jaloux de leur indépendance; cette fierté d'être libre, elle la conserva
toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
étrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est
que je me veux homme libre.
Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme
de ses citoyens les plus beaux désintéressements.--Ainsi, je fus
toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie
des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la
majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.
Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur
mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.--De même,
c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus
éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la
chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la
Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses
confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de
l'Être de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute
qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé,
entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.
Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon
système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république
magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part,
que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé,
que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans
effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que
Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui
cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
Tiepolo.
_Tiepolo_
Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne
qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà
Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses
mérites, il les étale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus
héritées de ses ancêtres.
Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être
s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une
intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des
sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon
Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma
conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
rien ajouter, du moins je sais que je les possède.
Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts
de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie
trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et
mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en
fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies
et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui
donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il
l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs
fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni
convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable
vibration lumineuse.--Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que
je porte parmi tant de visions accumulées en moi.
Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment
d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse
imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie,
invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces
attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se
brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses
tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées
qui se pénètrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule
demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et
ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé,
dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes
images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues
solitudes.
Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop
sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens
délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses
pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
formée par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies; mais
tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué,
cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour
la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.
On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne
peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
Tiepolo, je m'arrête; j'ai reconnu son âme, la mienne!
Ah! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre?
* * * * *
Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue.
Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de
ses époques; ce sont des dispositions mortuaires.
Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que
répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce
corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra
que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles
il a créées. Moi fils par l'esprit des hommes de désirs, je
n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là
dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que
j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série
sera terminée.
Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette
suite d'idées qu'est mon Moi.
Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de
Venise délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me
satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type
de gloire! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je
deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il
tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies.
Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette
tâche! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est
posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise.
* * * * *
Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai
avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes
méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je
compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il
m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront
utiles dans la vie.»
Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit
chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.
* * * * *
III
JE SUIS SATURÉ DE VENISE
Grégoire XI: «C'est ici que
mon âme trouve son repos dans
l'étude et la contemplation des
belles choses.»
Sainte Catherine de Sienne:
«Pour accomplir votre devoir,
très Saint-Père, et suivant la
volonté de Dieu, vous fermerez
les portes de ce beau palais, et
vous prendrez la route de Rome,
où les difficultés et la malaria
vous attendent en échange des
délices d'Avignon.»
Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette
ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans
la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le
bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
mieux trouver qu'à Paris.
(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir
d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme
intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout
ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé
s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à
peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)
Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je
mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent
probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.
* * * * *
LIVRE QUATRIÈME
EXCURSION DANS LA VIE
* * * * *
CHAPITRE XI
UNE ANECDOTE D'AMOUR
I
J'AMASSE DES DOCUMENTS
Pâle comme sa chemise.
Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de
retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle
sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une
centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion
vulgaire que je venais chercher.
C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son
imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon
sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait
que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité.
D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait
de coquetterie et de bonté.
Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui
est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les
caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.
* * * * *
C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de
pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui
acquirent.
Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus
convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que
rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait
promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à
la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une
dernière cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux
cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
mais me réunir dans une action vive,--toutes ces fines émotions, les
soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire
que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais
demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons
toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret
emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction,
malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que
j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là
au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants.
D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre
contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
mon goût se dissiperait.
* * * * *
Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin,
un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers
jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans
aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de
résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve
tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain
nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et
Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.
En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se
détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon
sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah!
l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel
repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,--au
soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de
ma race,--sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des
magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce
morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me
remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!
Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance,
et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point
que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et
d'analyser sans trêve.
* * * * *
Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour
que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.
1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants,
aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même,
embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû
verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.
Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les
exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à
mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis
fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait
goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence,
rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à
ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle
ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.
2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents
qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans
revanche possible.
M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette
fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et
m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie
facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos
soirs d'automne que de longs silences insupportables.
Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi
comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent
les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté
et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur
sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu
d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient
l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres
sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits
singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur
beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces
petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité,
et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements
qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et
d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à
qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où
déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes
sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César,
d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile
chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de
génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une
étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà
ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son
infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me
plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois
ordinaires de la nature et de la bienséance.
Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais
près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.
Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah!
l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes,
s'il me plaisait d'en détourner mon regard!»
* * * * *
De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque
danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de
pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
circonstances, un châtiment imminent.
* * * * *
Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un
convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux
ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à
fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour
vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart,
quelques semaines de vrai satisfaction.
Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs
efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième
année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey!
* * * * *
Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de
fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon
programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en
fournisse pas la description.
* * * * *
Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes
dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est
louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses
mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil
mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De
découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
et ne le sut jamais.
Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle
guère.--Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité?
J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie....
Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à
tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté,
l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui
grossit tout.
Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq
jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec
une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une
complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et,
jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.
* * * * *
II
JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS
Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à
regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries.
Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées;
j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans
les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées,
devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui
analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le
réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me
redevenait nécessaire.
* * * * *
Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur
notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant
dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous
recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes.
Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée
réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout
me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
parurent admirables.