bonne carrelure[4], et m'en voilà sevré. Je m'en vais chercher un

médecin pour moi, aussi bien que pour votre fille; je suis désespéré.

Il sort.

SCÈNE IV.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.

SABINE.

Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne

nouvelle. Je vous amène le plus habile médecin du monde, un homme qui

vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans

doute guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous

l'amène. Il est si savant, que je voudrois de bon cœur être malade,

afin qu'il me guérît.

GORGIBUS.

Où est-il donc?

SABINE.

Le voilà qui me suit; tenez, le voilà.

GORGIBUS.

Très-humble serviteur à monsieur le médecin. Je vous envoie querir pour

voir ma fille qui est malade; je mets toute mon espérance en vous.

SGANARELLE.

Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuade qu'une personne

ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre

votre espérance en moi, car je suis le plus grand, le plus habile, le

plus docte médecin qui soit dans la Faculté végétale, sensitive et

minérale.

GORGIBUS.

J'en suis fort ravi.

SGANARELLE.

Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du

commun. Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons

de médecins. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec,

salamalec, Rodrigue, as-tu du cœur[5]? _signor, si; signor, no. Per

omnia sæcula sæculorum._ Mais encore, voyons un peu.

SABINE.

Eh! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille.

SGANARELLE.

Il n'importe; le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose;

et, par l'altération de celui du père, je puis connoître la maladie de

la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit-il moyen de voir de l'urine de

l'égrotante?

GORGIBUS.

Oui-da; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. (Sabine sort.)

Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure.

SGANARELLE.

Ah! qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser

mourir sans l'ordonnance de la médecine. (Sabine rentre[6].) Voilà de

l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les

intestins; elle n'est pas tant mauvaise pourtant.

GORGIBUS.

Eh quoi! monsieur, vous l'avalez?

SGANARELLE.

Ne vous étonnez pas de cela: les médecins, d'ordinaire, se contentent de

la regarder; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l'avale,

parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de

la maladie; mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour

avoir un bon jugement: qu'on la fasse encore pisser.

SABINE sort et revient.

J'ai bien eu de la peine à la faire pisser.

SGANARELLE.

Que cela! voilà bien de quoi! Faites-la pisser copieusement,

copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux être

médecin toute ma vie.

SABINE sort et revient.

Voilà tout ce qu'on peut avoir; elle ne peut pas pisser davantage.

SGANARELLE.

Quoi! monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes? voilà une

pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu'il faudra que je lui

ordonne une potion pissatrice. N'y auroit-il pas moyen de voir la

malade?

SABINE.

Elle est levée; si vous voulez, je la ferai venir.

SCÈNE V.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE, LUCILE.

SGANARELLE.

Eh bien, mademoiselle, vous êtes malade?

LUCILE.

Oui, monsieur.

SGANARELLE.

Tant pis, c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez-vous

de grandes douleurs à la tête, aux reins?

LUCILE.

Oui, monsieur.

SGANARELLE.

C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de

la nature des animaux, dit... cent belles choses; et, comme les humeurs

qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport; car, par exemple, comme

la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par

le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien de plus contraire

à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que

votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance.

GORGIBUS.

Vite une table, du papier, de l'encre.

SGANARELLE.

Y a-t-il quelqu'un qui sache écrire?

GORGIBUS.

Est-ce que vous ne le savez point?

SGANARELLE.

Ah! je ne m'en souvenois pas; j'ai tant d'affaires dans la tête, que

j'oublie la moitié... Je crois qu'il seroit nécessaire que votre fille

prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne.

GORGIBUS.

Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent; si

vous le trouvez à propos, je l'y ferai loger.

SGANARELLE.

Allons visiter les lieux.

Ils sortent tous.

SCÈNE VI.--L'AVOCAT, seul.

J'ai ouï dire que la fille de monsieur Gorgibus étoit malade; il faut

que je m'informe de sa santé, et que je lui offre mes services comme ami

de toute sa famille. Holà, holà! monsieur Gorgibus y est-il?

SCÈNE VII.--GORGIBUS, L'AVOCAT.

L'AVOCAT.

Ayant appris la maladie de mademoiselle votre fille, je vous suis venu

témoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui

dépend de moi.

GORGIBUS.

J'étois là dedans avec le plus savant homme!

L'AVOCAT.

N'y auroit-il pas moyen de l'entretenir un moment?

SCÈNE VIII.--GORGIBUS, L'AVOCAT, SGANARELLE.

GORGIBUS.

Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis, qui souhaiteroit de

vous parler et vous entretenir.

SGANARELLE.

Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus; il faut aller à mes malades.

Je ne prendrai pas la droite avec vous, monsieur.

L'AVOCAT.

Monsieur, après ce que m'a dit monsieur Gorgibus de votre mérite et de

votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur

de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce

dessein; je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer

que ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange,

et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à

cause de son utilité que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres

sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile: et c'est

fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme: _Vita

brevis, ars vero longa, occasio autem præceps, experimentum, judicium

periculosum, difficile._

SGANARELLE, à Gorgibus.

