«Ne va pas dans la cour, entends-tu, Petit Pierre.
--Mais, père, il ne pleut plus.
--C'est égal, reste ici.
--Mais pourquoi?
--Parce que...
--Mais, père...
--Eh bien, vas-y.»
Or la glace, en séchant, avait gelé la pierre.
Dès qu'il eut fait un pas sur le pavé glissant,
Pierre tomba par terre et resta gémissant.
Que ton père commande ou défende une chose,
C'est toujours ton bien qu'il t'impose.
_Obéis donc, enfant, sans demander pourquoi_...
--Pour toi!
Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais trois gamins: Ducret,
Virginie Popelin, Marie Doré; sans erreur possible, à leur faux air de
sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, ils jouaient
à quelque chose de défendu. Eh bien! ils sont arrivés à une telle
perfection de clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi ils
s'occupaient.
--Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de deux ans... Que
dis-je? Ils ont été mis à la crèche le lendemain de leur naissance;
âgés de six ans, ils ont six ans de discipline! Leur figure même est
scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, une physionomie
d'uniforme.
Et voilà précisément le désastreux: ces enfants _ne sont plus nature_
et pourtant on n'a pas amendé _leurs instincts profonds_! Les germes de
plein air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été étouffés,
tandis que demeure la perversion qui rampe et se tapit pour mieux sévir
plus tard. Allez donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie
Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se réfugient derrière le
signe extérieur de propreté!
Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui reste vivant et fort
autour d'eux; l'amélioration éducative consiste à les parquer dans
un milieu artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à la
campagne et à qui l'on réciterait les descriptions des plus beaux
paysages,--en le laissant à la ville.
Les enfants les mieux influencés ont compris que, les maîtresses, c'est
de la force avec laquelle il faut s'accommoder au mieux. Leur habileté
à l'égard de l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard du
public.
Ducret, Popelin sont de bons élèves: qu'est-ce que l'élevage primaire
sauvera de précieux en eux? Quel remède apportera-t-il à leur destinée
de misérables? Depuis leur naissance on les comprime dans le moule à
morale,--sans empêcher d'agir les tares intérieures et les aimants
extérieurs!
Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau déplacer mon
objectif, la vision gaie ne se présente pas. Et encore je m'astreins
à la plus grande modération, mes constatations pénibles sont triées.
Par exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont les enfants se
battent _pour de bon_, dans la rue, je n'ai pas dépeint non plus les
scènes scandaleuses faites par les parents dans l'école même.
Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours «ces notes peuvent
rendre service». Oui, mais à la condition que leur sincérité ne fasse
aucun doute. Or, pour trouver créance, _il ne faut pas être trop vrai_.
Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier
à l'exagération! C'est un procédé si commode de ne pas croire aux
histoires trop tristes et qui économise la pitié, si congrûment!
Donc, je resterai «dans la moyenne des faits».
Pour être capable d'admettre les énormités, il faut une préparation
progressive. Moi-même, à mes débuts à la Maternelle, avant «d'être
de Ménilmontant», que de choses j'aurais obstinément rejetées comme
impossibles!... Allons, allons, gens ordinaires, gens «d'un autre
quartier», comment voulez-vous atteindre la même foi et la même
compréhension que moi, qui fus témoin de l'incident suivant!
Un matin glacial, Marie Fadette, cinq ans, apparaît, tablier pas
boutonné, souliers pas noués, très pâle. (On connaît les différentes
pâleurs d'élèves; pâleurs de faim, de froid, de phtisie, de mauvais
coups reçus...) Marie Fadette est d'une lividité insolite. Et puis,
elle n'a pas l'air d'arriver à l'école, elle a l'air d'aller ailleurs,
de déménager avec son panier.
La directrice, non moins pénétrante que moi, l'arrête au passage, et
voici Marie entre nous deux. Aussitôt là, sur le couvercle du panier,
nous remarquons une large tache roussâtre.
--Où as-tu mal?
Pas de réponse.
--Tu es tombée?
Signe négatif.
--Ta maman t'a corrigée?
Même signe.
--Eh bien, parle, voyons!
Les enfants du préau se taisent un instant par curiosité, et
certainement aussi par instinct: quelque chose d'invisible est entré
avec Marie Fadette.
Elle ne répond pas et, pendant la courte cessation de surveillance, un
gamin mal assis tombe du banc, tout d'une pièce, avec bruit. Sursaut
de Marie Fadette en arrière, et une pétrification épouvantée, les yeux
désorbités, la bouche béante, vers le camarade un instant étendu.
--Va t'asseoir, dit la directrice soucieuse.
Marie n'était pas placée depuis cinq minutes que deux hommes
demandaient Mme la directrice; chapeaux mous, vestons, grosses
moustaches de sergents de ville. Colloque rapide à voix basse,
au-dessus de la balustrade.
