Je n'aurais jamais cru qu'une pourpre aussi subite et aussi intense pût
monter au visage d'un homme.
Tous les mois, la grosse dame patronnesse en deuil apporte des sacs de
bonbons. Il faut des gâteries aux pauvres, d'accord. Mais la donatrice
exagère: une moitié de l'argent pourrait être appliquée à des achats de
pain: le jour des bonbons je ne cesse de dépoisser avec mon éponge les
tout petits qui ressemblent à des oiseaux pris dans la glu; le sucre
vous colle partout, aux tables, aux bancs, aux portes.
Et puis un fait notoire: dans un quartier besogneux, les enfants sont
plus privés de soupe que de confiserie. Parfaitement; il est de mode,
par exemple, de faire déjeuner un mioche avec un rogaton douteux,
une bribe insuffisante, mais de lui donner deux sous pour acheter
des bonbons. Une tartine de saindoux et deux sous de pastilles de
menthe.--laisse-moi t'embrasser, gros joufflu...
On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents à Ménilmontant. Ainsi,
l'on croit peut-être que la majeure partie des enfants mangent à la
cantine: il est tellement avantageux pour eux de recevoir, moyennant
deux sous, une nourriture saine, abondante, bien chaude l'hiver! La
corrosive charcuterie revient excessivement cher. Eh bien! il n'y a pas
la moitié des élèves qui déjeunent à l'école. Soupçonne-t-on pourquoi?
Parce que _c'est trop d'aria_ d'aménager le panier, c'est-à-dire d'y
mettre un chiffon de serviette, un morceau de pain et une bouteille
bouchée. _Même des indigents qui ont la cantine gratuite n'en font pas
profiter leurs enfants!_ c'est trop d'aria.
Maintenant que je suis camarade avec beaucoup de mères, j'essaie de
les raisonner, sans avoir l'air d'y toucher, dans nos jacasseries, en
passant; mais on ne remue pas la bêtise inerte, on ne remue pas la
misère déchue à l'état de masse croupissante.
L'autre jour, je voyais Louise Guittard, piteuse, famélique, sur le
banc, dans le préau, attendant qu'on vînt la chercher pour déjeuner.
Enfin, à midi et demi, sa mère arrive. Il tombait de la neige; la
gamine n'avait pas de coiffure.
--Vous devriez la laisser déjeuner ici, dis-je; regardez, là-bas, ce
réfectoire.
Alors la mère, une femme avachie, aussi molle de cerveau que de corps:
--Ah! qu'est-ce que vous voulez? Le matin on n'en finit pas... s'il
fallait encore préparer un panier!...
Au bout d'une demi-heure, Guittard est revenue glacée, les yeux cernés,
le nez rouge dans sa face blême. Je ne sais quel ignoble repas elle
avait fait, mais elle fleurait le roquefort et la mauvaise «vinasse».
Tout l'après-midi, à la dernière table de la grande classe, elle m'a
peinée: un hoquet affreux soulevait ses dérisoires épaules pointues,
projetait son menton, déclenchait son gosier. La normalienne
discourait généreusement dans sa chaire; Guittard avait l'air de ne
pouvoir absolument pas avaler ses paroles.
La mère Guittard ne mérite pas d'être admirée comme une exception.
La semaine dernière une femme amène un élève nouveau: tablier blanc et
tête malpropre.
--Madame, dit la directrice, laissez l'enfant pour aujourd'hui, mais
nous n'acceptons pas de tablier blanc, c'est sale tout de suite: si
vous n'en avez pas d'autres, je vous donnerai de l'étoffe pour en
tailler un noir; et puis je vous prierai de faire couper les cheveux
et nettoyer la tête de l'enfant: j'ai des bons gratuits à votre
disposition.
La mère déclare «qu'elle n'a pas besoin de tout ça». Le lendemain elle
n'envoie pas l'enfant, le surlendemain il arrive seul, à dix heures et
tel que le premier jour: tablier blanc déjà maculé, chevelure en friche.
--Rose, reconduisez cet enfant immédiatement et dites que le Règlement
est formel: un tablier de couleur et la tête propre; rappelez que, si
l'on veut, cela ne coûte rien.
La mère, occupée à moudre du café, tout debout sur le palier, en
compagnie d'une voisine, lâcha le tiroir du moulin, par la violence de
son indignation.
Elle avait laissé radoter la directrice; jamais elle n'aurait cru
possible une pareille prétention! Elle m'accabla d'invectives, attrapa
son enfant comme si elle l'arrachait à mes mains indignes et me cria sa
résolution sous le nez:
--Ah, bien, s'il faut tant d'histoires pour envoyer un enfant à
l'école, celui-ci n'ira pas! J'ai bien moins de mal à le garder à la
maison: il jouera dans l'escalier.
