Tu es docteur quand tu veux? Ouais! Je pense que tu es un plaisant

docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice: des parties

d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, que le masculin;

des déclinaisons, le génitif; de la syntaxe, _mobile cum fixo_; et enfin

de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, _quia constat ex una longa et

duabus brevibus_. Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la cause,

le sujet de votre combustion.

LE BARBOUILLÉ.

Monsieur le docteur...

LE DOCTEUR.

Voilà qui est bien commencé: monsieur le docteur, ce mot a quelque chose

de doux à l'oreille, quelque chose plein d'emphase: monsieur le docteur!

LE BARBOUILLÉ.

A la mienne volonté...

LE DOCTEUR.

Voilà qui est bien... à la mienne volonté! La volonté présuppose le

souhait, le souhait présuppose des moyens pour arriver à ses fins, et la

fin présuppose un objet. Voilà qui est bien... à la mienne volonté!

LE BARBOUILLÉ.

J'enrage!

LE DOCTEUR.

Otez-moi ce mot, j'enrage; voilà un terme bas et populaire.

LE BARBOUILLÉ.

Eh! monsieur le docteur, écoutez-moi, de grâce!

LE DOCTEUR.

_Audi, quæso_, auroit dit Cicéron.

LE BARBOUILLÉ.

Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets

guère en peine; mais tu m'écouteras, ou je te vais casser ton museau

doctoral. Eh! que diable donc est ceci?

LE BARBOUILLÉ, ANGÉLIQUE, GORGIBUS, CATHAU, VILLEBREQUIN, voulant dire

la cause de la querelle, et LE DOCTEUR disant que la paix est une

belle chose, parlent tous à la fois. Au milieu de tout ce bruit, le

Barbouillé attache le Docteur par le pied et le fait tomber; le

Docteur se doit laisser tomber sur le dos: le Barbouillé l'entraîne

par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, pendant qu'il

l'entraîne, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts

toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre.--Le Barbouillé

et le Docteur disparoissent.

GORGIBUS.

Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.

VILLEBREQUIN.

Adieu, serviteur et bonsoir.

Villebrequin, Gorgibus et Angélique s'en vont.

SCÈNE VII.--VALÈRE, LA VALLÉE.

VALÈRE.

Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous

promets de me rendre dans une heure à l'assignation que vous me donnez.

LA VALLÉE.

Cela ne peut se différer; et, si vous tardez d'un quart d'heure, le bal

sera fini dans un moment: vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que

vous aimez, si vous n'y venez tout présentement.

VALÈRE.

Allons donc ensemble de ce pas.

Ils s'en vont.

SCÈNE VIII.--ANGÉLIQUE, seule.

Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que

donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est

quelque part au cabaret; il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce

maroufle-là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étais son

chien.

Elle s'en va.

SCÈNE IX.--LE BARBOUILLÉ, seul.

Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de docteur et de sa

fichue doctrine. Au diable l'ignorant! j'ai bien envoyé toute sa science

par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si ma bonne ménagère

m'aura fait à souper.

Il entre.

SCÈNE X.--ANGÉLIQUE, seule.

Que je suis malheureuse! j'ai resté trop tard, l'assemblée est finie; je

suis arrivée justement comme tout le monde sortoit; mais il n'importe,

ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de

rien n'étoit. Ouais! la porte est fermée! Cathau, Cathau!

SCÈNE XI.--LE BARBOUILLÉ, à la fenêtre, ANGÉLIQUE.

LE BARBOUILLÉ.

Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous,

madame la carogne, à l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait?

ANGÉLIQUE.

D'où je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai après.

LE BARBOUILLÉ.

Oui, ah! ma foi, tu peux aller coucher là d'où tu viens, ou, si tu

l'aimes mieux, dans la rue; je n'ouvre point à une coureuse comme toi.

Comment diable! être toute seule à l'heure qu'il est! Je ne sais si

c'est imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié.

ANGÉLIQUE.

Eh bien, pour être toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles

quand je suis en compagnie: comment donc faut-il faire?

LE BARBOUILLÉ.

Il faut être retirée à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du

ménage, des enfants; mais, sans tant de discours inutiles, adieu,

bonsoir, va-t'en au diable, et me laisse en repos.

ANGÉLIQUE.

Tu ne veux pas m'ouvrir?

LE BARBOUILLÉ.

Non, je n'ouvrirai pas.

ANGÉLIQUE.

Eh! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit

cœur.

