Oh! ce fut affreux; mes doigts--faute de trouver assez de
ressort,--avaient atteint les petits os! Et la chair était si pauvre
qu'elle ne rougit même pas sous le choc! Puis, je vis cette tête
d'innocent préparé «à en recevoir encore», qui s'était levée de
surprise et demeurait offerte. Les yeux disaient: «Toi aussi? Eh bien,
va, fais-moi du mal si ça te soulage... mais oui, c'est dans la nature
des plus forts de torturer... j'ai déjà tant souffert... un peu plus,
un peu moins...»
Et puis, comme ma gifle restait isolée, il eut une espèce de sourire:
«Je ne t'en veux pas, va! dans le fond, tu n'es pas méchante... tu ne
savais pas, hein?»
Après ce jour-là, Fondant continua de se réfugier en moi, mais sa main,
à mon jupon, ne s'attachait plus avec autant de ténacité. Des remords
creusaient ma conscience véreuse: ma brutalité n'avait-elle pas retiré
à cet enfant la dernière croyance en la Bonté? N'avais-je pas lâchement
abattu sa mourante volonté de vivre? Il ne se jetait plus dans moi à
corps perdu, il me sondait avant: «Veux-tu?» et ses yeux jaunâtres
exprimaient un souvenir qui me lancinait. Je lui trouvais une langueur
pensive «de malade qui aurait pu être guéri». Autrefois, je m'adressais
à lui par des mots espacés: «Te voilà?... viens!...» le silence entre
nous était naturel et plein de signification. Après ma brutalité,
j'aurais voulu lui parler davantage et je ne pouvais pas... rien ne
sortait... J'essayai de lui caresser la joue, mais il eut peur de ma
main et sa chair en coton fit rétracter mes doigts.
Enfin, un matin, la Souris tirait mon tablier dans le préau:
--Rose, Rose...
A force d'être assourdie, on prend l'habitude, avec les enfants, de ne
presque jamais répondre au premier appel.
--Rose...
Puis, on répond sans écouter, ni regarder:
--Oui, oui, bon...
Cependant la voix de la Souris vibrait autrement qu'à l'ordinaire.
--Eh bien, quoi, Rose? qu'est-ce qu'elle a fait Rose? demandai-je.
La Souris haussait vers moi des yeux de ciel, un front comme le miroir
de ma propre conscience, un visage grave sur lequel était imprégné de
l'ineffaçable:
--Rose, Fondant est mort.
Eh bien, oui, na! Je suis mauvaise, je le sais bien... l'école aussi
est mauvaise et l'on ne voit partout que crimes contre l'enfance.
On vous assène, à chaque instant, sur la tête, «les prérogatives du
père de famille», qui donc revendiquera contre tout le monde les
droits criants de l'enfant? Non seulement l'enfant a le droit qu'on ne
l'empoisonne pas d'alcool et qu'on ne l'empoisonne pas de croyances
asservissantes, mais il porte en lui l'exigence essentielle _de ne pas
avoir trop de frères et de sœurs_. (On laisse bien aux légumes, dans
les champs, la quantité de terre voulue pour qu'ils poussent!)
Et voici des visions qui comparaissent pour hurler cette dernière
justice.
Voici des gamins de six ans, noués, arrêtés dans leur croissance,
atrophiés sans espoir, par la fatigue de porter continuellement des
tout petits sur les bras.
Voici des fillettes, vieilles à treize ans, usées littéralement par
le soin de la marmaille. Celle-ci, c'est Joséphine Guépin qui vient
chercher sa sœur et ses deux frères, je ne l'ai jamais rencontrée, sans
un enfant au bras et un autre à sa jupe; elle est finie, le dos rond,
le buste déjeté. Elle reste un instant le bec ouvert avant de parler,
le temps de gonfler un peu sa poitrine aplatie, et, les yeux ternes,
elle me dit sans rancune, sincèrement:
--Maman s'en fiche d'avoir des enfants, _c'est moi qui ai tout le mal_.