Madame, pâle à son tour, se retourne vers les enfants:
--Marie! appelle-t-elle.
Il y a vingt Marie dans le préau. Pourquoi Madame n'a-t-elle pas besoin
d'ajouter un nom? Pourquoi sa voix changée fait-elle comprendre de
quelle Marie il s'agit?
Tous les enfants regardent Marie Fadette qui, seule, s'est levée.
Quel pauvre petit être traversant le préau! Et quel aspect, le peuple
des condisciples! une attention, _un air d'expérience_, comme vers
un _spectacle d'arrestation_. Oh! la tête fatale de Bonvalot! Oh,
l'implacabilité présidentielle de Berthe Hochard!
Marie Fadette sait qu'elle doit reprendre son panier. Je le lui donne;
il est vide.
--Allons, viens, ma petite, dit un des hommes d'une voix autoritaire le
plus possible adoucie.
Une si petite main s'avance, d'un geste _fini_, sans espoir!... Je
n'avais jamais vu si large poigne s'abattre sur l'innocence. Et jamais
plus il ne fut question de cette éclosion promise à la douceur des
jours, qui avait nom Marie Fadette.
Eh bien, gens ordinaires, gens «d'un autre quartier», quand vous
aurez vu arriver à l'école une enfant de cinq ans dont la mère a
été assassinée pendant la nuit (l'imaginez-vous s'habillant seule,
enjambant le corps, prenant son panier?) quand vous aurez subi cette
préparation, nous nous entendrons peut-être et je pourrai _tout dire_!
En attendant, je suis obligée de rester modestement dans les faits
moyens.
Les batailles se succèdent régulièrement, on se promet une tripotée
pour telle heure; cela fait partie de l'emploi du temps. Les batailles
complètent le devoir d'aller à l'école; n'est-ce pas surtout pour
se retrouver et se cogner que l'on afflue chaque jour à cet endroit
déterminé?
Aujourd'hui encore Richard et Pluck ont à moitié assommé Tricot et
Kliner. Des passants indignés sont entrés prévenir la concierge de
l'école. La directrice a écarté les mains: «Nous ne pouvons pas les
tenir en laisse.»
--Tu sais, ai-je dit à Richard, si tu bats encore Kliner je ne «change»
plus avec toi, tu garderas tes dessins.
Et pour bien rester dans mon rôle, j'ai ajouté résolument:
--Je «changerai» avec un autre.
Car enfin, moi qui ne me bats pas, si je suis une vraie camarade, je ne
dois pas avoir d'autre préoccupation que de troquer mes bonbons contre
«quéque chose».
Dans la rue, les plus pauvres se lorgnent de travers: ce sont toujours
les déguenillés qui «écopent». Les quelques enfants de commerçants,
représentant censément la classe aisée, subissent moins d'avanies;
non pas qu'ils vaillent mieux sous le rapport du caractère, mais
l'éducation est ainsi dirigée que les malheureux s'attaquent de
préférence à la misère; un qui a son tablier déchiré se moquera d'un
qui a son pantalon troué; un qui tousse enverra une poussade à un qui
boite: la faiblesse et la gueuserie attirent les coups.
«N'élevez pas vos regards trop haut; luttez entre vous.--La violence
envers les faibles est permise: témoin l'action des parents sur les
enfants; témoin l'éternel refrain de style national: les étrangers nous
sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont des misérables auprès
de nous, Grands Français, il faut les battre.»
Du reste, l'éducation vient simplement en aide à la propension
naturelle: on incline toujours vers le plus facile à faire. Les bas
malfaiteurs dévalisent un débardeur, sur le quai, pour cent sous,
plutôt que d'assaillir une poche contenant cent francs. Les cochers
d'omnibus et les charretiers «ne se ratent pas», réciproquement; on
jurerait qu'ils ne peuvent s'en prendre à d'autres de la difficulté de
vivre.
Du reste encore, s'il en était autrement, les gens comme il faut ne
connaîtraient plus de sécurité, ou bien le monde changerait et--Dieu
merci!--le monde n'a pas envie de changer.
Pendant que ces pensées me tracassent, évidemment je ne sème pas les
éclats de joie, mais enfin, qu'est-ce que Mme Paulin peut bien me
vouloir depuis quelque temps?
Elle m'engage doucement à quelques frais de toilette: «Je suis jeune,
agréable; malgré ma profession de femme de service, on pourrait me
remarquer tout de même, si j'avais un peu de coquetterie. On a vu plus
drôle que ça...»
Pourquoi s'obstine-t-elle à un certain sujet de conversation? Elle se
demande «si je n'ai pas éprouvé des peines de cœur et si je ne suis
pas entrée ici comme une autre serait allée au couvent. Il ne faut pas
ainsi renoncer à la vie». Textuel.