LE BARBOUILLÉ.

Ah! crocodile! ah! serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir.

ANGÉLIQUE.

Ouvre, ouvre donc!

LE BARBOUILLÉ.

Adieu, _vade retro, Satanas!_

ANGÉLIQUE.

Quoi! tu ne m'ouvriras pas?

LE BARBOUILLÉ.

Non.

ANGÉLIQUE.

Et tu n'as point de pitié de ta femme qui t'aime tant?

LE BARBOUILLÉ.

Non, je suis inflexible; tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous

les diables; c'est-à-dire bien fort, je suis inexorable.

ANGÉLIQUE.

Sais-tu bien que, si tu me pousses à bout et que tu me mettes en colère,

je ferai quelque chose dont tu te repentiras?

LE BARBOUILLÉ.

Et que feras-tu, bonne chienne?

ANGÉLIQUE.

Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte: mes

parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour

savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras

pendu.

LE BARBOUILLÉ.

Ah, ah, ah, ah, la bonne bête! et qui y perdra le plus de nous deux? Va,

va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-là.

ANGÉLIQUE.

Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt; si

tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure m'en donner dans le

cœur.

LE BARBOUILLÉ.

Prends garde, voilà qui est bien pointu.

ANGÉLIQUE.

Tu ne veux donc pas m'ouvrir?

LE BARBOUILLÉ.

Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crève,

va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas.

ANGÉLIQUE, faisant semblant de se frapper.

Adieu donc... Aïe! je suis morte!

LE BARBOUILLÉ.

Seroit-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-là? il faut que je

descende avec la chandelle pour aller voir.

ANGÉLIQUE.

Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement

cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.

LE BARBOUILLÉ.

Eh bien, ne savois-je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte? Elle est

morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet[16]... Ma foi, elle

m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner du pied; car,

si je l'eusse trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur-là, je

lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le

cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher

cependant. Oh! oh! je pense que le vent a fermé la porte. Hé! Cathau,

Cathau, ouvre-moi.

ANGÉLIQUE.

Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous,

monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parens, qui vont venir dans un

moment, sauront tes vérités. Sac à vin, infâme, tu ne bouges du cabaret,

et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir

s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du

jour!

LE BARBOUILLÉ.

Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête!

SCÈNE XII.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.

GORGIBUS.

Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension!

VILLEBREQUIN.

Eh quoi! vous ne serez jamais d'accord?

ANGÉLIQUE.

Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il

est, faire un vacarme horrible; il me menace.

GORGIBUS.

Mais aussi ce n'est pas l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme

un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec

votre femme?

LE BARBOUILLÉ.

Je me donne au diable si j'ai sorti de la maison: demandez plutôt à ces

messieurs qui sont là-bas dans le parterre; c'est elle qui ne fait que

de revenir. Ah! que l'innocence est opprimée!

VILLEBREQUIN.

Çà, çà, allons, accordez-vous; demandez-lui pardon.

LE BARBOUILLÉ.

Moi, pardon! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans

une colère que je ne me sens pas.

GORGIBUS.

Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.

SCÈNE XIII.--LE DOCTEUR, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole;

LE BARBOUILLÉ, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGÉLIQUE.

LE DOCTEUR.

Eh quoi! toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des

querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations

éternelles! Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne sauroit avoir du repos.

VILLEBREQUIN.

Ce n'est rien, monsieur le docteur; tout le monde est d'accord.

LE DOCTEUR.

A propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote,

où il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par

l'accord qui est entre elles?

VILLEBREQUIN.

Cela est-il bien long?

LE DOCTEUR.

Non, cela n'est pas long; cela contient environ soixante ou

quatre-vingts pages.

VILLEBREQUIN.

Adieu, bonsoir, nous vous remercions.

GORGIBUS.

Il n'en est pas besoin.

LE DOCTEUR.

Vous ne le voulez pas?

GORGIBUS.

Non.

LE DOCTEUR.

Adieu donc, puisque ainsi est; bonsoir: _latine bona nox_.

VILLEBREQUIN.

Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.

[10] Sans doute la figure de l'acteur était couverte de farine.

[11] Idées générales, admises par la scolastique et combattues par

Gassendi, maître de Molière. Dès son premier pas dans la carrière

dramatique, Poquelin, écrivant pour les tréteaux, attaque les

professeurs et soutient la philosophie pratique, expérimentale et

positive.

