VIII

Toute la semaine, j'ai gardé un rire nerveux, effrayant, un rire «de

Saint-Guy».

Enfin, dimanche, la mesure a débordé: Mme Paulin m'a fait une seconde

visite, en grand apparat: nu-tête, mais des mitaines noires, une chaîne

de cou dorée, l'air d'une charbonnière glorieuse.

Alors, j'ai eu une crise de larmes telle que la couturière phtisique,

ma voisine, a dû perdre plusieurs sous à écouter la scène derrière ma

porte.

J'espère que maintenant je suis guérie.

Nous étions assises face à face, Mme Paulin sur le bord de la

rocking-chair, moi sur le bord du lit.

J'ai vidé mon cœur:

--Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j'ai dû me marier avec un

galant homme élégant, instruit--qui m'a lâchée parce que je n'avais

plus de dot. Oui! je suis couverte de diplômes! Oui j'étais une

demoiselle du monde... Et je ne veux plus recommencer l'expérience.

Est-ce que je sais si l'on ne se moque pas de moi?... Sans doute, on a

besoin de documentation, on veut voir... on a trouvé le cas bizarre...

Je ne suis pas à marier!... On ne bafouera pas ma tendresse une seconde

fois... Et d'abord une sorte de contrat d'honneur m'empêcherait

d'abandonner ces pauvres enfants qui m'ont donné leur affection et qui

ont besoin de mon dévouement... Tenez, si je me mariais, je voudrais,

en guise de dot, adopter un des plus misérables... Louis Clairon...

que je dirais mien et je voudrais être épousée pour mon déshonneur...

Laissez-moi!... Et puis, vous savez: _quelqu'un_ me gêne, m'excède, je

ne veux plus _le_ voir à l'école... et je vais demander à permuter...

Laissez-moi! je veux changer d'école.

Mme Paulin a eu l'intelligente bienveillance de ne pas m'interrompre.

Ensuite elle m'a essuyé les yeux, elle m'a consolée par de vagues

paroles accommodantes, elle s'est bien gardée de discuter: tout ce que

j'ai voulu m'a été concédé, promis, comme à un enfant gâté.

Elle m'a embrassée avant de partir. Je me rappelle maintenant

qu'elle n'avait pas précisément l'air d'une personne qui a perdu la

partie,--sans doute la satisfaction de connaître «mon histoire».

25 mai.--Ce matin, dans la classe de la directrice, je me suis agitée

comme une folle, à entendre professer la normalienne. Les tout petits

se sont amusés: à leur idée, je faisais la comédie sans guignols.

«Un Arabe mourant de faim dans le désert, trouve un sac d'argent; il

aurait bien préféré trouver un sac de dattes, aussi rejette-t-il avec

dépit ce trésor inutile. Morale à développer: l'argent ne rend pas

heureux, il faut le laisser aux gens déraisonnables.»

Je dénonce la tromperie malfaisante de cet enseignement, puisque

l'argent est le sang vital des sociétés actuelles. Déplorez le fait, si

vous voulez, mais ne faussez pas la réalité.

Ah! les bons élèves crédules, Léon Chéron, Irma Guépin, la Souris! Ah!

mes pauvres visages pointus!... à l'assassin! à l'assassin!

J'étais donc dans une disposition d'esprit défavorable; à la sortie

du déjeuner, la mère de Vidal--le bossu ornithobatracien--a voulu

absolument bavarder un peu.

--Votre Eugène n'a pas de chance, dis-je, il me semble que son cou et

son épaule se paralysent, sa tête ne tourne plus...

Très misérable, un nourrisson sur le bras, la mère Vidal détient un

accent d'acceptation résignée impossible à imaginer; elle vous expose,

avec une conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes:

--Le père était alcoolique; n'est-ce pas? c'était forcé: il avait

été au Tonkin cinq ans... il avait la médaille, c'était forcé qu'il

soit alcoolique--et _vous savez_ comme les alcooliques ont des

enfants, à chaque coup, ça ne peut pas rater, _vous le savez_... eh

bien, tous les enfants que j'ai eus avec cet homme-là sont morts,

sauf Eugène; ils étaient tous estropiés... (_Tous_, on dirait qu'il

s'agit d'une quantité, une vingtaine au moins.) J'en ai d'autres

de meilleure santé,--ajoute-t-elle d'un air récompensé, avantageux

(et comme un commerçant dirait: J'ai des produits d'autres marques

meilleures,)--tenez, en v'là un, d'un cocher, il n'aura qu'un peu de

coxalgie, là, dans la hanche...