Voici les trois enfants Chéron qui s'approchent. Trois qualités de
produits: bonne, médiocre, mauvaise. L'aîné, Léon, six ans, a été
élevé par sa mère, c'est un bon petit garçon, à intelligence droite, à
volonté assez accentuée. Le second, quatre ans, a été mis en nourrice,
il a souffert, il est moins intelligent, moins énergique. Le troisième
a été confié à la crèche. Les enfants de la crèche se reconnaissent
entre tous: ils sont plus vieux, plus décolorés, plus mécanisés; ils
portent en bêtise sournoise la marque de l'élevage administratif.
Juin.--Aujourd'hui, à déjeuner, Mme Paulin m'a annoncé un décès par
accident: chez les Tricot, le dernier né a été étouffé dans la nuit.
--On n'y comprend rien, me dit-elle, faut que la mère l'ait pris
machinalement en dormant, car le soir elle l'avait arrangé au mieux.
N'est-ce pas? on n'a ni la place, ni la literie suffisante, on est
obligé de coucher le petit dernier dans le lit des parents: comment
empêcher qu'il roule par terre ou qu'il soit écrasé? Eh bien, on a un
excellent moyen, employé dans toutes les familles, surtout en été: la
mère dort sur le dos, le petit entre ses jambes; rien de plus pratique,
et aucun danger; il peut ballotter à droite, à gauche, il ne tombera
pas et il est très bien, là dans le creux. Je vous dis, c'est le bon
système: chez les Pantois, le ménage n'a qu'un lit d'une personne,
deux gamins dorment par terre, le père dans le lit couche, _de champ_,
contre le mur et le dernier gosse entre les jambes de la mère; bonté
divine! il n'y a pas un pouce de terrain de perdu.
Tout de suite, je saisis l'occasion: il va m'être facile de démontrer
que ce n'est pas aimer les enfants, ni rendre service à la société,
d'en avoir quatre quand on ne peut en loger, en nourrir, en soigner que
deux. La belle avance pour le pays d'assumer des frais de végètement et
de mortalité!
Mais Mme Paulin m'interrompt, la mine grave et, avec un accent
religieux:
--Une grande famille c'est toujours beau; ainsi, chez moi, nous étions
_une belle famille_: onze enfants.
--Tous vivants?
--On ne sait pas.
--Comment? on ne sait pas?
--Dame, non! Sitôt qu'un avait dix ans, il partait, cédé à des maîtres
pour sa nourriture; on ne le revoyait plus jamais. Je ne connais pas
six de mes frères et sœurs. Mais enfin: onze enfants, c'est une
belle famille et mes parents, à cause de cela, avaient bien de la
considération, jusque dans les pays d'alentour.
Mme Paulin attendrie levait des yeux extatiques. Une immense lassitude
a coulé par mes membres, je n'ai même pas essayé d'exposer que la
famille cesse dès qu'il y a trop d'enfants, puisque, forcément, on ne
se connaît même pas entre frères et sœurs. J'ai mis plusieurs minutes à
plier ma serviette dans la perfection et Mme Paulin a dit:
--Nous sommes riches, vous mangez de moins en moins.
(C'est vrai: je perds l'appétit. Je suis brisée sans avoir travaillé.
Je subis des attendrissements qui ne se rapportent pas aux enfants...)
(_Il_ ne vient plus. J'ai obtenu satisfaction. Dans la journée,
je me plais à observer sur le visage de Mme Paulin un certain
vieillissement,--comme le reflet transmis d'une souffrance... Qu'est-ce
que j'ai à pleurer, la nuit, dans ma chambre?... Le dimanche, je
redoute une visite de Mme Paulin,--ne suis-je pas déçue, le soir venu,
de n'avoir vu personne!)
Nous avons fait le service du déjeuner, nous avons donné la pâtée à
notre misérable troupe, nous avons compté ceux qui n'ont jamais de
pain, ceux qui en manquent aujourd'hui, mais qui boiront la valeur
d'une chopine de vin pur, ceux qui ont du dessert.
Les convives doivent attendre que toutes les parts soient apportées
avant de commencer la danse des cuillères, autrement on ne s'y
reconnaîtrait plus: l'avalage des premiers servis irait plus vite que
la distribution. Il faut voir ces petits Tantales!... Par pitié on sert
les Ducret les derniers: une fois, l'aîné s'était évanoui d'aspirer la
vapeur de sa soupe; le cadet, les mains au dos, essayait de laper; son
menton grelottant sur le fer de l'écuelle «jouait la Marseillaise».