[12] Jeu venu d'Italie, usité alors parmi les ramoneurs et les gens du

peuple, et qui consiste à deviner et à nommer tout haut le nombre de

doigts élevés ou abaissés par la partie adverse. Ce mot, _morra_, ne se

trouve pas dans les dictionnaires.

[13] Mot composé dont il est inutile d'expliquer le sens et qui se

trouve à la fois d'accord avec l'usage populaire et les tentatives de

Ronsard.

[14] Deux signes du zodiaque.

[15] Allusion triviale aux cinq plus fortes cartes du jeu de piquet. Ce

sont ici les cinq doigts de la main.

[16] Proverbe populaire.

FIN DE LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ.

L'ÉTOURDI

OU LES CONTRE-TEMPS

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A LYON, EN 1653, ET A PARIS

SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON, LE 3 NOVEMBRE 1658.

La France était en feu; le mouvement de la Fronde emportait dans un

tourbillon confus princes, parlements et seigneurs, les femmes, les

protestants et les catholiques. C'était le temps des ruses, des trames,

des doubles et triples fourberies, des changements de parti les plus

imprévus et des catastrophes les plus étourdies; l'époque où Mazarin

fuyait à Sedan après avoir épousé secrètement Anne d'Autriche et

préparé, avec cette rare finesse dont tout le monde riait et qui se

riait de tous, le gouvernement de Louis XIV.

Molière avait quitté Paris à la tête de sa petite troupe, mécontent de

sa famille, qui maudissait le comédien nomade. Ici commence pour lui une

odyssée provinciale qui n'a point laissé de traces. Comme le jeune héros

de sa première œuvre, il échappe aux _vieillards chagrins_, fuit les

_vieux penards_ qui veulent «brider sa jeunesse,» fait librement

_trotter son bidet_ comme Lélie, et, _poussé par son humeur inquiète,

porte ses pas en divers lieux_[17]. Il vit à peu près comme Shakespeare,

jetant la plume au vent et très-amoureux du hasard, des événements et

des nouveautés de caractères. Laborieux aussi, au courant de la belle

littérature contemporaine, il lit et relit les facéties du seizième

siècle, même les satires du treizième; il aime Rabelais, Noël du Fail,

l'Arioste, Cervantès; surtout il feuillette l'immense bibliothèque de

comédies italiennes, filles de la Renaissance et sœurs jumelles de ces

académies qui, dès le commencement du siècle précédent, avaient couvert

la Péninsule, depuis Venise jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'autres

modèles. Le goût populaire était exécrable; _le Menteur_ de Corneille,

traduit de l'espagnol d'Alarcon, et représenté en 1642, avait ouvert une

nouvelle voie que personne n'avait suivie. Frappé de la supériorité du

_Menteur_, Molière n'osait pas se hasarder sur cette trace. Il

connaissait peu le monde; pendant son voyage à Narbonne il avait

seulement entrevu la cour. Les tours d'adresse de Scaramouche amusaient

encore les plus difficiles. En courant la province dans cette situation

peu favorable au travail de l'esprit, il essaya sa première comédie,

comédie d'intrigues et d'aventures: ce fut _l'Étourdi_.

[17] Voy. _l'Étourdi_, acte I, scène II.

Le personnage qui en occupe le centre, emprunté à l'_Emilia_ de

«l'Aveugle de l'Adriatique,» Grotto, ingénieux dramaturge du seizième

siècle[18], est le génie même de l'intrigue dans un rang subalterne.

Valet à tout faire, dont le type remonte jusqu'à l'esclave antique, qui

tient une grande place dans le théâtre italien moderne, Sicilien comme

les Mazzarini, ce petit-fils de Dave et cet aïeul de Figaro aime la ruse

pour la ruse et respecte profondément sa mission.

[18] _Il Cieco d'Adria._

En face de ce maître fripon, digne des galères, supérieur dans son

ordre, et qui rappelle le _Sbratta_ de Bernardino Pino da Cagli, un

garçon généreux et honnête dérange, par les maladresses de sa loyauté,

les escroqueries et les ruses du fourbe qui veut le servir.

Ce personnage de _l'Étourdi_ appartient tout entier à _l'Innavertito_ du

comédien Nicolo Barbieri, qui l'a esquissé avec grâce et vigueur. La

plupart des ressorts subsidiaires du drame, l'esclave achetée par un

amant, le valet qui feint d'avoir été chassé par son maître et qui

entre au service du rival, la bague qui sert de signe de reconnaissance

pour livrer l'esclave, tous ces détails sont de _l'Innavertito_.

