à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai
visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de
Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté;
je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et
tels que je les aurai choisis.
Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la
bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux
superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui
disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.»
Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort,
attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu
ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.)
--Je l'ignore, me répondit-il.
--Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses
pleurs me permettaient ces familiarités.)
--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci.
--Eh bien! repris-je.
--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.
Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille,
délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur,
pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est
l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper
les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon
sens pour un odieux défaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
Jésus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée
les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de
Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant
jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
bonheur.
* * * * *
Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tête du
Christ_, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de _la
Cène_), ne me laissait rien voir d'autre....
* * * * *
Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.
Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma
promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque
nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au
Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par
Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté
malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au
premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint
ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus
simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui
ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement
élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus
compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses
amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au
lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de
beauté qui sommeille dans le médiocre.
Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à
tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils
aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant
accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle
a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune
amertume n'étonne plus.
* * * * *
Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis
qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand
manteau de voyage, je me pris à songer.
Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:
1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais
arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été
préoccupé de mon imperfection avant tout.
2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que
je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de
toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon
Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y
a progrès a l'infini.
En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve
fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me
faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans
le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé
derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je
crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie.
* * * * *
J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda
un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai
de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade,
en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle....
Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre
faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire!
D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la
beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à
mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières.
* * * * *
CHAPITRE X
MON TRIOMPHE DE VENISE
Sur la ligne de Milan à Venise, je ne cessai de méditer les
enseignements de ma veillée d'Italie, la sagesse du Vinci. J'étais prêt
à m'aimer, à me comprendre jusque dans mes ténèbres. Pour me guider, je
comptais sur Venise et sur la race que m'a désignée une intuition de mon
coeur.
* * * * *
Et pourtant j'hésitais encore devant ce nouvel effort, quand je
descendis à Padoue, désireux de visiter, dans un jardin silencieux,
l'église Santa Maria dell' Arena, où Giotto raconte en fresques
nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.
Aux cloîtres florentins, jadis, combien n'ai-je pas célébré les
primitifs! J'avais pour la société des hommes une haine timide,
j'enviais la vie retenue des cellules. Même à Saint-Germain, la
gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs
physionomies trop précises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
si sèche, si compliquée. Mais la soirée d'Haroué et le Vinci m'ont
transformé: le plus vénérable des primitifs à Padoue ne m'inspire qu'une
sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.
Voilà bien, sur ces figures, la méfiance délicate que je ressens
moi-même devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
soi. S'ils gardent, à l'égard de la vie, une réserve analogue à la
mienne, c'est pour des raisons si différentes! Je les médite, et je
songe à la religion des petites soeurs, qui, malgré mon goût très vif
pour toutes les formes de la dévotion, ne peut guère me satisfaire. Sur
ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais
aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se développer.
Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent à
s'émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m'enorgueillis à
cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
soir....
Ces âmes naïves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
paraissant communier avec elles. J'eus parfois le même scrupule sous mon
cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
précédèrent. C'est par coquetterie, et grâce à des jeux de mots, que je
grossis nos légers points de contact. Dans un siècle hostile et
vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles éparpillées et presque
détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être
satisferait le Giotto, combien qui l'étonneraient extrêmement! Dans sa
chapelle, en même temps que je bâille un peu, ma loyauté est à la gêne.
* * * * *
Trois heures après, à Venise, j'étudiais les Véronèse; leur force me
rafraîchissait. Ils m'attiraient, m'élevaient vers eux, mais
m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute
ma subtilité mesquine doivent les remplir de piété. Pas plus qu'avec les
Giotto, je n'ai mérité de vivre avec les Véronèse. Dans le siècle et
dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet état
exprimé par les Botticelli: tristesse tortueuse, mécontentement, toute
la bouderie des faibles et des plus distingués en face de la vie. Mais
d'être tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu à Venise pour
m'accroître et pour me créer heureux. Voici cet instant arrivé.
Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait
chocolat, j'atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin, sur la
mer, une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s'élargit. Des
instincts très vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
Être, se systématisèrent. Chaque parcelle de mon âme fut fortifiée,
transformée.
Une tache immense et pâle couvrait l'univers devant moi, brillantée sur
la mer, rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
couchant jusqu'à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette
teinte lavée semblait s'être adoucie, pour que je passe aisément aborder
la beauté instructive de Venise et que rien ne m'en blessât: mousse
sucrée du champagne qu'on fait boire aux anémiques.
La seule image d'effort que j'y vis, c'était sur l'eau un gondelier se
détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible. D'un rythme
lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de
déplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.
Et devant ce bonheur orné, je sentis bien que j'étais vaincu par Venise.
Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais
faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systématique
fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même.
Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon être:
j'entretenais sur mes lèvres le sourire dédaigneux des Botticelli, et
chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu
que Venise a tiré de soi une vision de l'univers analogue et supérieure
à celle que j'édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le
développement de Venise.
Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en
moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie
heureuse pour le contempler et m'y conformer.
* * * * *
I
VENISE
SA BEAUTÉ DU DEHORS
Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les
annales magnifiques et confuses de la République,--dans les musées et
les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,--sur la rive des
Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes
vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais
longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés.
* * * * *
Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette
délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et
quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux
français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les
Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je
me suis fait un sort analogue.
Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les
plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais
il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes
imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est
en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai
attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.
Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres
antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes
genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous
regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés
tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
misérable dans cette végétation divine!