(Appréciation des camarades.)
Mangez!... Ah! ce mouvement des mâchoires qui fait remuer les tempes
livides aux veines décolorées!
Et ceux qui ont tellement faim qu'ils ne peuvent plus manger! Ceux
qui sont habitués à de telles saletés qu'ils ne peuvent digérer une
nourriture saine! Et Pluck «que sa toux nourrit»!
Des tout petits lèvent les dents lentement, comme s'ils n'avaient plus
de salive, comme des vieux dont les mandibules usées pèsent «du plomb».
La Souris gave son «poussin» avant de se permettre une bouchée. Puis
elle surveille les deux petites Leblanc et s'arrête inquiète, si elles
font mine de chipoter.
Mais, tout à coup, son regard noir se pose sur moi et me suit; sûrement
quelque chose cloche dans le repas. Je cherche: reste-t-il un enfant
qui n'a pas de pain? Non, pourtant... Voyons, c'est au bout de la
tablée, en face, que ça ne va pas... Parbleu! Tricot a la lèvre fendue
par un horion paternel et tellement enflée qu'il ne peut introduire la
cuillère ordinaire, je lui prête une cuillère à café.
Quoi encore, maintenant? un flottement, une agitation, tous se penchent
du même côté. En effet, il se produit un fait incroyable, insensé,
abasourdissant: Gabrielle Fumet a trouvé un biscuit dans son panier!
Cela dépasse tellement tout ce que l'imagination la plus folle aurait
pu inventer d'impossible,--il est tellement extravagant que Gabrielle
Fumet puisse «avoir du dessert», que tous s'émeuvent, bayent, rient,
se regardent pour bien se reconnaître et murmurent, en rêve: Gabrielle
Fumet!...
Mme Paulin dirige vers moi un sourire entendu qui signifie: «Farceuse,
va!» mais, j'en ai autant à son service. Mme Galant nous considère
aussi l'une après l'autre, avec un clignement de connivence. Le mystère
ne s'éclaircira pas. Irma Guépin rit aux anges--elle n'a jamais rien
vu de si heureux; elle donne son dessert à Adam; immédiatement une
contagion de partage se déclare et ce n'est pas seulement Gabrielle
Fumet, c'est Vidal, Tricot, les Ducret, dix autres qui mangent du
dessert pour la première fois de leur vie!
Après le déjeuner, je siffle en balayant, puis je parle toute seule:
--Soyez moins nombreux et tout le monde aura du dessert. Je me demande
si c'est _avec préméditation_ que les misérables sont si prolifiques?
C'est plutôt par ignorance, qu'ils pèchent; dans ce cas, je placerais
au-dessus de tout la haute moralité, la charité, de leur enseigner à ne
pas procréer criminellement.
Je maudis ma stupide situation de demi-savante... Voilà une propagande
qui concerne un philanthrope comme M. le délégué cantonal! Que
devient-il?... J'en ris sous cape.
Ce soir même, la mère Cadeau, toujours enceinte, m'a raconté la façon
dont sa jeunesse et sa faiblesse de gentille péronnelle ont été
violentées par de continuelles fécondations et elle a conclu presque
contente, résignée, imbécile:
--Je n'ai que des filles, croyez-vous? c'est-y drôle!... Les femmes
sont si malheureuses par la faute d'un tas de sales égoïstes et on
fabrique des filles tant qu'on peut, tout de même!
Hélas! je ne soupçonne aucunement le conseil utile et--d'autre
part--une invincible pudeur m'empêche de parler même vaguement du
mystère générateur... ma nervosité se révolte et aussi un mal secret
existe en moi... non, non, je ne peux pas sortir les mots... J'éprouve
déjà bien trop de souffrance à les entendre!