L'inexpérience de la jeunesse se trahit par plus d'un défaut de

composition et de style: tels sont l'épisode du valet Ergaste, qui ne

tient pas à l'action, le dénoûment romanesque emprunté maladroitement à

Cervantès, la suture grossière des diverses parties de l'œuvre,

l'expression emphatique et confuse des sentiments de l'amour, enfin la

nullité des deux personnages de femmes. Le théâtre reste toujours vide;

l'intérêt de cœur n'est pas même indiqué; les archaïsmes et les

provincialismes surabondent.

Mais il y a dans toute l'œuvre un air vif et charmant d'aventure qui va

bien à l'époque de Louis XIII et qui s'effacera sous Louis XIV; rien ne

ressemble davantage à une brillante et leste gravure de Callot.

Représentée à Lyon en 1653 pour la première fois, la pièce avait eu

beaucoup de succès en province. Le 3 novembre 1658, elle fut jouée sur

le théâtre du Petit-Bourbon, que le roi venait de concéder à Molière, en

partage avec la troupe italienne, à laquelle la troupe nouvelle dut

payer un droit.

«Cette salle, dit un contemporain, est de dix-huit toises de longueur

sur huit de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de

sept toises de profondeur sur huit et demi de large, le tout en voûte

semée de fleurs de lis. Son pourtour est orné de colonnes avec leurs

bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et

entre icelles corniches, des arcades en niches. En l'un des bouts de la

salle, directement opposé au dais de Leurs Majestés, étoit élevé un

théâtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant

de profondeur.» _L'Étourdi_ obtint un succès si brillant à Paris, que le

jeune Quinault, contemporain et rival de Molière, se plut à l'imiter et

à le versifier quelques années plus tard.

Au fond de l'œuvre se trouve cachée et comme en germe la pensée secrète

du futur contemplateur. Deux types, l'un de générosité étourdie,

l'autre de fourberie vigilante, luttent ensemble et se déjouent l'un

l'autre. Donnée profonde et douloureuse! Lélie n'est pas seulement

étourdi, il est loyal, il est plein de cœur: c'est ce qui le perd. M.

Sainte-Beuve a eu raison de le dire: «Molière est plus triste que

Pascal.»

PERSONNAGES ACTEURS

LÉLIE, fils de Pandolfe. LA GRANGE.

CÉLIE[19], esclave de Truffaldin. Mlle DEBRIE.

MASCARILLE[20], valet de Lélie. MOLIÈRE.

HIPPOLYTE, fille d'Anselme. Mlle DUPARC.

ANSELME, père d'Hippolyte. Louis BÉJART.

TRUFFALDIN[21], vieillard.

PANDOLFE, père de Lélie. BÉJART aîné.

LÉANDRE, fils de famille.

ANDRÈS, cru Égyptien.

ERGASTE, ami de Mascarille.

UN COURRIER.

DEUX TROUPES DE MASQUES.

La scène est à Messine[22].

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--LÉLIE.

Eh bien, Léandre, eh bien, il faudra contester;

Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter,

Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,

Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle.

Préparez vos efforts, et vous défendez bien,

Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.

SCÈNE II.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! Mascarille!

MASCARILLE.

Quoi?

LÉLIE.

Voici bien des affaires;

J'ai dans ma passion toutes choses contraires:

Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,

Malgré mon changement, est toujours mon rival.

MASCARILLE.

Léandre aime Célie!

LÉLIE.

Il l'adore, te dis-je.

MASCARILLE.

Tant pis.

LÉLIE.

Eh, oui, tant pis; c'est là ce qui m'afflige.

Toutefois j'aurois tort de me désespérer:

Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer;

Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,

N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile:

Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,

Et qu'en toute la terre...

MASCARILLE.

Eh! trêve de douceurs.

Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,

Nous sommes les chéris et les incomparables;

Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,

Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.

LÉLIE.

Ma foi! tu me fais tort avec cette invective.

Mais enfin discourons un peu de ma captive:

Dis si les plus cruels et plus durs sentiments

Ont rien d'impénétrable à des traits si charmans[23].

Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage.

Je vois pour sa naissance un noble témoignage;

Et je crois que le ciel dedans un rang si bas

Cache son origine, et ne l'en tire pas.

MASCARILLE.

Vous êtes romanesque avecque[24] vos chimères;

Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires?