_Ficile tantinapota baril cambustibus._

L'AVOCAT.

Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne s'appliquent qu'à la médecine

qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez

tous les jours avec beaucoup de succès, _experientia magistra rerum_.

Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent

tellement estimés d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre

des dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce

n'est pas qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la

santé à son malade, puisqu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes,

ni de son savoir; _interdum docta plus valet arte malum_. Monsieur, j'ai

peur de vous être importun: je prends congé de vous, dans l'espérance

que j'ai qu'à la première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous

avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuses, etc.

L'avocat sort.

GORGIBUS.

Que vous semble de cet homme-là?

SGANARELLE.

Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage,

je l'allois mettre sur une matière sublime et relevée. Cependant je

prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent.) Eh! que

voulez-vous faire?

GORGIBUS.

Je sais bien ce que je vous dois.

SGANARELLE.

Vous moquez-vous, monsieur Gorgibus? Je n'en prendrai pas, je ne suis

pas un homme mercenaire. (Il prend l'argent.) Votre très-humble

serviteur.

Sganarelle sort, et Gorgibus rentre dans sa maison.

SCÈNE IX.--VALÈRE, seul.

Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle: je n'ai point eu de ses

nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois rencontrer.

(Sganarelle revient en habit de valet.) Mais bon, le voici. Eh bien,

Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai pas vu?

SCÈNE X.--VALÈRE, SGANARELLE.

SGANARELLE.

Merveille sur merveille: j'ai si bien fait, que Gorgibus me prend pour

un habile médecin. Je me suis introduit chez lui; je lui ai conseillé de

faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un

appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort

éloignée du vieillard, et que vous pourrez l'aller voir commodément.

VALÈRE.

Ah! que tu me donnes de joie! Sans perdre de temps, je la vais trouver

de ce pas.

Il sort.

SGANARELLE.

Il faut avouer que ce bonhomme de Gorgibus est un vrai lourdaud de se

laisser tromper de la sorte! (Apercevant Gorgibus.) Ah! ma foi, tout est

perdu; c'est à ce coup que voilà la médecine renversée; mais il faut que

je le trompe.

SCÈNE XI.--SGANARELLE, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Bonjour, monsieur.

SGANARELLE.

Monsieur, votre serviteur; vous voyez un pauvre garçon au désespoir: ne

connoissez-vous pas un médecin qui est arrivé depuis peu en cette ville,

qui fait des cures admirables?

GORGIBUS.

Oui, je le connois; il vient de sortir de chez moi.

SGANARELLE.

Je suis son frère, monsieur: nous sommes jumeaux; et, comme nous nous

ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre.

GORGIBUS.

Je me donne au diable si je n'y ai été trompé. Et comment vous

nommez-vous?

SGANARELLE.

Narcisse, monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez

qu'étant dans son cabinet j'ai répandu deux fioles d'essence qui étoient

sur le bord de sa table; aussitôt il s'est mis dans une colère si

étrange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis; il ne me veut plus

jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à présent, sans

appui, sans support, sans aucune connoissance.

GORGIBUS.

Allez, je ferai votre paix; je suis de ses amis, et je vous promets de

vous remettre avec lui; je lui parlerai d'abord que je le verrai.

SGANARELLE.

Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus.

Sganarelle sort, et rentre aussitôt avec sa robe de médecin.

SCÈNE XII.--SGANARELLE, GORGIBUS.

SGANARELLE.

Il faut avouer que, quand ces malades ne veulent pas suivre l'avis du

médecin, et qu'ils s'abandonnent à la débauche...

GORGIBUS.

Monsieur le médecin, très-humble serviteur. Je vous demande une grâce.

SGANARELLE.

Qu'y a-t-il, monsieur? est-il question de vous rendre service?

GORGIBUS.

Monsieur, je viens de rencontrer monsieur votre frère, qui est tout à

fait fâché de...

SGANARELLE.

C'est un coquin, monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.

Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en

colère...

SGANARELLE.

C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.

Eh! monsieur, voulez-vous désespérer ce pauvre garçon?

SGANARELLE.

Qu'on ne m'en parle plus; mais voyez l'impudence de ce coquin-là, de

vous aller trouver pour faire son accord; je vous prie de ne m'en pas

parler.

GORGIBUS.

Au nom de Dieu, monsieur le médecin, faites cela pour l'amour de moi. Si

je suis capable de vous obliger en autre chose, je le ferai de bon

cœur. Je m'y suis engagé, et...

SGANARELLE.

Vous m'en priez avec tant d'instance... Quoique j'eusse fait serment de

ne lui pardonner jamais; allez, touchez là, je lui pardonne. Je vous

assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de

la complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus.

Gorgibus rentre dans sa maison, et Sganarelle s'en va.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 1 / 22 段