Si un élève habitué à manger à la cantine n'apporte pas ses deux sous,
par hasard, on ne lui refuse pas la gamelle, bien entendu. On fait
crédit très facilement; la directrice sait même, en bonne charité,
oublier les dettes, le cas échéant; mais elle doit prendre garde qu'on
n'abuse.
Il arrive aux enfants de perdre leurs sous, mais aussi, de temps en
temps, l'un, l'autre, succombe à la tentation: il achète une toupie,
des billes, n'importe quoi.
--Où sont tes deux sous?
--Je sais pas.
Il y aurait danger de se contenter de telles réponses.
Parfois, on est fort embarrassé:
--Virginie, la cantine?
--Madame, maman m'avait donné mes deux sous, mais, en route, v'là papa
qu'avait plus de tabac, alors il m'a dit: «Tu raconteras à l'école que
tu les as perdus.»
(Mes enfants, ne mentez jamais: voilà, Virginie ne ment pas.)
(Mes enfants, vos parents sont parfaits: soyez tranquille, Virginie
a le fin sourire; elle sait que son papa est un malin, au-dessus de
toutes les vérités.)
Certains parents ont de l'amour-propre. Tant pis pour l'estomac des
enfants.
Les deux petites Cadeau sont nourries à la cantine dix jours de suite;
puis interruption: censément elles vont déjeuner à la maison. C'est
la fin de quinzaine et l'on n'a plus quatre sous à leur donner pour
la cantine. Il suffirait d'un mot à la directrice pour arranger les
choses. Non; le boulanger fournit à crédit. Se tenant sagement par la
main, les deux petites Cadeau sortent prendre une livre de pain, le
mangent dans la rue, par la pluie et par la bise, et quand le temps
convenable est écoulé, elles rentrent en s'essuyant la bouche, comme
les gros gourmands, les lèvres grasses, à plusieurs reprises, sur le
poignet.
20 février.--A cause de ma camaraderie, de plus en plus cimentée, avec
les mamans d'élèves, je subis des conversations inouïes.
Un soir, comme je sortais, mon ouvrage terminé, à sept heures passées,
deux femmes flanquées de leurs mioches bavardaient devant la porte de
l'école; certainement leur exorde remontait à plus de trois quarts
d'heure. Il gelait assez fort.
Elles se séparèrent et l'une d'elles, Mme Pluck, m'accompagna jusqu'à
ma porte, tout en parlant «dare-dare» sans perdre de temps:
--Hein? croyez-vous que ça a de la chance les enfants, aujourd'hui?
Croyez-vous que c'est soigné: on vient les chercher... Moi, à six ans,
je gagnais ma vie.
--Pas possible? quel travail pouviez-vous donc faire?
Il a bien fallu que nous nous arrêtions sur le trottoir, devant chez
moi; on ne peut pas laisser une histoire en train. Le jeune Pluck,
tout ratatiné par le froid, la tête penchée sur l'épaule, toussotait
péniblement, à petites secousses exténuées.
--Ma mère était cardeuse de matelas et, à cette époque-là, on
défaisait la laine à la main; c'était mon ouvrage, _dès six ans, quand
on commence à devenir raisonnable_... Dame, on en boulotte de la
poussière! et puis, n'est-ce pas? les gens ne font guère carder les
matelas qu'après un décès; en v'là de la mauvaise poussière! car il y
a poussière et poussière, mais celle-là c'est rudement de la mauvaise.
J'en ai-t-y attrapé des drôles de maladies! dans le nez, des polypes,
on aurait dit du corail qui me poussait; et dans la gorge, des angines!
Les amygdales, on me les a retirées à huit ans, bien sûr, ça ne sert à
rien... Ah! puis, je ne sais plus tout ce qu'on m'a encore charcuté...
Eh bien, au fait, je n'ai plus qu'un poumon... J'ai gagné ma vie, je ne
dis rien. Tout le monde ne peut pas avoir deux poumons, non plus, pas
vrai? Mais c'est pour vous dire que les gosses d'aujourd'hui sont bien
heureux... Le mien, le médecin prétend qu'il est un peu tuberculeux,
laissez donc, si c'est ça, il ne sera pas soldat: autant de gagné.
J'ai pensé ne pas en être quitte avant minuit. Des hommes entraient
dans la gargote, puis sortaient et nous apostrophaient:
--Vous feriez bien mieux de rentrer _jacter_ devant le comptoir; ça
serait un vermout que je _picterais_, si toutefois j'étais pas de trop.