Le soir, je ne fais plus la conversation avec les trois ou quatre
bambins retardataires; je m'assieds en face d'eux, au milieu du
préau, sous l'appareil à gaz, et je songe, ayant l'air de compter
indéfiniment, là-bas, dans l'ombre, des cordes qui pendent. C'est
désolant: je rêvasse, oubliant même les enfants autour de moi, je songe
dans le lointain... je songe que je suis bien malheureuse...
[Illustration: SUR UN BANC.]
Irma Guépin s'est levée sans bruit, elle a redressé des cheveux, près
de mon oreille, elle a arrangé une coque de ma cravate, absolument
comme elle aurait accommodé sa poupée à son idée, avec des
mouvements de tête sérieuse, penchée à droite, penchée à gauche; elle a
ramassé ma main gauche et l'a mise sur mon genou, pareille à la droite.
Je renonçais au moindre automatisme. Satisfaite de ma pose, elle a
passé derrière le banc et a piqué sur ma joue, de côté, un baiser «de
petite maman», réservé aux têtes de poupée, puis elle est retournée
s'asseoir auprès de Tricot.
--C'est ta mère qui viendra te chercher? a-t-elle demandé.
--Je ne sais pas, maman pleure.
--Pourquoi qu'elle pleure?
--Parce que papa l'a battue... (avec fierté) tu sais, il est fort papa,
quand il cogne, ça rebondit!
--Pourquoi qu'il l'a battue?
--Parce qu'il trouve que le peintre vient trop souvent à la maison.
Silence. Méditation profonde de part et d'autre.
--C'est peut-être ta sœur qui viendra; dans quelle classe qu'elle est?
--Dans la classe du certificat d'études. (Un geste péremptoire, une
voix d'absolue certitude). Si Maurice est là pour lui faire la cour
elle ne viendra pas; elle se fiche pas mal de moi dans ces moments-là.
Veux-tu qu'on joue à se faire la cour?
--Comment qu'on fait?
--. . . . . . . . .
--Ah bin, non, t'as les mains trop noires...
Silence. Dans la vaste paix du préau, un petit rachitique dort,
recroquevillé, en équilibre sur le banc, avec une sorte d'habitude:
tel un pochard au coin d'une borne.
Je ramène mon attention vers les enfants, mais alors mon esprit
s'obstine à des questions insolubles qui, _sainement_, devraient
lui être étrangères: un médecin officiel pourrait propager la belle
honnêteté de ne pas procréer «quand le mari est plein d'absinthe».
Juin.--Voilà plus de huit soirs consécutifs que je reste assise dans
ma chambre, après dîner, sans me décider à prendre la plume. Le peu
d'amélioration produite à la fin de l'année scolaire me décourage.
Et puis, je voudrais savoir des choses... et j'ai peur... Un trouble
général persiste en moi: un mélange de dévouement et de «la maladie
d'un être anormal». Je voudrais sauver les misérables des crimes de
l'amour... Et moi, de quoi est-ce que je souffre?...
Où vais-je? Un courant plus fort que ma volonté m'entraîne: j'envisage
maintenant hardiment une certaine éventualité; je discute le pour et le
contre. En somme, je n'ai pas fait vœu de célibat... mon grand ennui
provient surtout des circonstances inaccoutumées... autrement, mon
Dieu, je n'éprouve pas une répugnance invincible.
Détail curieux: à ces moments de délirante imagination, il me semble
que j'ai des torts envers les enfants de l'école: je sens naître des
remords de _déserteuse_.
Enfin, aujourd'hui, je me suis réconfortée dans l'admiration, de
Louise Cloutet (la Souris). De jour en jour, le visage de cette enfant
se purifie et s'élève; le rayonnement sage, souriant et bon de ses yeux
noirs s'étend de plus en plus loin; elle prend la morale scolaire juste
du bon côté et dans la proportion voulue. L'école serait valeureuse
quand elle n'aurait sauvé et façonné que cette grande personnalité!
Cet après-midi, à regarder la Souris dans la classe de la normalienne,
à la première table, il me semblait que toute l'école fonctionnait pour
elle, passait en elle, que toute la morale enseignée devenait vivante
par cette enfant qui était chargée d'en porter la projection salubre
dans les ténèbres du quartier.