Je vois un jour le soleil que je m'étendis sur un banc de marbre, au ras
de la mer: alors je compris qu'un misérable mendiant n'est pas
nécessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
beauté.
Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses
froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein
soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
chantait une chanson, éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les
yeux. Venise, l'atmosphère bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme que je
bénis l'ordre des choses de m'avoir distingué de ces hommes dont je
portais le costume.
* * * * *
Cependant j'attendais avec impatience le jour où j'aurais tout regardé,
non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du
dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
que des tableaux psychologiques.
Je dirai que, parmi ces délices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours
imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
sens du provisoire.
Mais qu'on me laisse décrire l'ordre de mes associations d'idées, tandis
qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible à la
prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement
d'absolu.
Je prends un exemple au hasard: vers le crépuscule, débouchant de mon
canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, par-dessus
une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse
vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
gesticulais. Puis aussitôt: «Quoi donc! es-tu certain que cela
t'intéresse?» Mais en même temps: «Saisissons l'occasion, me disais-je,
pour pousser jusqu'à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d'un
bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé). Je suis certainement
en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dîner
retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue.... Ah! ces
soirées, toutes ces journées de la vie extérieure!... Et s'il pleuvait,
j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre
et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez
moi meublé de malaise, ou m'enfermer dans un café qui me congestionne!»
Ce choeur des pensées qui m'emplissaient fait voir que les plus
voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibilités
mesquines. La grâce de Venise qui me pénétrait ne pouvait étouffer les
protestations dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l'âme de cette
ville se fondît avec mon âme dans quelqu'une de ces méditations confuses
dont parfois mon isolement s'embellit.
* * * * *
II
VENISE
SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE
Heureux les yeux qui, fermés
aux choses extérieures, ne contemplent
plus que les intérieures
Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la
loi de cette cité et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
stimulait encore l'air de la mer. (On est trop disposé à oublier que
Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est
légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines avaient
fait banales les plus belles images des cloîtres et des musées. Seule,
la tristesse de mon restaurant solitaire m'émouvait encore pour la
beauté de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
au coloris pâli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité
anémique et la vigueur vénitienne.
Dès lors, je ne quittai plus mon appartement, où, sans phrases, un
enfant m'apportait des repas sommaires.
Vêtu d'étoffes faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais
seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit.
J'avais enfin divorcé avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
chambre était fraîche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
horloges obstinées, je m'occupai seulement à regarder en moi-même, que
venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
je m'étais donné à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les
édifices remarquables.
Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une
Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre
à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de
me plaire, une beauté selon moi-même. Ses splendeurs tangibles, je les
poussai jusqu'à l'impalpable beauté des idées, car les formes les plus
parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d'idéologue.
Et cette cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait
devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est
l'idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais l'artisan, me fit paraître
bien mesquine la Venise bornée où se réjouissent les artistes et les
touristes.
* * * * *
Qu'on ne saurait goûter que
Dieu seul, et qu'on le goûte en
toutes choses, quand on l'aime
véritablement.
Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir
sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois
échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de
corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu'il naquit il y
a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
ans, je n'en ai que du dégoût.
Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde
extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement,
serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois! Elle a si peu
progressé, depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus
que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a
fallu une infinité de vies. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est
faite de parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette
somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon
souvenir.
Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la
Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Ame vénitienne. Mon Être
et l'Être vénitien sont illimités. Grâce à ma clairvoyance, je puis
reconstituer une partie de leurs développements; mais mon horizon est
borné par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
de contempler Dieu, de connaître le Principe qui contient et qui
nécessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
ce qui paraît être, cela déjà est bien beau.
Cette satisfaction me fut donnée, quand je contemplai dans l'âme de
Venise, mon Être agrandi et plus proche de Dieu.
* * * * *
L'Être de Venise.
Cette qualité d'émotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
des détails de cette nation porte l'empreinte, seules la perçoivent
pleinement les âmes douées d'une sensibilité parente. Ce caractère
mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie
avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où
s'embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se
font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes
impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
les aspects et toutes les époques d'une civilisation.
* * * * *
Mon Être.
De même, quand ma pensée se promène en moi, parmi mille banalités qui
semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'à en être
frappée des traits à demi effacés; et bientôt une image demeure fixée
dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-même, mais moi plus
noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Être, non pas de ce
que je parais en 89, mais de tout ce développement à travers les
générations dont je vis aujourd'hui un instant.
* * * * *
Description de ce type qui
réunit, en les résumant, les
caractères du développement
de mon Être et de l'Être de
Venise.
Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
de notre séparation à Saint-Germain: cette image de mon Être et cette
image de l'Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
concordent en de nombreux points.
En les superposant, par une sorte d'addition légèrement confuse,
j'obtins une image infiniment noble où je me mirai avec délice dans ma
chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l'Être
infini de Dieu! mais le plus beau résultat que j'eusse atteint depuis
mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes émotions! Et non
plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées,
poussées jusqu'à la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compréhension, de bonté,
je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
* * * * *
Durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta
Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout
ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
Barbares. Même je ne les connaissais plus. Ayant été au milieu d'eux
l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je
devenais l'esprit triomphant.
Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues.
Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête
sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre élancés, elle console nos
chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise
tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma
conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
d'Haroué; je l'ai priée de les concilier et de leur donner du style. Et
tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans
s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité.
* * * * *