La chère amie m'a raconté toute sa vie. Du reste, c'est leur manie,
aux femmes du quartier: dévider toutes leurs affaires à la personne la
moins connue, dès la première rencontre.
Et alors, maintenant, chaque fois que la mère Pluck peut m'attraper
dans la rue, elle n'a plus besoin de préambule; c'est toujours la même
histoire qui continue:
--Comme je vous le disais... les femmes ont nécessairement quelque
chose qui cloche du côté du ventre, mais moi, déjà, étant gamine, avec
cette poussière de matelas qui se logeait partout...
Je suis forcée de faire des progrès. Il n'y aura bientôt plus de
différence, au point de vue conversation renseignée, entre moi et
n'importe quelle matrone de Ménilmontant.
Tous les samedis matin, à six heures, je suis guettée par la mère de
Léon Ducret; elle est employée comme _extra_ chez le vins-hôtel meublé
attenant à l'école.
--Parce que, le samedi soir, ça se succède les chambres, et il faut
préparer tout un matériel, m'a-t-elle expliqué.
Elle est enceinte. Sa première causerie s'est limitée à l'historique
complet de quatre grossesses précédentes. D'inévitables questions
m'ont, toutefois, assaillie:
--Vous n'avez pas d'enfants?
--Non, ai-je répondu, le visage un peu détourné, comme si j'apercevais
quelque chose de curieux, au bout de la rue, vers le boulevard.
--Vous n'en avez jamais eu?
--Non, ai-je fait d'un ton modeste, avec un léger coup d'épaule qui
pouvait signifier: «Ça s'est trouvé comme ça.» Je n'ai pas eu la bêtise
d'alléguer que je ne suis pas mariée, cette circonstance n'ayant aucun
rapport avec la question.
Mme Ducret m'a expertisée de la tête aux pieds avec une moue
désapprobatrice.
--Oui, je sais bien, a-t-elle prononcé, on se drogue... mais ça abîme...
Elle a froncé les sourcils, elle me trouve terriblement abîmée.
Et voilà dix samedis, vingt samedis, qu'elle m'entretient de son ventre
fécond et des inconvénients menaçants de ma stérilité voulue.
C'est une persécution formidable: à six heures le matin, à la sortie
du déjeuner, à la sortie de quatre heures, le soir à sept heures, le
dimanche à n'importe quel moment, la mère de Julie Kasen, celles de
Léon Chéron, de Louise Guittard, de Bonvalot, de Tricot, d'Irma Guépin,
la mère Doré, toutes, dès qu'elles peuvent me saisir, ont à se plaindre
des infirmités spéciales du sexe, toutes ont à m'exposer des théories
populaires de gynécologie.
Et il faut non seulement que j'entende, mais encore que je réponde,
sans faire la pimbêche, puisque le monde où je vis se caractérise
principalement par cet échange continuel: confidences immédiates,
complètes, et curiosité cynique, impérieuse, sur le chapitre intime.
De toute façon, je ne pourrais donc pas éviter ce genre de conversation
aussi banal que l'appréciation de la température; et d'ailleurs à qui
la faute? Il paraît--miséricorde!--que j'ai une mine «qui engage»: une
ciselure parisienne avec «censément des restes de masque», m'a dit Mme
Paulin; et les autres camarades ne me l'ont pas mâché: dès qu'on me
voit, on est édifié sur mon tempérament, on sent combien je suis femme
et que «j'ai passé par tous les chemins».
La mère Doré secouant sa coiffure impériale diadémée de cuivre, daigne
amicalement m'accepter à son niveau:
--On a bien des embêtements, mais il y a de sacrés bons moments tout de
même, hein! la Rose de feu?
Et c'est pourtant vrai: ses yeux luisants de coquetterie goulue peuvent
se comparer à mes yeux brillants de réflexion morale.
Maintenant que je me civilise, maintenant que Bonvalot, Adam, Richard
et mes amours de babies en robe d'azur m'ont appris que _les yeux_ se
disent: les _châsses_, les _mirettes_, en langage familier, j'ai fait
aussi cette découverte: lorsque je viens chercher ma portion le soir à
la gargote, le sarcasme boueux des consommateurs s'attaque surtout à
mes yeux. Et j'ai peur... j'ai peur bientôt de tout comprendre!
S'il est vrai que le fait de se sentir persécutée est un signe de
détraquement, gare à moi!
Le rire perpétuel d'Irma Guépin m'est devenu insupportable. J'ai
maintenant cette idiote faiblesse de rougir devant un rire «de face» et
qui insiste. Mme Paulin s'en est aperçue et sait m'épargner. Mais Irma,
au contraire, abuse.
J'ai envie de changer de «fille», comme nous faisions quelquefois, au
pensionnat. J'aimerais bien Julia Kasen.