Pas possible, madame Paulin, vous avez trouvé cela toute seule?
J'ai été obligée de lui déclarer sèchement que ces questions
personnelles m'étaient désagréables. On peut plaisanter une fois et
n'être pas disposée à continuer indéfiniment.
Nous déjeunions.
--Bien, a répondu de bonne grâce Mme Paulin, on ne parlera plus que du
service.
Elle est allée hier porter une lettre chez M. Libois--affaire de
service--je n'ai rien à dire? déclara-t-elle. «Le délégué n'est pas le
monsieur qu'on pourrait croire: très simple et très délicat, il n'est
pas riche; il a de quoi vivre en s'occupant de publications; il se
spécialise dans les études sur la protection de l'enfance, car il a
beaucoup de cœur et--le plus étonnant--il est extrêmement timide.»
Mme Paulin ne mangeait guère, elle épluchait sa nourriture, elle
s'adressait à son assiette plutôt qu'à moi. Un serrement d'estomac
auquel je suis sujette depuis quelques semaines me laisse peu d'appétit
et m'obligeait aussi à chipoter dans mon assiette.
«Et Mme Paulin a pleuré la dernière fois qu'elle a vu M. Libois chez
lui, parce que cet homme-là est vraiment bon... parce que vraiment il
faudrait être barbare...»
J'ai prié Mme Paulin de m'excuser: l'heure était sonnée, mon service
ne me permettait pas de rester dans la cantine.
Après les seules dispositions énergiques des enfants, n'oublions pas
celles des parents. Il ne se passe pas de jours que des algarades
fâcheuses n'éclatent devant la barrière du préau: invectives et menaces
lancées à pleine voix, contre les maîtresses, contre moi, contre «cette
sale administration».
Hier. La mère Tricot vient chercher son garçon; la voici derrière la
balustrade, elle porte un paquet de linge mouillé sur l'épaule droite
et un seau avec battoir, eau de javelle, etc., dans la main droite;
elle conduit de la main gauche une fillette toute petite et, bien
entendu, elle est enceinte.
Tricot n'arrive pas à reconnaître son panier dans la rangée installée
par terre. La normalienne qui est de service, le regarde farfouiller et
finit par appeler:
--Rose, s'il vous plaît...
Alors, la mère Tricot, à gorge déployée, contre la normalienne:
--Mais reluquez-moi c'te mijaurée, c'te momie, qui ne peut seulement
pas se baisser! Il ne vous salira pas, ce panier... Dire que nous
payons ces propres à rien! Croirait-on pas qu'elle a pondu l'obélisque
avec sa robe noire? En v'là un métier de faignante... Enfin il ne sait
pas, cet enfant... il a besoin qu'on l'aide... et il est autant que les
autres, vous entendez, espèce de momie? il vaut mieux que vous, cet
enfant-là.
J'ai donné le panier. Tricot franchit la barrière. Sa chère mère, qui
réclamait si passionnément des égards pour lui, pose son seau par terre
et lui détache une formidable torgnole:
--Mais aussi, tu ne peux pas le préparer d'avance, ton panier?
Les enfants gardent-ils de la rancune contre leurs parents, après
avoir été «corrigés»? Non, ils sont solidaires des parents, dont ils
partagent de bonne heure les souffrances et «ils comprennent les
claques». Ils s'habituent à être claqués comme on s'habitue à mal
manger; on pourrait même dire que, parfois, ils y prennent goût:
certains parents ont la taloche gaie, ils rossent jovialement, pour un
peu on provoquerait les «corrections». Et aussi, les enfants excusent
les punitions même injustes, qui s'abattent d'un coup, par la vivacité
du sentiment; cela n'a pas d'importance; on n'y pense plus, de part
et d'autre, au bout d'un instant. La punition réfléchie, celle qui
s'aggrave de règlement, est moins bien acceptée; les punitions de
l'école, assumant un caractère de permanence, pourraient rendre les
enfants vindicatifs et sournois.
Tricot n'a pas sourcillé, sa tête a seulement cogné contre la barrière:
chargé de son panier, il a eu la complaisance avisée de prendre à son
bras le seau de sa mère et, l'air entendu, il est parti devant, comme
un homme.
C'est lui qui, appréciant sa mère, d'un ton de médiocrité satisfaite,
disait à Louise Guittard, en se frottant une bosse au front:
--Pendant qu'a m' bat, on a la paix.
Je le répète, c'est une affaire de quartier: les parents ont une façon
particulière de comprendre leurs droits vis-à-vis de l'école--et une
façon non moins particulière d'aimer leurs enfants qu'ils rossent si
bien.
