Venise, me disais-je, fut bâtie sur les lagunes par un groupe d'hommes

jaloux de leur indépendance; cette fierté d'être libre, elle la conserva

toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les

étrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir

les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est

que je me veux homme libre.

Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme

de ses citoyens les plus beaux désintéressements.--Ainsi, je fus

toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie

des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la

majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en

d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.

Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision

personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur

mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.--De même,

c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances

mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus

éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la

chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la

Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue

de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses

confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.

Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait

de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de

l'Être de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on

lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je

suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure

ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute

qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé,

entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.

Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon

système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république

magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part,

que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est

à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé,

que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans

effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que

Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la

vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans

l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.

Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui

cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est

Tiepolo.

_Tiepolo_

Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne

qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les

Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà

Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se

contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses

mérites, il les étale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,

Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus

héritées de ses ancêtres.

Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être

s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une

intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des

sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon

Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma

conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis

rien ajouter, du moins je sais que je les possède.

Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.

Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,

ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une

atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts

de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie

trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui

nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et

mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en

fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies

et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le

peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui

donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il

l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs

fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni

convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable

vibration lumineuse.--Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que

je porte parmi tant de visions accumulées en moi.

Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute

une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment

d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse

imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie,

invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces

attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se

brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses

tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées

qui se pénètrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le

souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule

demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et

ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,

livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé,

dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes

images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues

solitudes.

Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations

au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop

sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude

qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens

délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses

pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement

formée par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont

des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies; mais

tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué,

cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour

la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.

On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai

grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne

peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des

guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de

Tiepolo, je m'arrête; j'ai reconnu son âme, la mienne!

Ah! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre?

* * * * *

Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue.

Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de

ses époques; ce sont des dispositions mortuaires.

Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que

répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y

trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce

corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra

que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles

il a créées. Moi fils par l'esprit des hommes de désirs, je

n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là

dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que

j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série

sera terminée.

Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la

journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette

suite d'idées qu'est mon Moi.

Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de

Venise délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me

satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type

de gloire! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon

intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes

instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je

deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il

tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies.

Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette

tâche! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est

posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise.

* * * * *

Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune

Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai

avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois

n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes

méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je

compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il

m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront

utiles dans la vie.»

Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit

chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.

* * * * *

III

JE SUIS SATURÉ DE VENISE

Grégoire XI: «C'est ici que

mon âme trouve son repos dans

l'étude et la contemplation des

belles choses.»

Sainte Catherine de Sienne:

«Pour accomplir votre devoir,

très Saint-Père, et suivant la

volonté de Dieu, vous fermerez

les portes de ce beau palais, et

vous prendrez la route de Rome,

où les difficultés et la malaria

vous attendent en échange des

délices d'Avignon.»

Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents

mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette

ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans

la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le

bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me

vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me

rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais

mieux trouver qu'à Paris.

(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir

d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme

intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout

ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé

s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à

peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)

Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je

mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent

probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.

* * * * *

LIVRE QUATRIÈME

EXCURSION DANS LA VIE

* * * * *

CHAPITRE XI

UNE ANECDOTE D'AMOUR

I

J'AMASSE DES DOCUMENTS

Pâle comme sa chemise.

Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de

retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle

sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une

centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion

vulgaire que je venais chercher.

C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et

la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son

imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un

geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon

sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait

que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité.

D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait

de coquetterie et de bonté.

Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui

est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les

caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.

* * * * *

C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans

qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de

pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui

acquirent.

Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus

convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que

rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait

promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à

la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une

dernière cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir

jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux

cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis

mais me réunir dans une action vive,--toutes ces fines émotions, les

soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la

voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire

que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais

demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons

toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret

emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction,

malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que

j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là

au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants.

D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre

contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;

et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant

pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,

mon goût se dissiperait.

* * * * *

Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin,

un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers

jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans

aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de

résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve

tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain

nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et

Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.

En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se

détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon

sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah!

l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel

repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,--au

soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de

ma race,--sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des

magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce

morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me

remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!

Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance,

et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point

que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et

d'analyser sans trêve.

* * * * *

Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour

que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.

1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants,

aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même,

embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû

verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.

Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les

exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à

mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis

fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait

goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence,

rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à

ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle

ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.

2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents

qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans

revanche possible.

M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette

fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et

m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie

facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos

soirs d'automne que de longs silences insupportables.

Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi

comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent

les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté

et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur

sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les

livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu

d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient

l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le

provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres

sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits

singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur

beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces

petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité,

et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements

qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et

d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à

qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où

déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes

sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César,

d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile

chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de

génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces

penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une

étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà

ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son

infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me

plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois

ordinaires de la nature et de la bienséance.

Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait

un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et

l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais

près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.

Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah!

l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes,

s'il me plaisait d'en détourner mon regard!»

* * * * *

De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque

danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de

pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de

le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes

circonstances, un châtiment imminent.

* * * * *

Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un

convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux

ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à

fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour

vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart,

quelques semaines de vrai satisfaction.

Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs

efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je

accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième

année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey!

* * * * *

Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de

fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je

cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon

programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en

fournisse pas la description.

* * * * *

Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes

dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est

louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses

mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis

qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil

mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De

découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,

et ne le sut jamais.

Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes

propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle

guère.--Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité?

J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie....

Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports

d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai

réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à

tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté,

l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui

grossit tout.

Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq

jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec

une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une

complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et,

jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.

* * * * *

II

JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS

Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de

la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à

regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,

dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries.

Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées;

j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop

étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans

les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les

après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées,

devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui

analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le

réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait

dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me

redevenait nécessaire.

* * * * *

Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur

notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant

dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous

recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier

de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes.

Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée

réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons

encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me

levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout

me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me

parurent admirables.

Le culte du moi 2: Un homme libre · 第 8 / 10 段