20 mars.--Encore une belle journée; dès le matin le temps a été clair
et doux; je regrettais d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me
rendre à mon travail; j'aurais marché indéfiniment, je humais dans
l'air toutes sortes d'incitations à rester dehors, toutes sortes
d'espoirs à chercher dans le lointain.
Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, lorsque l'air est
vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas encore si fortement remarqué
cette couleur jaune-marron des boiseries, des tables, des armoires, des
bancs; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes de vasistas!
Et comme le grand espace du préau, des classes, sent la cage! Un froid
d'insensibilité s'émanait des murs, du mobilier, j'étais égarée, seule,
dans un endroit non affectueux, non disposé pour contenir et dégager de
la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce besoin de m'éparpiller qui se
tourne en nostalgie!
Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et roses prêts à éclater
m'a singulièrement attendrie. Est-il assez faubourien et spécial en son
genre! Il pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol parisien
sans humus; il a un entêtement de pauvre à vivre étiolé, sans suc, sans
brise, martelé, tailladé par la cohue des récréations, il prouve un
enracinement tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent sans
air, sans chaleur, sans nourriture.
La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée à mon spleen par
l'engrenage du service.
Le médecin et le délégué cantonal sont restés longtemps en conversation
avec la directrice pendant la récréation. J'ai entendu que l'on se
préoccupait des épidémies inévitables favorisées par le changement de
saison.
--Vous vous rappelez, l'année dernière, nous avons eu des quantités
d'oreillons, de scarlatine et de petite vérole?
La directrice, qui aime bien son petit peuple, sourit tristement:
--Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides comme après une
guerre--nous avons un tas de noms qui disparaissent... puis la mairie
envoie des fiches nouvelles, les trous se bouchent...
M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon; irrésistiblement
nous avons souri l'un vers l'autre, en pleine pitié, hors de toute
préoccupation profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je ne
garde aucune gêne de cet échange... une atteinte très douce persiste
plutôt... il faut se résoudre à croire que M. Libois vibre à la misère
enfantine.
Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants; ils ne savent pas,
ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent le ciel, comme par
l'instinct de s'envoler.
J'observe «ceux en cire», les anémiques avec des têtes d'octogénaires,
les moribonds dont le cramponnement à l'existence ne s'explique pas,
puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair,--ceux-là le printemps doit leur
donner l'alarme de l'épidémie qui les guette; on dirait que le besoin
de substance vivifiante s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le
bec, ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent de la salive, de
la sève. Dimanche dernier, sur un arbuste poudreux, en caisse devant
un marchand de vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait
péniblement, qui s'arrêtait, balançait la tête, cherchait la vraie
verdure,--pourquoi ai-je pensé à Gabrielle Fumet?
D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont du sang de
bohémiens dans les veines; on devine chez eux un souvenir de migration;
les portes, les murs semblent les gêner; ils se consultent sans trouver
à quoi jouer et pourtant une fermentation inaccoutumée les soulève.
Deux élèves ont _cané_ l'école (traduction: ils ont fait l'école
buissonnière), le frère et la sœur--six ans et quatre ans--se
tenant par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux
Buttes-Chaumont--les pattes flâneuses, le nez en avant, renifleur,
attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre, dans le
jardin. Mais, la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le
garçon n'a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois
heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale! On les a
plantés contre le mur, au pilori; toute l'école a défilé devant eux. Il
y a eu un speech de la directrice, sur ces deux vagabonds qui auraient
pu être ramassés par des saltimbanques.
Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le frère avec un grand
front, un nez large, la sœur avec une de ces bouches trop fendues,
faites pour vomir les cris puissants de rassemblement. Et le défilé!
Les tout petits qui suffoquaient et commençaient à pleurer, par
contagion; la mine pensive de Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le
regard apitoyé de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, qui
n'a pas voulu regarder, elle!
--Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Mme Paulin; ils s'appellent
Pantois, mais on les surnomme Pantins, parce que l'été, vous verrez,
ils sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux petits bougres,
ils sentent venir l'été!... Figurez-vous qu'ils sont quatre enfants, il
y en a un plus grand et un plus petit que les deux d'ici, avec le père
et la mère, ça fait six personnes: ils habitent une chambre au sixième
étage, si bien exposée qu'en été il est absolument impossible de
dormir dans cette étuve, ah! mais, une fournaise à se sauver... Alors,
on accroche tous les meubles aux murs et au plafond,--c'est drôle les
chaises et la table au plafond?--on passe le chiffon mouillé par terre
et on se couche à même, avec une simple chemise, sur le carrelage nu,
c'est le seul moyen d'arriver à dormir un peu... seulement, je vous le
dis, ces deux gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme en
bois... Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui... ils ont
étouffé, ils ont cherché de l'air... ah! les deux petits bougres!
A la sortie de quatre heures, le châtiment continue: les deux Pantins
sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur,
entre les deux portes de classes. La punition _réussit_, car, serrés
l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des
loques.
Au milieu du préau, la directrice, Mme Galant, la normalienne
délibèrent: les deux Pantins s'en vont seuls d'habitude, faut-il les
faire accompagner, ou bien faut-il envoyer chercher la mère?
Ces dames sont là plantées, noires, pleines de pédagogie et de
conviction, décidées à opérer le sauvetage, la _guérison morale_ des
deux vagabonds, à tout prix; leurs yeux planent, leurs fronts se
chargent de nuages, elles semblent consulter le bâtiment scolaire,
les lignes droites, les angles rigides, la peinture marron et cette
atmosphère de Règlement inhérente aux locaux.
Mme Galant qui n'est pas de service conduira les deux Pantins à leur
porte, et demain, on enverra une lettre aux parents: une sévère
correction s'impose.
--Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous pas, dans votre livre
de morale, quelques histoires qui s'appliquent à leur cas?
--Nous en avons certainement, a dit la normalienne.
--Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé avec force Mme
Galant, et, fanatique, implacablement dévouée à la pédagogie, elle
a emmené les deux Pantins. Ils sont venus à elle: deux pauvres dos
étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, à demi-levés pour
implorer une entente miséricordieuse,--mais Mme Galant pensait trop
haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu.
L'obscure incitation du printemps chez les enfants, l'obscur désir
d'évasion, de _nouveau_ et par conséquent de _beau_, porte à réfléchir
au besoin d'art chez le peuple.
Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits «d'en dehors»
tournent mal, par fatalité: la poétique, saine, nécessaire influence du
printemps tourne à la flânerie affameuse; l'aspiration magnifique sert
à renforcer les préjugés, la servitude, la misère.
Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et ordurier, aux bars,
aux débits à ornementation brillante, il conduit à acclamer l'apparat
militaire, à lire Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les
enluminures violentes des journaux illustrés: reproductions de fêtes
officielles, apothéoses de gouvernants, accidents, crimes, exécutions.
Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur: ils reproduisent
dans leurs jeux leur destinée d'obéir, d'être exploités et malmenés;
et, la conception du mieux, le besoin d'art, ne peut élever chacun
qu'au rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui
exploite ou qui frappe: l'officier, le cocher, le gendarme.
Mme Paulin elle-même paraît toute singulière, toute «marchande de
printemps». Elle me fait penser aux duègnes du théâtre classique.
Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère affection; maintenant
ses égards s'accentuent, elle me soigne, elle me _couve_, dirai-je,
comme une mère ayant un fils à marier.
Et je me rappelle cette invitation de jadis: «Venez donc, le dimanche;
dans ma maison, il y a des jeunes gens, on s'amuse». Elle m'avait même
cité le fils de sa concierge: «Un garçon qui a fréquenté beaucoup les
cours du soir--et de plus, réformé du service militaire pour un motif
qui n'empêche pas les sentiments».
Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une nouvelle lubie
serait vraiment comique!
Dans tous les cas, elle m'a demandé--négligemment, trop
négligemment,--si je ne pensais pas à me marier.
J'étais d'assez bonne humeur:
--Pourquoi pas? Je suis comme les autres. Seulement, je veux quelqu'un
de ma sorte, ai-je dit avec l'idée de me moquer d'elle.
Mais Mme Paulin est beaucoup plus fine que l'on ne croirait. Elle
pressent, par exemple, que «quelqu'un de ma sorte», ce n'est pas un
garçon de salle, malgré ma qualité de femme de service.