On note d'abord curieusement la crainte, l'hostilité et l'exigence des
gens du peuple à l'égard de l'administration. «C'est nous qui payons;
les administratifs sont là pour nous servir», et, en même temps,
pour eux, l'école tient du bureau de bienfaisance. Ils s'humilient
pour obtenir la cantine gratuite, pour participer à la distribution
des galoches et des tabliers qui a lieu après la Toussaint, mais
ils s'humilient «à coup sûr». Ils prétendent céder en partie leur
progéniture à l'administration.
Ainsi, une fois, Léon Ducret avait perdu une pièce de quarante sous
en allant faire une course pour un commerçant, sa mère est venue
_réclamer_ à la directrice, sans hésitation:
--Madame, ce petit a perdu quarante sous, faudrait que l'école les
rembourse.
Dans son idée, l'école était responsable du gamin.
Les gens sont très pénétrés aussi du respect hiérarchique. Ils
menacent peu la directrice, mais ils se rendent compte qu'une
institutrice-adjointe est une salariée d'un genre à part, guère mieux
lotie qu'eux-mêmes, et--selon leur expression vindicative--ils ne la
ratent pas: facilement, ils adressent une plainte à M. l'inspecteur, ou
à M. le directeur de l'enseignement, sur du papier de cérémonie, avec
force protestations de dévouement servile.
Mais la voici, la note gaie, à propos d'affection paternelle:
Quand la directrice siège dans le préau et qu'il ne s'agit pas de
faits très graves, les parents conversent avec elle, sur place,
au-dessus de la barrière, au lieu d'aller dans son cabinet. Si je me
trouve occupée à attifer des enfants, je ne me dérange pas; car,--par
l'excès même de mon anxiété observatrice,--j'ai pris un visage mort,
un air de stupidité laborieuse, tout à fait en convenance avec ma
fonction,--aussi puis-je, sans indiscrétion, rester près de la
directrice: «Je n'existe pas».
Donc, avant-hier, le père de Gillon se met à discourir pompeusement
à l'entrée du préau. M. Gillon, employé de bureau, est un parent
important, pour le quartier. Son fils--si triomphant de bêtise--est
un de ces enfants bien habillés, décoratifs, à qui l'on tient, parce
qu'ils rehaussent la population scolaire.
--Voyez-vous, madame la directrice, je crains le surmenage pour mon
cher bonhomme; il est trop intelligent pour son âge, vraiment...
La directrice écoutait debout, souriante, absolument charmante et
réglementaire avec ses beaux yeux bleus, sa maturité de blonde fraîche
et grasse.
--Mais non, monsieur, je vous assure, dans nos écoles, le surmenage
n'est pas à craindre... Bien moins que chez les congréganistes, par
exemple, où l'on fait apprendre par cœur,--où l'on fait étudier pendant
des journées entières sur des livres,--ici, ce sont les institutrices
qui parlent tout le temps, l'enfant n'absorbe que ce qu'il peut
absorber naturellement, sans effort; les institutrices versent, versent
à profusion, mais ce qui dépasse la spongiosité intellectuelle de
l'enfant coule à côté... et voilà tout... ce sont les institutrices qui
sont surmenées: ce sont elles qui filtrent et refiltrent plus qu'elles
ne peuvent...
Oh! la graduelle respiration, le progressif soulagement du bon père:
--Ah! vraiment! madame... Cependant, je vois toujours les mêmes
maîtresses...
Oh! le ton de persuasion empressée, l'heureuse dénégation de Madame:
--Mais non, monsieur! en trois ans, nous avons eu Mlle Tourneur,
morte phtisique--elle était si faible, _savez-vous que les enfants la
battaient_? Mlle Gagne a été enfermée pour maladie nerveuse; Mme Héron
a eu la fièvre typhoïde... et tenez, justement, Mlle Bord n'est pas
présente aujourd'hui, c'est une remplaçante...
Oh! le balancement de tête satisfait, hautement appréciateur, de M.
Gillon! Oh! les deux bons sourires se comprenant, se félicitant, du
père et de la directrice!
Je placerai ici un morceau de la seule histoire que je tienne de la
concierge de l'école.
Un matin, environ un mois après mon entrée en fonctions, elle m'a
priée, une fois pour toutes, de l'excuser si jamais elle ne m'adressait
la parole. Elle avait failli perdre sa place pour avoir eu la langue
trop longue: depuis lors, elle était habituée à un mutisme complet.
Sa mésaventure se rapportait à cette Mlle Tourneur, la phtisique
frappée par les élèves, et dont elle avait voulu indûment prendre la
défense.