Il suffit qu'une chose m'horripile pour qu'Irma s'y obstine:
--J'ai encore rencontré M. Libois et je lui ai dit encore qui que
j'aimais le mieux à l'école. Il m'a demandé: «Tu sais faire les
commissions? Voyons: Va me chercher une boîte de chocolat chez
l'épicier... Très bien, c'est pour toi. Mais, es-tu sûre que tu ferais
bien toutes les commissions? Es-tu sûre? Tu sais porter une lettre à
son adresse?...» Oh! comme il a ri dans mes yeux, en secouant la tête.
Puis, il m'a prise comme ça par les deux coudes: ouf! en l'air! Il m'a
embrassée sur les deux joues. Il est parti.
Pourquoi noter ces niaiseries?
[Illustration: MARIE FADETTE.]
Mars.--Des travaux de raccommodage ont occupé mes soirées et m'ont
empêchée d'écrire. Ma robe était luisante de crasse et usée des deux
côtés, à la hauteur où les tout petits m'accrochent continuellement.
Je me replonge dans mes griffonnages avec un bel entrain.
Mais pourquoi faut-il que ma faculté d'observation ait si profondément
changé? Où sont mes admirations du début?...
Voilà tous les élèves muets, immobiles, assis en face de la maîtresse,
du bureau, des pancartes murales... est-il bon qu'on ait mutilé le
mouvement et le bruit en eux? Les voilà _en bois_, devant la vie _en
bois_ de l'école.
Tout de même, il m'est doux de me réfugier en mes amis les enfants. Je
critique, mais, au moins, je n'ai plus la nostalgie du bonheur perdu.
Un élève nouveau! Le premier jour, il jase, il se dérange sans
vergogne, il exhibe toute sa nature. C'est le spectacle amusant d'un
animal acheté pour être mangé, mais qu'on lâche un peu en liberté
auparavant.
Jean Mircœur, trois ans, a quitté sa place et, les deux poings aux
hanches, est venu se planter devant le bureau de la directrice:
--Dis donc, est-ce que je suis un homme?
--Pour sûr.
--Eh bien alors, papa m'achètera une tablette à quatre heures?
--Certainement.
--Tu l'as vu! Il te l'a dit?
--Oui, oui... va à ta place.
--Alors, ma vieille, y a du bon.
Au bout d'une semaine, finis la spontanéité, le bavardage confiant,
finie la nature! Le petit enfant rieur et ingénu, le sans-souci du
premier jour n'existe plus: «On ne dit pas ce qu'on sait,--on ne
bouge pas à volonté.--Regarde, mais tais-toi et reste là.» Un vrai
dressage de chiens savants, ces pauvres petits, comiques et piteux, qui
s'oublient à chaque instant et doivent ravaler leur langue, rentrer
leurs gestes. Et ne sommes-nous pas à plaindre de fermer ainsi l'âme
même de l'enfant, au lieu de l'explorer au plus large, selon l'idéal!
Ma critique n'est probablement pas exempte de parti pris maladif;
cependant, on devra imputer aussi quelque responsabilité à certaines
coïncidences regrettables.
La récréation d'aujourd'hui. L'explosion habituelle, le fouillis des
têtes, des bras disloqués, les cris pour le plaisir de crier, le galop
pour le plaisir de galoper. Puis, les mots si charmants:
--Louise, veux-tu, on va jouer au papa et à la maman?
Alors, Louise, angélique, sérieuse, pas en train:
--Ah! bin, non, j' me bats pas.
Mais, au bout de la cour, à l'opposé de la bande d'asphalte où
piétinent les maîtresses, en revenant de travailler aux cabinets, je
surprends une vingtaine d'élèves, filles et garçons, Bonvalot, Adam,
Irma Guépin, etc., acharnés à conspuer Tricot qui est en guenilles:
sa chemise passe au derrière, ses genoux de pantalon sont arrachés,
son tablier sans bouton échappe aux épingles, sa figure est en mauvais
état, ses cheveux semblent avoir servi à balayer. La troupe épileptique
braille cette moquerie:
--Ah! la purée! Ah! la purée!
Eh bien, ce matin, la normalienne a commenté une petite fable, «La
Renoncule et l'Œillet», d'où cette objurgation: «Il faut rechercher
la bonne société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger les
gens sur l'extérieur», d'où aussi un parallèle entre l'enfant bien
tenu et l'enfant mal tenu... Et la férocité à conspuer Tricot et sa
misère pourrait bien n'être que l'effet de cette leçon imprudente. La
normalienne ne se défie pas assez des interprétations «à côté». Pauvre
Tricot! Il faut fuir la mauvaise compagnie... Y a-t-il pire approche
que la sienne?