Elle secouait sur son bras un avorton ratatiné, verdâtre, inerte.

Par une subite et puissante clairvoyance, devant cette femme

inconsciente et ses deux lamentables procréations, ma mauvaise humeur a

laissé l'école et s'est attaquée aux parents.

Gare à vous! voilà du nouveau.

L'année scolaire prendra fin dans deux mois, mon expérience grandit.

Ce soir, je suis très forte. Les objets autour de moi projettent une

médiocrité austère. Ma privation, toute ma privation de fille pauvre

m'élève à la vision justicière. Le silence de ma chambre--comme le

calme en moi--est solennel. Je touche à la vérité.

La mère Vidal est là, dans ma pensée, avec ses deux avortons, qui

attend un verdict,--et d'autres sont là qui attendent de comparaître...

Et je sais maintenant que la sévérité première de mon jugement portera

sur _le crime des parents_!

Il faut dire d'abord que j'ai des motifs d'être si hautement calme!...

_Il_ ne vient plus!

[Illustration: LES MINOIS AFFRIOLANTS.]

J'exagère ma placidité jusqu'à l'insolence devant Mme Paulin.

L'école est plongée dans la stupeur par cette disparition inexpliquée:

un mois entier!

Je me sens très bien, très à l'aise... à part quelques étourdissements,

vite dissipés, le matin.

Et Mme Paulin ne bronche pas, quoique j'atteigne à l'inconvenance

odieuse par mes attitudes froides, sereines, par mon air «de n'avoir

jamais entendu parler de rien...»

Quelles menaces lui a-t-on faites?--et quelles promesses

ensemble?--pour qu'elle observe une telle résignation!

(Non! vous m'aimez bien sincèrement, Mme Paulin, et c'est à cause même

de la force prise en votre affection, que--telle une enfant ingrate--je

suis méchante à plaisir. Oh! comme vous m'aimez de toute votre âme de

peuple! Et comme, là, vous m'êtes supérieure!... Jamais je ne serai

«peuple» autant que vous, au point de vue de l'affection dévouée. Et

j'ai beau vous aimer aussi,--je ne peux pas renoncer à l'agréable

perception de faire souffrir, à mon tour.)

_Il_ ne vient plus!... J'en ris sous cape en traversant les classes.

Mais il ne s'agit pas de cela.

Des images stationnent dans ma mémoire,--comme les femmes dans l'entrée

de l'école,--des images barbares que j'aurais voulu toujours laisser

dehors... Je vais «juger»!

Il y a quatre frères et sœurs du nom de Ducret, à l'école; des enfants

malingres, avec accentuation à mesure que les âges descendent, mais

aucune difformité; ils n'ont d'effrayants que les yeux, hagards, trop

écarquillés et vacillants. Généralement, leur panier contient la valeur

d'un sou de pain pour eux quatre. Ils ont toujours faim; leurs yeux de

fringale vous suivent dans le préau, dans les classes, dans la cour.

Un jour de cet hiver, nous avions commencé de déjeuner, Mme Paulin et

moi; après quelques bouchées nous avons cessé, nous ne pouvions plus

consommer notre pain; et Mme Paulin a dit le motif: «On sent la faim

des Ducret, d'ici...»

Trois de ces enfants s'en vont seuls, à quatre heures, mais la mère

vient chercher le dernier, âgé de deux ans, parce qu'il a des vertiges;

de temps en temps, il tourne sur ses jambes et tombe comme une masse.

La veille de Pâques, on l'avait oublié; je dus le reconduire à sept

heures, rue des Panoyaux.