Elle arrive maintenant, le matin, avec ses trois enfants: le poussin
et les deux Leblanc. Quand elle fait miroiter devant eux son front
marmoréen, semblable à celui de la normalienne, il y a vingt ans de
distance entre elle-même et eux.
J'ai lieu de penser que la mère de la Souris intervient aussi dans le
soin et la protection des deux enfants sans mère.
Au fait, j'ai rencontré Mme Cloutet un dimanche matin. J'avais vu des
prodiges, autrefois, au cirque: par exemple, un homme se suspend par
les pieds à un trapèze, la tête en bas, on accroche un cheval à ses
bras, dans l'espace, l'homme s'allonge comme un élastique. Mais aucun
spectacle d'effort ne saurait être plus stupéfiant que celui offert par
la mère Cloutet, poussant, dans la côte de Ménilmontant, une voiture
chargée de cinquante kilos de cerises. «A la douce, cerises, à la
douce!» Une femme guère plus grande, ni large que la Souris, une arête
de dos toute pointue et une voix si sympathique «de bonne misère»,
demandant seulement à rendre service et à manger. Je m'étonnais que
les gens ne fussent pas crochetés par cette voix, si persuasivement
chantante sous l'écrasement; je m'étonnais que toute la rue ne
s'approchât pas...
Cette femme est capable de tout. Sûrement les petites Leblanc ont
affaire à elle. J'avais demandé naguère à l'aînée comment s'arrangeait
son dîner:
--Papa est trop ennuyé le soir, il me dit: «Tiens, v'là six sous,
achetez ce que vous voudrez.» Il s'en va; j'achète du saucisson ou du
brie, on se couche, on ne le revoit plus.
A présent, j'augure que les petites Leblanc mangent de la soupe le
soir: depuis peu, la plus jeune semble avoir les joues mieux nourries.
Miracle! c'est comme de la vraie chair qui lui viendrait à la figure!
Un souvenir, à propos de Louise Cloutet et des cadeaux qui sont envoyés
à l'école par les parents du quartier des Plâtriers. Le surlendemain du
jour de l'an, j'ai vu la Souris arriver en royal appareil: un brin de
plumeau à son béret, drapée jusqu'à terre d'un capuchon éteignoir.
Et quand vous auriez vu Dieu le Père tenir en sa main l'univers,--j'ai
vu la Souris apporter une orange!
Allons, je ne resterai plus un seul jour sans écrire; cet exercice
intellectuel entretient ma clairvoyance et conserve ma dignité. Le
travail manuel profite à ma santé; il me donne en outre la satisfaction
d'un office utile par quoi je suis en règle avec la société.
J'ai pris ma lampe et, dans une glace pendue à l'espagnolette de ma
fenêtre, j'ai constaté qu'une louable sérénité éclairait mon visage. De
quoi me plaindrais-je? ma solitude et ma _condition_ m'ont instruite
profondément: je suis débarrassée d'un maquillage produit par les
livres, par l'éducation première; je juge, j'analyse, je réprouve et
je nie, seule contre l'opinion admise, j'attends, je souffre, j'ai des
consolations, je vis, quoi!
Allons, allons, désormais pas d'imaginations, pas de projets malsains,
pas de _désertion_! Et pour être bien sûre de rester dans le bien
et dans la vérité, avant de me coucher, j'ai déchiré mes diplômes
cachés au fond d'une malle, comme une personne guérie d'une vilaine
maladie déchire les ordonnances médicales, et l'on peut venir: Voyez
mon tablier bleu, mes mains raboteuses... moi? J'ai toujours été «du
peuple», je n'ai jamais su que ce que les enfants m'ont appris, je n'ai
jamais rêvé de changer ma situation...
Je vais bien dormir d'un sommeil souriant, j'en suis sûre: dans ma
poche, j'ai retrouvé des miettes de pâtisserie. Kliner, revenant de
déjeuner à la maison, m'a offert, en cachette, derrière le poêle, un
morceau de gaufrette de la dimension d'un timbre-poste, soigneusement
au chaud dans le creux de sa main.
--Je t'ai gardé ta part.
--Ah! vraiment? merci, tu es bien gentil d'avoir pensé à moi.