C'est, monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit:

Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit;

Qu'il peste contre vous d'une belle manière,

Quand vos déportements lui blessent la visière.

Il est avec Anselme en parole pour vous

Que de son Hippolyte on vous fera l'époux,

S'imaginant que c'est dans le seul mariage

Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage;

Et, s'il vient à savoir que, rebutant son choix,

D'un objet inconnu vous recevez les lois,

Que de ce fol amour la fatale puissance

Vous soustrait au devoir de votre obéissance,

Dieu sait quelle tempête alors éclatera,

Et de quels beaux sermons on vous régalera.

LÉLIE.

Ah! trêve, je vous prie, à votre rhétorique!

MASCARILLE.

Mais vous, trêve plutôt à votre politique!

Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...

LÉLIE.

Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher,

Que chez moi les avis ont de tristes salaires,

Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?

MASCARILLE.

A part. Haut.

Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit

N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit.

D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure?

Et Mascarille est-il ennemi de nature[25]?

Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain

Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.

Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père:

Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.

Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[26] chagrins

Nous viennent étourdir de leurs contes badins,

Et, vertueux par force, espèrent par envie

Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.

Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.

LÉLIE.

Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir.

Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paroître,

N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître.

Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer

Qu'à me ravir Célie il va se préparer:

C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête

Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête.

Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,

Pour frustrer un rival de ses prétentions.

MASCARILLE.

Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.

A part.

Que pourrois-je inventer pour ce coup nécessaire?

LÉLIE.

Eh bien, le stratagème?

MASCARILLE.

Ah! comme vous courez!

Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.

J'ai trouvé votre fait: il faut... Non, je m'abuse.

Mais si vous alliez...

LÉLIE.

Où?

MASCARILLE.

C'est une foible ruse.

J'en songeois une.

LÉLIE.

Et quelle?

MASCARILLE.

Elle n'iroit pas bien.

Mais ne pourriez-vous pas?

LÉLIE.

Quoi?

MASCARILLE.

Vous ne pourriez rien.

Parlez avec Anselme.

LÉLIE.

Et que lui puis-je dire?

MASCARILLE.

Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.

Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin.

LÉLIE.

Que faire?

MASCARILLE.

Je ne sais.

LÉLIE.

C'en est trop, à la fin,

Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.

MASCARILLE.

Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,

Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver

A chercher les biais que nous devons trouver,

Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,

Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.

De ces Égyptiens qui la mirent ici,

Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci;

Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre,

Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre;

Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu:

Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu;

Et l'argent est le dieu que surtout il révère.

Mais le mal, c'est...

LÉLIE.

Quoi? c'est...

MASCARILLE.

Que monsieur votre père

Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,

Comme vous voudriez bien, manier ses ducats;

Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource

Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.

Mais tâchons de parler à Célie un moment,

Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.

La fenêtre est ici.

LÉLIE.

Mais Truffaldin, pour elle,

Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.

Prends garde.

MASCARILLE.

Dans ce coin demeurons en repos.

O bonheur! la voilà qui paroît à propos.

SCÈNE III.--CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue

Les célestes attraits dont vous êtes pourvue!

Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux.

Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux!

CÉLIE.

Mon cœur, qu'avec raison votre discours étonne,

N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne;

Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé,

Je puis vous assurer que c'est sans mon congé[27].

LÉLIE.

Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure!

Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure,

Et...

MASCARILLE.

Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut;

Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.

Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle

Ce que...

TRUFFALDIN, dans sa maison.

Célie!

MASCARILLE, à Lélie.

Eh bien!

LÉLIE.

O rencontre cruelle!

Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler?

MASCARILLE.

Allez, retirez-vous, je saurai lui parler.

SCÈNE IV.--TRUFFALDIN, CÉLIE, LÉLIE, retiré dans un coin, MASCARILLE.

TRUFFALDIN, à Célie.

Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne,

Vous à qui je défends de parler à personne?

CÉLIE.

Autrefois j'ai connu cet honnête garçon;

Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.

MASCARILLE.

Est-ce là le seigneur Truffaldin?

CÉLIE.

Oui, lui-même.

MASCARILLE.

Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême

De pouvoir saluer en toute humilité

Un homme dont le nom est partout si vanté.

TRUFFALDIN.

Très-humble serviteur.

MASCARILLE.

J'incommode peut-être;

Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connoître

Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir,

Je voulois sur un point un peu l'entretenir.

TRUFFALDIN.

Quoi! te mêlerois-tu d'un peu de diablerie?

CÉLIE.

Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

MASCARILLE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 3 / 22 段