Je ne reproduirai pas toute sa conversation. Seulement cette citation:
Une fois, un monsieur philanthrope, délégué de l'enseignement à je
ne sais quel titre, fut introduit dans la classe de Mlle Tourneur,
inopinément, à un moment malencontreux. Quel était ce spectacle des
petits malheureux du quartier des Plâtriers _battant_ leur institutrice
parce qu'elle était malade, pauvre et trop douce! personne ne le
dira. Mais voici ce qui est arrivé ensuite: on a vu le M. délégué
venir jusqu'à la porte de l'école, jamais plus il n'a pu se décider à
entrer. Il dévalait sur le trottoir, il toussait, tapait du talon...
ah, ouitche! à peine dans le vestibule, il faisait demi-tour, la
figure décomposée, comme un poitrinaire à bout. C'était pourtant un
gros sanguin décoré de la médaille militaire, un ancien syndic de la
boucherie, un homme qui avait tué des bœufs...
A propos! ces dames ont épilogué avec effarement sur un départ
dramatique de M. Libois, dernièrement. La normalienne m'ayant
hélée de haut--de très haut--pour un enfant indisposé, M. Libois
aurait fait mine de s'élancer vers la normalienne, vers l'enfant,
puis,--brusquement, «pâle comme un mort,» il se serait retiré.
Il n'a pas le cœur solide, pour un médecin, M. Libois!
Le plus étrange c'est que Mme Paulin, ensuite, jubilait et œilladait
vers la normalienne avec méchanceté.
Oui, tous les parents ont une façon d'aimer leurs enfants. Je m'étais
trompée sur le compte de certaines femmes mollasses,--de nature bovine
pour ainsi dire,--en les croyant complètement égoïstes et apathiques,
à cause de leur manie de geindre continuellement, d'être toujours en
traitement, d'avoir la tête entortillée, le cou raide. Evidemment
la grande affaire de leur existence, c'est la conversation sur leur
santé,--non pas sur une autre misère, non pas sur leur condition
sociale, non!--sur leur malheureuse santé, sur leurs infirmités
féminines, sur leurs grossesses,--mais il ne faudrait pas confisquer un
bon point mal à propos à leur enfant!
[Illustration: UN DIMANCHE, J'AI RENCONTRÉ LA MÈRE CLOUTET.]
La mère des deux Pantins est venue, une fois, à la rentrée d'une heure,
déclarer véhémentement que, si son aîné ne sortait pas le soir avec _sa
croix_ qu'on lui avait retirée le matin, «ça ne se passerait pas comme
ça», et elle est restée tout l'après-midi, sur le trottoir, à faire
le siège de l'école, avec deux autres voisines solidaires.
Oui, dans le peuple, on a beau laisser les enfants sans soins et les
brutaliser d'importance, on les aime et _on les respecte_.
Un auteur latin a formulé cette belle maxime: le plus grand respect est
dû aux enfants. Cette déclaration fondamentale, je l'ai vue développée
dans les livres et sur la scène avec la puissante magie de l'art, je
l'ai vue magnifiquement obéie, dans la vie, par des gens de haute
situation ou de prépondérante intellectualité. J'ai perçu avec une
émotion palpitante, non seulement le respect, mais le _sacrifice_ dû
aux enfants. Mais quelqu'un m'a fait sentir la sainteté de l'œuvre de
race _dans ma chair même_, «en pratique sublime». (Je ne sais pas si je
dis bien, la valeur des termes m'échappe, je roule dans un abîme.)
Elles étaient là--deux femmes singulières--qui parlaient haut devant
la porte, sous le réverbère, chacune tenue au jupon par une fillette
écoutant, le museau dressé, les doigts dans le nez.
Sur une allégation dubitative, la mère de Léonie Gras a grandi, d'un
sursaut, devant son interlocutrice, et jamais tête renversée en
arrière, front superbe, bas de visage serré, paupières de Diane, n'ont
exprimé la sévérité d'un acte de devoir, avec plus d'effluves nobles:
--Moi! ma chère, tout le temps que j'ai été enceinte, pas une seule
fois, je n'ai accepté moins de cent sous.
Eh bien, quoi! Je ne suis plus moi-même, je le sais bien; je n'ai plus
d'ingénuité, plus d'ignorance, plus d'illusion. J'ai pourtant conservé
la faculté de rougir et certes mon sang se jette encore devant les mots
énormes pour protéger ma dignité, mais on ne s'en aperçoit guère à
cause de mon teint de gras double, de ma bouche au rictus blasé, de mes
yeux meurtris.
Mon âme me semble encrassée sans remède comme mes mains.
Le dimanche ne me ressuscite pas.
Qui n'a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, seule,--vingt cinq ou
quarante ans, sait-on?--se promenant, un jour de fête dans Paris? Quand
les familles passantes se mêlent du regard, du sourire, se sentent en
cohésion, en sympathie dans leur quartier, dans la ville,--la vieille
fille a beau vouloir ressembler à tout le monde et faire semblant
d'avoir un but, un motif de vivre,--comme on dégage l'être dépareillé,
sans attache, sans aimantation!
