troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J'imaginais le système
de vie que j'aurais mené avec elle, et je me désespérais qu'une façon
d'être ému, que j'avais entrevue, me fût irrémédiablement fermée. Au
résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que
Simon et moi nous tentâmes. Retraite charmante! Ma méthode, en étonnant
l'Objet, m'eût paru rajeunie à moi-même. Puis ces commerce d'idées avec
des êtres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
meublent la vie.
Ainsi, à étudier ce qui aurait pu être, j'empirais ma triste situation.
Et, piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renversé des
dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais désespérément par
leurs vastes fenêtres, ne me parut pas aussi décoloré que je le vis,
durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers
les trois heures et m'endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe,
éclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les réveils, au soir
tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des
lumières brutales! Parfois même il pleuvait.
J'aurais dû me méfier que l'air de la mer, précieux en ce qu'il pousse
aux crises (cf. Jersey et Venise) m'était dans l'espèce détestable.
* * * * *
Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure.
Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou
précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
sang toutes mes idées, je goûtais des choses vulgaires, je cancanais un
peu et j'étais fat à la promenade.
* * * * *
Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mémorable, ni de
touchant; c'est peut-être que je ne l'écoutais guère? L'ayant abordée
avec le simple désir de me donner quelque amertume et de reprendre du
ton, j'ai habillé selon ma convenance et avec un art merveilleux le
premier objet à qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensées.
Comme elle était venue me surprendre, un matin de naguère, dans ma
chambre d'hôtel, elle me trouva appuyé sur une malle, qui lisais
l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
prouver elle riait. La société de Simon a perverti en moi le sens de la
sociabilité. Il est évident que j'ai ennuyé au delà de tout l'Objet.
Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
était un objet vivant. Ce jour où, sur ma malle de voyageur, je
prétendis l'instruire de l'instabilité des passions sensuelles, est
l'instant où je me crus le plus près d'être aimé et d'aimer, mais comme
il était midi un quart, elle, avec une netteté d'analyse intime, que je
n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.
Un autre souvenir qui m'émeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, à
neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
tristes vers la gare de Lyon, où l'on se bouscule confusément sous trop
de lumières. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
l'obscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon,
je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une
délicate sensualité.
* * * * *
A imaginer ce sentiment sincère de petite fille qu'elle eut pour moi,
tandis qu'elle sanglotait de mon faux départ, je me désole de mon
mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinée, s'impose
à mon souvenir: figure si épurée que je n'éprouve plus qu'un regret
violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la même race
que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait être et ce qu'elle est,
combien elle souffre de ne pas vivre à mes côtés, pensant tout haut et
se fortifiant de mes pensées! C'est ma faute, ma faute irréparable, de
ne pas lui être apparu tel que je suis réellement! Oh! ma constante
hypocrisie! mon impuissance à démêler ce qui est convenable, parmi tant
de charmantes façons d'être, qui s'offrent à moi comme possibles en
toutes occasions! Avec son joli corps, pâmé des hommes grossiers, que la
voilà misérable, elle, charmante comme une sainte païenne!
Hélas! pourquoi suis-je si vivement frappé du désordre qu'il y a dans
les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
détestables lucidités, elle ne m'apparaîtrait plus comme un bonheur
possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et
triste, une chose de paix.
* * * * *
Je lui écrivis. Dès lors je connus à chaque courrier l'angoisse, puis la
secousse à briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guetté
s'éloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifférence
affectée.
Je n'eus plus le courage de penser à rien autre qu'à elle, qui peut-être
en ce moment riait.
«Elle ne m'a pas écrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me répondra pas? Elle fut toujours
détestable; son sans-gêne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitié ait
fléchi?» Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifférence
qu'elle m'avait données aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.
A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment
curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains
jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste
brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même
temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable
épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue.
Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée
déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller
de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs
têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît
rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre
l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement....
Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais
encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus
dément.
Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette
aventure,--celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré!
J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y
étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je
me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,--à
Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
manger du vide, face à face de mon désir.
* * * * *
Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des
concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri.
Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je
l'imagine, et à l'heure même où je le désire.
Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en
soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce
que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec
affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel
de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
n'est pas Moi?
* * * * *
Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de
démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais
seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion
dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais
rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même,
toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques
minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
méthodiquement organisée.
* * * * *
Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre
tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train
de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une
atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
1° De respirer avec sensualité;
2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois
semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves
intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a
porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me
trouble.»
* * * * *
Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit
lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un
peu balloné et un cigare très curieux à la bouche.
L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un
désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les
menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je
fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre
des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre
imagination.»
* * * * *
Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les
instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion
et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais
être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose:
pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de
moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans
argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'_homme
libre_.
Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se
fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de
demain.--Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin
de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une
des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment
réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du
moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je
les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt.
Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une
imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit!
cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un
joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai
l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de
la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle
d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie,
prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans
qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral!
* * * * *
Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine
causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la
camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les
suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de
Navale:
--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
puis de s'éloigner.
Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la
somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs.
Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système
d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la
sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
jours!
* * * * *
Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel
de lettre de l'Objet.
Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante,
ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus
satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux
convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes.
Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où.
* * * * *
III
MÉDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
Il ne faut pas que je me plaigne de cette déchéance subie durant
quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
douleur qui me pénètre et me baigne profondément. Le danger de mon
machinisme, parfait à tant d'égards, est qu'il me dessèche.
Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
sensibilité; elle me rappellera combien il est urgent que je me bâtisse
un refuge. Et puis cette belle expérience que je viens de créer, je
pourrai à mon loisir la répéter. Désormais je connais la voie pour être
émoustillé, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
et des femmes.
Mon rêve fut toujours d'assimiler mon âme aux orgues mécaniques, et
qu'elle me chantât les airs les plus variés à chaque fois qu'il me
plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon répertoire du chant
de l'amour. Je ne pouvais guère m'en passer. La chose se fît très
lestement. La période grossière, où l'on souffre vraiment, où l'on jouit
vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
de ces égarements le plus pénible!), je ne permis pas qu'elle durât plus
de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mélancolie de se
souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont épurés par la
nuit qui déjà les remplit. Pour présenter quelques douceurs, il faut
qu'un acte soit transformé en matière de pensée. J'ai activé les
phénomènes ordinaires de la sensibilité. En trois semaines, d'une
vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir délicieux que je puis
presser dans mes bras, mes soirs d'anémie, me lamentant par simple goût
de mélancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le péché originel
qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
construit pour y trouver la paix.
* * * * *
CHAPITRE XII
MES CONCLUSIONS
_La règle de ma vie_
Aujourd'hui j'habite un rêve fait d'élégance morale et de clairvoyance.
La vulgarité même ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté.
J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du
siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se
satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être, mécontente
de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les
hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des émanations
de lui-même, désertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
J'ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance;
elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des
parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique à
contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
d'atteindre; puis un esprit vraiment orné ne doit pas se distraire de
ses préoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au même moment.
J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses âmes ne se
connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
ma clairvoyance qui les créa, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
d'elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès risque
d'entraîner la somme de mes âmes, toutes se ruent sur la réfractaire.
Après une courte lutte, elles l'ont vite maîtrisée; c'est ce qu'on a pu
voir dans l'anecdote d'amour.
Vraiment, quand j'étais très jeune, sous l'oeil des Barbares et encore à
Jersey, je me méfiais avec excès du monde extérieur. Il est repoussant,
mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maîtriser
les hommes en les empoignant par leur vanité. Avec un peu d'alcool et
des viandes saignantes à ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
le monde intérieur, la stérilité et l'emballement! Aujourd'hui, ma
grande préoccupation est d'éviter l'une et l'autre de ces maladresses.
On connaît ma méthode: je tiens en main mon âme pour qu'elle ne butte
pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingénie à
lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
j'excelle à la ramener dès qu'elle se dérobe. Parfois je m'interromps
pour m'adresser une prière:
O moi, univers dont je possède une vision, chaque jour plus claire,
peuple qui m'obéit au doigt et à l'oeil ne crois pas que je te délaisse
si je cesse désormais de noter les observations que ton développement
m'inspire; mais l'intéressant, c'est de créer la méthode et de la
vérifier dans ses premières applications. Somme sans cesse croissante
d'âmes ardentes et méthodiques, je ne décrirai plus tes efforts; je me
contenterai de faire connaître quelques-uns des rêves de bonheur les
plus élégants que tu imagineras. Continuons toutefois à embellir et à
agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
extérieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
ils ne signifient nullement l'âme qui les a ordonnés et ne valent que
par l'interprétation qu'elle leur donne.
* * * * *
_Lettre à Simon_
J'ai écrit dernièrement à Simon:
«Avec vous, lui dis-je, j'avais vécu dans l'Église Militante, faite de
toutes les misères de l'Esprit molesté par la vie. Demeuré seul, j'ai
projeté devant moi, par un effort considérable, ce pressentiment du
meilleur que nous portions en nous; j'ai réalisé cette Église
Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participé de ses joies.
Rien de plus délicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
Mes passions ont cabalé pour la vie.... Aussitôt mon âme me signalait
leur insurrection, et, toute coalisée, les réduisait. Cependant j'avais
glissé plus bas que jamais nous ne fûmes. Il faut que je remonte la
série d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
ami.
«C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
y a des méthodes, il n'y a pas de résultats. Les émotions que nous
connûmes hier, déjà ne nous appartiennent plus. Les désirs, les ardeurs,
les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidéré de croire que
j'étais arrivé quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
curieuses expériences.
«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel
et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions
que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits
naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes
artificiels se succédant sans intervalle.
«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable
pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je
ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux
instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à
me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat,
j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais
aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les
plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à
plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu
royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune
spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de
la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé,
une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent
dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous
les chagrins vulgaires.
«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir
pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est
comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais,
coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie
m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début.