La concierge rit sur mon passage.

--Ah! vous auriez attendu longtemps qu'on aille vous le réclamer! Le

père est rentré plein d'absinthe, y a de l'occupation là-haut.

Je monte et je trouve, dans l'escalier, assis de marche en marche,

d'abord les trois Ducret de l'école maternelle, puis trois autres

plus âgés. Ils devaient être là depuis longtemps et, d'après leur

façon de regarder la porte du logement, ils attendaient, pour entrer,

la terminaison d'une chose ordinaire se passant à l'intérieur. Mais

je n'ai pas deviné cela, sur le moment; je suivais mon petit, en ne

pensant qu'au vertige. Il file devant ses frères, va jusqu'à la porte

et la pousse; mal fermée, elle s'ouvre toute grande.

En face, je vois le lit, un homme et une femme pris à l'improviste. Des

jurons de l'homme et une voix plus gênée: «Allons, entre et ferme la

porte!»

Eh bien, je le déclare, renseignée par une horreur inexprimable et

par ma pitié pour les petits Ducret si affreusement misérables, il

existe un crime de lèse-humanité qui s'appelle: le crime d'avoir trop

d'enfants.

Mais, voici une autre comparution.

C'est dans la rue grouillante et malpropre. La journée finie, la

mère Fondant et une de ses amies m'ont entreprise; nous obstruons le

trottoir; l'haleine fade d'une allée d'hôtel meublé nous caresse le

visage, il fait doux et humide, et, comme dit Mme Paulin, «le temps est

à l'amour».

--Quand on a beaucoup d'enfants il faut bien taper dessus, affirme la

mère Fondant... ou alors faudrait être très riche...

--Oui, dit l'autre femme en riant à dents blanches vers un gaillard qui

l'a bousculée, de cogner sur les grands ça aide à élever les petits.

Pas vrai, Rose?

--Ecoutez, les enfants qui pleurent ce n'est pas gai...

--Rose est faignante...

De là une dissertation sur la façon de «corriger» les enfants; le

battage des enfants étant assimilé à une nécessité domestique, telle

que le battage des tapis.

--Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois.

--Le matin de préférence, ça les remonte pour la journée.

--Dame! le dimanche, ils écopent davantage parce qu'on a plus de temps.

--Moi, les miens, je les ai toujours époussetés avec une baguette,

parce que, chez mon père, autrefois, y en a eu un d'éborgné par un coup

de poing; alors, c'est dans la famille: ma sœur aussi, les siens ne

sont rossés qu'à la baguette.

--Quand mon quatrième est né, j'étais si en colère que je n'arrêtais

pas de cogner sur l'aîné, comme si c'était de sa faute: «Toi, chameau,

si tu n'étais pas là, ça ne m'en ferait pas quatre.»

--Enfin, Rose, venez-vous prendre un verre, on est toute en beurre de

ce temps-là?

--Vous savez bien qu'elle ne peut pas, avec sa gastralgie.

Je me rappelle, en effet, la mère Fondant amenant ses trois enfants à

l'école et poussant à part l'aîné Gaston:

--Celui-là, madame, n'ayez pas peur de taper dessus, c'est un sale

enfant! il a tous les défauts!

Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante.

Pauvre bambin inerte! «Tous les défauts!» Il ne parlait pas,

n'agissait pas, il ne cherchait qu'à se cacher; sitôt lâché par sa

mère, il se réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente.

Pareil à un chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il

m'avait devinée, sa préférence était pour moi. Aux heures de présence

dans le préau,--à moins d'employer la menace,--il me suivait partout,

en tenant un coin de mon tablier. «Il ne me gêne aucunement», disais-je

à la directrice, et, le plus souvent, on tolérait sa manie. Ma pitié

pour lui différait complètement de mon affection souriante pour Irma

Guépin, «ma fille».

Son âge le plaçait chez Mme Galant; mais il se désolait tant de monter

l'escalier sans moi, qu'on le laissait dans la petite classe. (Je crois

aussi que, chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable à

Berthe Hochard.)

Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, les mains

sur les genoux, une épaule remontée par l'habitude de la peur, avec

sa figure trop longue, toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait

interminablement les coups reçus et les coups à venir; à chaque

bruit de l'école un peu accentué, râclement de galoche, ou bien choc

sur le bois du bureau, une secousse remuait son dos étroit, cassé,

osseux. Quand la directrice racontait de gentilles historiettes: «Vos

parents sont bons--ils n'agissent que pour votre bien--votre papa et

votre maman se donnent beaucoup de peine pour que vous ne manquiez de

rien...» je me suis souvent demandé comment elle n'était pas fascinée

par le poche-œil de Gaston Fondant irradiant vert, jaune, noir, à la

rencontre de ses paroles.

Pendant la récréation, Fondant restait isolé, immobile contre le

mur ou contre le marronnier. Les autres gamins, quoiqu'ils fussent

pour la plupart des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans

affectation, par instinct simplement: il sentait trop les coups. De

temps en temps, seulement, l'un des quelques enfants gâtés de l'école

s'approchait, venait flairer avec une curiosité prudente la chair

massacrée de Fondant.

A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se sauvait du visage et

se cachait vite dans son cœur.

--Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il coucherait à l'école,

grinçait la mégère. Ah! le sale enfant! il est jaloux des autres...

Quant à ça, tu peux y compter, plus tu auras de frères, plus tu

recevras de râclées!

Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle: les pauvres commettent un

crime en ayant beaucoup d'enfants, puisqu'alors--selon leur propre

théorie--ils sont _obligés_ de les maltraiter.

Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense: si la famille est

mauvaise, l'école est mauvaise à proportion, puisque son enseignement

moral est basé sur la famille supposée parfaite.

Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert cette sentence en cadeau:

«Quand il y a tant de brutalités à la maison, il en faut absolument à

l'école.»

Et ses explications ont rembarré mon refus:

--Il est bien entendu, d'après le Règlement, qu'on ne frappe jamais

les élèves: aucune punition corporelle. Si l'on nous questionne, ça ne

fait pas de doute... Cependant, voyez la directrice, les adjointes...

Premièrement, les parents disent: «Cognez, je vous y autorise,» et

souvent ils montrent la manière de s'en servir: «Pan! du pied--pan! du

poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur!» mais ensuite, il y a un

fait: quand un enfant est très misérable, on ne peut pas s'empêcher

de taper dessus... Vous verrez vous-même, ma bonne Rose, la main sur

le cœur, on ne peut pas... Ça coûte si peu et ça soulage tant!... Il

faut connaître l'agacement d'avoir deux cents gamins autour de soi!...

Parfois on se soulage sur quelques-uns, pas très méchants, de ne

pouvoir taper sur d'autres plus insupportables... On se cache le mieux

possible; la précaution est superflue: les misérables savent leur sort

inévitable et les quelques autres qui excelleraient à se plaindre si

on les frappait trouvent juste que l'on maltraite de plus malheureux

qu'eux... Vous verrez vous-même!

Et ici une digression. A mon tour d'être jugée.

Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston Fondant, par une

sorte de coquetterie. L'ayant un peu adopté, cet enfant, je n'allais

pas m'en vanter. Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! Toutes les

qualités.

Comédienne!

Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments administratifs

suintent une austérité froide en contradiction avec la nature et avec

le besoin d'affection et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut

le dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. Je terminais cette

séance de prison dans un état d'agacement égoïste. Gaston Fondant et

ses deux frères restaient les derniers dans le préau; je rangeais pour

n'avoir plus qu'à balayer après leur départ.

Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, en trottinant accroché

à ma jupe. Je l'avais renvoyé: «Laisse-moi!» de telle façon qu'il était

allé se blottir près de ses frères.

Comme je portais la corbeille débordante de papiers récoltés dans les

coins et sous les bancs, il tira mon tablier au passage; des papiers

tombèrent. Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant de

rien ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, je lançai une

claque à l'enfant. Moi! j'ai fait cela!

La Maternelle(#71143) · 第 20 / 26 题