Cet après-midi j'apercevais dans les vitrages mon corsage plat, mon
chapeau sans jeunesse, mon visage désabusé... Pourquoi cette manie de
frôler les boutiques? Pourquoi cette insoulevable timidité sur mes
paupières? Il ne me manquait plus qu'un livre de messe à la main.
Mme Paulin, qui devait guetter le retour de ma triste promenade, est
venue me faire une visite dans ma chambre!
--Une idée qui m'a prise par hasard, a-t-elle exprimé si bien que la
préméditation n'était pas douteuse.
Elle m'a raconté toute une période de sa vie: ses fiançailles, des
détails sur son défunt mari. Elle est arrivée, sans trop de maladresse,
à des considérations sur la nécessité du mariage; elle a recommencé des
allusions que j'ai supportées par faiblesse, par découragement.
Certes, le moment avait été choisi à point. Accoudée à ma table de jeu,
dans une sensation affreuse d'abandon, je répondais par des haussements
d'épaules, par des mots d'indifférence à l'égard des décisions du sort.
Oui! mais n'ai-je pas eu l'air d'acquiescer «à n'importe quoi»? Et
j'ai laissé formuler des conseils trop explicites,--presque des
«propositions»!
Maintenant je me reprends. Quelle est cette nouvelle persécution?
Ne suis-je pas folle de l'avoir permise? Et vraiment, n'ai-je pas
entrevu...?
Je me révolte! Chassons ces pensées.
Non, abordons-les carrément, une bonne fois, pour en finir! Assez de
lâcheté, assez d'hypocrisie, assez de me tromper moi-même: _Mme Paulin
a une mission_ et depuis longtemps déjà; aucun doute là-dessus.
C'est prodigieusement bête d'avoir chargé de mission Mme Paulin,
malgré son âge d'expérience... à moins que cela ne soit profondément
«psychologique»,... car, de qui aurais-je toléré les allusions si bien
réussies par Mme Paulin?
Non! il n'y a là que de l'audace indécente et de la stupidité.
L'affaire est réglée.
Parfois, le matin, à six heures, rien que d'avoir traversé la rue
déserte, pleine de clarté, de fraîcheur et recueillie dans le
silence,--malgré çà et là, un vieux soulier, un morceau de corset, une
loque, épaves du mouvement nocturne,--j'arrive au travail, tout offerte
à la vie belle et généreuse. Mais je ne me sens pas uniquement dévouée
aux bambins, mon attendrissement trop féminin et pas assez maternel,
s'envole au delà de l'école. J'attrape alors mes torchons, je cherche
mes cuivres à frotter, les taches à enlever aux parquets du préau, des
classes, de l'escalier.
Ah! quand la poésie vous lancine, quand votre substance voudrait
s'éparpiller en amour et recevoir le baiser de la nature entière, du
soleil, des arbres--le bon remède: frotter par terre, à genoux, brosser
avec rage, les bras nus! Va, rêve donc, sale bête!
Ah! j'en ai étouffé des soupirs sous le bruit de la brosse de
chiendent! Ah! le besoin de parler avec intelligence et tendresse, j'en
ai flanqué de la potasse là-dessus!
Et il faut ajouter que depuis trop longtemps Mme Paulin me couve avec
une affection patiente, avec une sorte de supplication, les yeux
humides:
--Mon enfant, pourquoi te fais-tu du mal à toi-même?
Assez! assez! je ne veux rien que l'anéantissement.
Enfin, après deux heures de suée, quand les enfants arrivent, je leur
appartiens sans réserve; aplatie, matée, j'ai pour eux une bonté de
bête de somme docile, éclopée; ils peuvent me tirailler, m'appeler, me
faire baisser et relever cent fois de suite, ils reçoivent tous le même
sourire usé, complaisant. Et Mme Paulin peut prendre ses airs penchés!
Une sorte d'hébétement me béatifie; je juge les choses en «bonne
femme». Je ne pense plus ou je pense court, niais, superficiel.
Les tout petits, qui sont encore, dans une certaine mesure, de jeunes
animaux, me sentent une créature infime, pareille à eux; ils mirent
leur passivité dans la mienne; le plus qu'ils peuvent, ils se frottent
à moi, me tendent leurs yeux, leurs nez. Parfois, devant le lavabo,
quand les classes fonctionnent, je baise un petit museau mâchuré, qui
comprend bien que je ne suis pas d'un acabit raffiné.
J'ai constaté que plusieurs enfants _ne savent pas embrasser_; oui, des
enfants, la réalisation, le symbole du baiser! C'est mignon, faible,
à peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les
yeux... Non! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne
leur a pas appris, ils n'ont pas eu l'occasion... Ils veulent bien, ils
fouillent, ils appuient leur bouche maladroitement. Richard--je l'ai
vu souvent au clignement de ses yeux, à une nervosité des lèvres,--il
essaierait bien, mais il ne peut pas se décider...
