Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je

méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers.

Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.

L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi,

Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes

_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais

à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A

suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où

mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de

Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand

les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus

excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher

où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la

même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus

puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine,

j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai

une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement.

Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que

j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai

qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures

parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.

* * * * *

Alors la Lorraine me répondit:

«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu

l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont

fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée

que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te

donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.

«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux

parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton

âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à

toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux

fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais

pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais

sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à

ce point de mon développement que tu représentes, je possède une

conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi

pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta

race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans

quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir

et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une

idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose

devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un

univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux

les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, après

avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»

* * * * *

LIVRE TROISIÈME

L'ÉGLISE TRIOMPHANTE

* * * * *

CHAPITRE VII

ACÉDIA.----SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE

La brutalité du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des

oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une

fièvre de fatigue. Au détour d'un chemin, la femme d'un cabaretier

demandait à mon voiturier: «Est-ce qu'il ne va pas mourir?» C'est pour

avoir eu le même doute sur ma race que je paraissais épuisé. La nuit,

surtout je m'agitais infiniment. Dès l'aube, sous le cloître, je me

promenais bien avant Simon, et la journée s'allongeait dans l'ennui.

Toutes pensées m'étaient chétives et poussiéreuses. L'horizon gardait la

désolante médiocrité des choses déjà vues. A chaque minute, je calculais

quand viendrait le prochain repas, où je m'asseyais sans appétit, et la

viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une

nouvelle bande de temps.

Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les

maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin à la voracité, fut

pris d'un dégoût de nourriture; il était humilié d'une constipation

malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas

fauteuils, et pareils au _Pauvre Pêcheur_ de Puvis de Chavannes, nous

nous lamentions avec minutie. Nos lèvres et nos doigts, tout notre être

s'agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en

avait horreur. Lentes après-midi de janvier! la campagne éclatante de

neige! notre bouche pâteuse, nos dents serrées de malades, et la peau

tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté!

Or, nous étant regardés en face, nous eûmes le courage de mépriser à

haute voix l'édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me

reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une

incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais

réduit à un tel enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J'étais blessé

que Simon abondât si brutalement dans mes blasphèmes car j'avais une

nouvelle démarche à lui proposer. Mais je sentis bien qu'il

accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué.

En vain essayâmes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous

relever. J'y gagnai le soir un sommeil épais, mais dès l'aube c'était

une acuité, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le

corps, des fourmillements.

Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison

apparente, se lève en moi à de longs intervalles: l'idée qu'un jour, ne

fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je

regretterai de n'avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature

semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme

en irréfléchi.

Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et

me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que

je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il me serait

possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur

absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les

désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la

mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse. C'est un grand

malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous

ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux que la

nature nous laissât aveugles au débat qu'elle mène en nous sur les

diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui

n'avons pas le droit de rien décider, mais seulement de tout regretter!

Parfois, dans ce désarroi de mon être, d'étranges images montaient du

fond de ma sensibilité que je ne systématisais plus.

Il était six heures; depuis trente minutes peut-être nous n'avions pas

ouvert la bouche. Je me pris à rêver tout haut dans cette chambre

éclairée seulement par le foyer:

Peut-être serait-ce le bonheur d'avoir une maîtresse jeune et impure,

vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle

viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, à la dernière minute,

me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et

son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière

visite. Elle reviendrait, mais perpétuellement j'aurais vingt-quatre

heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de

massue de l'abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu'elle

arrivât un jour après un long retard, et qu'elle prolongeât ainsi cette

heure d'agonie où je guette son pas dans le petit escalier. Peut-être

serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle

tension des sentiments ferait l'unité. Ce serait une vie systématisée.

Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une

passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est faible

la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un

plaisir ineffable à lui expliquer avec des mots d'amertume et de

tendresse les pures doctrines du quiétisme: «Qu'importe ce que fait

notre corps, si notre âme n'y consent pas!» Ah! Simon, combien

j'aimerais être ce malheureux consolateur-là.

Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré nos péchés, nous baiserions la

robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compréhensif, ou,

mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l'homme que je puis

paraître au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi;

en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe,

franchement religieuse.

Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel

de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:

Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une

ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant de sensualité

triste. Elle serait vêtue d'étoffes souples, et un jour, à peine entrée,

je la vois qui me désole de sanglots sans cause, en cachant contre moi

son fin visage.

* * * * *

Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse.

Déjà une lassitude et dégoût nerveux m'avaient averti quand je me

négligeais pour adorer des étrangers. J'avais compris que les

Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs

grossissants pour certains détails de mon âme. Une fois encore mes nerfs

me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai à l'extrême mon

écoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il

devint digne de moi-même et me féconda.

Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre désarroi et

je lui disais que la difficulté n'était pas de trouver un bon système de

vie, mais de l'appliquer:

--Il faudrait des nécessités intelligentes me contraignant à faire le

convenable pour que je sois heureux.

--Quoi! me répondait-il, un médecin dans un hôpital? un père supérieur

dans un monastère? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la

possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à

toi-même.

--Je ne voudrais pas être mené avec douceur, car je me méfie de mes

défaillances. C'est peut-être que mon âme s'effémine; mais elle voudrait

être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je

savais qu'un maître terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de

subir une discipline. Le rêve de ma race est mal employé et je désespère

qu'à moi seul je puisse l'amener à la vie.

Simon protesta:

--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.

(On se fait des imaginations qui valent des vérités: ainsi toi, pour qui

chacun fut aimable, car tu es séduisant et détaché, tu te figures avoir

été martyrisé.) Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne reconnaîtrai la

domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des étrangers,

et la Lorraine précisément n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre

à l'étranger.

Et moi aussi, j'avais résolu de ne plus me conformer à des hommes. Le

soir d'Haroué, j'avais renié mes «intercesseurs». Simon partageait donc,

pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrète, et pourtant je fus

mécontent: c'est que, si nous arrivions à peu près au même point,

c'était par des raisonnements très différents.

Je lui répliquai avec mauvaise humeur:

--Encore cet odieux sentiment de la dignité! cette morgue anglaise!

cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-même! En voilà

une fiction, la dignité des gens d'esprit! En toi, n'êtes-vous pas vingt

à vous humilier, à vous dédaigner, à vous commander?

Ici j'eus le tort de me lever. Le ton découragé de notre entretien me

mettait mal à l'aise pour lui soumettre la nouvelle méthode que

j'entrevoyais, mais j'allais être victime moi-même de la dignité

humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans

ma chambre.

--Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand

désordre de l'univers me blesse.

* * * * *

La nuit, exaltant mon indignation, me fut déplorable. Petite chose

accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que

la douleur me lâchât. Impuissant et désespéré, j'eus le souvenir de

saint Thomas d'Aquin disant à l'autel de Jésus: «Seigneur, ai-je bien

parlé devant vous?» Et devant moi-même, qui ai méthodiquement adoré mon

corps et mon esprit, je m'interrogeai: «Me suis-je cultivé selon qu'il

convenait?»

* * * * *

Je me levai perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose,

qui est trop honnête fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait

dans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait

profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu (elle un peu

gouailleuse) à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur

près de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissât les stores à

fleurs éclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activât

le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirât. Je me recouchai

tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.

Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon:

--Singulière physionomie de mon âme! La disgrâce universelle me

mécontente, au point que vous-même me blessez, mon cher ami, mon frère,

quand vous partagez mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on

m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que

j'aime. Je vous dirai toute la vérité: je ne puis plus supporter qu'on

énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse uniquement à

ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui

poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi

futur.

Alors Simon, avec cette façon glaciale que j'ai souvent goûtée, mais qui

me déplut à cette occasion, arrêta le débat:

--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous

ne pouvons discuter que sur des points du passé. Comment nous faire en

commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et sur ces

pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En conséquence,

je retournerai volontiers à Paris, d'autant que j'ai fait des économies,

et que nous approchons de mai, saison qui égayé mon tempérament.

Voilà bien la séparation que je désirais, mais ce me fut un désespoir

que lui-même me l'imposât.