Il est vrai que Mademoiselle a eu soin d'amender sa morale par un
aperçu complémentaire: «Toutefois, pour être heureux, il faut regarder
au-dessous de soi, jamais au-dessus.»
Je ne connais guère qu'une demi-douzaine d'enfants, comme la Souris,
Léon Chéron qui puissent prendre cette leçon dans le sens utile; les
autres entendront plutôt qu'il faut guetter le malheur d'autrui et s'en
réjouir.
Et encore, non, je répudie la tendance totalement.
Peut-on admettre ce filet de morale inextricable jeté sur des enfants
mous, dégénérés, désarmés? Il me semble démêler dans cet enseignement
l'hostilité religieuse contre l'instruction même.
Pour me remettre, chez Mme Galant, j'ai goûté une brillante fanfare de
chauvinisme: là, alors, violence, passion.
Les deux leçons rapprochées ont fait jaillir une lumière en moi: «Pas
de milieu, la résignation ou l'énergie obéissante et oppressive.»
Sans viser à la tragédie, n'incline-t-on pas à ce résumé:
«Travaillez, prenez de la peine, mais gare à l'ambition punie, et pas
d'investigation trop curieuse. L'auto-concurrence fallacieuse: la
croix, les bons points; la lutte décevante entre salariés; la lutte
avec le morceau de bois, le morceau de fer que vous façonnerez, bravo!
mais pas la lutte avec votre misère... Vous, les dénués, soyez soumis,
mais soyez héroïques: il est beau de mourir pour perpétuer l'état de
choses actuel.»
Eh, eh! cette farceuse de morale n'est pas seulement répandue trop
pareillement sur trop de tempéraments divers... Est-ce qu'il n'y
aurait pas un vieux lot de fausses vérités, à la longue éliminées de
l'enseignement secondaire, mais pieusement conservées pour le peuple?
J'ai beau faire, la couleur de mon drame ne s'égaye pas; et nous sommes
bientôt à la moitié de mars!
Qu'est-ce que l'école peut changer à la destinée des enfants préparée
par l'hérédité et par le milieu? Je cherche le sauvetage... un à un, je
les considère: Adam est moins turbulent, tant pis.
Gillon a la bêtise plus administrative; Ducret semble plus rampant et
Bonvalot plus aigri; les visages pointus ne gagnent aucune force; la
même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, et Vidal ne sont pas
moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop bonnement.
Irma Guépin... Qui expliquera l'intuition des enfants? Qui expliquera
surtout la transmission magnétique entre personnes du sexe, quelle que
soit la différence d'âge?
Depuis qu'Irma Guépin est ma préférée, elle a toujours eu ce jeu, le
soir, dans l'intimité des quelques enfants restants, de m'embrasser
à l'improviste--pour me faire peur--cou, cou!--au moment où je suis
distraite par un autre bambin.
L'autre soir, elle s'est arrêtée en chemin: à un mouvement de mes cils,
elle a senti que, si elle m'embrassait à l'improviste, elle recevrait
un soufflet.
Cela aurait été infailliblement! Pourquoi, mon Dieu? Je me le suis
demandé l'instant d'après.
Il n'est pas permis de devenir pareillement intolérante.
J'ai adressé un signe rassurant à Irma.
--Allons, viens sur mes genoux!
Si les maîtresses étaient seulement douées de la pénétration enfantine!
Elles usent étroitement de formules convenues, sans même se méfier de
la double face des mots, à plus forte raison ne soupçonnent-elles pas
l'effet profond, compliqué, désastreux, qui peut résulter d'un appoint
inattendu d'atavisme ou d'exemple.
Par une ironie sans pareille, le dévouement sublime, la foi
professionnelle totale se trouvent unis à de mesquins préjugés, à une
vue fausse du peuple, du monde. Et cette constatation stupéfiante
s'impose que la carrière d'institutrice est étrangère au progrès des
idées, étrangère même aux intérêts féminins.
J'ai entendu la directrice, au visage fin et bienveillant, dire
carrément:
--Je parcours la _Revue féministe_, parce que M. Libois me la prête,
mais vous pensez bien que je n'achèterais pas cette publication de
déséquilibrées.
Etant donné ce retard indéniable sur le mouvement intellectuel, il
faudrait savoir comment sont fabriquées les institutrices.
Mlle Bord a encore moins l'air «de se douter de quelque chose» que
Mme Galant; ou plutôt la normalienne est mieux l'adepte de notre
enseignement aveugle, dogmatique.