Kliner est ce brun à la gorge entaillée: la figure émaciée, mais l'air
intelligent, avec des yeux de geai d'une continuelle mobilité.
J'ai tenu mon poing fermé devant ma bouche et feint de mâcher
longuement; j'ai même tiré le cou plusieurs fois pour avaler.
Kliner, de toute la tension de ses facultés, regardait descendre en
moi l'ambroisie et guettait mon emparadisement. Car, enfin, ça se voit
extérieurement une si rare pénétration, ça transforme une personne
immédiatement une absorption si succulente!
--C'est rien bon, mon vieux! ai-je exhalé rayonnante.
Alors lui, parti dans les grandeurs, millionnaire, reprend:
--Hein? c'est pas du manger d'ouvrier!
Et, comme deux élus qui,--à l'insu de la foule envieuse et malgré la
coalition universelle--ont connu la fortune, tout l'après-midi, chaque
fois que nos yeux ont pu se rencontrer, «nous avons bien rigolé».
Et mes remords sont tout à fait guéris: il n'y a plus aucun danger de
désertion; je suis forte!
Juillet.--La victorieuse lumière de l'été accuse davantage le _local
public_ et _emprisonnant_, sous la couleur marron, vert d'eau et blanc
sale des murs.
Pendant la récréation, dans la cour même, les enfants exhalent une
joie forcée, de fausse délivrance; ils apporteraient un autre tumulte
dans la rue, ou dans un square. Moi, le matin, ma figure change, il
tombe dessus quelque reflet de la pédagogie de ces dames; et aussi,
intérieurement, j'éprouve la sensation de dépendre d'une autorité qui
ne peut pas se familiariser; d'instinct, mon corps se rétrécit et se
garde.
Je voulais constater un résultat à la fin de l'année scolaire, le
voici: tout le monde a perdu de son essence propre, tout le monde subit
l'influence occulte de «l'administratif».
Dès l'entrée,--à cause de l'odeur unique, de la construction générale
haute et déserte, du mobilier symétrique, fait pour l'alignement, à
cause du Règlement affiché, imprégné dans l'air,--les enfants et les
grandes personnes prennent une âme «de commande».
Les enfants arrivent, ils décrivent un salut spécial, un salut «qui ne
sert qu'à l'école»; ils composent leur voix, leur regard.
Combien de force, de beauté, de possibilité heureuse apportée là, et
détruite! Car, il faut le dire: c'est le meilleur de l'individu qui se
dissout à l'école.
De même que l'art est vivifié et renouvelé par les excessifs, par
les «sauvages», de même, la vie est orientée vers le mieux par les
turbulents. _L'espoir de la génération est dans les mauvais écoliers._
C'est Adam, surnommé par ces dames «l'Exempt de bien faire» qui
présente pour moi l'avenir en progrès.
Que diable! ce n'est pas le sage Léon Chéron, le discipliné ne
contenant aucun imprévu, qui peut recéler l'_Espoir_!
J'ai reçu une convocation solennelle de mon oncle: «Il sera heureux
de tenir le rôle qui eût appartenu à mon père dans la circonstance
présente.» Il m'attend après-demain, dès le commencement des vacances.
Voilà où j'en suis! J'ai beau ne pas agir: les événements marchent en
dehors de moi, malgré moi! Et la situation va se dénouer, à sa date,
semble-t-il, comme si j'avais pris part à une série de faits convenus.
Que de chemin parcouru! Cette lettre de mon oncle ne m'a pas révoltée;
elle m'a seulement donné un tremblement qui dure encore et aussi une
lourdeur de sang et de pensée... Ai-je donc rêvé ma résistance? Il y a
donc en moi deux personnes: l'une qui refusait, l'autre qui acquiesçait?
Je ne suis pas sûre des paroles de lassitude que j'ai laissé entendre à
Mme Paulin; sans doute elles équivalaient à un consentement.
A moi-même que répondre? je ne peux pas dire que je n'aime pas?...
Mais, à mesure que mon cœur se dénonce, mes remords aussi se précisent.
Et je ne peux pourtant pas mentir du jour au lendemain à toutes mes
résolutions!