* * * * *

Je repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Baedeker sur mon

oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,

Italie_, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m'assimiler

ces sommes d'enthousiasmes, quel mépris ne ressentais-je pas pour tous

ces maigres saints devant qui je m'étais agenouillé et qui ne sont qu'un

point imperceptible dans le long développement poursuivi par l'âme du

monde à travers toutes les formes!

Le lendemain je dis à Simon:

--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai à vivre dans la

contemplation de ses perfections pour les dégager en moi et pour que

j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne congé aux

petits scribes passionnés et analystes, qui furent jusqu'alors nos

intercesseurs. Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler

sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous

les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si

parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du système plus

complet qu'est la race, fragment elle-même de Dieu. Échappant désormais

à la stérile analyse de mon organisation, je travaillerai à réaliser la

tendance de mon être. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me

modèlerai sur ceux que mon instinct élit comme analogues et supérieurs à

mon Être. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en

moyenne 13°,38 en mars et 18°,23 en mai. Puis la vie matérielle y est

extrêmement facile, ce qui convient à un contemplateur.

* * * * *

Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La crainte de m'éloigner

sur une émotion un peu banale d'un local où nous avions eu des frissons

très curieux m'empêcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je

constatai que nous nous aimions beaucoup.

* * * * *

CHAPITRE VIII

A LUCERNE, MARIE B...

Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise,

j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._

Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me

plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans

Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.

Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se

garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement

distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait

l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire

clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des

sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la

poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle

corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui

donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.

* * * * *

Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve,

la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je

me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des

grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à

l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise

de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de

passage.

Un concert annonçait _le Paradis et la Péri_ de Schumann. Il me parut

que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis

qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je

me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y

réfugier contre la grossièreté de la vie?»

Les chanteurs, la musique disaient:

_L'éclat des larmes que l'esprit répand_...

Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie

cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands

mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la

tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie

le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis

la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse

naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à

la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des

satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de

sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi

que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir

d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites

mains à Bottom. _L'éclat des larmes que l'esprit répand_ transfigure

l'univers qu'il contemple.

Les chanteurs, la musique disaient:

... _Ah laisse-moi puiser la fièvre_...

Marie s'égara dans sa tentative pour systématiser sa vie. Un prix au

Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous

ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du

moins, elle désira l'enthousiasme. Et même cette fièvre put grandir en

elle avec plus de violence que chez personne, car elle était un objet

délicat, nullement embarrassée de ces grossiers instincts qui

ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes

frissons, et mon sang brûlera d'une ardeur plus vive auprès d'un tel

corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fièvre_ à

m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée que pour des choses

abstraites.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Dors, noble enfant, repose à jamais_...

Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je

te promets de continuer à te voir, selon la légende qu'aujourd'hui je me

fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet

artisan? à moins peut-être qu'ému par ta divine complaisance, ce petit

peintre grossier n'ait été très bon et très naturel, ce qui est un grand

charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'à

croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date

de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie

sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais

connu que déception à chercher ta part de femme, mais ç'eût été une

faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette

image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose à jamais_ dans

ma mémoire, seule comme il faut qu'un être libre vive.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Au bord du lac, tranquille abri_...

Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la

retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal soutenu par

l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,

d'un instant à l'autre, ma fatigue ne se changeât en aveu d'impuissance,

je me plus à m'imaginer qu'à Simon j'avais substitué Marie, et que cette

voyageuse m'allait être un compagnon idéal, dans un _tranquille abri, au

bord d'un lac_, qui est l'univers entier où je veux me contempler.

* * * * *

CHAPITRE IX

VEILLÉE D'ITALIE

_(Enseignement du Vinci)_

Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux

plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive

trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous

accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à

sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre

derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres

du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats,

vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec

hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?»

Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon

existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui,

j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je

m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin,

tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis

que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de

Milan.

Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je

sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant

et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules

admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de

produire le sentiment qui leur correspond.

* * * * *

Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin

d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme.

C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit

demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible

égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je

saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui

me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le

rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.

* * * * *

A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait

d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint,

sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye

de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une

forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de

migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,

sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra

jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une

sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère

de séduire celui-là.

Le culte du moi 2: Un homme libre · 第 6 / 10 段