Mais, au fait, les institutrices sont de deux sortes: les normaliennes
et les autres, simplement pourvues du brevet élémentaire ou du brevet
supérieur. Mme Paulin m'a appris cette importante différence, du
premier jour, rien qu'à sa façon d'appeler Mlle Bord «la normalienne»,
et moi-même, depuis, j'ai constaté non seulement une dissemblance, mais
un antagonisme entre les institutrices. La normalienne se croit d'une
autre essence que sa collègue; elle juge inférieure et «popotte» toute
institutrice qui ne sort pas de la fabrique spéciale. Mme Galant est
quelque peu médisante et ironique à l'égard de Mademoiselle.
Dès qu'un problème me tracasse, il faut que j'en glose--directement ou
indirectement--toute seule et devant le monde. J'ai pris ce travers
de m'entretenir avec moi-même (à preuve ces notes que j'écris) et
je marmonne à demi-voix, en allant et venant, dans le préau, dans
l'escalier, dans la cour de l'école; c'est le tic des gens solitaires
et aussi c'est bien «peuple»; avec cette habitude et la manie de
siffler en frottant, je suis tout à fait «de mon métier».
En outre, machinalement, pendant notre quart d'heure de déjeuner,
je lance à Mme Paulin des paroles qu'elle ne peut comprendre, faute
d'en connaître les préoccupations de départ, et elle me regarde sans
répondre, un peu alarmée de mon état mental.
--Je voudrais bien savoir ce qui se passe à l'École normale, dis-je
inopinément, entre deux bouchées.
Mme Paulin saute de sa chaise, comme piquée au plus gras; elle achève
de retrousser ses manches au-dessus de son coude, essuie le bout de son
nez sur son bras et me foudroie de ses prunelles irritées:
--Vous n'allez pas faire la bêtise de demander à être femme de
service à l'École normale? En v'là de l'orgueil!... Ça vous quittera
ma petite... Parbleu! «attachée» à l'École normale, ça frime, on se
gobe... Mais, j'en parle savamment, j'y ai été volée, moi: telle que
vous me voyez j'ai été pendant dix-huit mois auxiliaire à l'École
normale--eh bien, croyez-moi, c'est une sale boîte... Et puis, tenez,
voulez-vous que je vous dise encore, une chose qui m'inquiète pour
vous? C'est l'ambition qui vous perdra, na!
Il faut noter que Mme Paulin se considère comme «appartenant à
l'enseignement» et que, par conséquent, elle a été obligée de prendre
parti dans la querelle entre normaliennes et non normaliennes.
Elle est contre les normaliennes.
--Ces poseuses-là ne sont bonnes qu'à jeter de la poudre aux yeux.
Dame! pour cela, elles s'y entendent.
Et maintenant, grâce à elle, je suis à peu près renseignée: j'ai pu
compléter ses histoires par les modèles placés sous mes yeux et (à
un certain point de vue) par l'analyse de mon propre cas. Voici donc
l'opinion que je me fais.
Les jeunes filles internes à l'École normale mènent une vie incomplète
et artificielle. D'abord elles sont trop séparées du dehors, trop
éloignées des affections naturelles et du spectacle du monde; puis,
jusqu'à dix-huit et vingt ans, elles s'exilent encore, absorbées par
l'idée du brevet supérieur à conquérir, sans autres préoccupations
que celles des compositions et des examens; elles ne prennent même
pas assez d'exercice et de récréation. De sorte qu'elles ont peu de
santé, des mines graves et ennuyées, des amitiés romanesques pour
leurs maîtresses et pour leurs compagnes et que, de plus, elles sont
profondément pénétrées de leur propre supériorité.
Ce sont des personnes de serre chaude; leur savoir professionnel même
est purement théorique: elles connaissent les enfants d'après leurs
livres, elles apprennent à faire la classe «par principe».
Les normaliennes sont des _demoiselles_ qui ne savent ni raccommoder,
ni enlever une tache, ni mettre le couvert; jamais elles n'ont touché
un balai, un torchon, un fer à repasser (l'économie domestique n'existe
dans le programme qu'à l'état doctrinal); quelle peut être leur
conception des rapports entre les divers éléments sociaux?
On prépare ces élues à être tout, excepté de vraies femmes et des
mères intelligentes et bonnes. Et ce sont ces demoiselles, névrosées
et pédantes, incapables de s'assurer la santé, la gaieté, de se
servir elles-mêmes, de participer au travail commun de la cuisine et
du nettoyage,--ce sont ces «précieuses» totalement ignorantes des
individus, des groupes, des concurrences matérielles, qui se chargent
de soigner l'enfance, de former l'intelligence et le cœur des petits
enfants, en vue des terribles difficultés de la vie!