On n'imagine pas ce singulier effet: la première fois que, sur le point
d'embrasser un enfant, je me suis aperçue qu'il ne comprenait pas
l'intention de mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais
une mutilation.
Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas.
Un dimanche,--j'avais lu, dans le journal, des histoires peu égayantes;
le crime du jour était celui d'un conscrit ayant assassiné une vieille
femme, sa bienfaitrice,--l'après-midi, au début de ma promenade, je
reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, à la chasse aux bouts de
cigarettes. Une impulsion irrésistible,--je ne sais quel besoin d'être
d'accord avec quelqu'un,--m'a fait appeler:
--Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux?
--Ça m'est égal...
--Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche matin, il faut venir me
voir. J'ai des livres à images, j'ai des choses à manger et puis, j'ai
des sous... Tiens entrons au bazar, je veux t'acheter ce qui te plaira;
choisis... Bon! mais tu vas m'embrasser.
Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a posé, enfoncé son
museau près de mon oreille; et--je le certifie--j'ai senti à mon cou,
le froid impressionnant de son nez, comme le froid de l'objet qu'il
avait choisi avidement, sans hésitation: un couteau.
Mais pourquoi ces histoires de caresses?
Je vis dans une obsession continuelle: un danger moral me menace.
Mme Paulin ne m'entretient plus de rien hors les questions de service,
et elle me persécute davantage que si elle disait les préoccupations
inscrites sur son visage. Ses yeux me suivent et me tourmentent.
Heureusement que j'ai mon précieux dérivatif!
Aujourd'hui le lessivage a fonctionné rudement; j'en suis tout avachie.
Ce soir, le coude sur ma table, je souris à tout ce qui me passe par la
tête... Bonjour, Tricot... Celui-là, pour donner un baiser, il ferme
les yeux et il tire le gosier, comme s'il avalait un cachet trop gros.
Aux environs du jour de l'an, quand il a gelé si fort, la dame
patronnesse en deuil, qui apporte tant de bonbons, assistait à une
récréation dans la cour. Tricot se trouva près d'elle, arrêté; on
voyait sa chair des cuisses, on devinait que le tablier ne recouvrait
aucun vêtement chaud.
--Mon Dieu, ce pauvre amour, comme il doit avoir froid! dit la dame
avec un mouvement de recul.
Je me rappelle la mine de Tricot, cherchant autour de lui, par terre,
où était le chien, la bête soignée, qui inspirait si douce pitié à la
belle dame. Puis-je faire autrement que de sourire, très amusée?
Vraiment, je me trouverais dans un état excellent, s'il n'y avait
pas cette Mme Paulin qui me plonge dans la honte avec ses mines de
garde-malade fanatique, implacablement décidée.
Je lui tiens rancune d'avoir prononcé des paroles insensées qui,
maintenant, me donnent à l'infini le sentiment de ma déchéance.
Je considère comme criminel de présenter à notre détresse une espérance
irréalisable...
Une espérance?... Alors, mon mal, ce n'est pas la volonté de
refuser?... C'est la timidité de croire?
Je m'égare, je ne sais plus lire en moi-même. Je voudrais m'en aller
loin, loin... être morte.
Ma déchéance s'accomplit si manifestement que j'éprouve une admiration
obséquieuse pour plusieurs enfants chez qui subsistent des lignes de
distinction et de beauté.
Ce matin, Irma Guépin et Léonie Gras tournaient une corde, Julia
Kasen sautait: brune, mince, tablier noir serré, chaussettes noires,
les bras collés au corps, elle dansait sans autre mouvement que le
rebondissement rythmé d'un objet élastique. Cette impassibilité
officiante n'appartient qu'à Julia; il semble que des effluves
divinisent son visage fixe. Une forme féminine très pure vous reste
dans les yeux, monte et descend, se balance comme un insecte dans le
soleil... Je revenais de mon service des cabinets, j'ai arrondi de gros
yeux indolents, telle une servante commune qu'émerveille sincèrement la
finesse aristocratique de sa jeune maîtresse.
Un peu plus loin, dans la cour, une autre satisfaction m'a requise: la
Souris a adopté les deux petites Leblanc dont la mère a «filé». Sans
négliger «le poussin», très réellement et sans comédie, elle les a
prises sous sa garde. Elle arrange leurs cheveux, leur col. «Tu n'as
pas oublié ton mouchoir, aujourd'hui? demande-t-elle, donne-le, tu as
du noir au front.» Elle pose les questions que doit poser une mère:
«Combien de bons points ce matin? Et toi, as-tu bien mangé?» Elle
répète la morale des mamans:
--Voyons, tenez-vous droites, ne faites pas de grimaces!
Il faut voir la confiance docile des deux pauvres petites, si
désemparées depuis leur abandon.