Tiens! tiens! Elle a hoché la tête et elle a gratté son bras nu avec
la gravité demi-souriante d'une respectable personne qui connaît les
derniers secrets du printemps.
Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon exigence aventureuse
s'enquiert des livres que l'on confectionne pour les écoles. Ces
ouvrages officiels revêtent une importance considérable, puisque les
institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, puisqu'elles y ont
recours dans tel cas grave comme le vagabondage des deux Pantins.
J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres où la normalienne
choisit ses thèmes oraux; titre: «Morale pratique de l'école
enfantine». Un petit livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu
sur ma table, près de la lampe, égaie ma chambre, émoustille mes idées;
je souris à ma fumeuse, à ma rocking-chair et me voici infusée d'une
indulgence infinie.
Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement instables et
inattentifs; il a fallu s'égosiller après eux, du matin au soir; on
aurait cru que quelqu'un les attendait, les appelait, dans la rue, au
loin. Ils ont joué à faire la noce.
Et maintenant, je comprends très bien la noce dans le peuple, le besoin
de dépenser, de gâcher, l'illusion de la liberté, l'incursion hors de
la misère, l'illusion d'être--pendant un moment--d'une autre catégorie
sociale, de la classe heureuse... Comme ça va bien avec le printemps!
Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam... Lorsqu'une idée
a frappé les enfants au cours d'une leçon, souvent ils la reprennent
entre eux, à la récréation,--comme à l'entr'acte du théâtre de
Belleville, on s'extasie sur les coups de scène. Ce matin, Mademoiselle
avait prononcé, dans un récit d'histoire, cette phrase quelconque:
«Alors les Normands ont pillé la vallée de la Garonne,» il fallait
voir Adam, deux heures après, au milieu de la cour, faire rouler ses
épaules et avancer son mufle écarquillé dans une formidable admiration
compétente:
--Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et avalé la Garonne!
Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant l'école, j'ai perçu,
deviné, flairé un brouhaha, un éclairage, une odeur de grande liesse
commençante... Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit: un murmure
confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est pas désagréable
de sentir l'énorme effervescence nocturne du quartier venir jusqu'à moi.
Dimanche.--J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a
retrouvé son calme.
Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi.
Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries; d'un
bout à l'autre, le conseil faux, antinaturel, sue l'insensibilité
grossièrement roublarde.
Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la
réglementation des rapports de cœur à cœur.
1º Le respect envers les parents.--Une profane comme moi n'aurait
jamais pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et
calculer avant de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien,
il est indispensable de débiter des leçons là dessus, il est
indispensable qu'une personne diplômée, officiellement déléguée, une
spécialiste quoi! intervienne et apprenne aux enfants--dès l'âge
de deux ans--«qu'il faut bannir tout ce qui, dans leurs rapports
avec les parents, tombe dans une camaraderie condamnable». Je copie
textuellement. Et l'auteur, avec gravité--je l'affirme--enseigne
_les signes extérieurs de respect et d'amour_ à donner aux parents;
exactement comme on procède au régiment pour le soldat et les
supérieurs.
Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du
respect pour ses parents; oui, madame, l'enfant qui _composera_ bien
scrupuleusement _sa mine_ en approchant sa mère, celui-là _aimera_ le
mieux sa mère.
Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois
les _signes_ de _respect_ n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus
_accentués_; il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention
strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un
enfant disait _vous_ à ses parents et s'agenouillait souvent avec
crainte: aujourd'hui, l'on peut se dispenser du _vous_ et de la
crainte, mais «la distance entre parents et enfants n'en est pas moins
grande», et il n'en existe pas moins une nécessité de «démonstrations»
qui prime tout.
Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et
pierreuse de cette leçon.
Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques.
L'auteur cite, comme fils «presque irréprochable», le marquis de
Mirabeau «qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le
deuil autrefois extrêmement long après la mort d'un père». Hein? est-ce
beau, est-ce d'un noble cœur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau
qui dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et
comme les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est
exhiber longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la
famille va ainsi jusqu'au bout: du salut au crêpe! Quelle prévoyance
de la part des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter: tout
est réglé jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la
jeunesse munie d'un programme classique d'affection _pour toutes les
circonstances_!
Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents «qui sont
les représentants de la loi», parce que je veux rester sur les choses
qui parlent au cœur de l'enfant: nous sommes dans le sentiment--avec
l'auteur,--restons-y.