Aussi, avec quelle magistrale inconscience, avec quel superbe
dévouement propagent-elles l'erreur et le préjugé! Avec quel sublime
aveuglement distribuent-elles la pâture uniforme, à tort et à travers!
Et il faut avouer que, comme institutrices, elles _font de l'effet_!
Les autres, simples titulaires de brevet, vaudraient mieux, s'il n'y
avait pas cette satanée rivalité qui les oblige à parader aussi et à
montrer un savoir livresque égal à celui des normaliennes. Je crois que
la générosité femelle est équivalente de part et d'autre, mais les non
normaliennes seraient séparées des élèves par un abîme moins grand. Et
encore...
Un jour que Mme Galant était malade, il est venu une remplaçante qui
se donnait «le chic de Normale»; elle avait un _jeu_, dans le bureau,
en face de nos moutards de cinq ans, on aurait dit d'un professeur
en Sorbonne: elle vous clouait les enfants là, bayants, ils ne
comprenaient rien ou bien comprenaient de travers, mais quel beau
silence!
Allons, est-ce que je n'exagère pas, de parti pris? Ne suis-je pas de
mauvaise foi? J'en ai vu une autre remplaçante, une vieille (comme cela
sonne drôlement: une vieille remplaçante!), celle-là, c'était le vrai
type de l'institutrice, la vraie maternelle!
La voilà qui arrive pour la première fois, un matin, à huit heures et
demie; n'avait-elle pas raccroché, en chemin, une bande d'enfants, sans
les connaître! elle en tenait deux par la main, elle en avait après sa
jupe! Une fille sans poitrine, plutôt laide, ayant au moins dix ans
d'enseignement, robe noire propre, mais terriblement fatiguée.
Ah! comme elle m'a remuée! comme je l'ai admirée, comme je me suis
sentie petite, misérable, et comme je l'ai haïe par jalousie!
Elle entre, du premier instant elle sourit aux enfants, ils lui
sourient, elle va d'un côté, de l'autre, elle les agrée, ils l'agréent.
Je me disais: si quelqu'un a mérité la dénomination d'institutrice
publique, c'est bien celle-là.
Puis, tout debout dans le bureau de la normalienne, elle s'empare de
la classe, d'un écarquillement de son humble visage, d'une offre de sa
poitrine plate; et là, aussitôt, elle se donne à ces enfants inconnus.
Je souffrais, comme d'un spectacle d'immoralité. On la sentait qui
s'usait, se vidait; là, prenez: sa substance, sa chaleur... Et les
enfants qui vibraient avec elle! Jusqu'à Bonvalot qui allongeait son
grand cou, adoucissait son rictus sinistre et semblait déchiffrer des
images ravissantes dans ses yeux. Et Adam, et Richard, et Vidal, et
Tricot, ceux à tête de singe et ceux à tête de hyène, tous semblaient
goûter également cette carcasse pantelante. Irma Guépin et Virginie
Popelin oscillaient, fascinées à chaque mouvement de physionomie. La
petite Leblanc retrouvait sa mère. Quant à la Souris, à Léon Chéron et
quelques autres, on aurait juré qu'ils allaient se lever pour coller
leur face en extase sur la face irradiante de cette hystérique de
l'enseignement!
Et avec quoi, ce résultat? Je l'ai déjà écrit: il suffit de rien; quand
la circonstance veut que la méthode des écoles maternelles s'adapte
juste, on assiste à une germination merveilleuse.
Une branche de lilas a été trouvée par terre. Mon institutrice n'a pas
cherché plus loin. Du lilas! Nous allons en apprendre des choses, en
nous amusant! Pourvu que la pendule ne marche pas trop vite!
A chaque enfant une feuille et une parcelle de lilas sur la table,
devant lui. Et l'institutrice élabore une mixture parfaite: leçon
de choses, travail manuel, dessin, morale. Mais, ce qu'on ne peut
exprimer, c'est l'éloquence et la poésie maternelles, c'est le don de
sortir toute une joie, tout un monde, toute une science, de ses mains,
de son visage, de sa voix, de sa poitrine et de s'en ébahir et d'en
remercier censément l'auditoire!
Première joie, première découverte: les parcelles de lilas, ces calices
minuscules, peuvent se passer dans un fil et faire des guirlandes, des
pendants d'oreilles; il faudra montrer cela à nos petits frères, à nos
petites sœurs; ces bambins voudront s'appliquer pour glisser leur fil,
ils serreront les doigts malgré eux, le lilas s'écrasera; ils feront
une si drôle de grimace qu'il faudra attraper leur menotte, l'embrasser
et leur apprendre à enfiler délicatement.