Comment l'aimant a-t-il agi entre la Souris et les deux Leblanc?
Mystère. Mais là, vraiment, les deux innocentes ne sont plus sans mère,
une fois arrivées à l'école.
Des écroulements d'énergie physique, chez moi, coïncident avec une
cessation totale de la pensée.
_Quelqu'un_ est venu aujourd'hui à l'école, après une longue absence
inaccoutumée.
Toute l'école avait remarqué cet espacement de visites. Ces dames en
conféraient tout haut, à chaque instant.
A entendre ces manifestations d'étonnement, Mme Paulin avait une
extraordinaire façon de baisser les paupières et de serrer la bouche:
«Nous attendons!» semblait-elle répondre.
_Quelqu'un_ est venu... Les circonstances m'ont heureusement permis
de rester cachée dans la cantine, affalée sur une chaise, le cerveau
paralysé.
Ah! la bienfaisante fatigue! Je n'ai retenu que des choses touchantes,
aujourd'hui.
La mère Doré a apporté un bouquet de deux sous à Mme Galant et elle a
dit:
--Tâchez donc de pousser Marie pour le chant, elle vous a un aplomb
insensé: elle ferait très bien une chanteuse de concert; avec un aplomb
pareil, si jeune, il y a de l'avenir.
Les mêmes femmes capables de scandale, d'injures, de menaces contre
les maîtresses, ont leurs moments d'amabilité. Certaines ouvrières
envoient des articles de leur fabrication: la mère de Léon Chéron qui
confectionne des bigoudis en donne un petit paquet, de temps en temps.
J'ai vu Tricot, une branche de fleurs à la main, écarter la populace
impressionnée: Arrière, donc!
Rien que des choses touchantes.
Louise Guittard manquait à l'appel depuis trois semaines, j'avais
entendu parler d'un coup de pied trop sévère lancé par son pseudo-père.
A quatre heures,--le rang conduit au coin de la rue,--j'ai appris
qu'elle avait la jambe cassée: une chute dans l'escalier,--dit-on, sans
insister,--il a fallu la placer à l'hôpital.
Sa mère s'était arrêtée devant la porte de l'école, après avoir
communiqué des nouvelles à la directrice. Tout un groupe de femmes
bavardait avec elle.
Et voilà que j'entends, au passage, une voix émue, heureuse:
--Pauv' gosse! d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à pareille
fête!
Je suis demeurée ébahie devant l'air émerveillé, attendri de toutes les
ménagères, y compris la principale intéressée. Du reste, celle-ci m'a
saisie par le bras et m'a fourni des explications avec complaisance et
fierté, pour m'éblouir en même temps que les autres commères:
--Figurez-vous que Louise a un lit! un vrai lit! du linge blanc! des
repas réguliers... Mme la directrice l'a visitée et lui a apporté une
poupée.
C'est une joie qui emplit les cœurs et gagne tout le trottoir; le
rassemblement augmente: décidément, d'avoir la jambe cassée, elle n'a
jamais été à pareille fête! Pauv' gosse, quel bonheur pour elle! Les
yeux en sont humides.
Une pointe d'envie se discerne dans l'enchantement de certaines mamans
et des regards se promènent sur des moutards, comme si l'on cherchait
ce qu'on pourrait bien leur démolir.
J'ai béni le sort, comme les autres bonnes femmes. Et je voudrais bien
rester toujours ainsi approbatrice: le corps mou, le cerveau mou.
Quand la gaieté s'y met, elle peut atteindre au formidable. Un souvenir
du matin m'est revenu, comme j'allais me coucher. Assise au bord
de mon lit, je me suis abattue, la tête dans l'oreiller et j'ai ri
silencieusement, j'ai ri à mourir. (Vous sentez toute votre substance
qui fond, s'écroule et s'en va; un évanouissement terminerait ce flux
incoercible si vous ne vous leviez pour suivre les murs à tâtons...)
La mère de Louis Clairon a demandé la cantine gratuite pour son enfant.
On a envoyé à la directrice les rapports et certificats nécessaires en
l'occurrence. J'ai pu jeter un coup d'œil dessus.
Il y a un rapport du commissaire de police: trois lignes, pas plus,
c'est laconique et grand.
Si quelqu'un y résiste, c'est que--selon toute probabilité--mon
hilarité avait une source maladive. Mais, peut-être aussi, manque-t-il
ce fait d'avoir vu l'air de dénûment affamé de Louis Clairon, ce matin
même: un enfant qui n'a pas eu sa soupe et qui arrive blême, verdâtre...
Trois lignes, puis un point, c'est tout:
«La nommée femme Clairon a vécu pendant plusieurs années avec un
individu qui l'a abandonnée, n'a laissé que deux manches de parapluies.»
[Illustration]
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