Demain est le dernier jour de classe: il faudrait que cette journée fût
bien mauvaise pour que je faillisse à mon devoir qui est de rester au
service des enfants!
Oh! rien n'a été omis. Et Mme Paulin a suivi fanatiquement les
instructions reçues. On a fait combattre par avance mes scrupules si
graves, mes scrupules de conscience: «Les gens du peuple ne tiennent
pas à vous; ils ne comprennent pas votre sacrifice. Vous les servirez
mieux de loin que de près. Il ne faut pas descendre au niveau des
humbles, il faut les élever à soi, etc.»
Vraiment? Eh bien! si, demain, les parents, les enfants me renient,
nous verrons...
Mais j'espère bien être empêchée de me rendre chez mon oncle,
après-demain. Si j'y vais, c'en est fait!... Je le sens à ma faiblesse
physique, à ma volonté qui s'égare, à ma mémoire obscurcie...
quelle honte! je le sens au trouble qui m'envahit... le trouble de
mes premières fiançailles! La créature humaine subit des lois bien
ironiques: j'ai beau me répéter qu'une fois déjà j'ai été déçue,
bafouée, tant pis! l'aspiration renaît!
Ce sont «les gens d'ici» qui décideront. Demain, j'aurai une attitude
qui criera vers tous: «Ne me laissez pas partir!» Et nous verrons!
Je veux passer cette nuit à écrire, à penser, je veillerai «en
compagnie des enfants de l'école» à qui je me confesserai d'avance, en
cas de défaillance.
Et, quelle que soit la journée de demain, j'aurai soin d'en tracer
la relation--comme le testament d'une existence au seuil d'une autre
existence.
Car, aujourd'hui encore je suis une «personne provisoire», l'épreuve
de demain fera de moi définitivement une vieille fille ou une femme...
(Donc, je ne doute pas: mon mariage est certain, si je veux!)
Sais-je?... De toute façon, un plaidoyer demeurera pour prouver que je
n'ai pas déserté de mon plein gré!
Mais je ne déserterai pas! Mes petits enfants, je vous évoque tous, là,
dans ma chambre: ne me laissez pas partir, accrochez-vous à moi, comme
vous avez fait tant de fois par jeu.
Ecoutez bien: j'étais une bourgeoise, différente de vous, de vos
parents; j'étais d'une autre «classe sociale», comme on dit... Eh bien,
cette classe veut me reprendre! Il paraît _qu'on ne s'évade pas de sa
classe_! On se figure pendant quelque temps que l'on a changé de camp,
on s'illusionne soi-même, c'est un semblant!
Mais je commettrais la pire des lâchetés à vous abandonner! Vous avez
des droits sur moi! Vous m'aimez, vous comptez sur moi,--mes soins
maternels sont attendus par votre besoin de vivre. Et, après cette
année d'affection réciproque, je ne vous verrais plus!
Vous ne savez pas? On m'a promis que je vous reverrais--autrement qu'en
tablier bleu!
Non! Adam, piges-tu? Rose, devenue une _madame_ et visitant l'école!
Bonvalot, tu dégotes?... Si je fais ça, Bonvalot, enlève ta galoche et
ne me rate pas!
Et vous, les mamans, les femmes de Ménilmontant, qui m'accostez dans la
rue, qui me traitez en camarade, j'aurai eu beau faire: je ne suis pas
de votre bord, je ne suis qu'une déguisée! Est-ce vrai? Est-ce possible?
Mes pauvres amis, je n'ai pas dit le plus terrible: si je m'en allais,
je ne pourrais plus vous aimer. Si je m'en allais, pour me marier, je
voudrais avoir des enfants à moi, j'aurais des enfants de ma propre
chair et ma maternité pour vous n'existerait plus!
Ne me laissez pas partir! Votre contact a développé en moi une sorte
de sauvagerie maternelle; je le sens bien au serrement brutal de mes
fibres, je serais comme une bête qui a des petits, je n'aimerais plus
que «les miens»! Des enfants à moi!... A cette imagination, le sang
martèle mes tempes... on dirait que mes entrailles vont s'évanouir...
[Illustration]
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