Mais nous, les grands, c'est la feuille qui nous occupe; nous voulons
la dessiner et la reproduire en papier. Eh! eh! ce n'est pas facile
de dessiner une feuille; il y a les nervures qui sont les vaisseaux
de la plante, par où circule la sève; la grosse nervure du milieu,
les nervures qui partent de celle-ci... Ma foi, nous allons fabriquer
une feuille artificielle d'abord. Plions un papier en deux, (tiens!
ce milieu sera la grosse nervure!) plions la feuille vivante sur le
papier, elle servira de patron; découpons le papier en suivant le
contour vert, (pour découper on rabat le papier, on serre avec les
ongles et, au besoin, on humecte du bout de la langue). Bon! et pour
les nervures transversales, il suffit de plisser le papier. Mais alors,
rien de plus facile à dessiner! La grosse nervure, puis deux lignes
courbes, puis intérieurement des lignes obliques pour les nervures
principales. Et pour une feuille dont le contour ne serait pas uni, une
feuille de marronnier, par exemple, on couperait des dents, comme des
marches d'escalier à l'extrémité de chaque nervure plissée. Mais alors
nous savons dessiner! Parbleu! avant d'essayer une chose, il importe de
bien comprendre.
La piètre narratrice que je fais! L'institutrice ajoutait--je ne sais
comment--que le lilas est un arbuste, tandis que le marronnier de la
cour est un arbre et que le lilas offre les premières feuilles après
l'hiver. Et alors, tout le temps de la démonstration le printemps
était dans la classe, le soleil crépitait à travers les phrases, le
peuple des arbres défilait, et des clartés, des haleines bénissantes
partaient vers les plantes qu'il faut aimer, vers tout ce qui pousse,
vers la croissance chérie de tous les êtres, nos amis!...
Une chétive remplaçante d'école maternelle, vous dis-je!
Ah! l'enseignement, ce que ça vous transforme une femme! Il y a les
obligations professionnelles, le règlement, la hiérarchie, il y a
surtout le fanatisme, un dévouement spécial, insatiable, qui mange tous
les autres sentiments à son profit.
Je suis allée à l'école de la rue des Druses porter des états
d'appointements. Mme Paulin a couru après moi:
--Regardez bien la directrice et la femme de service, je vous dirai
quelque chose à votre retour.
Ce quelque chose le voici:
Mlle Doucet, directrice d'école maternelle, emploie sa mère comme femme
de service et la convenance professionnelle veut que l'on ignore cette
parenté.
Impossible de dire qui est le plus «transformé»: la mère, femme de
service, baissant le dos, appelant humblement sa fille «Mademoiselle»,
ou bien la fille, directrice, appelant sèchement sa mère «Mélanie», et
lui commandant rigidement les besognes malpropres.
En conscience, suis-je pas fondée à ressasser mon petit couplet
critiqueur? Ce que le grade vous donne de «l'estomac!» Ce que la
subalternisation vous déprime!... Et ce sont des personnes à grades
si durement tranchés, qui doivent inculquer aux enfants les sentiments
bons, justes, conformes à la nature, qui doivent développer les
qualités de simplicité, de spontanéité!...
Mme Paulin élève aussi des protestations:
--Mlle Doucet ne se conduit pas dignement. Quand on pense qu'il y a
des directrices si gentilles, qui vous font plutôt plaisir en vous
commandant! Ainsi, Mme C..., son père est mort; eh bien, elle est
tellement occupée par son école, qu'elle envoie aimablement une
adjointe sur la tombe, à sa place, les jours d'anniversaire; l'adjointe
est flattée, pas vrai?... la tombe du père de Madame!.., elle y _va
comme pour son compte_. Voilà au moins de beaux sentiments, chez l'une
comme chez l'autre!
Ce soir ma concierge m'a remis une nouvelle missive de mon oncle,
toujours dans le style bourru et laconique.
«Maintenant, je dois être fixée sur cette enquête, dit-il. Ce n'était
pas la peine de faire la sainte-nitouche. _Alors_ il est probable que
l'on me verra bientôt.»
_Alors_ me laisse rêveuse. Non, mon oncle, je ne suis aucunement fixée,
je ne veux rien savoir. Je n'irai pas vous demander l'explication de
vos excuses dissimulées...
Subitement, pourquoi ce soupçon absurde, en éclair,--que Mme Paulin
et mon oncle se sont abouchés? Folie. Toutefois, j'en suis sûre
maintenant,--peu après notre conversation sur l'École normale,--j'ai
surpris un double jeu: Mme Paulin m'observait à la dérobée... Elle
continue d'ailleurs et, de plus, elle s'empresse à de cordiales
complaisances,--comme quelqu'un qui a «vendu» son camarade et qui n'a
pas cessé de l'aimer...
[Illustration]
[Illustration]