Il y a un chapitre spécial sur le _devoir_ d'aimer ses parents. Un
enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif;
on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche.
Un exemple de dévouement filial est fourni. Car, enfin, faut-il
savoir dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement.
Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous:
«Une maison s'écroule; dans les décombres, on retrouve le propriétaire
appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine
une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant
lui et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des
décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie: «Je sais que je suis
ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère.»
Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première
exhalation de l'homme transporté d'affection émue: «Je sais que je suis
ruiné...» On le voit, mesurant d'un regard circulaire l'importance du
dégât. Puis: «Je ne me plains pas», seconde préoccupation d'intérêt: il
annonce d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer
toute la compensation possible, «Je ne me plains pas», c'est-à-dire:
«Malgré la perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur
d'âme...»
Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon
de peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu,
l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce
assez en _signes extérieurs_, cette morale?
Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique
souci de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant, pour être
appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion
désintéressée.
J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie «du bon
cœur». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre: lorsque les
maîtresses confèrent entre elles, à proximité, ou bien dans l'entrée
quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'œil calculateur
et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix
monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la
sonorité:
--Je mangerais bien mon bonbon... mais je m'en passerai, tiens, je te
donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi.
Et, sournoisement, elle guigne le _bon effet_ de sa générosité.
N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu _sur commande, au moment
favorable_: faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en
cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente: la _Morale
pratique_. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires
morales!
Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée
de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de
toutes les fibres impressionnables?
Je viens d'interroger la couverture du livre bleu: ils sont deux
auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle
purificateur: un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens
ont tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir
pour le résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage
professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux
enfants la roublardise; ils n'enseignent pas _le bien_, ils enseignent
à _prendre_ les _attitudes louables_: de l'artificiel, rien que de
l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour
administratif et,--je le sens bien tous les jours à l'école,--il n'y a
pas de nature possible en atmosphère administrative.
En effet,--je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses,
je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par
l'inspecteur,--dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir
des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui _fassent
de l'effet au regard du public_. Et pas moyen d'échapper à cette
obligation.
Extérieur! extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne
peuvent pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler
pour les notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration.
Et l'administration est forcée de fonctionner «pour la statistique»,
pour les rapports et les comptes rendus.
La _frime_ s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur
tous les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est: _Propreté.
Hygiène._ Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque
instant la directrice guide mon zèle:
--Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui
brille... mon Dieu, le reste...
Et elle déploie un geste indulgent qui me dispense de balayer très
soigneusement dans les coins.
Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne
pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que
l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en
paie du frottage et du lavage, mais _pour ne pas salir le préau_, on y
laisse les élèves le moins de temps possible; plus il fait mauvais et
plus on les maintient dans la cour; on les parque sous le petit bout
d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir
parader:
--Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme
nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des
enfants! Voyez la netteté du plancher!
Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à des animaux, chats,
chiens, hors de la maison, qui désirent rentrer; pelotonnés dans leurs
loques, ils fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau où il
faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements devait faire
ouvrir.
--Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, nous attendons le délégué
cantonal...
A moi-même, l'école inculque des qualités, comme à tout le monde: j'ai
acquis une tendance expresse au mensonge!
Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors «pour le délégué
cantonal». C'est la visite de l'inspecteur primaire, de l'adjoint au
maire, ou des dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air.
Le délégué cantonal a même protesté contre cette incohérence «de
soigner le ménage du préau, pour ne pas s'en servir». Parbleu! il a
protesté pour ce motif que les femmes de service bénéficient seules du
non-usage du préau.
Je mens encore.
Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne avec l'autorité, s'est
écriée d'un ton rude:
--On voit bien que monsieur le délégué n'est pas chargé de nettoyer la
boue des parquets.
Et M. Libois s'est tu «comme un petit garçon». Avez-vous remarqué? m'a
dit Mme Paulin.
Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi...
J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de la normalienne.
Mes appréciations manquent peut-être de mesure. J'avais trouvé l'école
trop parfaite, pour commencer, je réagis à l'excès; c'est un défaut
très féminin d'aller d'une exagération à l'autre.
[Illustration:
_La Maternelle_